FAh. Nic.,\, V
On aimerait, par exemple, à voir, à se souvenir, à savoir, à posséder les vertus. Il est vrai que nécessairement tout cela est suivi de plaisir : mais qu'importe? On poursuivrait, on voudrait, on choisirait encore tout cela quand aucun plaisir n'en résulterait*. Voilà qui est net. La vertu n'est pas recherchée pour le plaisir. Mais entre le plaisir et la vertu il n'y a pas de radical désaccord. Le plaisir est d'autant plus profond que Tactivité dont il est le fruit est elle-même meilleure, et la vertu a ses plaisirs, d'une exquise douceur.
Maintenant, laissons de coté pour un instant la moralité proprement dite, et considérons la perfection ou excellence. Est-ce la perfection, est-ce le bonheur, qui est la fin absolument suprême ?
L'homme, répondrons-nous, se fait de la perfection ou de Texcellence une fin vraiment dernière , car il la cherche pour elle-même, et, si le bonheur en est inséparable, c'est comme suite, et, semble-t-il, comme surrrnit. Mais, dira-t-oii encore, c'est là en somme que tout se termine, et le dernier mot des choses, c'est le ]>onheur.
Je recours, pour répondre, à l'hypothèse de tout à l'heure. Je sépare, par la pensée, ce qui réellement est uni, et mettant, d'un côté, la perfection sans la félicité, de l'autre, la félicité sans la perfection, je dis : en un
1. Eth. .ViC, X, lU, 12. OJOcî: t' av éa'j'.to... /xîps'.v to'.wv Tt twv a'.(7-/'!TT(j)v, jx-r,Ô£-OT£ aîAAtov A'j— f,6-r,va'.. Tlzfil TTOAAa ts ff-o'jOT,v ro'.T.aai- •i.eb' âv -Axl si ;iT,ôc[j.îav sTri-^epoi 'rfio-/r^'j, oTov ôpâv, [jlvt,|xov£'jE'.v, eîôÉvai, Ta; àpcxà; È'/civ. E: 5" i^ àv3cYy.T,; ëzovTa'. to'jtoi; T,oova[, oîoèv Z:7.-iépz:' É)»oi[jLeOa yip àv Tstûta v.x\ zl |xt, y-voito à^:' ayTÔJv tfioYr^,
tel état de choses, que faudrait-il choisir? la perfection, ce n'est pas douteux.
Donc, c'est la perfection qui prime tout. C'est elle qui est la raison de l'être, la fin de l'activité. Le bonheur la suit. Répétons ce qu'Aristote a dit du plaisir : il n'est pas l'activité, il s'y ajoute comme par surcroît, comm.c à la jeunesse sa fleur, w; zoi; àx^.u. ictç -h ûpa. Qui dit perfection ou excellence, dit le dernier mot; concevez la perfection sans la félicité, elle serait encore la perfection, et cela suffit; mais étant la perfection, elle a pour suite, pour effet, pour rejaillissement, si l'on veut, la félicité. Maintenant, entrez plus avant dans le fond des choses, et vous pourrez dire : la féhcité, ce n'est pas plus que la perfection, ce n'est pas mieux, c'est elle. Eu nommant la félicité après la perfection, n'avez-vous pas ajouté à la perfection? non, à vrai dire. Tout à l'heure Yous ne la connaissiez pas tout entière ; ce que vous appehez suite ou surcroit, c'est un autre côté d'elle-même, celui qui apparaît le dernier, et cela explique notre langage, mais ce n'est pas néanmoins ce qui fait de la perfection le terme dernier des choses : comme telle et considérée en sa plus intime essence, elle est perfection ou excellence, mais la félicité n'en' saurait être détachée que par abstraction. On explique tout cela comme on peut : on dit que le bonheur sort de la perfection et qu'il y est contenu, puis on dit qu'il est elle-même, sous un autre aspect, toutes métaphores entre lesquelles il est permis de choisir. Deux choses sont certaines : d'une part, une distinction légitime, je ne dis pas une
séparation, s'établit entre la perfection et le Lonheur, et, alors, le bonheur étant en elle ou par elle, il faut ajouter qu'il est pour elle et non elle pour lui : car, sans elle, il n'est plus, tandis que sans lui elle se conçoit encore. Mais, d'autre part, il est bon que la perfection comme soit goûtée, et tellement que cela même entre en quelque sorte en son essence : or la perfection goûtée ou le "sentiment de la perfection , c'est la joie ; et cela, durable et sûr, c'est le bonheur.
