LA GRACE EFFICACE
Dans les pages que l’on vient de lire, peut-être trouvera-t-on sujet à critiques. Peut-être reprochera-t-on à celui qui les a écrites d'apprécier trop vite ce qu’il étudie, de juger trop subjectivement. S'il était question de pure doctrine, je comprendrais très bien la critique. Mais comme il s’agit de morale, donc d’une doctrine, mais aussi de ses conséquences chez chacun ; d’une doctrine telle qu'elle est en soi, mais aussi telle qu’elle peut apparaître, à tort ou à raison, à ceux à qui elle est proposée, ne restent plus indifférentes les conditions et les raisons subjectives, ainsi que les mêmes résultats de cette doctrine. À moins d’avoir une conception rigide de l'objectivité, je ne crois point avoir
manqué à cette loi de l'objectivité parce que j'ai voulu dans le travail d'étude lui-même, essayer de discerner les dangers involontaires d'interprétations fausses et de confusions résultant du caractère spécialement délicat de la doctrine et surtout de l'oubli de certaines précisions dans sa présentation et plus encore du manque d'accusation de certaines vérités qui contribuèrent aux équivoques si nombreuses. J'aurais rejeté ceci dans l’essai d’une conclusion que j'aurais il me semble trop partagé l’étude du jugement et ainsi omis de tenter de comprendre le caractère psychologique valable des accusations contre Port-Royal. S'il m'est apparu que ces accusations, pour la plupart, ne tenaient doctrinalement, je dois à l'équité de dire que plusieurs m'ont semblé s'expliquer psychologiquement. On la déjà bien vu. C’est ce qui justifie — à mon avis — toutes <es recherches et ces essais d'appréciation des équivoques de cette morale de prédestination et de liberté. De plus, il m'a semblé que je ne devais pas négliger tout ce travail d’ombrage et d'éclairage qui devait nous conduire à inieux aborder cette question à laquelle nous sommes maintenant — une des plus discutées, des plus disputées aussi et en effet une des plus importantes ; la plus importante peutêtre, puisqu'elle pose et repose tout le problème de la liberté — je veux dire cette question de la Grâce efficace.
L'infaillible efficacité de la Grâce nous enseigne l’incapacité de l’homme de mériter sans celle-ci et l'infaillible pouvoir de mériter de l’homme avec celle-ci. D'une certaine façon, elle éclaire et rejoint cette autre vérité si chère à la morale port-royaliste et qui est une autre humiliation de la condition humaine, la condition de créature : l'incapacité de cette dernière d’être capable de la moindre action gratuite (48). Comment la Grâce agit la créature infailliblement et cependant librement, c'est là tout le problème.
(48) L'incapacité de l’homme pour toute action gratuite est une condition essentielle de toute la tradition catholique. Port-Royal a justement souligné cette vérité et moralement et psychologiquement, pourrait-on dire. On sait comme Pascal l’a illustrée. (Les essais de certaines morales modernes à vouloir être gratuites, n'auraient été à
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Aux Jésuites, sans doute volontairement durs à eomprendre, Pascal répond avec insistance, avec une insistance presque pédagogique dans sa dernière provinciale. I y écrit
« Pour savoir, dites-vous, si Jansénius est à couvert, il faut savoir s’il défend la Grâce efficace à la manière de
Calvin qui nie qu'on ait le pouvoir d'y résister ; car alors il serait hérétique ; ou à la manière des Thomistes qui l'admettent : car alors il serait catholique. Voyez donc mon Père, s’il tient qu'on a le pouvoir de résister quand il dit dans les Traités entiers et entr'autres au T. 3, LS, C.o, qu'on a toujours le pouvoir de résister à la Grâce selon le Concile ; que le libre-arbitre peut toujours agir et n’agir pas, vouloir et ne vouloir pas, consentir et ne consentir pas, faire le bien et le mal ; que l'homme en cette vie a toujours ces deux libertés que vous appelez des contradictions. Voyez de même s’il n’est pas contraire à l'erreur de Calvin, telle que vous-mêmes la représentez, lui qui montre dans tout le chapitre 21 « Que l'Eglise a condamné cel hérétique, qui soutient que la Grâce efficace n’agit pas sur le libre-arbitre en la manière qu'on l’a cru si longtemps dans l'Eglise, en sorte qu'il soit ensuite au pouvoir du librearbitre de consentir ou de ne consentir pas au lieu que selon saint Augustin et le Concile, on a toujours le pouvoir
leurs yeux que de vaines mais dangereuses illusions. De fait. la gratuité réclamerait de l’homme une parfaite indifférence ; mais, alors il ne pourrait plus être question de morale. Prenons ceux qui ont la prétention d’une morale gratuite ; comment agissent-ils P Ou ils agissent dans une bonne action — par pitié el sentiment : alors l’analyse, si elle est bien menée, sévère et lucide, révèle qu'ils agissent par condescendance sentimentale — d’ailleurs très respectable — et pour s'empêcher d'une certaine façon «de souffrir très légitime et généreuse, mais qui n’est pas gratuite. Ou ils agissent par goût, illusoirement gratuit du bien, par respect de la noblesse de la condition d'homme et désir d’y contribuer rt de l’élever encore : alors la chose n’est pas exempte d'un certain goût de s’enorgucillir qui, sans doute, n’est pas vulgaire et garde son prestige, mais qui fait tomber toute idée de gratuité. C’est d’ailleurs — eussent pensé justement les portroyalistes — vouloir attribuer vainement à l’homme et avec beaucoup de présomption, ce qui n’est dévolu qu'au divin que de vouloir gratuite quelque action humaine.
