LA PATERNITÉ SPIRITUELLE DE SAINT PAUL ; ET DE SAINT AUGUSTIN
Plus on prête attention, plus on remarque l'adéquation des règles de mœurs de Port-Royal et de leur orientation théologique à la doctrine augustinienne de la Grâce.
Si nous remarquons l'accord d'Augustin et de ceux qui voulurent être ses disciples, nous remarquons aussi que la doctrine paulinienne de la Grâce, de laquelle est reprise la théorie de saint Augustin, ne rend peut-être pas exactement le même son de sévérité.
Il ne s'agit pas évidemment de nier des correspondances entre l'Epitre aux Romains et les écrits de l’évêque d'Hippone, non plus que de vouloir accuser une divergence véritable. L'intention d'une pareille chose ne serait pas moins qu'absurde, le fils de Monique s'étant trop voulu fidèle au message inspiré de Paul pour qu'il y ait cu une telle incompréhension. D'ailleurs, les textes sont Ià tout prêts à nous donner un démenti formel. Mais il n’est point dans nos intentions de soutenir pareille thèse. Il n’est question que d’une nuance, qui n'a peut-être pas toujours été bien clairement aperçue : je veux dire un durcissement non de la doctrine de la Grâce qui elle ne varie point, mais de sa présentation qui déjà se remarque dans le passage de saint Paul à saint Augustin, la manière professorale de saint Augustin y prêtant plus que la façon directe, entrainanle et “conscillante de l’apôtre. °
Si, comme l'enseigne M. Marcel Jousse, ce que l’on appelle «les épitres » furent des traductions des rythmo-ca- ‘téchismes, propres à la manière palestinienne, ressortissant au style oral, hébraïque ou araméen, on comprend mieux que la doctrine augustinienne encore que tout inspirée du message de saint Paul, mais influencée par la manière des auteurs grecs et par le style juriste des Romains, soit plus
rigide, plus rigide d’aspect et dans ce même sens d'apparence plus sévère comme plus conséquente. C'est peut-être ce que ressentait d’ailleurs l’évêque d'Hippone quand, pen-
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sant aux vertus stériles des philosophes incrédules, il écrivait: « Par un certain penchant de notre âme, elles ont pour nous tant de charmes que nous voudrions voir leurs possesseurs délivrés les premiers, ou du moins avec les autres des tourments de l'enfer, si la manière de voir des hommes pouvait s’accorder avec la justice du Créateur. » (10)
Les derniérs mots donnent un témoisnage exact de sa pensée qui semble aller contre la générosité de son cœur : la réalité est là contre laquelle on ne peut rien.
L'accord se peut-il faire ? Est-ce un faux problèine ou un cri vain P
Ce que l’on sait c'est que saint Augustin n'a pu résoudre la difficulté et qu'il n’a point tenté de la contourner ou de l’escamoter. Elle reste là, entière.
Saint Paul, lui, paraît plus apostolique et plus théologique tout ensemble. Dans la lettre à Tite, où il exhorte celui-ci à prêcher la Grâce de Jésus-Christ, qui est venue apprendre à tous les hommes à renoncer à l'impiété et aux désirs du siècle et qui a racheté un peuple nombreux et rempli d’iniquités pour en faire un peuple agréable à ses yeux.et appliqué aux bonnes œuvres (11), on sent le caractère pratique de cette prédication, alors que chez saint Augustin on sent le souci de vouloir saisir l'ineffable justice de Dieu et de tenter d'arrêter son espèce de constante dérobade aux curiosités humaines.
Saint Paul nous avertit bien que celui qui refuse le péché originel refuse par là-même la Grâce du Seigneur, que l’état de péché et la condamnation conséquente ne peuvent être guéris et relevés que par le Souverain Dispensateur des Grâces. Il nous fait remarquer « que toutes choses concourent au bien de ceux qui aiment Dieu, de ceux qui sont appelés selon son dessein. Car ceux qu'il a connus d'avance, il les a aussi prédestinés à être semblables à l’image de son Fils, afin que son Fils fût le premier né entre plusieurs frères. Et ceux qu'il a prédestinés, il les a
(ro) Saint Aug., Epist. 164-4.
(11) Saint Paul. Epit. à Title, Ch. II.
