‹ Essai sur la morale de Port-RoyalChapitre 14 sur 40 · PES · texte numérisé non relu

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Scripiarium. On peut garder du témoignage que s’il n’était point du tout dans l'esprit port-royaliste de ne pas enrichir le sacerdoce de la générosité de son cœur non plus que de confondre douceur et faiblesse ou sécheresse et courage il pouvait pourtant résulter de cet esprit que la parfaite honnêteté spirituelle proposée à chacun risquait de tromper ce Chacun sur le degré de sa vocation, de même qu'il pouvait inciter les gouverneurs religieux à demander tout de même trop aux fidèles : un héroïsme cartusien.

Par ailleurs, à qui s'étonnerait des déformations et des équivoques, on pourrait rappeler que saint François de

tre part, que Pascal ait été de bonne foi et ait eu la conviction sincère d’être dans l’orthodoxie pure, c’est ce qui ne fait pas non plus l'ombre d’un doute. Au reproche d’hétérodoxie vient s'ajouter un second défaut, celui de stéréotyper les grands dogmes chrétiens dans leur expression primitive et de frapper d'inertie une doctrine qui prétend être essentiellement vivante. Pour réagir contre le rationalisme théologique, le jansénisme est remonté directement aux sour- . ces mêmes de la Révélation ; il a substitué à la méthode scolastique qui abusait du syllogisme la méthode positive qui recherche le document original, Sous couleur de sauvegarder la stabilité et l’immutabilité du dogme catholique, il l’a figé et pour ainsi dire cristallisé dans l'énoncé «ne varielur » de la Bible ou des Pères de l'Eglise. Les aveux de Pascal sont significatfis. La théologie ayant «pour prin- « cipe l'institution divine, il faut nécessairement recourir à l’Ecri- « ture, puisque tout ce que l’on en peut savoir y est contenu ; d'ou & il est évident que l’on peut en avoir la connaïissance entière et « qu'il n’est pas possible d'y rien ajouter ». L’assertion est exacte mais incomplète. La méthode positive dont se réclamaient les jansénistes leur interdisait de se faire une conception si étroite de la théologie dogmatique. Au sortir du Cénacle, les apôtres n’apportaient pas au monde un système organisé et complet, la doctrine y était tout entière mais à l’état de germe et d'embryon qui, en vertu d’un principe interne, devait se développer à la faveur des circonstances, en poussant bourgeons et rameaux, et l’arbuste devait devenir grand arbre, sans que pourtant, cette évolution continue et progressive en ait compromis, l'unité foncière. En comparant le Symbole des Apôtres avec celui de Nicée, avec celui de saint Athanase, les théologiens de Port-Royal auraient vu comment l’hérésie fournissait l’occasion d'élaborer l’idée première, de dégager les aspects nouveaux contenus dans la donnée originale. Les dogmes du christianisme se trouvent (ous dans le- livre de la Révélation, dans l’Ancien et le Nouveau Testament : les Pères de l'Eglise s’en sont faits Îles commen tàteurs autorisés ;: mais il y a aussi l'Eglise. 11 à fallu le lent travail

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Sales, dont M. Olier disait pourtant et bien justement qu'il était dans le fond de sa conduite « le plus mortifiant de tous les saints » (39), passa bien à cause de son amabilité et de sa douceur pour couvrir tous les laxismes. Les relâchés et les velléitaires eux-mêmes eurent le front de revendiquer son patronage en oubliant, il est vrai, la sévère discipline du devoir d'état chère à M. de Genève et qui leur interdisait alors pareille chose.

L'ascèse janséniste, en rétablissant la valeur de la pénitence, ne voulait pas non plus la morte observance des formulaires. M. Fortunat Strowski reconnaît au jansénisme son heureuse utilité historique en ces termes : « Les jansé-

des siècles pour que la force vivante d'expansion et d'organisation les amenât jusqu’à l'épanouissement, jusqu’à la maturité. L’immutabililé n'exclut donc pas le progrès. Le jansénisme, pour mettre le dogme à l'abri du changement et de la nouveauté, l’a figé dans l'inertie. » (pages 676-77-78).