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de ne consentir pas si on le veut et que selon saint Prosper Dieu donne à Ses Elus mêmes la volonté de persévérer ; en sorte qu'Il ne leur ôte pas la puissance de vouloir le contraire. » Et enfin, jugez s’il n’est pas d'accord avec les Thomistes, lorsqu'il déclare, Cap. 4 « que tout ce que les Thomistes ont écrit pour accorder l'efficacité de la Grâce avec le pouvoir d’y résister, est si conforme à son sens, qu’on n’a qu’à voir leurs livres pour y apprendre ses sentiments. Quod ipsi diterunt, dictum puta... ».
Ainsi montre-t-il pourquoi est gardée la responsabilité en défendant le sens de Jansénius tel qu'il est entendu à Port-Royal. Sur cette distinction s’étendra a Wendrock (49) dans sa note sur cette lettre intitulée : « Dialoque de Guillaume de Wendrock pour servir décharete ment à la XVIIF lettre ».
La discussion qu'il prétend avoir eue avec un savant homme, mais trop porté à son goût pour les molinistes, discussion à laquelle la dernière provinciale donna, paraît-il, occasion, constitue toute la note de cette lettre. Le savant homme ayant critiqué Montalte sur le point même d'une Grâce efficace à laquelle on peut résister mais à laquelle personne ne résista en fait ; le savant homme étant même allé jusqu'à l'ironie ne reculant pas et osant dire « Car je vous demande s’il y a rien de plus ridicule que ce pouvoir de résister à la Grâce qui demeure toujours inutile et comme endormi, qui n'a jamais produit et ne produira jamais aucun acte ».
C'est par l'ironie aussi que répondra Nicole. Il imagine un ingénieux récit pour confondre l'adversaire ét lui prouver qu'il se moque de lui-même à son insu par ces critiques. Pour cela, il propose à son homme des choses absurdes à faire mais possibles pourtant comme de se jeter par la fenêtre ou de s’arracher les yeux pour le seul agrément de divertir un ami, choses auxquelles l’autre se refuse évidemment. Faisant cas de ces refus, Nicole s’étendra pour l’amener à reconnaître qu'il a ainsi avoué implicitement
(49) On sait que Guillaume de Wendrock fut un pseudonyme de Nicole,
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un pouvoir qu'il détient, que tous les hommes détiennent, ont détenu, et détiendront encore qu’ils n’en usent et n’en useront jamais, déterminés qu'ils sont par d’autres pen- Chants plus” puissants. La ressemblance lui paraît alors assez grande avec cette possibilité idéale de refuser la Grâce efficace : pouvoir que l'âme touchée de la Grâce n'aura aucun goût d'appliquer encore qu’elle soit libre de toute contrainte.