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aussi appelés, et ceux qu'il a appelés il les a aussi justifiés, et ceux qu'il a justifiés il les a aussi glorifiés. » (19)
Ainsi donc, il ne peut être question du moindre doute sur l'authenticité catholique du dogme de la prédestination. Ceux qui reprocheront aux port-royalistes de le défendre tomberont par ce fait dans l'hérésie eux-mêmes : car, qu'on le veuille ou non, les Epiîtres de saint Paul font partie incontestablement de la Révélation.
Au reste, tout de suite après ce texte, saint Paul ajoute :
Que dirions-nous donc à l'égard de ces choses ?
« Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous ? Lui, qui n’a point épargné son propre Fils, mais qui l’a, livré pour nous tous, comment ne nous donnera-t-il pas toutes choses avec lui ? Qui accusera les élus de Dieu ? C’est Dieu qui justifie ! Qui les condamnera ? Le Christ est mort, bien plus il est ressuscité, il est à la droite de Dieu le Père et il intercède pour nous ! Qui nous séparera de l’amour du Christ ?... Seront-ce les tribulations, ou l'angoisse, ou la nudité, ou les périls, ou le fer et les violences ?... » (13)
Ces textes et bien d’autres de saint Paul seront repris par saint Augustin ; ils seront l'inspiration même de sa doctrine qui sera entièrement dépendante de ces lignes du converti de Damas : « Encore que les enfants ne fussent pas encore nés et qu'ils n’eussent fait ni bien ni mal, afin que le dessein d'élection de Dieu subsistât, sans dépendre des œuvres et par la seule volonté de Celui qui appelle, il fut dit à Rébecca : l’aîné sera assujetti au plus jeune selon qu'il est écrit
J'ai aimé Jacob et j'ai haï Esaü. » (14)
Si l’on voulait croire que l'apôtre, en disant que le dessein d'élection. de Dieu ne pouvait dépendre des œuvres, ait voulu dire que les œuvres ne complaient pour rien, nous aurions la rectification immédiate de sa pen-
(12 et 13) Saint Paul. Epil. Romains, VII, 58 à 56. (14 et 15) Saint Paul. Epit. Romains, IX, 11 à 20.
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sée par lui-même puisqu'il ajoute en suivant : « Que dirons-nous donc ? est-ce qu'il y a en Dieu de l'injustice ? Dieu nous garde de cette pensée. Car il dit à Moïse : « Je « ferai miséricorde à qui il me plaira de faire miséri- « corde et j'aurai pitié de qui il me plaira d’avoir pitié. » Cela ne dépend donc ni de celui qui veut, ni de celui qui court, mais de Dieu qui fait miséricorde... Il est donc vrai qu'il fait miséricorde à qui il lui plaît et qu'il endurcit qui il lui plaît. Vous me direz peut-être : « Après cela, pour- « quoi Dieu se plaint-il ? car qui est-ce qui résiste à sa « volonté ? ». Mais, Ô homme, qui êtes-vous pour contester avec Dieu ? Un vase d'argile dit-il à celui qui l’a fait : Pourquoi m'avez-vous fait ainsi ? » (15)
Ces derniers mots, s'ils n’humilient l’homme, quoi l’humiliera ?... Or, c’est sans doute une humiliation nécessaire que celle-ci, devait penser saint Paul, puisque le sens de l'équité que nous avons un peu, nous le devons à Dieu, mais point pour contester avec Lui, nous qui n'avons l'intelligence des secrets divins. Ce qui en résulte, c'est que le choix de Dieu fait faire aux appelés les bonnes œuvres : qu'un homme démérite par lui, par lui-même, mais mérile par le Christ.
On voit donc qu'il n’y a point de divergence entre l’Apôtre des Gentils et celui que l’on appela le Docteur de la Grâce. Mais le son que l’on ne retrouve peut-être pas dans les textes d’Augustin, c'est la flamme de Paul pour ramener l’homme à une plus juste considération de son état, c’est celte espèce de lyrisme à la fois pour l’exaltation de Dieu et l'humiliation de l'homme : « Homme, qui es-tu pour contester avec Dieu », et tout ce qui suit... par exemple.
Dans les écrits augustiniens, en place de cette vérité foudroyante, ce sera l'argumentation rationnelle du doctrinaire et semblant faire soutien et explication à la fois à l’auteur: inspiré.
