‹ Essai sur la morale de Port-RoyalChapitre 22 sur 40 · PRIE · texte numérisé non relu

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injüstice, Nicole rappelle les conditions de là chute originelle et n’omet pas de montrer que c'est l'homme qui à changé par rapport à Dieu et non pas Dieu par rapport à l'homme auquel il avait préparé la « fin de là béatitude surnaturelle et éternelle » et les « secours nécessaires » pour y parvenir. C’est donc une pure miséricorde de Dieu que de vouloir le salut des élus et de dontier encore aux réprouvés le pouvoir de se sauver. Mais celte possibilité inefficace ne nous paraît plus une véritable possibilité et c’est encore à le constant retour à l’inéluctable.

Enfin, Nicole pense que la volonté que Dieu a du salut des réprouvés ressemble encore de certaine façon « à une simple velléité, pareille à celle d’un juge qui voudrait bien sauver un criminel comme homme, mais qui le veut condamner à mort, comme coupable... », encore qu'il reconnait que l’homme coupable ne peut plus faire par sa volonté qu'il ne le soit pas et que l’homme réproüvé peut bien obtenir son salut s’il use bien de sa volonté... et aussi que la volonté qu'un juge a de sauver le coupable ne lui donne aucun moyen alors qu'il en est autrement dans le cas de

Dieu et de la créature.

Quoiqu'il en soit, nous remarquons le peu de divergence- véritable avec le reste de Port-Royal. Nous remarquons aussi une toute autre idée que celle que se faisaient les théologiens molinistes et que se fait présentement une certaine «spiritualité » consolante souvent appuyée de « révélations particulières » comme par exemple celles de la stiomatisée de Dülmen, Catherine Emmerich, qui croyait savoir le salut des hérétiques et même des infidèles.

Mais si la Révélation est close par la mort du dernier apôtre exilé à Patmos, le temps de connaître est dépassé. Hors des déductions à partir des vérités révélées, rien de nécessaire, rien de nouveau ne peut et ne doit être ajouté au Dogme.

L’insistance que l’on porte à ne voir que la sévérité que met Nicole dans cette XIII instruction, tirée nous diton d’un abrégé de Théologie composé neuf ans avant | Ecrit sur la matière de ld Grâce, ne manque pas de nous faire

parle (1 9 Me

en quelque sorte oublier le reste. Pourtant puisqu'il nous dit lui-même, et il nous le dit expressément, qu'il considérait devoir insérer les parts de l’abrégé traitant de la prédestination dans son Traité, c’est qu'il n’en abandonnaït rien. D'ailleurs, cet abrégé, en comparaison avec des pages plus rigides, offre l'apparence d'un déséquilibre. Au moins le trouverons-nous dans l'écrit qu'il fit pour entretenir M. de Trois (64) de ses pensées sur une Grâce générale : l’écrit datant de 1674.

Si nous rapprochons cette date de 1674 de celle de 1691 qui est celle du Traité, et si nous nous rappelons qu'il y avait trente-quatre ans déjà qu'il avait voulu s'occuper des questions de la Grâce, nous pouvons remarquer que la position de Nicole, plus audacieuse au début, perd insensiblement de ses intentions premières et finit plus près du Port-Royal intégralement orthodoxe, qu'elle ne l'était au début.

Dans l'écrit adressé à M. de Trois, Nicole commence par reconnaître chez le Créateur un fond de bonté, ce que l'Eglise de Lyon, dit-il, appelle « Bonitatem Créatoris ». Et le moraliste d’insister sur le caractère réel et effectif de la miséricorde divine qui fait le Dieu des chrétiens si éloi- ‘gné des hommes vindicatifs qui ne pardonnent jamais, alors que Lui, Créateur, est tout prêt à pardonner aux pécheurs dès qu’ils cessent leur malice. Disposition de miséricorde générale de Dieu, envers les hommes, qui a des effets réels, lesquels effets mettant le salut au pouvoir de tous, ne suppriment pas le besoin qu'ils ont d’une Grâce efficace pour se convertir actuellement.

C'est cette Bonté générale et essentielle de Dieu qu'il verra confirmée en tant d'endroits de l'Ecriture dont ïül osera dire que c’est justement la multitude de ses manifestations qui empêchèrent « plusieurs personnes d'y apercevoir les mystères de la conduite particulière de Dieu sur les élus ».

