‹ Essai sur la morale de Port-RoyalChapitre 26 sur 40 · LE MYSTÈRE DE LA PRÉDESTINATION · texte numérisé non relu

LE MYSTÈRE DE LA PRÉDESTINATION

L'effrayante participation de chaque damné à ce que le poète appelle : « le mystère de la constitution infernale » (73) n’est livré ni concrètement, ni abstraitement non plus au regard de notre intelligence. Les éléments non pas antinomiques mais incompossibles devant nous d'une justice qui ne refuse pas de plier à un étonnant amour, nous avons trop tendance à les vouloir connaître par l'analogie fondamentale de notre esprit au Sien, dérivée de la « création à son image ». Il n’est pourtant point dit que nous soyons autorisés, sans crainte d'objurgation, à scruter si théoriquement que ce soit, si sèchement, si pauvrement, si modestement même les secrets de la divine colère ou les retours de sa miséricorde. En tous cas, il semble qu'est dévoilé le caractère de vanité de cette recherche quand elle n'est plus que souci de science et non pas la recherche de la morale nécessaire (74). Caractère de vanité dévoilé dans les querelles par le surplus d'ombre qu'elles apportent à la déjà difficile vérité.

(72) Il est vrai (et ce serait la défense de Nicole) qu'il pourrait déclarer que c’est lui qui a seulement et entièrement la vraie doctrine orthodoxe. Nous avons vu comment il sut montrer (voir pages 198-1920) que Jansen implicilait sans le savoir la « Grâce générale » dans son système.

(73) Claudel. « Un poète regarde la croix... » (Gallimard, édit.).

(74) Saint-Cyran a insisté justement sur le caractère dangereux, superflu et coupable d’une science religieuse qui ne serait que curieuse, I fut l’apôtre d'une science religieuse utile et utilitaire, Or, dans les querelles, dans les polémiques, quelles que bonnes que désirent être les intentions des combattants, je demande s’il ne viendra pas s’y glisser un goût de la «science curieuse », voire même l’orgueil d’avoir raison. Je suis certain de la vérité,

| Parlant du «bon larron », Claudel éerit : « Aujourd hui ! D'un seul Coup, non seulement il est absous, mais il est sanctifié ! La Grâce en un instant sur cette carcasse dégoûtante, a profité de toutes les déficiences de la vertu. Sur cette fourche infâme ce n'est plus un scélérat qui expie, c'est un martyr en fonction d’'hostie qui s'allume. L’assas- : sin, l’impudique et le voleur, le forçat, le bandit professionnel est devenu un saint. Il a suffi de cette acceptation à la base. Il a suffi de ce déplacement imperceplible, de cette fine fente dans l’hermétique récipient de notre égoïsme. Il a suffi d'un regard entre ces paupières sanglantes pour déclencher chez l'invité de la droîte ce eataclysme pénitentiel, cette résurrection mélangée à l’agonie, cette irrésistible explosion de l'Eternité... » (75)

Dans les termes Ivriques où le poète exprime son enthousiaste connaissance du salut du bon larron, il y a une théologie commune à tout le monde fidèle et contre laquelle ne va et ne peut aller — au risque de désastres — aucune des subtiles distinctions des théologiens de métier. Et cette théologie que l’on pourrait presque appeler « théologie familière » comme le voulut Saint-Cyran, Port-Royal ne l’a pas repoussée. Par des discussions, il l’a peut-être faite oublier comme il a aussi peut-être stérilisé la riche spiritualité de certains des siens.

Si tout à l'heure, le poète parlait de l'invité de la droite, c'est qu'il pensait aussi à l’autre invité qui ne répondit pas, à l'invité de la gauche, au mauvais larron ; c’est aussi qu’il pensait sans doute que tous les hommes sont appelés et que seuls se damnent ceux qui se font sourds à l'appel, s’enferment dans un mutisme et une apraxie volontaire si ce n’est qu'ils revendiquent l’orgueil d’un refus de délire. Et cela aussi, Port-Royal l’a pensé, de même qu'il a pensé qu'avant d'être l’introdusrtion à une Gnose merveilleuse, la croyance est amour (76) et que la Grâce de Dieu ne plie

