‹ Essai sur la morale de Port-RoyalChapitre 12 sur 40 · EN BE · texte numérisé non relu

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Grâce. Cette générosité — puisqu'il y a générosité à de: mander pour notre bien — est toujours une faveur de Dieu. Pourquoi cette faveur est-elle donnée à celui-ci, refusée à celui-là ? C’est le secret impénétrable. Par ailleurs nous savons indubitablement que celui qui est réprouvé fait tout pour l'être, le mérite. Comment ?... nous retombons dans l’insondable, Les conditions et les précisions du jeu de la Grâce ne sont point discernables ; à les vouloir pénétrer, on verse dans les erreurs de la présomption.

Que les commandements soient toujours possibles aux justes, que Dieu ne sauve point la créature sans sa coopération, que les justes gardent les commandements s'ils le veulent, qu’il nous soit et loisible et possible de changer notre volonté en mieux, que la gloire couronne les mérites, que celui qui demande soit assuré de recevoir, que les hommes se damnent par leur mauvaise volonté, que Dieu ne quitte point celui qui ne le quitte pas, que Dieu veuille le salut de tous les hommes... il n’y a aucune de ces vérités énoncées que nierait quelqu'un des prédestinationnistes çatholiques. Mais pas une de ces vérités prises du quotidien dans le sens du «retour à nous » ne contredit, en aucune façon, ni à aucun degré, le mystère de la Grâce de Jésus et de la vocation des appelés. Dans l'écrit sur « La possibilité des commandements », Pascal démontre que ce texte du Concile de Trente : « Les commandements ne sont pas impossibles aux justes » doit s'entendre dans le sens que les commandements ne restent pas impossibles à la nature après la Grâce du Christ et que c'est justement l'effet de cette Grâce de les rendre de nouveau possibles à une nature qui fut, après la faute, plus orientée au mal qu'au bien. Au contraire de ce que pensa Luther, qui crut que maloré le Rachat toute action restait péché et que le salut des élus

était pleinement arbitraire et sans bonne-action — de là le texte révolté et désespéré que nous avons vu — ; au

contraire aussi de ce que pensèrent les manichéens, les justes peuvent: de nouveau mériter. Telle est l’orthodoxe pensée janséniste ou plutôt l’orthodoxe pensée catholique qu'appuient les jansénistes. Mais ils né manquent d'ajouter qu'il ne faut point croire pour cela à un véritable pouvoir

dans les mains du juste mais à une miséricorde divine qui peut lui être Ôtée à tout instant.

« Si Deus tangit cor, homo prœperat cor », rapporte Pascal de saint Augustin. L'homme pourtant ne se prépare que déjà touché victorieusement de l'amour de Dieu. Défendant le libre-arbitre, saint Augustin parle ainsi que les pélagiens ; pourtant, ses paroles n’ont ni la même valeur ni le même sens, comme l'explique toujours Pascal dans le troisième écrit, faisant remarquer que, par un merveilleux avantage pour sa doctrine, « les expressions sémipélagiennes sont aussi augustiniennes mais non pas au contraire... ». C'est par l'oubli de la correction des vérités qui ne sont que morales et qui se pourraient énoncer sous une forme pélagienne par des vérités théologiques qui sé pourraient énoncer sous une forme augustinienne, que se glissent les équivoques. C’est toujours parce qu’on envisage la prédestination sous une lumière trop humaine, avec un esprit par trop anthropocentrique, que le dogme répugne. La conception luthérienne de la prédestination, si elle ne blouse pas les avertis, ne manque pourtant pas de les prévenir sentimentalement et de jeter une ombre de frayeur sur toute la prédestination. |

Déjà, dans le combat chrélien, saint Augustin, devançant Pascal et quelques autres port-royalistes, s’efforçait de montrer la justice de Dieu, la liberté de l'homme et tout le dogme afférent sous un aspect plus aimable : « Le Dieu tout puissant, le Seigneur qui a fait toutes choses parfaitement bonnes », comme il est écrit, les a ainsi disposés qu'il en ordonne bien et.des bons et des méchants... C'est avec justice que les bons sont heureux et avec justice que les méchants endurent des peines » (34), et plus loin : « Mais celui qui ne croit pas est déjà jugé, cela signifie qu'il a déjà été condamné par la prescience de Dieu qui sait ce qui attend les incroyants » (35), ou encore : « Quelle qua-

lité et quelle quantité de peine est due à chaque péché,

(34) Saint Augustin. De Agone Christiano, VIT. (35) Saint Augustin. De Agone Christiano, XXVIL 29.

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cela relève du jugement divin... Lorsqu'elle est remise à ceux qui se convertissent, c’est une grande bonté de Dieu ; et lorsqu'elle est dûment infligée, ce n’est pas une injustice. » (36)

En reconnaissant le souci qu’eurent certains disciples du Docteur de la Grâce à garder après lui son aspect d’équité au Dieu d'amour, on peut penser — cependant avec beaucoup de prudence — ce qu'avançait M. Laporte : que Molina n'aurait pas été aussi éloigné des jansénistes au moins dans ses intentions, pas aussi éloigné qu'eux-mêmes le crurent (37). La querelle se serait donc élevée sur des erreurs de modalités et surtout sur des divergences de caractères. Ce qui est certain c’est que la part de divergences de caractères fut immense dans la querelle et servit les illusions — si illusions il y eut — de contradictions doctrinales ; mais je serais pourtant bien étonné qu'on ne trouvât point sinon des contradictions, du moins d’appréciables différences.

Il reste que si la doctrine des jansénistes fut celle de la vraie tradition catholique, les mœurs découleront direc-

tement de cette distinction : la crainte balancée par l'amour, l’attrition par la contrition. Il serait alors intéressant de connaître — la chose est malheureusement impos-

sible — les modalités psychologiques de l’effectuation dans les âmes de cet équilibre difficile. Au moins pouvons-nous en envisager les conditions. Ainsi découvririons-nous peutêtre comment advint cet état dont on rencontrait les restes il n’y à pas si longtemps encore dans les milieux catholiques français et qui, sous couvert de sévérité et d’humilité, est le plus parfait oubli de l'abandon dans les mains du Seigneur. Dans un roman qui est aussi une étude des mœurs et des habitudes d’un milieu et d’un pays au x1x° siècle, M. Jean de La Varende n'hésite pas à écrire — un peu trop certain de lui-même, sans doute, mais non point dépourvu de pertinence — ces lignes : « La religion en

(36) Saint Augustin. De natura boni, IX.Q.

(37) Laporte. Pascal et la doctrine de Port- Royal.

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