Que ce soit Dieu qui déclare qu'il ne veut point la mort du pécheur, qu'il ne se plaît point à leur perte,

(64) M. de Trois — l’évêque de Trois (Troyes).

« qu'Il n'est point cause de leur ruine » ou que ce soient les reproches que font les Prophètes aux hommes « de leur ingratitude, de leur endurcissement, de leurs infidélités, du mépris et de l’abus des Grâces de Dieu » ; que ce soit encore les connaissances qu'ont eues divers saints ou saintes qui se sont plu à représenter Dieu comme un océan de Bonté, répandu sur chacun pourvu que chacun consente à lui ouvrir son cœur, ne sont-ce pas là des confirmations de son opinion ?

Par leurs expressions, pourtant, ces vérités peuvent bien contenir le faux-semblant d’une Grâce molinienne ; elles ne soulignent que la volonté essentielle de Dieu, du salut de tous et allant très bien avec sa Grâce spéciale, pour les élus, indispensable au salut effectif.

C'est d’ailleurs le point qu'il se propose d’éclaircir. Mais avant, remarque-t-il l'intérêt de la considération de cette miséricorde universelle du Créateur pour l’apaisement des querelles.

« Quand cette bonté de Dieu — écrit-il — ne mettrait rien dans les hommes, il ne serait pas inutile de la considérer, puisqu'elle contribue tant à l'intelligence de l'Ecriiure et des Pères et qu'elle nous donne lieu de considérer Dieu d’une manière plus capable d'attirer notre cœur et de pratiquer ce qué dit l'Ecriture : « Sentite de Domino in bonitate » ; et quoi qu'elle ne satisfasse pas entièrement les Molinistes, elle donne néanmoins lieu de détruire une fausse idée, qu'ils forment de Dieu sur l'opinion de saint Augustin mal conçue, ‘et de leur faire voir qu'il y à très peu de différence entre celle qu'ils ont et celle qu'on en peut avoir selon saint Augustin, en ce qui regarde la disposition de Dieu à l'égard des réprouvés ; principalement si l'on compte au nombre des Molinistes, les congruistes et les défenseurs de la science moyenne qui ddmettent tous un certain regard particulier de Dieu pour ses élus, säns lequel aucun n'est sauvé et qui ne reconnaissent à l'égard des réprouvés qu'une miséricorde qui se termine à Teur faire des Grâces, dont Dieu prévoit qu'aucun d'eux n'usera

bien. »

Ce texte est particulièrement important qui remarque

a RES

et souligne l'intérêt de la considération de la miséricorde universelle du Créateur et les effets heureux qui en doivent venir. Déjà, par les paroles de Pascal rapportées par Nicole et par les lignes de ce dernier, on avait vu que {es intentions des deux hommes convergeaient. Or, ce texte confirme, puisque d une certaine façon il semble répondre —

au désir qu "exprimait Pascal dans le fragment 865 à condition d'entendre le fragment comme le veut M. Laporte et qui paraît le plus probable, (65)

(65) Voici le fragment 865 (CI° Brunschwicg) : « S'il y a jamais un temps auquel on doive faire profession des contraires, c’est quand on reproche qu'on en omet un. Donc les Jésuites et des Jansénistes ont tort en les celant, mais les Jansénistes plus, car les Jésuites ont mieux fait profession des deux. »

Comme de texte est le seul de Pascal qui semble donner tort aux Jansénistes, on a cru à un «lapsus ». Cependant M. Laporte, dans « Pascal-et la Doctrine de Port-Royal » [Revue de Métaphysique et de Morale, n° 2, 1923] ne s’est pas arrêté à l'explication et a pensé qu'il fallait voir dans le fragment une invitation que fit Pascal aux Jansénistes : « non point à ‘élargir leur doctrine, mais à en mieux faire ressortir la richesse, à la présenter de façon plus compréhensive, mieux équilibrée el, en fin de compte, moins maladroite ».

Il s'agissait donc pour les Jansénistes de mieux montrer qu'ils soutenäient aussi bien le libre-arbitre que la Grâce. Dans le texte de Nicole qui nous a intéressé, on voit que l'attention qu'il porte à la «miséricorde universelle de Dieu » va aussi dans ce sens, puisqu'il est le contraire de la juste sévérité du Créateur et que l’on voit faire profession aussi de ces deux contraires également.