« Examinez done -— écrit Nicole — ce qui se passe dans la vie des hommes et vous verrez que nous sommes déterminés à presque toutes nos actions par un penchant infaillible et qu'il y en a peu à l’égard desquelles on demeure dans cette indifférence variable et inconstante, ou dans cet équilibre que vous souhaitez. Il n’y a personne qui passe la vie au lit sans être malade. Il n’y a point d’Allemand qui s'habille parmi nous comme les Turcs, ni de Turc qui, chez eux, s'habille en Allemand. Il n’y a personne en Allemagne qui reçoive le monde sur des tapis, comme on fait en Turquie. La coutume, la crainte de passer pour ridicule, introduisent une manière fixe et invariable de faire la plus grande partie des choses. Et l'esprit sy fait et s’y accoutume tellement, que quoiqu'il n’y ait personne qui ne puisse agir d’une différente manière, tous néanmoins agissent uniformément.
Ne sont-ce pas là, je ne dis pas destimages, mais autant d'exemples de la chose dont vous vous moquiez tout présentement ? Car que fait la Grâce efficace P Elle fait que Dieu devient aimable à l’homme, qu'il reconnaît que sa vie, sa lumière, son repos, ses richesses, son salut consistent à s'attacher à Lui, qu'il s'en réjouit, qu'il est bien aise de dépendre de Lui et qu’il trouve au contraire que le péché est difforme, horrible, honteux, plein de mistres et qu'avec tous ses faux attraits, il n’a rien de comparable aux biens éternels, en un mot qu'il l'abhorre et le déteste comme le plus grand de tous les maux.
Après cela, pourquoi vous étonnez-vous de ce qu'un homme qui est dans cette disposition ne résiste pointe à la Grâce, quoi qu'il sente en Ini-même qu'il a le pouvoir d'y résister. La cupidité, la coutume, la raison peuvent déterminer infailliblement la volonté à de certaines actions :
pourquoi la Grâce ne le pourra-t-elle pas faire de même P Pourquoi craignez-vous que la liberté ne soit blessée par ce penchant infaillible que la Grâce donne à la volonté, vous qui ne craignez rien pour la liberté en voyant la volonté suivre. tant de penchants infaillibles qu’elle reçoit de la cupidité, de la coutume, de la raison ? »
Or, comme l’adversaire à demi-converti résiste encore, reconnaissant bien une infaillibilité morale de cette Grâce efficace, mais ne voulant admettre une infaillibilité physique comme toujours contraire à la liberté, Nicole semble ne vouloir voir là qu’une équivoque de mots. De la confusion, il tire ceci :
« Nous pouvons toujours résister à la Grâce efficace ; et nous pouvons vouloir y résister. Mais parce que nous voulons y consentir par une volonté que Dieu nous inspire, nous rejetons bien loin la volonté d'y résister. Car la volonté de faire une chose exclut entièrement la volonté de ne pas la faire. Ce qui veut vouloir ne veut pas ne point vouloir. Celui qui veut consentir à la Grâce, veut n'y point résister, ce qu’il pourrait faire s’il le voulait. Ainsi il se fait un cercle merveilleux et il en faut enfin venir à un vouloir dominant auquel tous les autres soient soumis. Ce vouloir vient de la cupidité dans un homme qui n’a point la Grâce et il vient de la Grâce dans un homme qui a la Grâce efficace. »
Ces textes nous renseignent assez sur la manière dont celui qui a la Grâce efficace est agi à la fois infailliblement et librement. La dernière phrase du dernier texte cité de Nicole est assez précis : c'est là toute l'opinion de Port- Royal. Par ailleurs, si la distinction d’une infaillibilité morale et d’une infaillibilité physique n’est peut-être pas en elle-même une erreur, elle peut prêter à confusion et Nicole n'a sans doute pas tort quand il prévient son savant homme que sous des mots différents ils mettent peut-être la même pensée. Déjà au temps de Pascal, il n'aurait pas été superflu de rechercher les termes d’un langage commun. |
C'est effectivement d'une force sans résistance que la
Grâce s'empare de l'élu, qu'elle le retourne complètement de la cupidité à la charité.
« Il est bien aise de dépendre de Lui », dit Nicole de la créature qui se sent heureusement sous le joug du Créateur. C'est là le secret de l’adoration et de l’obéissance amoureuse ; c’est là aussi le secret de l’infaillibilité de la Grâce. Cette infaillibilité manquant, la créature ne serait pas face à Dieu dans les conditions réelles de l’adoration. Non pas qu'elle serait dans des conditions qui l’en dispenseraient, mais elle ne serait plus dans les conditions pour L'adorer avec joie et ainsi ce serait Le mal adorer. Si bien que la position moliniste qui veut être plus humaine l’est moins. Îl est remarquable que c’est la spiritualité janséniste toujours accusée de chagrin qui garde avec les vérités très catholiques de l'infaillibilité de la Grâce et de la liberté de la créature, le secret de la joie.