(25) Claudel. « Un poète regarde la croix... », page 114. (76) « Ne intratur in verilalem nisi per Carilatem », dit saint Augustin. La citation est chère aux Jansénistes qui la rappellent sou-

vent,

que librement l’homme : celui seulement qui a agenouillé son âme. « Agenouiller son cœur », dit Pascal dans son apologétique. Que ce soit là le seul secret accessible quant à notre destin, le seul qui nous soit précieux : celui où se délie le problème du libre et du nécessaire et son opposition irréductible aux. yeux aveuglés. C’est une vérité que les hommes du jansénisme ont tour à tour et connue et omise. D'ailleurs, en suivant l’histoire des querelles et aussi l’abandon d’un but moral pour un autre plus mélangé de goût de science et du souci d’avoir raison, on trouverait la cause de la raréfaction de la poussée — au début généreuse — du mouvement port-royaliste. Il faut tout de suite dire par souci de l'équité que les théologiens jansénistes furent presque obligés à la polémique par les audaces impudentes des défenseurs des thèses molinistes. Cependant, cette distraction quasi involontaire, de Port-Royal, de son intention première, si chère au cœur de Saint-Cyran (77), nous donnerait peut-être le pourquoi de la solitude où se retrouvèrent combien de ceux qui ne l'avaient point requise. Elle est la solitude des hérésiarques ! Mais à la différence des autres hérétiques, les Jansénistes sont remarquables par l'insistance qu'ils mirent à ne S’V point reconnaître et surtout par leur soin à résisier sans rompre avec Rome. Les vrais hérétiques n’agissent guère ainsi...

Par ailleurs, c’est à un balancement de l’un à l’autre des extrêmes que depuis la réprobation de Pélage par saint Augustin, se livrèrent les écoles.

La réaction des semi-pélagiens contre ce qu'ils considéraient l'exagération augustinienne puis le prédestinationnisme du moine Gotischal au 1x° siècle et plus tard la part de la même erreur qui entrait dans le bouquet d’hérésies qu'offrit la secte des Cathares (78) ; toutes ces opinions devaient, à travers le temps, comme préparer au pré-

(77) Comme nous l'avons dit à la note 74, Saint-Cyran fut l’apôtre d’une science religieuse utile et utilitaire. C’est en ce sens qu'il voulut une « Théologie familière »- pouvant servir à l’enseignement de beaucoup et surtout à son enseignement moral qui est essentiel.

(78) Secte des « Albigeoïis ».

destinationnisme absolu d'un Luther et d’un Zwingle. Mais la «Réforme » devait aussi servir à la réforme catholique et inspirer aussi bien l'augustinisme d’un Baiüs contre les thèses pré-molinistes d’un Lessius que la « prédestination physique » du dominicain Bañez à Salamanque, que susciter aussi l’idée de l'accord — d’un accord intelligible icibas à l'esprit humain — du libre arbitre avec le don de la Grâce qui est l'essentiel de cette doctrine de Molina qui devait mettre le feu aux poudres.

Pour arriver à son accord, Molina ne reculait pas à refuser à la Grâce son infaillibilité et à laisser à la volonté de faire cette Grâce ou vaine ou efficace. On comprend la levée de boucliers de la part des Augustiniens. Nous savons, nous avons vu que les « Réunion Clémentines » (39) n’ont point statué mais seulement rappelé que s'il existe en Dieu une véritable réprobation et que si le nombre des élus est certain et infaillible, la réprobation n’est pas antécédente positive. Et c'est tout.

La réprobation n'est pas antécédente positive : c’est le seul point que l'Eglise a tranché. Que cette réprobation soit négative antécédente ou négative conséquente (8o), l'Eglise

(39) Réunions clémentines « De auxiliis graliæ » sous les papes Clément VIIT et Paul V, de 1597 à 1607, pour examiner les. thèses du jésuite Molina, qui vécut de 1535 à 1600.

(80) 1. Une «réprobalion antécédente posilive » serait celle qui condamnerait le « damné » avant el qui ne le punirait pas de ses péchés, mais le damnerait avant et le condamnerait sans « liberté physique » à faire le mal comme par contrainte.

C’est la position de Luther.