Nous demanderons-nous ce que Dieu, créateur de l'homme , a eu en Yue primitivement : le bonheur de l'homme ou sa perfection ? Nous répondrons : sa perfection. Si Dieu veut que l'homme soit bon, ce n'est pas précisément pour qu'il soit heureux : je \eux dire que si, par impossible, bonté et bonheur se séparaient dans le souverain bien, c'est la bonté que Dieu, juste appréciateur des choses, choisirait pour l'homme, la bonté et non le bonheur. Dieu veut que l'homme soit bon, donc heureux. Mais la conséquence n'est pas, à proprement parler, le terme final dans l'ordre de la dignité. Dieu veut que l'homme achève, par la vertu et la sagesse, la primitive ressemblance qu'il a avec la divinité. Yoilà la raison d'être de l'homme, et sa fin. C'est l'excellence que le Créateur a en vue. Mais la félicité y entre, étant liée à l'excellence par une sorte de nécessité morale et de divine convenance. Otez ce lien, l'ordre des choses est troublé : l'excellence, abstraitement et précisément prise, demeure.
Disons donc que, objectivement^ et au point de vue
de Dieu, pour ainsi dire, le vrai terme final, la vraie fin suprême, c'est la perfection ou excellence, dont la félicité ne se sépare point, y étant liée par le plus intime des liens; et, subjectivement^ et au point de vue humain, dans la pratique, le vrai terme final, la vraie fin suprême de la volonté, c'est encore la perfection ou excellence, la félicité d'ailleurs apparaissant à l'homme comme y étant liée ainsi qu'elle Test en effet.
Reste une dernière question : car nous n'avons pas encore épuisé toutes les difficultés. Comparons, non plus la perfection et le bonheur, mais la perfection et la moralité. Nous avons pu passer de l'une à l'autre il n'y a qu'un instant; il nous ûiut maintenant savoir au juste ce qu'elles sont Tune par rapport à l'autre. La question de priorité et de prééminence reparaît. Nous ne pouvons l'éluder. Tant que nous ne l'aurons pas traitée, je ne sais quelle ombre couvrira Vendémonmne et inspirera de la défiance à l'égard d'une doctrine qui peut-être n'estime pas la moralité son prix. Est-ce la perfection morale qui est vraiment fin et principe, désirable par soi, premier désirable? Est-ce la perfection naturelle? Ne sommes-nous point dans une impasse? Il semble que ce soit la perfection naturelle ; c^ir la loi morale ordonne de respecter ou de conserver, de cultiver ou de développer : quoi? la nature humaine, la nature raisonnable : donc de réaliser l'idéal de perfection propre à cette nature : la perfection morale n'est autre que l'épanouissement volontaire de la nature humaine, conformément à l'idéal conçu par la raison. 11 faut être vraiment homme :
29i CHAPITRE X.
