‹ Essai sur la morale de Port-RoyalChapitre 28 sur 40 · ÉS · texte numérisé non relu

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les notes de l'abbé, alors que celui-ci, au cours d’une querelle sur l’attrition avec le Cardinal de Richelieu, était prisonnier à Vincennes (115), Duvergier de Hauranne se trouva totalement dépouillé. L'épreuve lui fit sentir mieux que tout discours le caractère vaniteux d’une science qui se veut trop savante. Il fut retourné vers une science beaucoup plus simple et propre à servir le bien commun des fidèles, ce qu'il tenta de réaliser dans sa « Théologie familière ».

Or, l'esprit qui anime la « Théologie familière » est bien celui de la simplicité du cœur, cet esprit d'humilité d’une certaine enfance, car toute l'enfance n’est pas humble, il s’en faut. Mieux que l’humiliation violente vaut cet esprit qui est tout d’obéissance sereine, de soumission, mais aussi de grande confiance. Si l'enfant craint le Bon Dieu, il le craint comme il redoute son père, donc avec beaucoup de tendresse.

C'est ce que désira Saint-Cyran. Son désir se réalisat-il ? Si en écrivant son traité « de Liberi arbitrii cum gratiæ donis concordia », Molina n'avait pas préparé à cette humilité en laissant bien trop à l'homme, Jansen, en écrivant |’ « Augustinus », n’y avait peut-être pas bien préparé non plus en effrayant trop le fidèle. L'enfance a besoin de confiance et l’on a vu Saint-Cyran dans un opuscule inédit destiné à M. d'Andilly (116), traitant de la Grâce de Jésus-Christ, de la Liberté chrétienne et de la Justification, donner aux vérités de la Grâce un tour plus aimable, garder cette confiance nécessaire. Ses intentions ont-elles été conservées dans tout Port-Royal. Ici Sainte-Beuve aurait beau jeu pour nous dire que le goût de la discussion d'un Arnauld et sa rigidité doctrinale étaient pour les étouffer. Cependant on retrouve l «esprit d'enfance » dans tout Port- Royal, mieux chez un Lancelot, un Singlin et surtout un Harnon. Mais même chez ceux qui n'étaient point servis par leur caractère, la doctrine y rappelait. Les réalisations furent-elles toujours heureuses, c'est un autre problème et

(115) Barcos brüûla les notes de Duvergier de Hauranne par crainte d’une perquisilion.

(116) Trailé de la Grâce «le Jésus-Christ, de la Liberté Chrétienne el de la Justification.

c'est là que se comptent les échecs ; c’est Jà aussi que Port- Royal, s'adressant à la foule des fidèles, n’a pas réussi, la confiance qu'exige cet esprit pouvant bien coexister avec la crainte chez quelqu'un qui a bien compris la doctrine, mais ne pouvant vivre chez celui qui est apeuré. Or, contrairement à l'abbé de Saint-Cyran, qui était bien arrivé à saisir quelle espèee de doux dépouillement d'amour-propre et d'orgueil voulait l'humilité de l'esprit d'enfance, les autres directeurs jansénistes si modestes qu'ils furent, les moins en vue... ; sans doute par crainte de manquer aux exigences du dogme, réclamèrent ce dépouillement qui n'est autre que celui du « vieil homme » d’une façon trop brutale, dans la violence de l'humiliation. C’est là qu'ils échouèrent... que tout se brouilla et se perdit.

L'auteur des « Œuvres chrétiennes et spirituelles » avait bien vu et rejoint un saint François de Sales et un saint Bernard dans leurs méthodes, sachant que ce n’est pas la facilité, mais une voie non-présomptueuse que de conduire l’homme bien doucement à la mortification et à l'amour de Dieu ou que de vouloir comme l’abbé de Clairvaux qu'il s'aime lui-même dans l'amour de Dieu. Aucune de ces vérités ne serait refusée par un doctrinaire janséniste, mais il la préciserait, la nuancerait. Pourtant ce sont là des recettes spirituelles qui ont fait leurs preuves. Ce n’est un secret pour personne que si légitime et si conséquente qu’on veuille recevoir la doctrine de Port-Royal, sa morale n’eut pas un pareil succès.

