DS LU
vous êtes en vous-même. Ne me rendez jamais semblable à ces prètres de Moïse qui renseignent les Mages sur votre naissance et n'en font point usage pour eux-mêmes. » (24)
Cette intention de rester éloignés de cette forme des vanités humaines fut celle des jansénistes, disions-nous. Saint-Cyran la souligna, lui dont la spiritualité et l’enseignement sont marqués de ce souci d'humilité dans la connaissance des choses divines commes des humaines.
Plus tard, quand Arnauld envoya à Nicole une lettre à lui écrite par le Père des Gabets, qui était un bénédictin de la Congrégation de saint Vannes : où celui-ci énonçait sa thèse pour l'explication de la transubstantation dans l’Eucharistie par l'union de l’âme de Jésus-Christ avec la matière du pain et du vin, Nicole, qui composait alors son livre de la « Perpétuité de la Foi » et se trouvait donc moins qu'en aucun autre moment d'humeur à recevoir l'innovation équivoque, réagit contre cette prétention audacieuse et condamna la « philosophie eucharistique ». Il répondit à Arnauld en des termes qui ne permettaient point le doute sur ce qu'il pensait — (en ce sens fidèle à Saint- Cyran) — d’une science trop curieuse. « Nous sommes si près de l’autre vie, c’est-à-dire d'un état où nous sçaurons la vérité de toutes choses, pourvu que nous soyons rendus dignes du Royaume de Dieu, que ce n’est pas la peine de se travailler à s’éclaircir toutes les questions curieuses de la Théologie et de la Philosophie. » (25)
(4) Tardiveau. « Le Sacerdoce intérieur ».
(25) Nicole. Essais de Morale. Tome 14, p. 36 et suivantes. Dans la réponse de Nicole au gränd Arnauld, on pressent une divergence qui est primitivement bien plus une divergence psychologique et de forme d'esprit que vraiment doctrinale. Malgré le parallélisme de vues assez constant de ces deux hommes, Arnauld et Nicole, malgré leur confiance et leur fidélité réciproque, malgré la communauté souvent fréquente de leurs travaux, on remarque quand même le caractère plus essentiellement théologique et doctrinal du premier et le
caractère plus moraliste de l’autre. À. mon opinion — et j'en souligne la fragilité — c’est la parlie moraliste de Nicole qui offre le
plus de garantie pour la fidélité à la tradition de l'humilité de l’esprit. Là condamnation de la Ç philosophie eucharistique » d’un bénédictin frivole, Arnauld eût sans doute faite d'un point de vue
Cette tradition port-royaliste de se méfier de l’orgueil qu'on peul tirer de la science, même théologique, n’a guère été efficace en ce qui touchait saint Augustin. Non pas que je pense que ce Père de l'Eglise se soit enorgueilli de sa doctrine, mais il me semble difficile de nier qu'il se soit travaillé pour tenter d’éclaircir cette question de la théologie de la Prédestination au delà même de l’utile et du nécessaire..., donc qu'il ait tenté l'impossible.
C'est là, à mon avis, que les vérités sont devenues confuses et que la paternité spirituelle de Paul et d’Augustin n’a pas servi les port-royalistes autant qu’elle aurait dû dans leur morale de la prédestination et de la liberté. C'est ce que nous essaierons de voir.
plus particulièrement doctrinal. Il n'est pas certain qu'il y eût ajouté ce qu'y mit Nicole : le rejet d’une vanité de savoir et de son danger.
C'est bien là que se distingue Nicole, portant avec plus de prestige et de valeur ce que d’autres port-royalistes plus effacés maïs assez nombreux tenaient de l'éducation de Saint-Cyran : une primauté sentie du moral dans la vie religieuse. Qu'il traite de la « faiblesse de l’homme », de la « soumission à la volonté de Dieu », de la « Crainle », des « Jugements léméraires », de 1’ « Oraison » ou de la « Prière », ce sera toujours ce point de vue qui prévaudra, C’est ce qui le fera compléter Arnauld le doctrinaire et ce qui l’en fera différer dans la tradition cyränienne.