D'ailleurs, toujours dans la même étude, M. Laporte remarque que les écrits auxquels Pascal trouvait peut- être à redire étaient peutêtre bien quelques-uns des premiers ouvrages d'Arnauld où la puissance du libre-arbitre n'apparaissait pas assez el plusieurs ouvrages de Barcos «« comme cet Ecrit composé pour Mme de Longueville, et qu'Arnauld, Nicole et Pascal s’unirent pour faire « supprimer », parce qu'entre beaucoup de « fautes », il avait le tort de rendre un compte insuffisant dé la mort de Jésus- Ghrist pour tous les hommes ». Enfin M. Laporte pense que dans leurs écrits dogmaliques où moraux postérieurs aux Provinciales, Arnauld, Nicole, Girard et Lalane, et ensuite Duguet et Quesnel, se surveillèrent plus que dans la première période du jansénisme. Ils accentuèrent plus les points que leurs adversäires les accusaient d'oublier, © par exemple Ie pouvoir, physique de Ja volonté, la résistance à la Grâce, ou la vertu intrinsèque des Pascal n'eut pas son influence dans ce changement.

De plus, cet aveu — qui n’est peut-être pas pur de toute malice — est capable de nous montrer combien est stérile finalement cette querelle théologique. Il y insistera d'une façon encore plus cruelle et plus candide à la fois quand, terminant l'exposé de son système et trouvant que les Molinistes doivent moins avoir à y redire qu'à la doctrine des Thomistes — puisque ce qui les choque c’est l’imagination qu'ils se font que la doctrine augustinienne les réduit au désespoir — Nicole s’efforcera de montrer l’illusion de la différence et leur demandera si les grâces incongrues donnent plus aux réprouvés que l'absence de la Grâce efficace.

Il posera la question, interrogeant pour savoir s’il y a plus dans le pouvoir qu'ils admettent eux les Molinistes que dans celui qu'il admet par sa doctrine. C’est, pensera-t-il, écrira-t-il « de part et d'autre un pouvoir stérile, c'est de part et d'autre un pouvoir qui, de lui-même est proportionné à l’action et qu'il ne dépend que de la volonté de rendre efficace ».

Si donc ce pouvoir des Grâces incongrues suffit aux théologiens pour qu'ils en puissent déduire que Dieu veut sauver tous les hommes, pourquoi pas le sien ? Il le demandera expressément.

Il faut bien admettre en effet l'égalité d'effet des deux pouvoirs puisque le pouvoir de la Grâce générale donne à l'homme possibilité de faire bonne action et de concevoir bon désir qu'il ne fera ou ne concevra pourtant que si Dieu lui inspire un amour victorieux des désirs, inférieurs en qualité, mais jusqu'ici supérieurs en force, qui le séduisent.

C'est sa doctrine, qu'il construit, ou plutôt une certaine interprétation de la doctrine augustinienne, considérant l'homme gardant des avantages d'Adam, la volonté et l'entendement — c’est la nature — et la certitude du concours de Dieu s’il se retourne vers Lui, enfin, malgré la gravité de la déchéance quelque reste de la connaissance de Dieu comme loi éternelle : au moins l'essentiel de Ja loi naturelle qui ne veut pas qu'on fasse à autrui ce que l’on ne voudrait pas qu'on nous fit à nous.

« L'aveuglement qui est une suite et une peine du

péché, n’est donc qu'une diminution de la lumière qu'avait Adam, mais ce n’est pas une extinction totale, il en reste toujours quelque chose et l’on ne peut pas dire seulement à l'égard de certains payens, qu’ils ont eu quelques connaissances plus distinctes de Dieu et que Dieu leur a manifesté ces grandeurs invisibles : Deus enim illis manifestavit ; mais on le peut dire de tous les payens et généralement de tous les hommes qui ont eu libre usage de la raison : « Qui illuminat omnem hominem venientem in hunc mundum. »

Et il ajoute ces lignes qui ne sont peut-être pas les dernières à le faire sortir, aux yeux des plus absolus sur la doctrine, de la ligne orthodoxe de Port-Royal :

« C’est pourquoi ce que l’on dit, qu'il y a eu et qu'il y à encore plusieurs payens « qui ne suspicionem quidem de Deo habeant » n'est vrai que de Dieu connu comme Dieu, comme créateur, comme souverain ; mais cela n'est pas vrai de Dieu connu comme justice, comme sagesse, comme loi. Car Dieu s'est toujours manifesté à tous de cette manière et si tous les hommes eussent bien usé de cette lumière, il les aurait portés non seulement à cette connaissance plus claire de lui-même qu'il a donnée aux plus éclairés des Philosophes, mais aussi à celle qu'il donne aux chrétiens et qui enferme tout ce qui est nécessaire au salut. » (66)

Cela revient à dire aussi que l’état de précarité qui est celui de la condition humaine est indépendant à la fois de la justice et de la miséricorde divines : justice qui aurait pu ravaler l’homme entièrement, miséricorde qui lui a encore gardé des secours.