2. Une «réprobalion négalive anlécédente » serait celle qui le condamnerait en punition de sa mauvaise vie, mais en ne lui donnant pas la Grâce efficace pour aimer Dieu et faire les actions qui lui sont agréables.

C'est tout de même la position de Port-Royal.

3. Une « réprobalion négative conséquente » serait celle qui condämnerait par puntion d’une mauvaise vie, mais après avoir donné au damné la Grâce efficace ‘qu'il a rejetée, qu'il a pu rejeter.

C’est la position moliniste.

On voit assez bien que la grande difficulté de la position moliniste c’est de soutenir que l’homme peut rejeter — qu'il est en pouvoir de refuser — la Grâce du Christ.

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laisse aux théologiens la liberté de même qu’Elle leur laissé de savoir comment sont élus les heureux. Simplement Elle leur interdit de s’anathémiser réciproquement quand diffèreront leurs opinions sur ces questions qui sont restées pendantes. Il faut reconnaître que bien vaine fut l’interdiction.

De tout cela il ressort qu’on fit surtout à Port-Royal un procès de tendances ainsi que par ailleurs nous l’avions déjà remarqué. C'est ce qui nous intéresse.

On comprend bien ce que pouvait avoir de terrifiant — quelle que soit par ailleurs sa vérité — une doctrine faite pour les seuls théologiens et demandant pour son intelligence exacte, prodigalité de nuances ; laquelle doctrine les prêtres jansénistes ne pensaient — par un zèle à la fois méritoire et dangereux — qu'à enseigner au plus grand peuple possible. On en conçoit les risques pour les inavertis qui seront nécessairement beaucoup. Elle restera pour eux la doctrine de la « prédestination arbitraire » puisque la « réprobation négative antécédente » qui est bien celle de la position de Port-Royal réprouve le damné en punition de sa mauvaise vie, mais tout de même en ne lui donnant pas cette « Grâce efficace » pour aimer Dieu et faire les actions qui lui sont agréables. Il est impossible de faire saisir au grand nombre et la toute-puissance de Dieu et sa justice, et sa Paternité et son choix des élus. Si quelqu'un comme le Père Laberthonnière a pu aujourd’hui s’y tromper, ne nous étonnons pas de l'incompréhension des autres.

Dans une étude intitulée : Dieu d'Aristote. Dieu de l'Ecole, Diew des Chrétiens, le Père Laberthonnière, partant du point de vue du naturalisme antique, veut montrer la désastreuse influence de celui-ci sur la théologie de l'Ecole. ou du moins ce qu'il croit être la désastreuse influence. De saint Thomas d'Aquin, 1! parle en ces termes : « Il considérait que Dieu, en sauvant ceux-ci et en damnant ceux-là n’a pas plus cure d'eux en tant qu'individus, que la nature n'en a cure en faisant les uns libres, les autres esclaves. Ce prédestinationisme est le fait de toute la Théologie de

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l'Ecole. Luther, Calvin et les Jansénistes ne s’y sont pas trompés... » (81), et il ajoute que les Molinistes nous conduisent au même désastre qui, vidant l’homme de la Grâce, le laissent aux tyrannies de la nature. En plus de ce que les Jansénistes n’eussent jamais admis d’être inis avec les Réformés, il paraît peut-être que le novateur (le Père Laberthonnière tenta une véritable théologie chrétienne) n’a pas très bien vu que ce qui lui semblait être un autoritarisme et une injustice comme ils étaient présentés étaient pourtant les conditions du respect des deux qualités divines essentielles par rapport à l’homme : la domination et la bonté tout ensemble.

Quand on fait presque comme un reproche au saint de trouver sa part, son plaisir et sa voie dans l’obéissance et la mortification, c'est tout le miracle de la sainteté que l’on ne voit pas, le miracle qui fait accomplir à l'élu ce qui, aux autres, apparait amer. Dans cet accord est la

preuve de la bonté du Créateur et aussi — plus difficilement saisissable — la justification de l'élection et de la réprobation.

Ce miracle de la sainteté, le Père Laberthonnière vit-il qu'il voulait lui en enlever sa magnifique grandeur.

