ESSAI DE CRITIQUE
Des opinions diverses, de la volonté assurée de ceux-ci pour la doctrine orthodoxe et implacable, des hésitations des autres, voire même des innovations de certains — encore qu'il est peut-être présomptueux de parler d’innovations à propos de Nicole — on fait le point. On fait le point mais un point difficile et incertain. On ne peut écrire sur Port-Royal sans craindre toujours de se tromper, au moins de se tromper un peu, sauf si l’on est fermé, cimenté dans le Pour ou le Contre. Ceux-ci au moins sont sûrs de leur aveuglement. |
Quant à espérer faire une approximation en trouvant une vérité d'équilibre, c’est encore sans doute une assez cruelle illusion. Au moment où l’on pèse les parties et où l’on croit obtenir une juste moyenne, la vérité surgit, de côté, fulgurante, riant des calomnies, des silences, des habitudes. Mais encore n'est-elle que la vérité d’un moment que viendra chasser l’autre, dans une espèce de fausse antilogie, qui laisse celui qui veut à tout prix y voir clair, ébloui et confondu ; confondu de sa vaine ténacité.
C'est que la querelle janséniste, avec ses fureurs, ses docilités, ses réticences et tout ce qui s’y trouve est comme
* faite expressément pour détourner, ou mieux pour noyer
la recherche. Pourtant continuera-t-on quand même la recherche ?
Quelles étaient les nouvelles forces — troubles ou agressives — qu'apportaient à la vérité catholique les habitudes port-royalistes ? Voilà le problème qu'il se posera et qu’il essaiera de résoudre en tâchant de trouver ces « forces » si elles sont, si elles existent après le passage à travers le crible d’une critique qu'il tentera de garder impartiale ; ni Pour ni Contre ; celui qui voudra quand même, tenter de faire le point.
La vérité catholique quant à l’homme, quant à l’homme pris seul, individu délié de ses frères... ; c’est-à-dire l’homme retourné par le péché, séparé, ravalé, jeté sous la domination satanique et auquel il ne faudra pas moins pour sa réfection que la Grâce du Sauveur : sa passion et sa compassion, la miséricorde et le sang... est antérieure à l’apparition de Jansen et aux activités louvanistes et port-royalistes. Eux-mêmes ont assez prétendu n’apporter rien de nouveau. À éette vérité principale, et aux autres pour le dépouillement du vieil homme et la résurgence du nouveau qui sont comme la texture de la première, Port-Roval n'a rien ajouté. I] n’a fait que rappeler les sévérités de l'Eglise ; les sévérités que l'Eglise militante s'accorde toujours à ellemême d'un cœur heureux mais que n’acceptent et n’accepteront les tièdes qu'avec toujours le même grognerment, soulevés qu'ils sont et seront du désir — contenu par la crainte — d'échapper aux voies trop droites et trop difficiles. Quoi d'étonnant qu'il ait trouvé des réfractaires !
Dans l’indignation naïve de ces moralistes il y a plus que de la.candeur. Seul le caractère peut-être plus particulier de l’époque lançait la tentative de réformation morale de quelques-uns dans une sorte d’impasse. La relivion catholique étant alors la seule religion d'état, l’on était catholique facilement. Sans beaucoup de sincérité, sans hypocrisie non plus. Un auteur, d’ailleurs peu sympathique au jansénisme, M. Marilain, n’écrit-il point du temps de Descartes ; « À cette époque, beaucoup moins homogène et beaucoup moins disciplinée qu’on ne croit d'ordinaire,
Fr —— 135 EE
quels éléments bizarres et discordants ne venaient pas se. mêler chez beaucoup à une sincère foi catholique ? Tout en détestant les athées et les libertins et en défendant la Religion, ici on était stoïcien, là sceptique, là-bas épicurien, plus loin platonicien, tout à l'heure on sera janséniste. » (70) È
Tout à l'heure on sera janséniste... Oui, mais c'est Justement pour être catholique que l’on se fera janséniste et non pas stoïcien ou sceptique. C'était du moins le but des grands Jansénistes que de retourner à un véritable catholicisme. Evidemment ce souci ne pouvait pas éliminer les équivoques individuelles presque fatales.