IT
LA MORALE DE LA PRÉDESTINATION ET DE LA LIBERTÉ LA GRACE EFFICACE ATTRITION ET CONTRITION
LA MORALE DE LA PRÉDESTINATION ET DE LA LIBERTÉ (Ses équivoques)
À la réflexion, nous sommes obligés de reconnaître l'incrédulité et l’ingratitude de notre nature. C’est naturellement que nous sommes incrédules et ingrats. Même un être touché de la Grâce, sa nature l’entraînera à oublier. Ce n’est pas sans doute une des dernières raisons du caractère temporel des sacrements et principalement du sacrement de l’'Eucharistie que ce besoin capital de rappeler à l’homme d’une façon à la fois spirituelle et matérielle ; d'une façon incarnée la présence du Divin, révélant que Dieu préfère agir ainsi plutôt que par violence pour fléchir notre incrédulité foncière, pour forcer l’imperméabilité et l'insouciance de notre nature à l’Invisible.
A cette incrédulité comme à cette ingratitude, semblables à l'oubli des juifs pour les bienfaits de Yahwé, les jansénistes ont cru. La distinction des deux Grâces — celle d'Adam et celle de Jésus-Christ — que Jansen retrouva d'Augustin et transmit à ses amis se faisait justement sur la reconnaissance de la précarité de notre foi et de notre vie morale en raison des ravages du péché originel.
Elle expliquait ce péché si on peut oser le dire ; elle lui donnait comme sa cause théologique à l'envers puisque ce sont véritablement là les causes qui sont les conséquen-
Le 2e
ces. Dans le travail de recherche, de sondage, ce sont les conséquences qui nous apparaissent d’abord en faisant figure de causes. Dans le jeu, elles gardent au moins valeur de « raisons ».
Le rappel que fait Saint-Cyran dans le « traité de l’humilité » à la considération de notre incapacité pour quelque action méritoire sans l'appui de Dieu est directement inspiré de cette distinction des deux Grâces : « Ne prétendons pas pouvoir faire le moindre acte d'obéissance ni la moindre œuvre agréable à Dieu sans Dieu lui-même et sans la prétention et l'application de son Esprit-Saint », écrit-il. Il n’est point difficile de voir qu'il en est ainsi parce que l’homme est déchu de l’état d’innocence dans lequel fut créé Adam, déchu de cette espèce, d'autonomie dans laquelle se pouvait réjouir le premier homme en obéissant volontairement. Dans la Théologie familière, à la fin du Cœur nouveau, Saint-Cyran dit bien que le secret et l’abrégé de la Religion chrétienne consiste à savoir la différence qu'il y a entre la Grâce d'Adam et celle de Jésus- Christ. La Grâce d'Adam le mettait en sa propre conduite «in manu consilli sui », celle de Jésus-Christ nous met en la conduite de Dieu (26).
(26) La distinction des deux Grâces est une tradition catholique. Adam était entre ses propres mains ; l’homme déchu ne se sauvera que dans les mains du Christ, dans les mains de Dieu « In manibus duis sortes mue », dit le Prophète pour tous à Dieu. Les deux états de l’homme et ainsi deux sortes de Grâce : celle d’Adarn et celle de Jésus-Christ, mais cetle dernière, Dieu la donne à qui Il veut et Il ne la doit à personne. Exposant cette vue, Sainte-Beuve est très strict dans ses termes. On en tire la première des cinq fameuses propositions de Cornet. Les voici :
I. — Quelques commandements de Dieu sont impossibles aux Justes, à raison de leurs forces présentes, quelque volonté qu'ils aient, et quelques efforts qu'ils fassent, si la Grâce par laquelle ces commandements leur seraient possibles leur manque ;
II. — Dans l’état de nature déchue, on ne résiste jamais à la Grâce intérieure ; III. — Pour mériter et démériter dans l’état de nature déchue,
il n'est pas nécessaire que l’homme ait la liberté opposée
Il est bien dans la pensée cÿranienne que même seulement pour obéir, il faut toute la Grâce de Jésus-Christ, ce qui d'ailleurs doit donner complètement son sens à la Rédemption. Pour être dans une juste voie, dans celle que nous a tracée le Fils de Dieu lui-même en accomplissant notre Rachat, il nous faut en toutes choses nous abandonner à la volonté divine ; évidence dont Saint-Cyran tirera sa règle pratique du directeur et du dirigé. Tout de suite, nous allons trouver l’objection. Nombreux, en effet, furent ceux qui déclarèrent ne pas comprendre les prétentions à diriger les âmes, venant de prêtres qui n'avaient quasi aucune croyance dans la possibilité des volontés humaines. M. Francis Vincent ne manque pas de souligner la plus apparente conséquence de saint François de Sales, directeur croyant au moins aux pouvoirs de la volonté. Mais ce n'est que le début des équivoques — la question janséniste en est cousue — que cette erreur.
