‹ Essai sur la morale de Port-RoyalChapitre 6 sur 40 · NO Re · texte numérisé non relu

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Pénitence et du sacrement de l’Autel est pour les jansénistes comme pour tous les catholiques le centre de leur morale. Tout y converge, en part, y revient, en repart. I] n’est pas de position de conscience qui ne se concrétise point toujours par rapport à ces deux sacrements ; puisqu'il faut aussi bien mériter — autant que faire se peut —- le pardon que la gräce de l’eucharistie.

Par ailleurs, nulle polémique — il faut bien appeler cette réfutation chapitre par chapitre d’un ouvrage laxitaire une polémique — nulle polémique donc ne peut éclairer aussi bien sur les intentions jansénistes et ne déshabitue mieux des sottises courantes. Enfin il était comme la doctrine de la conduite de ces solitaires installés auprès des religieuses bernardines à quelques lieues de Paris, à l'ombre de cette abbaye autrefois dépendante de celle des Vaux de Cernay qui avait été elle-même essaimée par l’abbaye de Saviony-le-Vieux et qui se trouvait ainsi rattachée à une des plus anciennes fondations cénobitiques françaises : celle de saint Vital — l’ancien anachorète de la Cance — qui, aux confins de Mortainais, créa au début du xr1° siècle une abbaye bénédictine qui devait plus tard subir la réforme de Cîteaux. Si Paris et la Sorbonne restaient le centre des discussions théologiques comme la faculté de Louvain restait l'aire des combats jansénistes aux Pays-Bas, c’est à la campagne de Port-Royal que devait se former, évoluer et résister jusqu'au désastre cette morale dont nous essaierons de distinguer les disciplines.

Mais on ne peut distinguer heureusement ces disciplines sans en reconnaître d'abord le fondement théologique : l'origine doctrinale, le sens et le pourquoi des sévérilés jansénistes. Nous pourrions dire que la recherche des raisons religieuses d’un saint Charles Borromée nous donnerait sensiblement les motifs de cœur et d'esprit de la lutte acharnée de la petite école port-royaliste. Au moins crurent-ils lui être fidèles. Vivant à une époque troublée dans les mœurs comme dans les idées, traversée d’hérésies et, ce qui peut-être est pire, de suspicions d’'hérésies, il esl assez normal que ceux qui étaient pour la thèse traditionnelle, la thèse anti-pélagienne : celle d'Augustin, fussent opiniàâ-

tres jusqu'à la fin contre les idées molinistes puisqu'aussi bien la Congrégation « de Auxiliis », après dix ans de vaines discussions, avait renvoyé les adversaires dos à dos, l'Eglise se refusant à trancher doctrinalement, peut-être sur les conseils de neutralité donnés par saint François de Sales consulté par le Pape Paul V (5). Ainsi done, c’est d'une thèse prédestinationniste comme d’une conception assez pessimiste de la nature déchue de l’homnie et de sa relative incapacité morale qui en découle, ainsi que de la seule Toute-Puissance de la Grâce, que naquit la morale port-royaliste. Immédiatement. saisit-on ce que l'oubli de nuances, l'omission des corrections peuvent dans tel domaine ètre utiles aux déformations volontaires et aider à la calomnie. Le jansénisme n'a pas évité ce danger : il s’en faut.

Mais puisqu'il s’agit du dogme de prédestination, voyons tout de suite comment saint Augustin garantissait, d’après les Ecritures, qu'il n'avait rien d’attentatoire à la justice divine. « Il n'est pas injuste — a-t-il écrit (6) — que les pervers, recevant le pouvoir de nuire, la patience des bons soit éprouvée et l'iniquité des méchants punie. Car « par la puissance donnée au diable, Job a été éprouvé pour qu'il apparût juste (Job. [.12) et Pierre tenté pour qu'il ne présumât pas de lui-même (Matth. XXVI.54) et Paul souffleté pour qui ne s'enorgueillit pas (AE Cor. XII.) et Judas condamné pour qu'il se pendîit (Matth. XXVII.5) ». Comme donc Dieu a fait avec justice tout ce qu'il a accompli au moyen de la puissance qu'il a donnée au diable, ce n'est pas à cause de ces choses faites avec justice, mais pour son inique volonté de nuire qui Jui est propre, que le diable sera à la fin condamné au supplice