Si la lumière que lui laisse le Créateur est sensiblement diminuée, au moins l'homme peut-il, par ses efforts, — étant donné l'enchaînement et l'ordre que Dieu met dans ses lumières et dans ses Grâces — monter des moindres faveurs jusqu'aux plus grandes et ainsi atteindre le salut. C’est la seule mauvaise volonté du pécheur qui l'en em-

(66) Nicole. Ecrit sur la Grâce, 1674. On peut rapprocher ce texte de Nicole de celui de saint François de Sales, cité plus haut ; voir note 29.

pêche et c'est la blessure la plus atroce du premier péché que l’endurcissement du pécheur et son habitude orgueilleuse au mal, puisqu'il y faut la Grâce efficace, la Grâce médicinale du Christ pour l'en guérir comme le pensent tous les Augustiniens. C’est pourquoi l'être dépourvu de ie Grâce n'évitera pas le péché non plus qu'il ne fera le bien. ,

Ces expressions d’impuissance et d’impossibilité sont vraies, fait remarquer l’auteur avec insistance. Elles sont vraies d'abord pour marquer l’infaillibilité et la nécessité de la Grâce efficace dont l'effet du salut dépend entièrement. Secondement elles sont vraies dans le sens qu'on appelle «composé », puisqu'on ne peut faire le bien sans le vouloir et qu'on ne peut vouloir le faire que par la présence de cette Grâce efficace. De plus, il apprécie qu’on peut même dire qu'on ne saurait vouloir le bien sans ce secours particulier considérant qu'il y a une sorte de cercle dans les actions de la volonté faisant que l'amour dominant non seulement se porte vers son objet choisi, mais aussi vers soi-même et qu'ainsi nous ne pourrions pas ne pas l’aimer du moment que nous le voulons aimer.

La logique de toute notre conduite serait en cause sans cette espèce de conséquence psychologique, laquelle conséquence entraîne la nécessité de ce secours et de notre liberté tout ensemble pour provoquer notre amour du Créateur sans que pour cela il n’ait été donné à tous, aussi bien à ceux qui continueront dans le péché qu'aux élus, la suffisance de la Grâce générale.

Ainsi pouvons-nous mesurer et la nécessité qu'il y ait une Grâce générale pour garantir la divine équité et le caractère inutile et superflu de cette Grâce générale.

Pourtant, dans cette explication, Nicole crut voir non seulement de quoi satisfaire les Molinistes — il donnait cet exposé de la Grâce générale pour apaiser les quereïles et surtout celles qui venaient du camp des Molinistes —- mais aussi tous les Augustiniens, puisque les moyens de la Grâce efficace sont gardés comme étant nécessaires « à toutes les actions de la piété chrétienne », pour employer ses propres mots.

Il y verra enfin de quoi satisfaire les nouveaux Thomistes, puisqu’avec cette Grâce efficace est aussi maintenue « cette puissance d'acte premier qu'ils appellent suffisante et qui demeure toujours sans action, lorsqu'elle est séparée de la Grâce efficace ».

Cette interprétation de Nicole, ou plus exacteméñt celle qui est éxposée dans les « Instructions sur le symbole », qui pe sont pas autre chose que l’abrégé de théologié dont il nous parle et d’où füt extraite l'instruction examinée, ne plut guère à Añtoirie Arhauld. C’est en tant qu'Augustinien qu'Antoine Arnauld refusait la conception de Nicole comme no conforme à la doctrine orthodoxe. Il l’attaquait dans l « Ecrit géométrique » que Nicole étudie toujours dans soh « Traité de la Grâce géñérale », à dessein de réfuter les critiques qui lui furent faites ét d'en prévenir d'autres, éventuelles.

Mais, peut-être | « Ecrit géométrique fait contré l’idée de Grâce géhérale », avait-il d’abord un premier défaut : celui de prétendre, en quatre propositions, résumer mot pour mot la doétrine qu'il voulait attaquer.

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