Par ces lignes, qui sont pie dans la conclusion, à son étude sur « Pascal et la Bibl le », M. Lhermet nous montre les excès du jansénisme. Îl est intéressant de oi. l’autorité qu'il reconnaît à l'Eglise en face de celle de la tradition des Pères. En tout cas, si l'opinion de M. Lhermet reste trop sévère pour le jansénisme, il est utile que quelqu'un qui ne partage pas les erreurs et les calomnies dont habituellement on charge Port-Royal ne veuille pourtant lui donner absolument raison. Ainsi se trouve contre-balancée pour une intelligence délicate de choses difficiles, une autre opinion trop pour Port-Royal.

Ce qu'il faisait sur le plan doctrinal, l’a-t-il fait aussi sur celui des mœurs quand il écrit : « Si la morale relâchée méritait des critiques pour annihiler les préceptes de l'Evangile, la morale janséniste, par un excès contraire, exagérait dans la Bible le côté sévère et laissait dans l'ombre le côté consolant ; elle tuait chez ses adeptes la vertu théologale de l'espérance. » (page 683.)

Sans doute, est-ce là trop de Cependant, si le jansénisme ne {uait pas forcément chez ses adeptes la vertu de l’espérance, son application dans la mauvaise intelligence d’un augustinisme trop difficile tendait à tuer l'espérance, Au moins en offrait-elle les dangers.

Enfin, peut-on tous se mettre d'accord sur cette autre phrase de M. Lhermet qui vient tout de suite après les lignes précitées : « Get esprit de sévérité dans l'interprétation biblique ne tient aucun se d’une différence capitale à faire entre le précepte et le conseil. » Sans aller jusqu’à dire qu'il n’en tient aucun compte, peut-on dire sans exagérätion qu'il n’en tient pas assez compte, car tout dans l’intellisence de ces choses est question de nuances.

(39) Vie de M. Olier. Paris-Poussielgue 1841, t. I, p. 180.

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nistes ont restauré l’idée de la pénitence. Et j'ajouterai qu'ils ont en quelque manière sauvé le sentiment religieux et raffermi la doctrine de saint François de Sales. L'imagination riante de l'évêque de Genêve et surtout l'idée très fausse que déjà l’on se faisait de sa douceur et de sa facilité venaient en aide au travail souterrain de la casuistique. Il exige si peu. d’actes! I1 se contente si vite d’un sentiment du cœur ! Nous voilà conduits par une pente nouvelle à je ne sais quelle morale qui bannit l'effort au profit de la sentimentalité, qui nous rend incapables d’une résistance virile aux séductions des casuites et qui doit en s’exagérant et se passionnant, aboutir au quiétisme. » (40)

Sans doute, cette continuité, cetté conduite ne relève point d’une logique abstraite, mais de l’imprévisible logique du monde où plutôt d'une logique des groupes non pas certaine, mais cependant prévisible en une part et qui vient contrarier. Faut-il tenir compte de ces contrariétés ? Sans aucun doute, oui. Une étude historique si objective au'elle

veut être — à moins de se borner à la simple énumération des faits et des textes — ne peut, il me semble, oublier les

influences et réelles et possibles des doctrines les unes sur les autres et ceci aussi bien pour les influences de parfaite conséquence doctrinale que pour les influences de sentiments. Comme nous envisagions les dangers involontaires de la doctrine salésienne, il nous faudra aussi envisager les dangers et les équivoques de la doctrine janséniste.

Malcré les défenses des écrivains port-royalistes, malgré les justifications apportées par les historiens d’aujourd'hui, on ne peut pas ne pas voir ce qui restait d'équivoque non pas en soi si l’on veut, mais dans sa réalisation pour chacun des êtres, la sévère régulation des mœurs. Le procès qu'on leur fit — somme nous le reverrons — fut un procès de tendances. Dans le sens où il fut un procès de tendances, peut-être alors n'étaient-ils pas quittes.

M. Laporte écrit de la dialectique pascalienne : « Le besoin qu'a l’homme d'un secours transcendant est le ressort de toute la dialectique pascalienne. Je ne sais à quel

(4o) Fortunat Strowski. Saint François de Sales. Plon, p. 387:

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point cela peut s'appeler une Apologétique de l’immanence. Ce que je sais, c’est que Pascal n’en écrirait pas la première ligne, s il ne se faisait de la nature et du rapport du surnaturel à la nature, exactement la conception que s’en fait Port-Royal. » (h)

Ces lignes furent écrites pour montrer le parfait accord de la pensée pascalienne et de la doctrine de Port-Royal. Mais il faut bien dire aussi, et M. Laporte le reconnaît luimême dans cet écrit, que Pascal évita de présenter les choses sous un arrangement par trop effroyable. Tous les doctrinaires du petit groupe furent peut-être loin d’être aussi psychologues. Que des livres souvent écrits pour la lutte et néglisgeant de mettre en lumière le libre-arbitre aient pu mal instruire des esprits et provoquer au moins des tendances à l’hérésie, ce sont là des choses possibles. C’est alors qu'il eût fallu, plus que n'importe quand, appliquer cette règle pratique de Pascal du retour au contraire pour dissiper toute idée de serf-arbitre.