(70) Jacques Maritain. Le Songe de Descartes (Corrêa, édit.), p.88. .. J'ai dit de cet auteur qu’il n'était guère sympathique au jansénisme. Dans ses « Réflexions sur l'intelligence » [Desclée de Brouwer, édit.], il écrit, page 294 : « Pour Luther — et Calvin est d’accord avec lui sur ce point — le péché d'Adam ne nous a pas seulement privé de la Grâce originelle et du même coup blessés dans nos énergies naturelles, il nous a faits mauvais radicälement et dans les moelles, il a corrompu la nature humaine d’une façon totale. Les jansénistes suivaient une opinion semblable. »
Ainsi met-il l'opinion janséniste comme si elle était exactement Ja même que l'opinion de l’église luthérienne et cette opinion sur les conséquences du péché originel, il la considère sans nuances.
Pourquoi, parce que les jänsénistes restent fidèles aux idées du Concile d'Orange qui veulent que le péché originel détruise dans l’homme et la Grâce d'Adam et les biens préternaturels en même temps qu'il diminue et blesse les énergies naturelles sans pour cela enlever toute possibilité à la raison de parvenir à la voie de Dieu... pourquoi ne pas faire dire aux Jansénistes comme à Luther que le péché originel vicie l'être jusqu’à la moelle : « Ipsa conceptio, augmentatio, nutritio in malris ulero corrupta », comme écrit Luther.
Pourquoi ne pas faire dire aux Jansénistes qui pensent que les œuvres ne valent que pär les mérites du Christ et sa Grâce et ne servent à rien sans cela ; que les œuvres ne comptent absolument pour rien, ainsi que le crut Luther Ÿ
On peut penser que quelqu'un qui a montré de fréquentes fois sa subtilité, aurait pu la montrer aussi ici, et ne pas prendre les erreurs qui traînent partout sur cette question janséniste. A! là passion ou à l'ignorance faudra-t-il attribuer ce manquement P Ce qui est certain, c’est que M. Maritain fut persévérant dans sa manière de voir ici cornme tout le monde. Il ajoute: « Minsi la première faute nous a courbés invinciblement vers le mal, en sorte que toutes
Cependant c'est en tenant compte des conditions s0ciales de l’époque, du relâchement presque aimable qui en résultait, qu’il faudra juger la sévérité de Port-Roya! pour la distribution des sacrements. Nous savons tous l’exagération qu'on fit des justes règles pour la distribution de l’Eucharistie, ainsi que pour la concession de l’Absolution dans le Sacrement de Pénitence comme nous savons, par contre, <omment on interpréta mal — chez les curieux et mauvais successeurs des port-royalistes du xvi1° siècle — le souci de ne pas communier légèrement. Pourtant aujour- .d'hui comme hier celui qui mange mal le corps de son Sauveur mange sa réprobation. Rien n’est changé.
les œuvres des infidèles ne peuvent être que des péchés, et leurs vertus que des vices. Et certes un tel pessimisme est à l’extrême opposé de l'optimisme de Descartes et des philosophes. Mais faisons attention qu'entre ces deux positions extrêmes, la solution traditionnelle va se trouver insensiblement refoulée, jetée à l'oubli. Bientôt, c’est tout le christianisme, aux yeux du moins de la galerie philosophique, qui va sembler lié au sort de la théologie janséniste. »
Et, bien qu'il y ait une corruption totale, ou presque totale de la nature humaine par le péché originel... que la considération d’une telle chose paraisse pessimiste, c’est pourtant, que M. Maritain le veuille ou non, un dogme catholique. On peut le renvoyer à l’Evangile, à saint Paul, à saint Augustin, ou même simplement au Credo. Si le Christ est mort pour les hommes et leur salut, il fallait bien une raison et une raison d'importance à ce sacrifice et au prix de ce Rachat.