Ce qui est certain, c'est que le témoignage de l'équité divine, nous l’avons dans les mots de Paul : « Tribulation et angoisse sur toute âme de l’homme qui fait le mal, sur le Juif premièrement puis sur le Grec ! Gloire, honneur et paix pour quiconque fait le bien, pour le Juif premièrement, puis pour le Grec ! Car devant Dieu, il n'y à point d’acception de personnel. » (82)

Ce n’est pas en effet une acception que signifie l’élection ; mais si inscrutables, paraissent les divins décrets à celui qui avoua avoir entendu sur le Chemin de Damas, dans son ravissement, des choses qu'il n'est point permis de dire à l'homme, ne soyons pas étonnés de notre confusion et moins encore de l’affolement des simples.

(81) L. Laberthonnière. « Dieu d’Aristote, Dieu de l'Ecole, Dieu des Chrétiens »: in « Archivio di Filosofia » (Anno HIT, Fasc. I), (82) Saint Paul. Romains, IL.ro.11.

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Remarquons aussi que c’est le même apôtre qui, le premier, reparla de la prédestination, et gardons, à l’esprit, qu'elle n'est point cette prédestination contraire à la liberté ; jamais l’une ne faisant impaction à l’autre.

Il est vrai, par ailleurs, que s’il fut possible à l’Apôtre, à saint Augustin et à d’autres Pères de l'Eglise d'insister sur une part de la vérité qui nous confond, nous ne devons oublier qu'ils vécurent en milieux payens où ils ne risquaient point à tout instant de dangereusement éprouver des êtres qui se sont faits de la loi d'adoption du divin Maître une habitude peut-être exagérément familière puisqu'elle arrive souvent aujourd'hui à éclipser le sens de son autorité. Les xvi° et xvri° siècles malgré leurs vicissitudes morales, et malgré l’apostasie d’un grand nombre restèrent dans une ambiance chrétienne et dans une ambiance chrétienne peut-être trop espérante qui était venue aggraver l'espèce de confiance que la piétié du moyen âge avait introduite dans la vie de tout le monde fidèle et la simplicité qu'elle avait su mettre dans les déprécations.

Sans nier — comment le pourrait-on faire ? — ceux qui avancèrent dans la discussion théologique un esprit politique et qui l'envenimèrent pour leurs intérêts, on est bien contraint de constater qu ‘on s'épouvanta des dangers que faisaient courir les opinions jansénistes et surtout la proportion des querelles. L'Eglise défendait son troupeau ! Il est vrai que dans quantité de textes port-royalistes, on trouverait de quoi formuler leur réponse : ils pensaient qu'Elle le défendait bien mal et tout au moins d’étrange façon. |

C'est ici que les appréciations devenaient divergentes, contraires même et l’on voit mieux qu'il ne s'agit véritablement que d’un procès de tendances, d’une différence de vues sur les conséquences d’un fait. Le fait était la doctrine de la Grâce de saint Augustin. Les tendances, on les connaît. On reprocha à Port-Royal ces tendances, à tort peutêtre dans les textes, mais beaucoup moins légèrement dans les faits quand on sait comment évolua le jansénisme ordinaire qui se lermine chez les curés gallicans et plus sim-

plement encore chez les prêtres français du siècle passé. L'accusation grossière de décliner vers un certain luthérianisme d’attitude se réalisa presqu'alors. Une attitude qui ne prenait pas de la doctrine fidéiste d’un Luther ke paradoxe quant aux bonnes œuvres et aux mérites, mais qui adopta, des idées fatalistes d’un prédestinationniste absolu, la sèche sévérité et le découragement qui doivent normalement en découler. Ce qu'au début de cet essai nous notions comme un témoignage ; je veux dire ce que M. de La Varende, nous dit de ces curés jansénistes de la campagne normande qui arrivèrent à désespérer les fidèles et souvent à faire déserter les églises, bien des vieillards se rappelant leur enfance et leur jeunesse le corroborent par leurs souvenirs de l'éducation chrétienne de cette époque.