Mais ce n’est pas tout. S'il-est une hiérarchie de l'intelligence et si celle du doctrinaire n'y occupe pas les régions les plus basses, elle ne HREnne pas toujours les plus hautes, ni surtout celles qui sont le privilège de la finesse. Il s’en faut souvent de toute la psychologie de la réalité singulière d’un chacun sans laquelle il ne peut être vraiment. question d'intelligence.

Qu'il s'agisse de théologie, de physique, de morale ou de problèmes sociaux, toute doctrine est atteinte dès son départ de ce que s’est proposé l'auteur et qui se retournera contre lui, à son insu, sans que soit mise en cause évidemment sa sincérité. C'est-à-dire qu'au contraire d’une vérité et surtout de la vérité, nous n’en aurons qu'une fraction qui ne manquera de se donner l'importance et tendra à tout recouvrir. Chez le doctrinaire, en plus des défauts adjoints que résume la paresse des nuances, on trouvera si souvent le goût exclusif de ce qu'il recherche, cerne et présente ! Toute sa méthode et son autorité qui souvent se-

(41) Laporte. Pascal et la doctrine de Port-Royal.

be

ront pareilles choses — se feront de nombreuses fois de l'oubli des vérités autres et parfois contiguës, ce qui est, qu'on le veuille ou non, un exact refus à l'entière vérité. Or, s’il n'est pas humainement de science qui ne soit un choix — et ceci même dans les savoirs précis où la recherche des lois n'est bien qu’une connaissance approchée des normes du monde — on conçoit plus aisément ce que l'abandon des réalités correctives avec l'inévitable préférence de l’auteur pour son œuvre et son goût entraînera d’arbitraire et de falsifié. C’est déjà le destin des savoirs ; plus encore celui des idéologies 1à où la sèche équation ne sera plus pour empêcher de décliner de l’exact aux fantaisies et de l’amour du vrai aux entêtements du cœur. La passion n'est pas exclue de nos connaissances. Si donc un doctrinaire est animé de préférence pour son œuvre, que sera-ce quand plusieurs travailleront à une œuvre commune ? Les dangers des vérités exclusives, leurs équivoques, se multiplieront d'autant plus qu'y contribuera l’ardeur d’un groupe orienté apparemment à un but gratuit et généreux ; groupe où chacun s’accordera bien facilement qu'il a dépouillé tout orgueil comme tout intérêt individuel et prendra toute ombre de superbe pour l'amour de la vérité. La mise en garde contre soi-même à laquelle on veille quand on travaille à une chose personnelle et qui est une autre manifestation de l’humaine pudeur disparaîtra dangereusement dans l'espèce de faux anonymat qu'est une œuvre de plusieurs. Peut-être en fut-il ainsi de Port-Royal.

Je sais la sévérité et surtout le risque de contribuer à l'injustice qu'il y à à parler ainsi. Les accusations fausses, ou par trop grossières et même les calomnies qui coururent et qui vont encore sur Port-Royal, ne permettent d'en parler qu'avec un tact exagéré. Pourtant, sans vouloir jouer aux paradoxes, on peut penser que, malgré la beauté et la légitimité du but qu'ils s'étaient proposés, malgré la sincérité des promoteurs et la rectitude de leur morale, il n'est pas quand même impossible que le goût d'une trop dure et difficile perfection ne se soit cruellement retourné contre ceux qui, s'ils eussent été contraints à Faveu, eussent été les premiers étonnés d’un orgueil enfoui.