L'oubli de la part de la volonté, de son initiative réduite mais personnelle qui garantit notre liberté est capable de donner au mystère de la prédestination un aspect d’arbitraire qu'aucun sans doule ne voudrait lui voir. On sait les paroles de Pascal sur ce sujet telles que nous les rapporte Nicole. Les jansénistes n'ont pas omis notre volonté mais laissé de la souligner. Les principaux théologiens de Port-Royal ont sans doute remarqué sa fragilité, mais ils ont toujours cru à sa liberté, croyanee dont il est vrai ils ont presque toujours omis de faire usage, usage qui —
à la nécessité de vouloir, mais la liberté opposée à la contrainte. (C’est celte troisième proposition qui fut le plus
obscurément expliquée — d’après Sainte-Beuve — dans l'Ecrit à 3 colonnes présenté au Pape Innocent X.) IV. — Que les Semi-Pélagiens admettaient la nécessité de la Grâce
intérieure prévenante pour toutes les actions, même pour le commencement de la foi, mais qu'ils étaient hérétiques en ce sens qu'ils voulaient que cette Grâce pût être mise en balance par la liberté de l’homme.
V. — Que c’est une erreur semi-pélagienne de dire que Jésus- Christ est mort, a répandu son sang généralement pour tous les hommes.
NAPR es
n’eût-il servi qu'à les disculper aux yeux du monde de l’accusation que leur portaient leurs adversaires — eut déjà eu plus que sa raison d'être.
Du fragment équivoque des « Pensées » : « S'il y a jamais un temps auquel on doive faire profession des contraires, c’est quand on reproche qu’on en omet un. Donc les jésuites et les jansénistes ont tort en les celant, mais les jansénistes plus, car les jésuites ont mieux fait profession des deux. » (fat. 865). M. Laporte se range à cette interprétation en y voyant une sorte de conseil pour l’avenir... « que les adeptes de la vérité (pour Pascal les jansénistes) devraient, pour couper court aux controverses, donner de leurs opinions des exposés qui mettent davantage en lumière les articles de la vérité qu'on leur reproche d'omettre » (27), ce qui correspondait, ne manque pas de faire remarquer justement l’auteur, à ce qu'a dit Nicole dans la « Préface » de son «Traité de la Grâce générale » sur le souci qu'aurait eu éventuellement Pascal à faire de cette doctrine de la Grâce efficacé un exposé dépouillé... « d’un certain air farouche qu'on lui donne et proportionné au goût de toutes sortes d’esprits ». Ainsi s'agissait-il d’un oubli à mettre suffisamment en relief un des points de leur
doctrine, oubli exploité par les adversaires mais qui — il faut bien l'avouer — donnait à leur pensée un certain air fâcheux.
Pour la justice miséricordieuse du Dieu d'amour, on peut espérer qu'il ne nous sera pas demandé suivant notre nature incrédule, mais suivant les efforts que nous aurons faits pour la fléchir. C'est à la volonté qu'il sera demandé, à la volonté d’abord avant le cœur, car le cœur est au début entaché des traces de l’'amour-propre. Enfin, l’on peut aussi penser que le Dieu patient si lent à la colère et généreux que nous révèle la lecture des Psaumes et que nous confirme celle de l'Evangile ne manque jamais d'exaucer celui qui lui demande encore d’un courage bien faible, mais
(27) Jean Laporte. Pascal el la doctrine de Port-Royal. Revue de mélaphysique el de morale, 1926, p. 294.