il faut être, par volonté, tout ce que Ton est par nature, disons mieux, tout ce que la nature, idéalement considérée, demande que l'on soit. Varions les expressions tant qu'il nous plaira : nous retrouverons toujours la nature ou la perfection naturelle ; et elle sera le but. Elle n'est pas réalisée, et le mérite moral consiste précisément à la réaliser : mais, en cet état idéal, elle est encore nature, et dès lors la raison et le fondement de la perfection morale se trouvent dans la perfection naturelle. La dignité morale sort de la bonté naturelle pourvu qu'à ceUe-ci la volonté s'ajoute. C'est la doctrine de Leibniz. Boiium mentis naturalc, quoties est voluntarium^ sinml est bomim morale ' . Dans un être raisonnable, le bien naturel, quand il est volontaire^ devient le bien moral. On dit que le bien moral est supérieur ; mais la priorité appartient à l'autre, et, avec la priorité, la prééminence, puisque c'est lui qu'on a en vue dans le bien moral même. Le bien naturel est, au fond, le principe de tout le bien. L'excellence morale, c'est le respect ou la culture volontaire de ce qui est par nature excellent. Il n'y a donc de propre au bien moral que la volonté : mais la volonté, que regarde-t-elle en se déterminant? Le bien naturel. C'est là son vrai objet.
Adopterons-nous, au contraire, la doctrine de Kant? La perfection morale aura la priorité. Il nous semblera qu'il en doit être ainsi, parce qu'autrement la dignité du bien moral paraît méconnue. Comment accorder la pré-
1. Leibniz, Corresimii. axcc Wolf, lettre du 21 féviier 1705.
éminence à ce qui n'est pas proprement moral? Bomon mentis, oui, sans doute, le bien de lïime, l'intelligence, la raison, l'amour, toutes choses nobles et belles. Mais mettre tout cela avant la moralité, c'est mettre tout cela au-dessus de la moralité ? Kant, avec sa théorie stoïcienne, n'aurait- il pas raison? D'autre part, si nous enle- \ons à la loi morale toute matière, comme dit Kant, quelle sera la raison des prescriptions de la loi morale ? Être moralement bon, c'est obéir à la loi par respect pour la loi. Je comprends. Mais d'où vient que la loi ordonne ceci et défend cela? La règle morale subsiste par ellemême : soit, si l'on entend par là qu'avant toute volonté qui s'y conformât, avant toute autorité qui la promulguât, avant tout jugement qui la reconnût, elle était loi, et que Dieu même ne l'a point établie par un décret arbitraire. Elle est donc vérité immuable et éternelle. Si elle n'est point l'expression d'une arbitraire volonté, elle est l'expression de la raison. Sinon, elle n'est rien du tout, ou plutôt l'arbitraire reparait. Dire qu'elle est la loi parce qu'elle est la loi, c'est l'assimiler à la force sans raison. Mes actions seront bonnes si elles sont conformes à la loi. La loi elle-même, pourquoi déclare-t-elle telle action bonne, et telle autre mauvaise? Ne faut-il pas dire, par exemple, que telle action est conforme à la dignité et à la vraie nature de l'homme ? Alors ce n'est plus la dignité de l'homme qui est définie parla loi morale, c'est la loi morale qui est définie par la dignité de l'homme. Or, la dignité de l'homme, antérieurement à la loi morale, c'est une chose naturelle, un bien naturel. Nous
sommes donc ramenés à ce que nous voulions fuir. Le bien naturel a la priorité, et il est le fondement du bien moral. La formule de Leibniz est de nouveau vérifiée. Bonum mentis iwturale, quoties voluntarium est, simul est morale.
Ne pourrons-nous pas, sans admettre la théorie de Kant, qui ôte à la loi morale toute raison d'être, ne point placer néanmoins dans le bien naturel le fondement du bien moral?
Rappelons ce que nous avons dit plus haut, à savoir que l'excellence et la dignité de la nature humaine viennent de ce qu'entre la nature humaine et la divinité il y a quelque ressemblance. C'est là ce qui met en l'homme quelque chose d'auguste et de saint (et Kant même au fond ne l'entend-il pas ainsi?). C'est là ce que Ton doit volontairement respecter et aimer en soi, garder et cultiver, pour avoir une valeur morale. La moralité ne s'explique donc point par la seule addition de la volonté à la nature : le bien que reconnaît la raison et que la volonté conserve ou développe, c'est un bien qui luimême n'est pas purement naturel, si l'on en considère l'origine et l'espèce : c'est un bien plus que naturel qui, en devenant volontaire, devient moral. C'est le bien de l'àme, le bien de l'être raisonnable, bonum mentis. Ce n'est pas assez dire : ce bien, c'est un bien divin, la ressemblance primitive avec Dieu étant le propre caractère de la nature raisonnable.
