Stobée, Edog
1 16 CHAPITRE m.
cette idée, et en attriijuant, ce semble, au principe dirigeant un caractère personnel qui ne se retrouve peutêtre pas ailleurs dans l'école stoïcienne \ Il salue Jupiter comme le maître et le chef de la nature, qui gouverne toutes choses avec une loi, selon l'énergie du texte grec.
acec une loi^ c'est-à-dire avec cette mesure, cet ordre, cette constance régulière qui est l'efFet et le signe de la raison. Plus loin Cléanthe parle de la loi commune de Dieu, Bic'j y.cvjbv -j:'j.o-j, et il se plaint que les méchants ne sachent ni lavoir ni l'entendre : s'ils lui obéissaient avec intelligence, ils mèneraient une vie vertueuse,
Mais ils vont oii les entraine la fougue de leurs désirs, ils vont, au mépris du beau :
Ils méconnaissent Jupiter qui gouverne tout avec justice, oi/fr.ç, \j.i-à. r.à'j-.ot. x.uccûvàç, avec justice, c'est-à-dire en mettant chaque chose à sa place, c'est toujours la même idée : la loi tout à rheure, la justice maintenant, c'est tout un, c'est l'ordre, et avec Tordre, la beauté, et tout cela vient de l'intelligence. Jupiter est le principe de cette droite et commune raison, qui pénètre partout.
1. M sans doute dans Cléanthe lui-même. Voici une formule qui lui est attribuée : oCtu; è; évo; tj -âvTa -/'VcsOa'.. Stobée, Eclog., I, 372.
mêlée aux êtres petits ou grands, véritablement maitresse et reine dans l'univers :
■'12 o-j ■/.aTîu6'jv2!.; xoivàv )»ôyov, 5; oià TrivTcov "0; TÔïTOî yîyaw; u-aTo; ^ao-i^^sù; oià -âvxo;.
Et il n'y a rien de plus grand, rien de meilleur que de célébrer sans cesse dans la justice cette commune loi,
""H y.o'.vrjv iv. voaov èv o'.y.r, j;j.v;tv.
L'usage que Cléanthe fait ici de ce mot viuo^ nous aide à mieux entendre encore le sens où le prend Aristote. L'analogie est frappante : mais Aristote ne parlait de loi qu'à propos des relations sociales; Cléanthe étend la signification et la portée du terme. 11 dit indifféremment loi commune et commune raison, et il applique ces termes synonymes à tout, à la conduite de l'univers gouverné par Dieu, à la conduite de la vie humaine gouvernée par chaque homme. Plus tard, et surtout chez les Romains, où le stoïcisme fera avec la science du droit une alliance étroite, la signification juridique du mot loi reparaîtra et prédominera, mais appliquée aux choses morales. La règle morale sera considérée uniquement comme loi morale. Cicéron dira qu'il y a une loi éternelle, la droite raison du Dieu suprême, recta ratio summiJovis, loi universelle, loiabsolue etimmuable, qui, présente en chacun, aune souveraine autorité pour appeler au devoir par ses prescriptions et détourner du mal par ses défenses, quœ jubcndo vocet ad officium, quœ
vetamlo a fraude deterreat ' . C'est alors que nous serons loin d'Aristote. Malgré les analogies si remarquables que nous avons trouvées entre son langage et celui de Kant, la loi ne perd jamais à ses yeux ni le caractère social, ni le caractère esthétique que, selon lui, elle a essentiellement, toute loi supposant un ensemble d'êtres à régir, et toute loi venantde la raison qui a pour objet l'ordre et la beauté. Toutefois, comme la raison, selonlui, saisit la vraie nature des choses et même est en un sens ce qui la constitue, Aristote a ouvert la voie au stoïcisme qui a cherché dans la nature propre de chaque être la loi de chaque être, et le jour où Aristote a parlé d'une justice naturelle, il a presque parlé le langage stoïcien.
