‹ Essai sur la morale de Port-RoyalChapitre 24 sur 40 · TION · texte numérisé non relu

TION

trouve chez Nicole le souci permanent de garantir pour le langage des hommes la justice de Dieu et le sacrifice efficacc du Seigneur puisqu'à l’article XX il signifiera que cette Grâce géné rale ne peut: être confondue avec. une Grâce de l'ordre d'Adam et rejetée pour cela, mais qu'elle doit bien être considérée comme une Grâce de l’ordre de Jésus- Christ, car il nous suffit, nous prévient-il, de faire à l’objection (68) la même réponse que fait Alvarez — défendant la doctrine des Thomistes pareillement attaquable sur ce point — que cette Grâce est donnée par les mérites de Jésus-Christ sans qu'elle soit pour cela la vraie Grâce de Jésus-Christ.

Puis, citant Jansen et Alvarez, il établit bien que la Grâce d'Adam formait pour Jansen «un jour sans ténèbres » alors que celle‘ci n'est que précaire, incontinue, ne consiste qu'en des «étincelles ». Elle n’est la même que quant à l'effet d'ôter l'impuissance physique, puisqu'aujourd’hui elle laisse l'impuissance volcntaire ; cette impuissance volontaire «qui n'est autre que la cupidité dominante dont on n'est délivré que par la Grâce de Jésus-Christ proprement dite ».

Ainsi, à la Grâce efficace est laissé son rôle essentiel, de même que sont précisés le caractère théologique et les conditions de la Grâce générale.

Sans doute faut-il bien reconnaître que ces dernières lignes mettent suffisamment au point la pensée de Nicole et suppriment l'espèce de flottement que l’on craint d'y voir quand d’une part il semble dire que la grâce générale et intérieure élait déjà celle qu'il fallait à Adam non encore coupable pour supprimer l'impuissance physique à faire le bien et quand d'autre part il soutient que cette Grâce n'est point de l’ordre d'Adam, mais de l'ordre de Jésus-Christ. ['dissipe ce flottement en expliquant les équi-

(68) L'objection que l'on peut faire, c'est qu'étant une Grâce de l’ordre de Jésus-Christ, elle ne soit pas efficace. Nicole répond : « elle est une grâce de Jésus-Christ, Ile n’est pas la Grâce de Jésus- Christ : celle toujours infaillible, Elle est bien une Grâce de Jésus- Christ, sans être pourtant la Grâce efficace, puisqu'elle est d’ailleurs la Grâce générale.

voques du vocabulaire puisque c’est par les mérites de Jésus-Christ que cette Grâce qui était déjà nécessaire au premier homme avant qu'il eût opté pour le mal, peut être continuée à être donnée à l'humanité pécheresse.

C'est seulement par l'effet d'ôter l'impuissance physique quelle est donc la même que celle qu'avait Adam : c'est le seul point où elles se correspondent. Maintenant la Grâce n'est que plus miséricordieuse, n'étant pas seulement une grâce mais encore une autre faveur, puisqu'elle est une Gräce de miséricorde et de l’ordre du Rachat. C'est en ce sens qu'elle n’est plus de l’ordre d'Adam, mais de celui du Rédempteur. EL alors, comme Nicole le remarque lui-même, il ne fait que reprendre ce que déclarait, au seuil du vi‘ siècle — en 529 — le Concile d'Orange qui, en affirmant que la liberté de la volonté qui à été affaiblie dans le premier homme par le péché ne peut être retrouvée que par la Grâce du baptème n'’entendait pas vouloir dire cependant par ces mots que la liberté de la volonté avait été anéantie. Or, pour qu'il reste au moins la liberté physique, il fallait cette Grâce générale.