Pour choisir parmi des textes nombreux, prenons celui où, dans le « De patientia », après avoir montré que le but des gens du monde est le monde lui-même et leur patience prélendue une fausse patience, un enorgucillisse-
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ment de leurs fausses vertus, il établit qu’il ne peut y avoir de patience véritable que celle qui est une faveur de Dieu qui prévient les élus : « Telle est l'élection de la Grâce qui précède tous les mérites humains. Si la Grâce, en effet, était donnée en raison d'un mérite quelconque, elle ne serait pas donnée gratuitement mais en paiement d’une chose due et, à ce titre, on ne pourrait plus l’appeler Grâce. Car, comme le dit l’Apôtre, « un salaire n’est pas regardé com- « me une Grâce, mais comme une dette » (Rom. IV.4). Pour que la Grâce soit vraie, c'est-à-dire gratuite, elle ne doit rien trouver dans l’homme qui mérite d'être récompensé. Le Psalmiste l’a bien compris quand il dit : « Vous « les sauverez gratuitement » (Ps. LV.8). La Grâce donne le mérite, elle n’est pas donnée au mérite. Elle précède même la foi qui est le commencement de toutes les bonnes œuvres. Car, comme il est écrit «le juste vit de la foi» (Habac. Il.4). La Grâce d’ailleurs ne se contente pas d’aider le juste, elle justifie l’impie. Et certes quand elle aide le juste, elle paraît récompenser son mérite, mais elle ne cesse pas pour cela d’être une grâce : elle aide ce qu’elle a donné. C’est en vue de cette Grâce qui précède tous les mérites humains, que le Christ non seulement a été tué par les impies, mais «est mort pour eux » (Rom. V.6). Et avant de mourir, ce n’est pas parce qu'ils étaient justes, mais pour qu'ils fussent justifiés, qu’Il a choisi ses Apôtres : « Je vous ai choisi dans le monde », leur dit-il. Et pour ne pas leur laisser croire, en leur disant « Vous n'êtes pas « de ce monde », qu'ils n’en avaient jamais été, Il s’est hâté d'ajouter : « mais c’est dans le monde que je vous ai « choisis » (Jean, XV. 16) » (16).
Là et dans ce qui suit, qu’il s'agisse d'expliquer comment les anciens justes furent justifiés par leur foi dans le Christ, avant l’Incarnation du Verbe..., par leur foi dans un fait à venir, encore inaccompli ou qu'il faille exposer de quelle façon une créature non aimée gratuitement par le Seigneur ne peut discerner dans son aveuglement le Dieu aimable... ou encore que ce soit d’autres problèmes
(16) Saint Aug. De patientia, XX, 17.
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moraux ou théologiques, on retrouve comme décalqué l’enseignement de l’Apôtre: aucune divergence. En plus pourtant de cette fidélité, on y discernerait le soin d’une espèce de justification humaine de ce qui, précisément, n'est pas justifiable humainement. Ceci malgré ses dénégations.
En effet, encore qu'il nous avertisse fréquemment de l’admirable qu'offrent à la raison humaine les secrets divins, 1l paraît cependant n'avoir pas entièrement renoncé à scruter l'impénétrable. C’est peut-être de là que viennent les sortes de retours sur lui-même : les rares passages où il semble comme se repentir des rigueurs de la doctrine.
Ainsi celui qui a trait à la (17) miséricorde qu’appellé le schismatique persévérant à confesser le Christ dans les plus grands tourments. De celui qui souffre en dehors de la vraie foi, les angoisses, le dénuement, les fers, le olaive, les flammes et même la croix par crainte du feu éternel, il pense bien que l’on peut estimer que le jugement iui sera plus doux que si son reniement l'avait soustrait à ces tourments. Pourtant il remarque en citant la parole de l’Apôtre : « J'aurais beau livrer mon corps au bûcher, si je n’ai pas la charité, ce sacrifice ne me servira de rien » (18), que cette immolation risque bien d’être vaine, sans utilité pour gagner le rovaume des Cieux, sans pourtant ne pas diminuer, adoucir la rigueur du dernier jugement.
De telles réticences révèlent une crainte de scandaliser les cœurs. Si on a soin de rapprocher ce texte de celui cité auparavant où saint Auoustin laisse échapper le resret que la façon de’voir des hommes ne puisse s'accorder à là justice de Dieu, on distingue que c’est bien plus le danger de scandaliser le cœur que de révolter l'esprit que présente — surtout pour le croyant — un certain aspect du dogme de Ja prédestination envisagé sous un jour trop humain.
C'est alors qu'il suscite le désespoir mêlé du singulier défi que nous avoue Luther dans le « De servo arbitria ».
(17) Saint Aug. De patientia, XXVI, 23 (18) Saint Paul. 1* Epit, Cor. XIII,