Que selon Luther : « embryon soit dès le sein de sa mère infesté de la corruption dans laquelle il se nourrit, grandit et se développe » (83), le osrand mal, la corruption élant le péché... ces mots de Luther pourraient être à la risueur de tradition catholique, la façon de les voir et de les comprendre faisant l'orthodoxie ou l'hérésie. Or, dans le caractère de la doctrine janséniste, il y avait le danger d’une tendance à ne trop voir que sous cet angle seulement pessimiste : conséquence sans doute illogique et qui n’est pas dans les textes... mais effective dans la vie pratique et que les prévoyances et les prudences doctrinales d’un Saint-Cyran, d’un Nicole et aussi d’un Arnauld n'ont pu empêcher. H y a une logique du développement psychologique des doctrines et de leurs effets qui se passe de l'autre. |

Que dans l'incertitude de la persévérance de l'homme à accomplir les commandements, la doxologie janséniste ait fait porter l'essentiel de ses supplications dans la demande au Seigneur de faire regrelter sincèrement ses fautes au pécheur et de toujours le garder dans l’état de désirer et de préférer les biens spirituels, il n’y a rien dans cette crainte du relâchement et dans ce souci de l'humilité qui puisse

(83) « Ipsa conceplio, augmentalio, nulrilio in malris ulero corrupla ».

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exclure l'espérance ou offenser la surabondante miséricorde divine. Ce ne sont même là que les conditions de toute doxologie chrétienne. Mais la morale janséniste eut historiquement des suites plus fâcheuses peut-être en voulant trop bien faire. À moins de la limiter à ce que Sainte-Beuve appelle la première équipe : celle qui reçut l'approbation de tous les gens honnêtes et des vrais chrétiens, on ne peut passer sous silence certaines suites inattendues et des plus diverses dont les convulsions sur la tombe du diacre Paris à Saint-Médard ne sont que les plus curieux mais aussi les moins dangereux exemples encore que les répercussions sociales n’en soient pas négligeables.

Dans une lettre datée du 2 décembre 1655, l'Abbé Rancé félicitait Nicole de ses Essais et de leur caractère opportun. Presqu’en même temps, les évêques de Saint-Pons et d'Arras, dans une lettre au Pape, dénonçaient plus que la corruption ordinaire des mœurs mais l'établissement, la défense et l’élèvement du sybaritisme, de l’homicide, du mensonge et de l'hypocrisie. Or, que dans cette lutte de la rectitude contre le mal ç'ait été ceux qui paraissaient tenir le signe du bien qui, à un moment, aient fléchi de l’intérieur et que la petite troupe se soit dispersée, essaimant bizarrement ici et là, prospérant autrement sans doute que l'avaient voulu et espéré les premiers, c'est ce qui confond. Leur lumière n'était peut-être pas aussi certaine qu'ils l'avaient cru. Elle était leur vérité, une vérité ou, par quelque fissure, peut toujours se glisser ce qui tarit ou veut tarir le tout. Sans être coupables, ils ne sont pas pourtant entièrement irresponsables de ce qui vient d'eux sans leur faute. La chose est d’ailleurs d’une vérité de tradition augustinienne : la faute étant sur tous les homines comme un vêtement sans couture, la robe du Christ en étant la sublime image, le symbole du péché de tous et de chacun dont le Sauveur assume à lui seul la charge et dont il fait réparation au Père. Les gens de Port-Royal ont-ils médité suffisamment sur cette vérité du Sauveur avec à la fois assez de confiance dans la miséricorde divine et assez de sévérité et de perspicacité quant aux répercussions les plus imprévues de nos actes ? Même si les textes sont là pour infirmer

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le doute — et beaucoup de textes port-royalistes paraissent faire attention aux conséquences — je reste dans le doute, au moins je pose la question. Il y a des morales trop héroïques qui ne peuvent être celles du monde et réservent des «déboires ».

Ce que l’on constate pratiquement revient à ce que l'on distingue doctrinalement. Alors nous sommes ramenés aux paroles de Pascal : « S'il y a jamais un temps auquel on doive faire profession des contraires, c'est quand on reproche qu'on en omet un. Donc les Jésuites et les Jansénistes ont tort en les celant, mais les Jansénistes plus, car les Jésuites ont mieux fait profession des deux ». (84)

Pour ce fragment, je me range évidemment au, sens que lui donne M. Laporte (85) qui me paraît d’ailleurs évident. Ainsi sommes-nous remis au centre du mystère de la prédestination et des équivoques qui surgissent de son exposé sinon de son explication.