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Entre deux manières de croire : celle que désigne la dialectique pascalienne par ce débat entre l'intelligence orgueilleuse et la foi sous l’œil impérieux d’une volonté dominante qui force, non sans quelques raisons, la cupidité à céder, et l’autre manière — salésienne si l’on veut — qui consiste dans une très suave obéissance et à être toujours sous la toujours imminente présence de l’Invisible, il apparaît que Port-Royal à choisi la première comme pour mieux marquer la scission entre les choses du Ciel et de la terre et vouloir que l’état de notre déchéance fût gouverné par le Spirituel de très haut : ce qui ne manque de laisser, malgré des efforts, à l’image qu'il se fait du Médiateur, le reste d’une sévérité judaïque.

Que l’homme ne soit rien devant Dieu, c’est un sens de la vérité qui peut entraîner l'incompréhension du juste renversement de la nature chez un être touché de la Grâce. Pour tel être, il ne s'agira plus de se parer d’un vêtement de vertus ni de se connaître dans ses gloires et ses mérites non plus que dans ses démérites, si c'est pour s'en désespérer ; mais d'accomplir secrètement, de la façon la plus effacée et sans fausse humilité, les commandements du Père. L'économie du divin amour est telle qu'à travers les diverses natures se retrouvera toujours la même voie de sainteté dans obéir et se résigner. Que parle-t-on alors de l'humilité des saints P... Bien plutôt de leur candeur incessamment renouvelée

Tel enfant déjà appelé répondra sans souci du terrible mystère de l'élection que répète son cas. C'est la vocation des saints que d'effectuer les divins secrets et non point de les discuter. À ces remarques, les port-royalistes eussent tous accordé leur opinion. Ce sont les rigidités de la doctrine strictement théologique qui, comme nous l'avons déjà montré, ne sont point contre ces choses, mais peuvent paraître quelque peu diverses sans qu'elles le soient véri-

tablement. Cette distinction fut pressentie — grossièrement peut-être — par un contemporain : l'abbé Fleury. (42)

(42) L'abbé Fleury, dans une lettre à M. Pelletier, distinguait entre la vérité et l'apparence terrible qu'elle pouvait prendre. Sainte- Beuve cila cette lettre.

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« Pour le moderne, le psychologique se suffit, est fin en soi ; pour le chrétien il n’est rien d’autre que le vestibule du théologique » (43), écrit M. Charles &u Bos. La seconde partie de ce jugement, en l’accentuant plus encore, un critique peut l'écrire du mouvement port-royaliste. Si, en effet, pour le moderne qu'il soit romancier, analyste ou psychanalyste, le psychologique paraît vouloir se suffire, il est certain que les auteurs anciens, élevés sous une discipline chrétienne, ce fut la loi contraire qui présida aux manifestations de leur esprit et à leurs actions. C'est ainsi qu'il faut situer la morale de Port-Royal, Comme toute morale chrétienne, elle à une « Gubernatrice » à principe de dépendance : on devra tout reporter du quotidien à l'éternel et l’en faire serviteur, avec peut-être chez les auteurs jansénistes un souci plus exagéré de cette chose et l’oubli de la difficulté terrible, de l'impossibilité même, de reporter, toujours actuellement, tout à Dieu.

La constante éventualité de sa distraction comme l’éternelle menace de sa rechute est la condition de la créature. De ces deux malheurs possibles, elle doit toujours être avertie afin de ne pas se départir de l'humilité morale. Or, de la misère conséquente au premier péché, de l'état de péché plutôt que du péché lui-même, la morale janséniste se proposera de faire sortir la créature presque de force. Là, ne manque pas un certain orgueil, dépouillé d’ailleurs de toute vulgarité, paré de dignité et de prestige. J1 s'ensuit la sévérité des méthodes. Ce n’est ni mensonge ni ignorance de dire que malgré les intentions la lecture des traités port-royalistes risque de blesser le cœur. Tel, attiré par la foi catholique, ne restera-t-il pas indécis devant cette contention spirituelle ? C'est Nicole lui-même qui, dans un ouvrage pratique, quand dans « les sacrements » il traite de la pénitence, travaille bien pour l'amour mais en faisant que la crainte à laquelle il exhorte par ailleurs, le voile et décourage. Si aujourd’hui la critique catholique cherche un témoignage bien facilement chez l'être le plus éloigné de la foi, quitte à interpréter, à imaginer même des