Concluons. De quelque côté que nous envisagions les choses, c'est donc toujours au beau et à la droite raison que nous sommes ramenés, quand nous cherchons en quoi consiste, selon Aristote, la valeur des actions morales et ce qui détermine cette valeur. Toute théorie métaphysique sur le premier principe et l'origine première des choses étant écartée pour le moment dans le domaine de la pure morale, nous n'avons affaire qu'à la droite raison ou raison pratique. C'est elle, nous l'avons vu, qui fournit la règle morale, c'est elle qui l'applique. Nous avons expliqué comment elle est universelle, et pourquoi
1. Cicéron, De Republica, frasîment conservé par Lactance. Voir encore Be Legibv.s, II, iv, et aussi I, vi, où nous lisons : « Lex est ratio suinraa insita in natura, quœ jubet ea quae facienda sunt, proliibetque contraria : eadem ratio quum est in hominis meute conQrmata et perfecta, lex est. » Chrysippe disait déjà (Stobée, Eclog., II, 190, 204) : Aôyo; ôp8ô;, t.oo^x-/.-
elle est, en même temps, individuelle. Nous avons montré en quoi consiste son autorité et quel caractère elle présente. Les choses belles donnent lieu à tant de disputes, à tant de controverses, qu'elles semblent, si Ton n'y regarde pas bien, n'avoir qu'une beauté de convention, et l'on pourrait croire la justice fondée sur la loi positive toute seule, non sur la nature, wo-tô èoy.ziv vôum [j.cvc'j thaï, sÛ3-£t de [j:n\ C'est une erreur. Les hommes ne s'entendent pas entre eux précisément parce qu'ils suivent leurs vues particulières au lieu de suivre la nature. Le beau véritable, le juste véritable, comme aussi ce qui est vraiment agréable, ce n'est pas ce qui paraît à chacun, c'est ce que l'homme sain, l'homme bien constitué, l'homme en qui la nature n'est ni corrompue, ni abaissée, ni faussée, reconnaît et goûte comme beau, bon, agréable. Les amants du beau savent où sont les vrais plaisirs, les plaisirs conformes à la nature-. Ce n'est point tout homme qui est, comme le prétendait Protagoras% la mesure des choses, ce n'est point la sensation, ni l'opinion fondée sur la sensation ; c'est la raison, la droite raison, c'est l'homme ôon, l'homme sain, l'homme complet : étant vraiment homme, réahsant de son mieux l'idéal, l'essence, la vraie nature de l'homme, il discerne
1. Eth. Nie, I, m, 2. Notons ce Sovcelv qui exprime non la pensée d'Alistote, non une vraisemblance par lui admise, mais simplement l'opinion d'autrui, et l'opinion vulgaire. Nous avons déjà fait cette remarque plus haut dans notre Introduction, p. 5, où nous avons signalé et expliqué la différence entre ces trois expressions, csaîvc-a-., â'oix;, ôcxer.
2. Eth. Nie, I, VIII, H. Toï? [xàv ouv T.oD^.oii-zx-'rfiix \xi/fzj.: ô'.i t6 ;j.t, ■^•jffci TOtaÛT' slvai, ToT; Sa -i'.Xo'/ciXoi; sjtIv -tfiix xi cs'jssi T.oia.
3. Âristote a réfuté Prolagoras, Melaph., IV (F), iv, et XI (K},vr.
sûrement le bien du mal, le beau du laid ; il se plaît où il faut, et il est vraiment, en tant qu'il est bon, il est, lui et sa vertu, règle vivante et mesure des choses. La loi, digne d\m tel nom, c'est cette règle même dans la société, et avec cette majesté qui appartient à l'ordre social, plus relevé, plus noble et plus divin que l'ordre purement individuel. La loi alors n'est pas opposée à la nature : elle lui est parfaitement conforme, elle a son fondement dans la nature. L'idéale beauté humaine, découverte, mais non créée par la pensée, telle est la règle de l'activité, telle est la forme qu'il faut communiquer à la vie, tâchant de faire, avec les éléments tels quels dont on dispose, l'ouvrage le meilleur et le plus beau possible.