A la lumière de ce point si délicat de l « esprit d’enfance » au moins aurons-nous le « comment » si Ce n’est le «pourquoi » de l’échec de cette éthique en cet endroit et peut-être aussi ailleurs, si on nous concède que de telles vérités restent inséparables. Il faut au moins consentir cette évidence. Et ainsi comprendrons-nous sous ce jour — redirons-nous, quittes à nous répéter — un sens de la dispute de l’économie de la Grâce qui, froissant d'aucuns sentiments humains, ne vit peut-être que d’une illusoire et présomptueuse prétention à connaître dès ce monde ce que l'on doit n’y connaître pas. C'est ce que sembla vouloir dire le Pape Paul V quand, sur les conseils de saint François de Sales, il renvoya les Dominicains et les Jésuites à leurs

travaux sans trancher ce qui, sans doute, ne pouvait être tranché. Mais dans l'interdiction et aux uns et aux autres de s’anathémiser sur les questions restées pendantes, peutêtre il y avait une invitation à abandonner certaines ambitions. Il semble qu’à Port-Royal, seul Saint-Cyran et, en tous cas, lui mieux que tous les autres, ait compris la préférence que l’on doit donner à vivre ce qui est certain, ordonné, conimandé sur la recherche doctrinale et ses éventuelles conséquences morales... sans d’ailleurs qu’il y ait contradiction. Mais dans la préférence à sa « Théologie familière », il touchait au secret de la réussite. Que les doctrinaires et les polémistes aient perdu ce secret, je ne le dirai pas exactement, mais j’oserai dire qu'ils tendaient à le recouvrir, à l'oublier... Du moins est-ce mon opinion.

Peut-être est-ce alors la raison principale pour laquelle cette éthique n’a pas réussi.

Si l’on m objecte qu il n’est pas prouvé que cette éthique n’a point réussi, j'aurais pour répondre que quelles que furent les diffamations, il reste quand même l'évidence. Quelles furent les conséquences, demanderaï-je à mon tour ? Que ces conséquences ne fussent plus le véritable jansénisme de Port-Royal, je fais mieux qu'y consentir. Mais que le jansénisme de Port-Royal n'y soit pour rien. jamais. Volontaire ou involontaire, il y a sa part ; car si un clergé demanda à la foule des fidèles, sévèrement, ce qui n’est que la vocation héroïque de quelques-uns, les auteurs de Port-Royal y sont bien pour quelque chose. Saint François d’Assises, en réclamant de tous les moines mendiants une pauvreté parfaite, demandait bien aussi quelque chose de pareillement impossible que l'Eglise dut rectifier comme elle dut rectifier bien plus tard les règles que Charles de Foucauld fit pour son ordre. Ce qui était commun à l’ancien trappiste et au Povorello, c'était un goût d'une sévérité plus que cartusienne et le sens de l’obéissance à la discipline ecclésiastique. Si les port-royalistes voulaient la même sévérité, on ne peut pas ne pas voir leur insubordination à l'Eglise, l'Eglise dont ne peut se passer une morale qui veut être catholique.

Si, finalement, on me dit qu'il ÿ a beaucoup de bonnes lignes à tirer des doctrinaires jansénistes, et principalement

de Saint-Cyran, d'Arnauld, de Nicole ou des « Considérations sur les fêtes et les dimanches » de Singlin, je renchérirai : Ce qui me ramènera à constater une fois de plus qu'on ne peut parler de Port-Royal, sans incertitude, je veux dire sans risquer de se tromper ou de se faire mal comprendre. Ainsi vait-on comme il est presqu'impossible de nuancer une vérité déjà bien difficile à déterminer.

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