(5) La commission théologique «de Auxiliis», instituée par le Pape Clément (VIII pour examiner l'ouvrage de Molina, siégea de 1597 à 1607. Elle se termina sous le Pape Paul V en renvoyant dos à dos les adversaires, simplement en leur interdisant de se traiter d’hérétiques sur des différences de doctrine qu'elle ne trancha point. L'’interdiction, d’ailleurs, fut vaine.

(6) Saint Aug. De natura boni, XXXII.

lorsqu'il sera dit aüx impies qui auront opiniätrement conf: senti à sa perversité : « Allez au feu éternel que mon Pèré & préparé au diable et à ses anges (Matth. XXV:4t): 5

De la part de l'homme, il s’agit done d'une désobéis: sänce volontaire aux ordres divins, d’un consentement à la perversité satanique. C’est toujours daris le même livré qué saint Augustin montre que le péché originel n’est pas üñ désir tourné vers uñe maäuvaise nature, comme tendaient à le faire penser les influences de l'erreur manichéenne, mais qu’il était un renoncernent à une nature méilleure puisque rien né peut être préférable au Souverain Bien, à Dieu L'arbre défendu n'était donc pas mauvais en lui: même, c'était l'homme qui aécomplissait ui acte mauvais éñ préférant là créature au Créateur, comme d’ailleurs lac: cuse l’apôtre quand il parle de ceux condamnés par le di: vin jugement : « Ils ont adoré et servi la créature de préférente au Créateur (Rom [.25) ».

Et le Docteur de la Grâce explique la défense de toucher à l’arbre par la volonté de Dieu de montrer que la naturé de l’âme raisonnable n’est pas en sa propre puissance, ihais doit être soumise au Créateur ; que t'est par l’obéissance qu'elle conserve l’ordre de son salut, par la désobéissance qu'elle le corrompt « Voilà pourquoi Il appela l'arbre qu'il défendit de toucher « l'arbre de la con: « naissance du bien et du mal » (Gen. Il.g). En effet, en y touchant malgré la défense, l'hômme devait éprouver la peine du péché et connaître ainsi : la différence entre le bien de l’obéissance et le mal de la désobéissance. » (7)

Qu'en faisant le ehoix de la créature l’homme ait avant tout voulu s'enorgueillir de sa libérté, on comprend assez bien la chose, La Conséquence ou plutôt les conséquences : la punition et toutes les déchéances du genre humain. Alors on devient les agents de la perversité satanique. Sans croire même au péché originel, un observateur lücide et loyal est au moins obligé de reconnaître une eertaine erüauté congénitale à Fhomme et même d'attres défauts. L'en:

(7) Id., XXXV.

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fant — j'eus à le connaître — eependant assez timoré et obéissant qui, à peine entraîné par un camarade sans doute plus imaginatif dans le vice, se réjouissait à faire souffrir une pauvre folle, manifestait — il faut bien le dire — un délire de cruauté. Le cas n’est pas unique. De pareils cas constatés, Pascal sut légitimement tirer les preuves d’une cause que la théologie catholique présentait sous le nom de péché originel. C'est l'importance à la fois doctrinale et morale de cette cause que les théologiens port-royalistes reprirent pour la mieux montrer.

Qu'en partant de notre état de nature déchue, on retrouve presque expérimentalement les correspondances aux vérités théologiques : c’est la tentative pascalienne.