Nous savons en quoi consiste la vie morale, selon Aristote, et quelle est la règle morale. Examinons maintenant la fin suprême qu'il propose à l'homme. Il déclare expressément que c'est le bonheur, ou la félicité, ou la béatitude, e-joaiaivia. Qu'entend-il par là?
.^ Il faut d'abord chercher ce qu'est pour lui la fin, -.b
Dans l'art humain, la fin est ce en vue de quoi l'œuvre est commencée et poursuivie ; la fin est ce que l'artisan ou l'artiste se propose dans son travail ; la fin est donc la raison même et, en un sens très' vrai, le princij>e de racti^£LiiiimtlaTéaliser. C'est pour la fin que ce qui se
\. Metaph., I (A) ii, 982^'; m, OSS^Sa; — 111 (B), n, 996''24; — V (A), I, 1013al3 et sq; — xvi (explication du mot -c'pa;); — XI (K), i et ii; — XII (A), VII et VIII. — L'hi/s., \l, 1, met viii.— De Partib. Animal., I, v. — De Motu Animal., paaïm, notamment Vf, i; Vil, i et iv. — De Générât. Animal., II, VI, TtiH'2 et sq.
fait se fait, et précisément quand c'est fait et parfait, la fin est atteinte ; la chose, quelle qu'elle soit, où l'œuvre est parvenue à sa fin. Dans la nature, c'est aussi en vue de la fin que ce qui se fait se fait. Il n'y a point de délibération, de choix, de recherche, de travail proprement dit; mais rien ne se fait en vain, oùoiv p-âr/iv, et il n'y a rien qui n'ait un but. 'La fin de l'être naturel, ^.^st^on achèvement, son développement complet, sa perfection, et en quelque sorte sa pleine maturité. Il suit de là que la fin et le bien sontla même chose. /L'être est bon quand il a tout ce qu'il est dans sa nature'd'avoir ; or, il a tout^ ce qu"il est dans sa nature d'avoir, quand ij^estacheyéj parfait, ou qu'il est parvenu à sa fin.
Considérons la marche de la nature, et comme les degrés d'êtres par oi^i elle s'avance et monte de plus en plus. Il y a les éléments avec leurs combinaisons ou séparations diverses : là on ne trouve encore ni vie ni sentiment. Aussi ne parle-t-on pas encore de bien au sujet des éléments, quoique pourtant ils aient déjà une naturelle constitution qu'il leur est bon de garder parce que c'est leur fin. Mais les plantes ont proprement un bien et une fin : elles vivent de cette vie cju'on appelle végétative, et posséder cette vie ou plutôt en user, c'est-à-dire agir en la manière quileur^st marquée par leur nature, c'est leur fin, et c'est leur bien. Ajoutons à cela le sentiment de la vie, la puissance de sentir, la puissance de tendre vers les choses par une inclination naturelle, puis la puissance de se déplacer dans l'espace : nous aurons l'animal, lequel non seulement a une fin et un bien
propre, mais est capable de sentir qu'il a atteint cette fin et qu'il possède ce bien'. Si la vie, S^wvî, est l'opération interne, propre à chaque animal selon sa nature, et déployée pour ainsi dire au dehors dans une carrière plus ou moins longue, (^iog~, il y aura pour tout animal une distinction à faire entre vivre, Ç/iv, et vivre bien, £j 'Çny^ et que sera-ce que vivre bien, sinon développer pleinement ce qui est en puissance, de telle sorte que ce qui est en germe, s'épanouissant, tout l'être soit comme réalisé, effectué, actu('\ ou comme en exercice^ y.xr' ivipyiLCiv\ Mais comment ce plein et parfait développement ne serait-il pas pour cet être sa fin en même temps que son bien, et ce qu'il y a de plus doux pour lui en môme temps que ce qu'il y a de meilleur'' ? Vivre bien est bon en soi, absolument parlant, â-XôJç, mais c'est aussi chose bonne pour qui se sent vivre ainsi, et le bien de chacun, rb ùyxOby iy.xo-zo), s'accorde, se confond avec le
1. Voir I)e Anima, II et III.— Elh.i\ic., I, vu, i'I. Metaph., XII (A), vu.