Pourtant, les données en sont simples. Le Psaume CXXXIV nous apprend que « Tout ce que Dieu veut il le fait » (86), et c’est sans doute un des textes les plus importants. Les « Proverbes » nous enseignent que « Le cœur du roi est un cours d’eau dans la main de Yahwé, il l’incline partout où il veut » (87). Saint Jean nous rapporte les paroles du Christ lui-même : « Mes brebis entendent ma voix, Je les connais et elles me suivent. Je leur donne la vie éternelle et elles ne périront jamais et personne ne les ravira de ma main » (88), ou encore toujours de Jésus : « J'ai gardé ceux que vous m'avez donné et aucun d'eux ne s’est perdu, sinon le fils de perdition, afin que l'Ecriture fut accomplie » (89). Enfin saint Paul écrit aux Philippiens :1œ Crest Dieu qui opère en nous le vouloir et le faire selon son bon

plaisir » (90).

(84) Fragment 865, cl‘ Brunschwicg.

(85) Voir note 27.

(86) Omnia quæcumque voluit Deus. fecit. (Ps. 134. (87) Proverbes, XXI:1.

(88) Saint Jean. X.27.

(89) Saint Jean, XVIL. 12.

(go) Saint Paul. Philippiens, Il, 13.

Ainsi nous est enseignée par les textes les plus valables la prédestination et l'infaillibilité et l'efficacité de la Grâce. C’est pourquoi le II° Concile d'Orange contre les semi-pélagiens pouvait parler de l'efficacité "de la Grâce en ces termes : « Quoties bona agimus, Deus in robis atque nobiscum, ui) operemur, operatur ».

C'est bien avant les Jansénistes que ces choses-là avaient été reconnues, acceptées. Dans un article de la Revue Thomiste sur le « Fondement suprême de la distinction des deux Grâces, suffisante et efficace », le Père Garrigou-Laorange reconnaît que « la grande majorité des anciens Théologiens, les Augustiniens, les Thomistes, les Scotisles ont admis que la Grâce dite efficace est efficace par elle-même parce que Dieu le veut et non parce que nous voulons qu'elle le soit, d’un consentement prévu par la prescience divine. Dieu n’est pas seulement le spectateur de ce qui distingue le juste du pécheur, il est l’auteur du salut. Les anciens “théologiens se divisent sans doute secondaire-

ment sur la façon d expliquer comment la Grâce est efficace par elle-même ; les uns recourent à la motion divine dite prémotion physique, les autres à la délectation victorieuse ou à un attrait semblable, mais tous admettent que la Grâce dite efficace est efficace par elle-même ». (91)

La position de Port-Royal sur la prédestination ne faisait donc que reprendre et défendre une position traditionnelle qui, par avance, condamnait toutes les prétentions néo-pélagiennes de Molina.

Que celui-ci veuille soutenir que la Grâce n'est efficace que par notre consentement qui aurait été prévu par Dieu par la science moyenne, c'était remettre à l'homme ce qui ne peut venir que de Dieu, c'était raturer cette parole du Christ : « Sans moi vous ne pouvez rien faire » (92), et oublier celles de saint Paul : « Qui est-ce qui te distingue ? Qu'as-tu que tu ne l’aies reçu P Et si tu l'as reçu, pourquoi te glorifies-tu, comme si tu ne l'avais pas reçu ? » (93)

(91) P. Garrigou-Lagrange. Article dans Revue Thomiste de maijuin 1937.

(b2) Saint Jean. XV.5

(93) Saint Paul, J. Cor: IVe

C'est on ne peut plus simple. Cependant quand on veut préciser, c’est-à-dire expliquer, justifier par des raisons qui reviennent toujours finalement à des raisons humaines, c'est alors que tout se trouble et que la morale qui en dérive perd aussi de sa force.

Alors on comprend mieux pourtant que les théologiens de Port-Royal aient résisté et à la poussée des erreurs nouvelles et à l'accusation de doctrines imaginaires... au moins imaginaires en partie. La condamnation des cinq propositions prétendüment tirées de | « Augustinus » ne pouvait que provoquer et leur plaudication à l'exclusion de l’erreur et leur refus à les reconnaître de Jansen. Leur distinction du fait et du droit paraissait orthodoxe (94). Mais là aussi on put suspecter leurs tendances, supposer et même les accuser de profiter de la liberté que laissent les questions de fait, pour travailler à fronder spirituellement. C’est sans doute une des raisons qui a fait aller — il paraît — la dogmatique de notre époque à repousser cetle distinction.