Ainsi : « Veri juris. Nous n’en avons plus, si nous en avions, nous ne prendrions pas pour règle de justice de suivre les mœurs de son pays... », ou encore : « C’est là que, ne pouvant trouver le juste, on a trouvé le fort. ».

De ces fragments et dè quelques autres ayant trait à la « Justice et à la raison des effets », d’aucuns croient pouvoir penser que c'est là la part la plus pessimiste de la pensée française. Peut-être ! Il serait en effet difficile de trouver une constatation aussi lucide de l'oubli de la justice ; mais je me demande qui pourrait prétendre pas même le contraire, mais le différent, S'il veut bien y aller voir sans aucune prévention d'idée où de sentiment.

D'ailleurs, il n’est point question de fatalité, non plus qu'il n’y a, à priori, de doctrine engagée dans cé qui reste des observations.

Qu'elles paraissent pourtant faire paradoxe avec une religion qui tient l'espérance pour vertu théologale, ce n’est qu'erreur de trop rapide examen, la doctrine chrétienne se réclamant bien plus dans un pareil monde que dans une société moins retournée, puisqu'elle nous apparaît comme la nécessité que nous révèle la découverte empirique du « mal de la désobéissance ».

Ainsi trouve-t-on continuité et correspondance de la constatation de notre état à l'avertissement théologique de

sa Cause.

LAS Dre

Saint François de Sales lui-même — malgré le jour peut-être exagérément optimiste et par trop humaniste sous lequel nous le présente M. Francis Vincent (8) — n'a pas manqué non plus de connaître les malheurs de ce monde en l'absence de la Grâce. Que les Saint-Cvran, les Arnauld et même les Nicole aient eu de ce spectacle une vue encore plus désastreuse, c'est ce qui fait que dans la perte de linnocence du premier Adam, ils ont mis plus fortement la raison de la force de leurs diverses disciplines.

L'école port-royaliste a tenu compte plus expressément de la blessure faite à l'âme humaine par la désobéissance du premier homme. Elle a estimé terribles ses conséquences : la perte des candeurs et des pouvoirs (9). Tenter de voir comment une telle doctrine est — ainsi qu'ils l'ont voulu — celle de saint Augustin, comment même elle a son origine dans le discours paulinien, c'est ce que nous voudrions ne pas oublier.

(8) Francis Vincent. Saint François de Sales, Directeur d’âmes.

(9) Pourtant l’école port-royaliste n’a fait que reprendre — peutêtre plus sévèrement dans son exposé — la doctrine de la grande tradition catholique. C'est aux Conciles — aussi bien à celui de Trente qu'à ceux qui le précédèrent — que l’on a déclaré que par son acte de désobéissance Adam avait privé le genre humain autant des biens surnaturels que des biens préternaturels. L'âme humaine est, dorénavant, esclave de sa cupidité : il faudra la grâce médicinale du Christ pour la guérir de ce mal.

Qu'elle ne puisse d’elle-même être capable d’aimer Dieu, dans l'étude « des Vérilés de la Grâce », au chapitre de « l'Humanité déchue » (page 142). M. Jean Laporte l'explique ainsi : « L’on ne peut échapper à ce dilemme : ou bien lorsqu'un payen aime la justice, il ne pense point à Dieu, il ne songe point ni que cette justice soit Dieu, ni qu'elle ne dépende de Lui. En ce cas, son amour de Dieu n’est qu’un amour implicite, non délibéré, non libre, non méritoire ; ou bien il joint dans sa pensée les notions de Dieu et de justice, il envisage explicitement la justice comme dépendante d'un Dieu souverainement parfait — en ce cas, il s’agit d’un vrai amour de Dieu, de caractère moral et mériloire, mais tellement moral et tellement méritoire qu'il est incompatible avec l’état d’une volonté corrompue nisi sanelur per graliam Dei, par suite qu'il surpasse irréductiblement la capacité effective d’un payen ». La nécessité de la Grâce, nous la voyons alors.

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