Tout ce qui est bien et ce qui se fait de bien venant nécessairement de Dieu, cela suppose l'infaillibilité de la Grâce aussi. Mais à partir de cela n’y a-t-il pas la voie ouverte à une espèce de solution paresseuse ou lâche, au moins exasérément pessimiste par ailleurs. À quoi bon les efforts de l’homme ! pourrait-on dire. La position luthérienne de la complète vanité des œuvres, son savant homme ne manquera pas de l’objecter à Nicole.
Nicole ayant dit : « On doit toujours s'appliquer à dompter les passions sinon par le motif de la charité, au moins par celui de la crainte. » « Faites, faites, dit saint Augustin, par la crainte de la peine, ce que vous ne pouvez faire encore par l'amour de la justice. »
Le savant homme lui répond : « Mais à quoi me serviront ces efforts humains, puisque Dieu ne trouve rien d’asréable en nous que ce qu’il y opère lui-même par son esprit D... »
Et à cette objection de nouveau la réponse de Nicole : « Is vous serviront, lui dis-je et afin que vous soyez moins mauvais et afin que la grâce trouve moins de résistance dans votre volonté. De plus je vous prie de bien remarquer ceci. Quoique ces efforts humains qui naissent de l’amourpropre soient effectivement mauvais, encore qu'ils le soient
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moins que les crimes dont ils nous détournent, néanmoins ils ressemblent quelquefois tellement aux actes de la charité que le plus souvent ou ne peut pas les distiriguer d'avec ces actes. Car Dieu a voulu que nous ignorions en cette vie si son amour habite en nous et que lors même que nous croyons bien faire nous ne puissions discerner si c'est la charité ou un amour secret de nous-mêmes qui est le principe de ces actions.
Comme donc on ne peut pas distinguer parfaitement les actions qui viennent de l'esprit de Dieu d'avec celles qui viennent purement des efforts de l’homme, on a toujours à travailler comme je viens de le dire. On doit toujours s'exercer dans la vertu, jeûner, prier, faire l’aumône, réprimer ses passions et vider son cœur de toutes les affections humaines. Ceux qui vivent de la sorte ne sont pas pour cela dans une assurance pleine et entière, parce qu'ils peuvent faire tout cela par un amour propre, néanmoins ils ont une juste confiance et un grand sujet d'espérer d’être véritablement à Dieu, parce qu’il est très rare que l’amourpropre contrefasse la charité pendant toute la vie ; et parce qu'au moins ils sont assurés d'être du nombre de ceux parmi lesquels il y en aura peu de réprouvés.
Ceux qui au contraire vivent selon le monde ont très peu de sujet d'espérer parce qu'ils sont du nombre de ceux dont l’Ecriture et la Tradition unanime des Pères nous assurent qu’il y en aura très peu qui se convertiront à la mort, et qui arriveront au salut... »
Nicole ne fait ici que répéter la pensée de Port-Royal et du Port-Royal de Saint-Cyran, mais c'est aussi ce que pense des conversions à l’article de la mort un Jésuite comme Bourdaloue. Il nous le dit dans une de ses pensées sur le « Petit nombre des Elus » (49 bis).
(49 bis) « Non certes, il ne s'agit point seulement de les recevoir, ces sacrements si saints en eux-mêmes et si salutaires, mais il faut les recevoir saintement, c’est-à-dire qu'il faut les recevoir avec une véritable conversion de cœur, et voilà le point de la difficulté. Je n’entreprendrais pas d'approfondir ce terrible mystère et j'en laisserais à Dieu le jugement ; mais du reste, n’ignorant pas à quoi se réduisent Ja plupart de ces conversions de la mort, de ces conversions préci-
Au début de sa réponse, Nicole montre que les efforts humains servent afin d'être moins mauvais et que la Grâce trouve moins de résistance dans notre volonté. Certains pouraient voir dans ces mots une contradiction. Qui connaît la doctrine port-royaliste sait de suite que ce n'est là qu'une fausse contradiction. [l n’y a pas d'opposition en cela à l'infaillibilité de la Grâce car Dieu la distribue dans un ordre de sa sagesse. D'ailleurs, Nicole précise très exactement ce qui est la pensée de tout Port-Royal.