Par contre sur l'espèce de vanité de toute accusation légèrement portée, Pascal a suffisamment insisté dans sa dernière provinciale, en faisant alors justice de tous les procès de tendances, de leur inconsistance nécessaire, de leur fragilité. Au moins lui et Nicole furent plus fidèles à leur propre morale qui refusèrent de signer le Formulaire tel quel, sans explication aucune. Quand on connaît la sévérité d'Augustin sur le mensonge, c'eût été mentir que d'abandonner ce qu'ils pensaient être la vérité, même s'ils se trompaient sur cette vérité. C’eût été tomber ainsi de force dans la lâcheté, faire ce qu'ils reprochaient, ious de Port-Royal, à l'adversaire.

On ne peut pas dire que tous leurs collègues jansénistes se conduisirent de façon aussi conséquente et — i] faut bien le dire — aussi courageuse. Ce sont de ces choses qui étonnent à Port-Royal.

(94) On prétend que les théologiens modernes n'äcceptent plus cette distinction quand il s’agit d'une question de doctrine ou de morale.

Avant de quitter cette morale de la prédestination et surtout avant de quitter ce mystère de la prédestination, essayons encore d’en revoir et préciser des éléments. I] paraît bien être de l'opinion des Jansénistes comme de celle des Thomistes que Dieu veut antécédemment que tous les hommes soient sauvés, bien qu'il permette, pour un bien supérieur dont il est seul le luae ele péché et la perte de plusieurs. Cependant Dieu ne voulant jamais l'impossible, donne à chacun la Grâce suffisante pour l’accomplissement de ses commandements. Si chacun n’est assuré de la Grâce efficace, de la Grâce efficace de soi qui fait bien agir, infailliblement, chacun est au moins assuré de la Grâce suffisante qui, elle, donne le pouvoir de bien agir. On sait les ironies sur ce pouvoir sans pouvoir et les objections quant au manquement à la justice divine.

= Saint Paul à répondu « Dieu peut, sans être injuste, pré-

férer qui il veut », et, par l’exaltation des desseins impénétrables du Créateur (95), saint Avoustin répond pareillement et saint Thomas d'Aquin y ajoute que la prédestination ne peut avoir pour cause les mérites des élus, puisque ceux-ci sont les effets de la prédestination, qui, par suite, est gratuite ou dépend du bon plaisir divin. (96)

"Dans l'article sur les « Grâces suffisante et efficace » que nous avons déjà cité, le Père Garrigou-Lagrangeé (97) ne manque pas de remarquer qu'il n’est point rare qu'on veuille répondre à cette difficulté de la conciliation de la justice, de la miséricorde, de l'autorité et de la suprême liberté de Dieu, conciliation qui n’a lieu que dans la haute éminence de la Déité, mieux que ne le firent saint Paul, saint Augustin et saint Thomas. Alors il demande, bien justement à mon avis, si l’on conserve le sens du mystère en cherchant en lui une clarté inférieure qu'il ne comporte pas. Il pense aussi qu'alors on retombe toujours dans la situation de Molina. Cette situation, nous avons déjà vu que les textes scripturaires les plus anciens et l'Evangile et saint Paul la condamnaient. Si, pour accorder aux évêques

(99) Saint Paul. Romains, IX:14.24 et XI1.33.36. (96) Saint Thomas d'Aquin, Sum, Theo. F q, 23, a, 5. (97) Voir note 91.

augustiniens ce qu'ils demandaient contre l'opinion de Gotescalc et aussi pour maintenir la volonté salvifique universelle et la responsabilité du pécheur, la lettre synodale approuvée au Concile de Thuzey en 860, commençait par les termes qui suivent, ce n’était certes pas pour diminuer le mystère non plus que pour l’éclipser.