Finalement, il faut bien remarquer la logique de ses déductions et l'opportunité de ses défenses. On ne peut penser, je crois, avec le reste de Port-Royal, que sa tentative est un échec encore qu'il faut aussi reconnaître que les premières intentions de l'auteur du Traité de la Grâôce générale semblent s'être attiédies de l’époque des Notes à M. de Trois et même de l’'Abrégé de Théologie à celle de l'écriture du Traité. is

Nous avons vu qu'en tentant d'expliquer une érreur de Jansen, Nicole en donnait cette cause : « qu'un auteur ne prévoit point toujours les conséquences auxquelles ,ses principes le peuvent engager ». La phrase nous parut -#nportante. Nous’ l'avons souligné. Mais rien qu'en notant ces mots comme une remarque, ils sont lourds d'importance contre tout Port-Royal. Hs sont lourds d'importance surtout si l’on veut bien reconnaître — et c'est là une lucidité indisqu'on fit à Port-Royal plutôt un procès de ten-

pensable

dances qu'autre chose. Je pense cela en méditant sur la position de Nicole par rapport à la vraie position de tout Port-Royal et sur ses conséquences prévues et non prévues, de même qu’en méditant sur les rapports de Port-Royal et des autres écoles spirituelles.

Si l’on veut maintenant, avec les éléments que nous fournissent ces études, essayer une critique assez équitable de la morale de Port-Royal, nous ne pourrons la tenter sans garder présente à l'esprit cette espèce de mise en garde que nous commande la phrase de Nicole et sans nous garder d'oublier que, calomniée, cette morale le fut pour ses tendances... des tendances mal comprises, déformées.

Mais il y a quelque chose qui n’explique quand même pas les calomnies d’une part et les maladresses doctrinales de l’autre, c’est qu’ait pu paraître une morale dépoui!lée de cœur, celle que ses auteurs ont voulue dans l'obligation d'aimer Dieu. Car enfin, quel que soit le doctrinaire ou le moraliste de Port-Royal que nous choisissions, nous retrouverons toujours son principal souci, son but, dans l’amour de Dieu. Toutes les peurs, toutes les craintes reviendront à celle-ci essentielle, et qui est vraiment la « crainte chaste » : celle de ne pas aimer Dieu. C'est Jà une chose tellement évidente pour qui connaît un peu :a doctrine morale de Port-Royal qu'il ne peut comprendre que les calomnies aient pu à ce point réussir ; et que M. Albert Malet ait pu par exemple apprendre à notre prime jeunesse de la doctrine janséniste qu'elle était : « presque la doctrine de Calvin » et qu’ « un Jésuite qualifiait justement le jansénisme de Calvinisme rebouilli ».

On sait quelles ignorances rentrent fatalement dans la construction d’un manuel d'histoire, mais cette ignorance qui fait presque confondre les idées de l’auteur de l’Institulion chrétienne et celles des auteurs de l’Augustinus et des Œuvres chrétiennes et spirituelles et de leurs disciples est la reproduction d’une erreur qui traîne partout.

J'ai écrit que je ne pouvais croire que les calomnies d'une part et les maladresses doctrinales d'autre part suffisent à expliquer qu'une morale de Famour de Dieu ait pu être présentée exactement comme si elle était au con-

traire. Nous essaierons de le voir. Peut-être ne trouveronsnous pas d'autres explications que celles-là en y ajoutant l'ignorance et le manque de subtilité. (69)

(69) Le « manque de subtilité » peut s'entendre à l'égard de « plusieurs ».

1. D'abord, une morale s’adresse toujours à une masse et ül est incontestable que cette masse (qu'elle soit du clergé, de la noblesse, des bourgeois ou du peuple) reste la masse dépourvue souvent pour ne pas dire toujours, de cette subtilité. Cependant on lui propose une morale dont l'explication doctrinale reste bien trop subtile cependant que des «commandements » simples risquent de prendre dans de simples cerveaux des raisons à l’envers de ce quelles sont.

2. Dans Ja discussion, dans la polémique, si le mensonge et l’aveuglement passionnel ont fait dévier de la vérité, de la juste compréhension d’une doctrine, le manque de subtilité a aussi sa part dans ces confusions.

(3) Pour ceux qui, par la suite, ont étudié la doctrine port-royaliste et l’ont si mal vue, le manque de subtilité a bien aussi sa part. Quand M. Laporte rappelle que M. l’abbé Calvet voit si mal le jansénisme, il ne dit pas expressément, mais il laisse entendre que le manque de subtilité avec le manque d'avertissement « des disputes du lemps » «en est bien la cause. Et c’est, plus que probablement la vérité.

4. Enfin, chez les port-royalistes eux-mêmes, il y eut chez certains un manque de subtilité qui aida aux « maladresses » des expositions doctrinales.

Essai DE CRITIQUE LE MYSTÈRE DE LA PRÉDESTINATION EssAI DE CONCLUSION

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