La « solution traditionnelle » qu'il nous dit voir « refoulée, jetée
à l’oubli », elle était peut-être bien — à condition d'être mieux présentée qu'elle le fut, j'y consens — celle de la théologie janséniste.
Et la position pessimiste exagérée, elle est peut-être la position luthérienne, mais on ne peut Ja confondre avec la position janséniste, à moins de n'y pas voir clair ou de n’y rien connaître. Si là « galerie philosophique » s’y est trompée, tant pis. M. Maritain ne devrait pas faire comme les gens de cette valerie. Ou alors pourquoi pas aussi, en raison de la mise en garde dans laquelle les port-royalistes, Pascal y compris, mettaient leur raison pour apprendre à la connaissance naturelle à se retirer devant la connaissance surnaturelle de la Grâce, ne päs dire qu'ils tenaient la raison dans un mépris incroyable et qu'ils la traitaient de « diese Hure » comme le faisait Luther dans ses fureurs grossières. Il y a peut-être autant de vulgarité qu'il y en aurait à éela quand un esprit subtil prend pour des « vérités » sur le jansénisme toutes les erreurs, les confusions, les calomnies qu’un peu de lecture des textes originels suffirait à dissiper.
RE à ASE
Si l’on peut à la rigueur estimer que les Jansénistes furent trop tentés de voir dans les sacrements une récompense que l'on à à mériter — encore qu'en aucun livre de théologie janséniste, si l'on parle d’une « viande forte » et d'un «sacrement auguste » l'on ne voit pourtant l'Eucharistie envisagée véritablement comme une récompense (71) — et si l’on pouvait craindre le danger de cette tendance on ne peut pas pourtant oublier qu'il est orthodoxe aussi, de ne pas omettre la part où nous avons à mériter.
Mais ce sont les idées autour, les habitudes, les illusoires choses du siècle qui changent ; les conditions du temps qui changent aussi alors. que c’est quand même dans le temps que le fidèle doit se confirmer à l’image du « divin compagnon ». Cependant les Choses du temps furent à Port-Royal plus dissimulées, plus ambiguës, puisque c’est autour de la ligne axiale de la prédestination qu'elles ont viré.
Certains peut-être ont pressenti le danger — si danger il va — qui pensèrent v porter remède. La fugitive inten-
tion de Pascal, l'essai de Nicole le prouvent. Nous en avons vu malgré tout la vanité, ne pouvant ni vraiment obvier au mal — il ne donne guère mieux que la pure doctrine or-
(71) C’est encore un point où on ne peut confondre la doctrine janséniste et la doctrine luthérienne. Luther reprochait à l'Eglise qu’à l'insuffisance des œuvres elle superpose l'efficacité surnaturelle des sacrements. Il appelait cela la « magie sacramentelle ». Port-Royal reconnaissait bien, comme d’ailleurs la grande tradition catholique, dans le sacrement la part essentiellement particulière au sacrement, sa force, sa valeur en soi, mais il n'oubliait pas non plus la condition dans laquelle était celui qui le recevait. Aïnsi dans le sacrement de l’Eucharistie, celui qui le recevait dans la condition du péché recevait aussi sa condamnation. Dans le sacrement de la Pénitence il supprimait à l’absolution sa valeur.
Or, c'est de cette sagesse qu'on a voulu voir et voulu dire que les jansénistes avaient sur le problème des « Sacrements » la même opinion que Luther qui, lui, voyait les «sacrements » opérer du dehors comme des agents purement matériels « ex opere operalo » ce qui lui fit les rejeter.
La encore l'erreur va bien jusqu’à la calomnie, il semble.
thodoxe (72) — ni ne pas être en quelques points (au moins aux veux des Rpsohnistes) attentatoire à la rectitude de cette doctrine.