(43) Ch. du Bos. Dialogue avec A. Gide

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intentions toujours optimistes ; Port-Royal fut excessivement à l'opposé de cette position. Son optique exigea que le témoignage de la créature ne fut d’abord et longtemps que celui du péché. Il faut en effet beaucoup pour qu’un moraliste janséniste consente à croire au sincère amour de la créature. Là encore, nous n’avons pas à discuter ses raisons, mais il n’est pas interdit non plus de penser qu'une telle réaction et une si constante mise en garde devant la pauvre humanité peut bien paraître à beaucoup non charitable et singulièrement sévère. Ceux à qui elles sembleraient ainsi pourraient bien aller à croire qu'il ne s’agit pas seulement d’une sévérité de ‘doctrine, mais d’une tristesse de cœur et que la rigidité port-royaliste fut d’abord conséquente à une contrariété intérieure, difficilement discernable, avant de l'être doctrinalement, à ce qu'ils appelleraient les ambiguïtés d’Augustin. Quand vint la doctrine, disaient-ils, elle trouva pour provigner autour du problème de la Grâce non seulement la logique, mais le cœur préparé. La détresse de saint François de Sales devant le dogme de la prédestination — désespoir dont sainte Jeanne de Chantal nous conte qu'il fut délivré aux pieds de Notre- Dame de Bonne Délivrance à l’église Saint-Etienne des Grès — serait pour les confirmer dans leur illusion. N'iraient-ils point jusqu’à penser que si le caractère luthérien fut rapproché de ce qu'enseigna Jansen, l'insolence et la stupidité du rapprochement ne permirent que de trop aisément dissimuler une vérité plus subtile. I reste que sur le terrain psychologique là où se jouent pour l’homme les premiers débats de la Grâce, on peut regretter que les Jansénistes aient pareillement mais involontairement donné les mains à l’équivoque.

Dans |’ « Hommage à saint Augustin » (44), l'abbé Altermann nous montre que par saint Paul, Jésus nous renseigne sur la qualité qu'Il exige de ses sages et nous apprend que la plus translumineuse théologie est celle d’abord « qui consume une âme dans la connaissance intime de sa présence ». Le situant entre l’Apôtre et l'Aqui-

(44) Altermann. Dans « Vigile », 3° cahier 1930, Grasset éd,

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nate, lui donnant les qualités des deux, l’auteur trouvera chez l’évêque d'Hippone, à plus juste degré il est vrai, et la fougue de Paul et la sagesse du théologien dominicain. Cependant, à concilier des conditions aussi diverses, l’auteur pensera aussi qu'il peut s'ensuivre certains dégâts, d’où cette « complexité parfois spécieuse » qui pourra être la voie, pour ceux qui se réclameront trop exclusivement de la doctrine augustinienne, des opinions hétérodoxes. C’est pourquoi l'abbé Altermann remarque qu il ne peut y avoir sujet de surprise dans le fait qu'aux textes d'Aueustin les emprunts fussent faits aussi bien par saint Thomas que par les hérétiques et c’est aussi pourquoi il rappelle à cette occasion l'encyclique où le chef de l'Eglise souligne qu'on ne doit point dans la vraie compréhension catholique, hausser la parole du Docteur de la Grâce au-dessus de l’enseignement de l'Eglise elle-même (45). Un saint même théologien, même Père de l'Eglise, n’est pas exempt de l’erreur ou de la tendance à l'erreur : il peut se tromper dans sa connaissance, les lumières du Saint-Esprit étant susceptibles de l’équivoque dans les DTEARMons singulières. Et d’ailleurs quand sera-t-on inspiré ?

Notre condition étant celle ide la foi, done de l’incertitude quant à la connaissance absolue des termes exacts du divin, ce n’est pas une des moindres raisons sous la discipline de catholicité que de devoir passionnément obéissance à l’ « Eglise enseignante », elle seule étant assurée d’être assistée, et obéissance à l'Eglise avant la fidélité aux

Pères. La fidélité à la tradition de l'Eglise — tradition dans tous les temps — est bien d’ailleurs dans la manière janséniste. ;

Mais ce qu après Antioche, Saul de Tarse converti reprocha à Pierre et à Jacques, c’est-à-dire la timidité de l’un et les hésitations de l’autre à croire à l'appel de tous à la Grâce, y compris les Gentils, eussent dû faire plus réfléchir les théologiens prédestinationnistes sur leur zèle à accuser surtout une part du dogme si cher au converti de Damas, au risque de voiler alors la générosité du Dieu cru-

cifé.

(5) Encyclique « ad Salutem.…"», Pape Pie XI.