UT
d'une volonté droite et humiliée, la Grâce d’un cœur croyant. Ainsi peut-être se fait le raccord du dogme de l'élection à la vie quotidienne: sa façon de s’illustrer, de se prouver. Or, en un Dieu accordant à ceux qui lui demandent candidement un cœur de feu, les jansénistes ontils suffisamment espéré ?
Là encore, à cette façon d'interroger de biais sur leur morale et sur son efficace, on pourrait se faire bien sincèrement, si ce n’est sérieusement, l'illusion d’une triste réponse. Cependant, il est sans aucun doute qu'ils eussent répondu unanimement OUI. Ils auraient aussi ajouté que c'est Dieu qui crée aux prédestinés un pareil désir et pour cause. En effet, il y faut la faveur du Créateur et c’est ensemble la cause et la garantie de l’humilité chrétienne, n'eussent-ils manqué de faire remarquer. Humilité qu’accentue cette condition de nature déchue qui est la présente condition humaine pour laquelle la perte des biens préternaturels a créé comme une espèce de dualité dans chaque être raisonnable, un drame du bien et du mal ; condition qui fait que des créatures ordonnées à Dieu peuvent ne le plus désirer et qu'il ne faut pas moins que la Grâce médicinale du Christ et l'élection particulière peur que les prédestinés se retrouvent dans l’efficace et primitive ordination au Seioneur. Toute leur morale sera dépendante de cette distinction.
J'ai parlé de créatures ordonnées à Dieu... oui dans l'intention première du (Créateur ; non après la faute d'Adam, pensèrent les écrivains port-royalistes. Pascal ne dit-il point: « Nous naissons contraires à l'amour de Dieu », et si la Mère Angélique Arnauld a pu écrire de saint François de Sales : « Pour moi, je vous déclare que jamais M. de Genève ne m'a paru mollet, comme plusieurs ont cru qu'il l'était » (28), il est au moins certain que les théologiens de Port-Royal n'auraient pas eu un regard aussi Optimiste que le prélat sur l'homme et n'eussent pas cru à une véritable inclination de celui-ci, à l’amour de Dieu non
(28) Mémoires pour servir à l'Hisloire de Port-Royal. Utrecht :
plus qu’ils n’eussent pu admettre sans de graves rectifications ce texte de son « Traité de l’amour de Dieu » que cite M. Francis Vincent pour souligner justement l’humanisme et l'humanité de la religion du saint : « Or, bien que l’estat de nostre nature humaine ne soit pas maintenant doué de la santé et droiture originelle que le premier homme avait en sa création et qu'au contraire nous <oyons grandement dépravés par le péché, si est-ce toutefois que la sainte inclination d’aymer Dieu sur toutes choses nous est demeurée, comme aussi la lumière naturelle par laquelle nous connaissons que sa souveraine bonté est aymable sur toutes choses ; et n’est pas possible qu'un homme pensant attentivement à Dieu, voire même par le seul discours naturel ne ressente un certain eslan d'amour que la secrète inclination de notre nature suscite au fond du cœur, par lequel, à la première appréhension de ce premier et souverain object, la volonté est prévenue et se sent excitée à se complaire en iceluy. » (29)
La seule lecture de ce passage, pour qui connaît un peu les positions de Port-Royal, révèle ce que l’auteur de l« Introduction à la vie dévote » accordait de trop, à leur regard, aux possibilités humaines. Les tendances à glisser aux erreurs semi-pélagiennes sautent aux yeux. Ce que l’évêque de Genève accordait de trop ou ce qu'il paraissait accorder, c’est « cette secrette inclination de notre nature » qui, à son avis, est capable de susciter l'élan d'amour, et ceci en pensant attentivement à Dieu, même par le seul discours naturel. Sans doute le texte ne permet pas de croire que dans la pensée du saint la Grâce de Dieu ne fut pas nécessaire. Cependant, on en peut douter, et ces lignes permettent bien des équivoques. La question dont il s’agit tenait assez au cœur des jansénistes pour que les apparences eussent suffi à les inquiéter. Enfin, il n’y avait pour eux aucune possibilité de la part de l'homme lui-même : ce que tout croyant est obligé de penser, mais que seuls les théologiens de la véritable tradition d'Augustin ont vu absolument, sans faillir. Revenons à celte tradition.
(29) Säint François de Sales. Traité de l'amour de Dieu, L. I,