« Quoiqu'il soit vrai que l’ordre que Dieu garde dans la dispensaton de ses Grâces, ne dépende que de sa volonté et qu'ainsi il soit libre de les dispenser comme il lui plaît et selon les desseins impénétrables dont nous devons adorer la justice sans vouloir les approfondir témérairement, il garde néanmoins un certain ordre dont il est rare qu'il s'éloigne. Et voici en quoi cet ordre consiste. C'est que Dieu donne des Grâces actuelles plus ou moins fortes à proportion de la disposition habituelle où est l’âme. Il répand dans le cœur de ceux qui sont parvenus à un degré éminent de sainteté un amour beaucoup plus pur et plus ardent ; il les unit à lui d’une manière bien plus particulière, en sorte qu’ils tendent toujours vers les biens éternels et méprisent tellement tout ce qui se passe qu'ils ne sont ni ébranlés par les plaisirs du siècle, ni effrayés par les menaces. Telle était la disposition des martyrs lorsqu'ils
pitées, de ces conversions commencées, exécutées, consommées dans l’espace de quelques moments où l'on ne connaît plus guère ce que l’on fait: de ces conversions qui seraient autant de miracles, si c’étaient de bonnes et de vraies conversions et sachant combien il y entre souvent de politique, de sagesse mondaine, de cérémonie, de respect humain, de complaisance pour des amis ou des parents, de crainte servile et toute naturelle, de demi-christianisme, je m en tiendrais au sentiment de saint Augustin, ou plutôt à celui de tous les Pères et je dirais en général qu’il est bien à craindre que la pénitence d’un mourant, qui n’est pénitent qu'à la mort, ne meure avec lui et que ce ne soit une pénilence réprouvée » (Bourdaloue. Pensées. Le petit nombre des Elus). aA TR |
La lecture de cette pensée nous avertit qu il n'y avait pas qu à Port-Royal qu’on garda alors une certaine lucidité parmi les monda-
nités du siècle.
ET nee
confessaient avec joie Jésus-Christ au milieu des plus cruels supplices. Telle a été encore de nos jours celle d’un grand nombre de saints comme Sainte Thérèse qui aurait souhaité de souffrir les plus horribles tourments. »
L'espèce de constance de Dieu à ainsi prodiguer ses Grâces, ce sera la consolation des Jansénistes. Pascal a bien écrit à Mademoiselle de Roannez que c’est une parole bien consolante que celle de Jésus-Christ : « Il sera donné à ceux qui ont déjà ». À enlever cette espérance, dans la sévérité et l'incertitude des bonnes œuvres, pour le véritable amour de Dieu ce serait ouvrir alors la voie au désespoir.
Mais Nicole — en moraliste — continue en faisant remarquer qu'à mesure qu'une âme est moins avancée dans la vertu, elle reçoit des Grâces moins abondantes et qu’ainsi on peut dire qu'il y a des âmes plus fortes que d’autres : celles qui, par des Grâces plus abondantes, résistent mieux à certaines tentations. C’est alors que le théologien avance la distinction de la Grâce sanctifiante et des secours actuels et efficaces : d’où cette grande loi de la morale chrétienne de la prudence, ce conseil de fuir la tentation.
« Voilà le fondement de cette grande et importante maxime de la vie chrélienne qui défend aux faibles qui ne sont pas encore bien enracinés dans la charité, de rien entreprendre au-dessus de leurs forces ou de s'engager dans les emplois où l’on est exposé à de grandes tentations. C'est ce que saint Grégoire le Grand enseigne dans beaucoup d’endroits et ce que l’on trouve dans les livres de piété qui sont entre les mains de tout le monde. »
Et il rapporte à l'appui de la chose les lignes de l’auteur de l’Imitation où celui-ci, parlant des âmes imprudentes qui se sont perdues par une espèce d’excès de dévo-»* tion, par une chaleur disproportionnée à leur faiblesse et qui, suivant aussi plus le zèle de leur cœur que la lumière de leur raison, se sont trouvées d’un coup dans la pauvreté et la bassesse, ramenées ainsi à l'humble départ que lJ'indiscrétion de leur zèle avait omis de bien considérer. « Afin qu'étant humiliées elles voient qu'elles n'avaient aucune force pour s'élever et voler jusqu'à moi, mais qu’elles