Voici ces termes : « In cœlo et in terra omnia queæcumque voluit Deus fecit. Nihil enim in cœlo vel in terra fit, nisi quod ipse aut propitius facit, aut fieri juste permittit. » Ces termes, dont les premiers mots, comme nous l’avons déjà vu, viennent du Psaume CXXXIV, constituent un Principe formulé et enseigné dans toute l'Eglise, exprimé de façon équivalente aux Conciles, par exemple au Concile de Trente (98).

C'est sans doute, par fidélité à ce principe que saint Thomas — voulant concilier la volonté divine antécédente dont parle saint Jean Damascène qui veut sauver tous les humains, et la Toute-Puissance du Créateur qui ne saurait être oubliée, avec la constatation des humains qui se damnent — a reconnu cette Grâce suffisante « Sufficiens auxilium dat ad non peccandum » (99), qui donne à chacun plus même que n'’exige la stricte justice, mais donne déjà de sa miséricorde.

Le mystère nous reste obscur comme il se doit. Saint Augustin dans le « De prœdestinatone sanctorum », nous apprendrait que seuls les élus sauront comment se concilient la Justice, la Miséricorde et la Liberté divines. I] reste que pour avoir sur ce mystère de la prédestination une pareille position, on ne saisit pas pourquoi Port-Royal a été autant attaqué. On ne comprend non plus pourquoi fut autant attaquée une morale qui répondait quasi-exactement à cette demande de Bossuet : « Apprenons à captiver notre intelligence pour confesser ces deux Grâces [suffisante et

(98) Si quis dixerit, non esse in potestate hominis vias suas malas facere sed mala opera ita ut bona Deum operäri non permissive solum, sed etiam proprie et per se adeo ut sit proprius éjus opus non minus proditio Judæ quam vocatio Pauli, anathemo sit. [Denz,

(99) Saint Thomas d’Aquin. Sun. Theo. F°, T° q. 106, à, 2, ad 2°.

efficace] dont l’une laisse la volonté sans excuse devant Dieu, et l’autre ne lui permet pas de se glorifier en ellemême ». (100)

Rien n’était plus soucieux de l'humilité de la créature, plus soucieux de sa soumission et de son obéissance. Alors | C’est ici que tout se trouble, car on ne peut pas cependant ne pas sentir un danger... un danger quand même... Le danger des tendances qui était bien dans le fait que Port- Roy al eut peut-être la faute de mettre trop au jour ce qui doit rester des connaissances de spécialistes. S'il avait dû celer des choses peut-être étaient-elles bien celles-là... Je ne le dis pas doctrinalement, intellectuellement, mais pour le profit de sa morale, pour son essor, son intérêt pour une morale dont il avait si bien vu qu’elle était essentiellement et totalement dépendante de l’obligation d'aimer Dieu. (101)

(100) Bossuet. Œuvres complètes. Paris 1845, t. 1, p. 644.

(xor) Il est intéressant de noter qu'à la fin de son article, le P. Garrigou-Lagrange met en note ce qui suit sur la question du mystère de la prédestination : « La théologie de l'avenir fera-t-elle beaucoup de découvertes en cette question ? Nous en doutons fort ; ce problème a été examiné depuis des siècles par les plus grands esprits. En tous cas, la théologie de l'avenir devra toujours tenir compte du principe suprême « Omnia quæcumque voluit Deus, fecit » — (« Nihil enim in cœlo vel in terra fil, nisi quod ipse Deus propitius facit, aut fieri juste permittit. ». La cause première du mal est certes en nous, la déficience provient de la défectibilité ; maïs elle ne ge produirait pas, sans la permission divine du mal, qui est permis par Dieu pour un bien supérieur, dont lui seul est juge. Dieu reste cause première et fin ultime de tout bien, sans aucune exception. Rien de positif et de bon ne peut exister en dehors de Dieu sans un rapport de causalité ou de dépendance à l'égard de Dieu, autrement les preuves mêmes de son existence (fondées sur ce rapport de causalité) sont compromises. Dieu est très certainement, selon la raison et selon la foi, l’auteur de tout bien sans aucune exception. »

Cette note est bien pour barrer la route à quelque théologie qui voudrait innover. N'importe quel néo-molinisme n’a qu'à abandonner. Cependant, c’est pour le molinisme qu'on attaqua tant Port- . Royal qui, lui aussi, attaquait les adversaires.

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