Or, en Dieu, la distinction entre le naturel et le moral ivii pas lieu. En Dieu, il n'y a pas de nature^ à parler
DU QIEX NATUREL ET DU BIEN MORAL. îi'T
proprement, si la nature, c'est ce qu'on est par le fait de la naissance, ou ce qu'on reçoit. En Dieu, \a nature est proprement essence : il a par son être môme, il tient de son être, ce que la créature tient de sa naissance et du don divin qui la fait être. En Dieu, rien de donné, rien d'acquis. Point de faculté naturelle, et point de vertu. La perfection de son essence est entière, pleine, absolue. Il n'y a pas un temps oîi il n'y ait que perfection naturelle, et un autre temps où soit surajoutée la perfection morale. Dieu esipa)' lui-même (entendons la force de ce mot) bon, très bon, excellent. La perfection de l'essence et la sainteté de la volonté ne font qu'un. Se connaissant tel qu'il est, et s'aimant tel qu'il se connaît, Dieu est saint. Or, il n'y a pas un temps où Dieu soit pleinement sans pleinement se connaître, ni un temps où la plénitude de la connaissance soit sans la plénitude de l'amour. Et il n'y a pas une loi prescn'ptire ou impérative^ qui oblige Dieu à se connaître et à s'aimer : pour Dieu il n'y a pas de devoir. La loi, si l'on peut parler ici de loi, c'est sa raison souveraine, et sa volonté parfaitement d'accord avec sa raison : allons plus au fond, sa loi, c'est sa bonté essentielle, c'est sa perfection, son excellence incomparable et absolue, c'est son essence même absolument bonne, parfaite et excellente. Il est par soi, et il se connaît et s'aime par soi, sans que rien d'étranger à sa très pure et très parfaite essence intervienne de quelque façon que ce soit en son activité, ou mieux en son acte éternel pour le déterminer ou le soutenir ou le diriger. Il est essentiellement tout ce qu'il
est. Il est Celui qui est. Ne cherchons donc pas en Dieu je ne sais quelle priorité de la nature sur la perfection morale. Cela n'aurait pas de sens. L'excellence de la nature et la sainteté de la volonté sont ici tellement unies que si l'on ôte un instant Tune ou l'autre, Dieu n'est plus. Ces notions ne sont pas dans Aristote, mais elles s'accordent avec les conceptions théologiques de l'auteur de la Métaphysique. Dans l'admirable XIP livre, s'il n'y a pas de distinction établie entre ce qui est moral et ce qui est naturel, — et la question ainsi posée est plus moderne qu'antique, — il y a du moins des formules qui s'harmonisent avec cette distinction, et Aristote, en disant du premier Être qu'il est Acte pur et en même temps et par cela même le Bien et l'Excellent, xb àyyM-j., xb apt7T:v, ou encore le Vivant parfait, Çwov zéleizv, Aristote place en Dieu une perfection qui passe la perfection morale proprement dite, et qui n'est pas le fruit de l'effort mais se confond avec l'essence même. Et dans la Grande Morale nous trouvons un texte qui, sans être d'Aristote, est néanmoins conforme, ce me semble, à son esprit \ La vertu, y est-il dit, ne convient pas à Dieu, il n'y a pas de vertu pour Dieu, c-j/. hzi Qio'a à^ivn. Et quelle est la raison de cela ? C'est que Dieu est audessus de la vertu. Dieu est plus et mieux, b yào Gîàg l^tlzicùv rnç àpiznç, et ce n'est point par vertu, ce n'est point selon la vertu que Dieu est parfait, /.où cù xar' xrjz-r.v i'jzi T-no-joxioq : parfait, excellent, tel qu'il doit