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I reste qu'en considération des difficultés d’interprétation que laissent les secrets de la Grâce et la voie à l’ambigu que sont les rappels’ de l’éternel au contingent ; considération aussi de la réserve qu'a gardée l'Eglise enseignante sur celte matière et du nombre des points qu'elle a laissé pendants, on aïmerait voir les prédestinationnistes moins passionnés. Ça vaut d’ailleurs autant pour leurs adversaires.

Ce n’est que le vœu de la congrégation « de Auxiliis ».

Enfin, en tentant de discerner les équivoques de cette morale de la prédestination et de la liberté, on est amené nécessairement à étudier l’équivoque qui s’est faite aussi sur leur goût de la crainte. La crainte n’était pourtant point intimement dans les goûts de Port-Royal. Les écrits jansénistes trahissent fréquemment les préférences de leurs auteurs pour l'amour et la joie. C’est par réaction contre le relâchement de la morale du siècle et par fidélité au respect toujours dû à Dieu qu'ils firent concourir le cœur et l'esprit à l'établissement de la « Chaste crainte du Seigneur ». Là encore ils étaient dans la parfaite tradition catholique et ce n’est que l'accusation exagérée de cette part, à laquelle les porta la polémique qui les a peut-être mis hors de Ja ligne.

Dans Ja traduction des Psaumes que fit M. Desnoyers (46), on trouve ainsi rapportée la prière de David :

Instruis-moi Yahwé de tes voies.

Concentre mon cœur à craindre ton Nom.

avee cette note du traducteur : « Que la vertu principale, fondamentale, est la crainte révérentielle à l'égard de Yahwé ».

Mais de celte « crainte révérentielle », nous aurons tout ie sens quand dans l'introduction à sa traduction l’auteur reconnaît bien que la vie morale doit avoir pour principe la crainte de Yahwé mais sans omettre d'ajouter qu'il est reorettable « que ce mot de crainte rende d’une façon un peu

(46) Desnoyers. Traduclion des Psaumes (Desclée de Browes, éd.).

trop servile et en conséquence imparfaite le terme hthreu qu'il traduit ».

La crainte inspirant répulsion et désir de fuir l'être redouté et Yahwé étant le nom propre de Dieu et étant sans doute celui qu'il révéla à Moïse dans le « buisson ardent » et désignant l’ « Etre », l'Etre par excellence et dont tout dérive, M. Desnoyers pense que ce n’est pas cette crainte qu'Il voulut inspirer. Et il ajoute que c’est par le durcissement des mauvais cœurs des juifs de la fin que naquit la crainte judaïque telle qu’on l'entend ordinairement. Mais aux origines il s’agit d’une « vénération révérentielle dont le profond respect implique une entière docilité et requiert, loin de l’exclure, un attachement nuancé de dilection » (47).

Les Jansénistes n'étaient sans doute pas en connaissance du sens exact de cette « crainte révérentielle » que

(47) Desnoyers. Traduction des Psaumes. Introduction, p. 36.

Dans le même sens peut-on rapprocher ces lignes de M. Lhermet, dans sa thèse « Pascal et la Bible » :

« Pour bien pénétrer le véritable sens biblique, il est nécessaire de connaître le génie propre des langues hébraïque et grecque. L'’hébreu est riche en métaphores hardies, étranges mêmes : il est nécessaire de les expliquer pour les rendre accessibles à l’esprit occidental. C'est. ainsi qu'il conservera l'expression « la gloire du royaume » qui désigne le peuple...

La langue hébraïque a des manières de penser et de parler propres qui, reproduites avec une fidélité trop servile, risquent de fausser le sens originel : il est nécessaire de faire une accommodation. C'est faute d’avoir pris cette précaution que Pascal est parfois tombé dans l'erreur. Les paroles redoutables d’Isaïe sur le peuple juif (Is. VE. 9.11) sont reproduites par divers évangélistes (Matth. XIIL.10 ; Marc IV.10 ; Luc VIIL9 ; Job XII.37.40). Pascal s’en empare et, sans soupçonner qu'elles recouvrent un hébraïsme, il les traduit et les interprète à la rigueur de la lettre. «Pour faire qu'en voyant ils ne voient « point et qu’en entendant ils n’entendent point, rien ne pouvait « être mieux fait. » (B : 573). Il comprend cette phrase à la manière occidentale et il voit dans cet aveuglement l’objet d’une intention positive de Dieu. « On n'entend rien aux ouvrages de Dieu si on « prend pour principe qu'il a voulu aveugler les uns et éclairer les « autres » (566). Il édifie sur cette parole toute une théorie qui concerne la prédestination. Or, les langues sémitiques, moins expressives et moins délicates. dans l’analyse que les langues indo-européennes, ne distinguent pas, dans la causalité divine, ce qui est

des études hébraïques ont permis de mieux connaître et de mieux juger. Cependant quand on connaît leur véritable goût de la crainte, on est étonné de la concordance de ce goût et de la définition de la véritable crainte judaïque des origines que nous donne M. Desnoyers. On sait assez l'importance qu'avait dans la culture spirituelle de l’école janséniste l'histoire du peuple juif et de ses prophètes pour comprendre leur souci de ne pas exclure cette crainte de leur spiritualité. Ts ont trop bien réussi, penseront quelques-uns sans éviter là aussi l'erreur psychologique et ratant ainsi en partie, ce qui était leur véritable but. Soit... encore qu’il n’y a peut-être pas un point de leur morale où on ait plus grossièrement déformé leurs enseignements plus librement calomnié leurs intentions. D'ailleurs dans l’Instruction pour l'Evangile du premier

volonté expresse de ce qui est simple permission. Tous les événements se produisent parce que Dieu l’a décidé et décrété ainsi. Faute de celte distinction capitale, Pascal a vu dans ces paroles un décret formel d’aveuglement, en méconnaissant le génie de la langue hébraïque. » (Pages 391 et 392).

Le témoignage de M. Lhermet est précieux et important qui marque cette exagération des choses par erreurs dans l'interprétation des langues orientales, erreurs qui viennent fausser les règles de l’herméneutique sacrée et par suite l’exégèse. Là, M. Lhermet se rencontre avec M. Desnoyer, Professeur à la Faculté de Théologie de l’Institut Catholique de Toulouse qui, dans son introduction à sa traduction rythmée des Psaumes d’après l’hébreu (Desclée de Browes), regrette que « la crainte de Yahwé » qui fut le principe de la vie morale des juifs et doit rester encore celui de la vie morale des chrétiens, ait un sens trop répulsif. « En réalité », écrit M. Desnoyers, interprétant le sens hébraïque de la crainte, « il s’agit plutôt là d’une vénération révérencielle, dont le profond respect implique une entière docilité et requiert, loin de l’exclure, un attachement nuancé de dilection » (p. 36).

Donc, qu'il s'agisse de la crainte ou des paroles terribles d'’Isaïe, Pascal, mais, avec Pascal, tout Port-Royal et peut-être bien toute la tradition augustinienne, sans oublier la docilité qu'ils veulent porter à Dieu, plus que la dilection, en accusant trop le terrible, la crainte sous son aspect servile, font oublier cette docilité bienheureuse et cet amour. Alors, saisit-on mieux la difficulté qu'ils offrent à leur compréhension et leurs dangers. Ainsi voit-on mieux d’une certaine façon, la justification du procès de tendances qu'on leur fit.

dimanche de l'Avent, M. Singlin nous donna comme la raison politique de cette sévérité :

« Quoi qu'il soit vrai qu'une crainte purement servile et judaïque est contraire à l'esprit d'amour et à cette liberté sainte que Jésus-Christ nous a donnée : néanmoins il ne faut bannir sous ce prétexte la crainte que les Saints appellent chaste et dont David était frappé lorsqu'il dit à Dieu : « Qui connaît, Seigneur, la grandeur de votre colère et qui « Ja craint autant qu'elle est redoutable ? ». Au contraire, selon la parole du Sage, la crainte chaste du Seigneur devient une source de vie qui apprend à l’honime à connaître Dieu dans sa grandeur infinie et à se connaître lui-même en même temps dans sa propre bassesse... » ‘

Ce texte, en plus qu’il confirme ce que je disais tout à l'heure de la concordance de la crainte pour les Jansénistes et de la crainte révérentielle des premiers hébreux, nous apprend aussi leur sagesse. S'il est sage, en effet, de « trembler toujours devant Dieu », nous sommes forcés de voir qu'il ne s’agit pas d’une crainte basse et servile, mais déjà d’une révérence encore craintive, mais où à la pointe du respect ne demande qu'à éclater la joie et la dilection.

Ainsi, parmi les équivoques cette question de la crainte est-elle la moins équivoque.

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