‹ Essai sur la morale de Port-RoyalChapitre 8 sur 40 · À. MU · texte numérisé non relu

À. MU

En effet, il considère comme le plus bel avantage dé la foi le fait de croire clément Celui qui en sauve si peu et en damne tant, de croire juste Celui qui nous fait, de sa volonté, damnés nécessairement. Et il ne manque pas d’ajouter — c'est sans doute le point le plus audacieux de sa position hérétique — : « Si igitur possem ulla ratione comprehendere, quomodo is Deus misericors est, qui tantam tram et iniquitatem ostendit, non esset opus fide. »

Loin de moi de penser qu'il y ait eu quelque rapport logique de la position du Docteur de la Grâce à celle du Maître de la Réforme. Luther oublie de quelque façon l'Evangile quand il étudie saint Paul, aussi bien qu’il n’a souci de se garder dans les difficiles transpositions du divin à l'humain puisqu'il en arrive pratiquement à penser que sont sauvés les élus, quelle que soit leur conduite. Du moment que la Grâce leur a été donnée, elle ne leur sera point enlevée contrairement à la vérité orthodoxe qui n'admet l’inamissibilité de la Grâce et qui veut qu'on fasse son salut ici-bas dans le tremblement et les bonnes œuvrés.

C'est en voulant choisir entre deux vérités apparermment contradictoires — mais qui ne sont contraires qu'à la hauteur de l'intelligence humaine — que Luther versa dans l'erreur. Il voulut choisir entre la justice de Dieu ét l'élection des appelés. Toute intelligence humaine ‘usera, vainement à scruter ce mystère. Luther ne recula pas à faire du Dieu des chrétiens un Dieu de tyrannie, puisqu'il ne pouvait ici-bas choisir l’un sans rejeter l’autre. « Le choix est l’essence même de l’hérésie », remarque M. Laporte (19) et il ajoute en note : « Bossuet remarque même que c'est la signification étymologique du terme ». loi ce n’est pas exactement le choix, mais le goût de choisir qui fit errer Luther.

Donc je ne pense pas qu'il y ait eu conséquence logiqué de saint Augustin aux réformés, mais ce que Je pense c'est qu'il put y avoir une sorte d'inclination des sentiments d’une position à l’autre ?.…..

(19) Laporte. La doctrine de Port-Royal. Les vérilés de la Grâce, HA |

Len ee

Qui le nierait ?

En raison de ce danger psychologique, on comprend mieux les paroles de Pascal rapportées par Nicole (0). De Nicole aussi on comprend mieux que tout en restant dans la ligne doctrinale de Paul et d’Augustin, en gardant le dogme dans toute son intégrité, il ait senti le besoin de le présenter autrement, plus aimablement, ainsi que la morale. Ce qui ne veut pas dire qu'il y ait de véritable différence non plus que moins de rigueur.

Enfin, on comprend mieux aussi — toujours psychologiquement — la suspicion qui allait peser sur ceux qui, suivant la doctrine catholique, revendiquaient plus spécialement quand même la-paternité spirituelle de saint Paul et surtout de saint Augustin. De là les calomnies.

Le retournement ou la plus juste compréhension de l'équité divine nous est déjà indiqué par Jérémie quand il annonce la Nouvelle Alliance et le prodige de l'Incarnation.

En ce temps-là, dit le Seigneur, on ne dira plus : Les pères ont mangé des raisins verts et les dents des enfants ont été agacées.

Mais chacun mourra dans son iniquité et si quel-

(20) Dans le discours-préface au Traité de la Grâce générale, Nicole rapporte des mots de Pascal qui remarquent justement le danger de présenter la « doctrine de la Grâce » d'une façon trop déplaisante. Et Pascal pensait qu'on pouvait la présenter aimable sans rien ôter à son intégrité. Il pensa même faire de la doctrine de la Grâce efficace un exposé dépouillé « d’un certain air farouche qu'on lui donne et proportionné au goût de toutes sortes d’esprits », suivant les mots mêmes rapportés par Nicole. Avant de rapporter les paroles de Pascal, Nicole écrit pour lui-même : «& Il y a près de 34 ans qu'ayant eu quelque engagement de m'appliquer aux différents qui partagent les Théologiens sur la matière de la Grâce, il me parut que beaucoup d’entre eux étaient choqués plutôt de certains termes qu'ils expliquaient d’une manière odieuse que des opinions mêmes ; Ce qui me porta à croire que c'était un devoir de charité et de justice, sans rien changer, ni altérer, ni affaiblir dans le fond des choses, de tâcher d’adoucir par des expressions favorables ce qui rebutait ces personnes dans la doctrine de saint Augustin. »

qu'un mange des raisins verts, il en aura lui seul les dents agacées. » (21)

Cette parabole, exactement, précisait le sens de la culpabilité, de la responsabilité morale d’un chacun qu'allait offrir la Nouvelle Alliance par opposition à l’ancienne où tous étaient responsables du péché du premier, encore que chacun, sous la Nouvelle Loi, ait besoin du Baptême, de la Grâce du Christ, pour que soit effacée sur sa personne la trace du péché du premier.

Ceci nous est confirmé dans le livre d'Ezéchiel quand le prophète avoue que le Seigneur reproche à sa nation cette même parabole des raisins verts qu'ils ont tournée en proverbe dans Israël. Le Créateur s'élève contre cette exploitation du péché de nature et jure que cette parabole ne passera plus en proverbe, chaque âme étant à Lui. Chacun ainsi redevient responsable pour lui-même par la Grâce du Christ, si chacun ne devient pas auteur de son salut qui est tout par Dieu et les mérites du Fils.

Chacun redevient donc responsable de son péché d’une façon qui est plus directe, plus immédiate, plus sensible à notre intelligence. C’est là l'affirmation de la justice divine comme l'affirmation de la parfaite culpabilité de celui qui se damne : affirmation double qui est la même et qui éclate dans cet irrécusable aveu d’entière miséricorde : « Je ne veux point la mort de celui qui meurt, dit le Seigneur Dieu : retournez à moi et vivez. » (22)

Ainsi Nicole pourra parler sans légèreté et sans contradiction — malgré les remarques de Sainte-Beuve — des entrailles de miséricorde du Créateur à l'égard de la créature égarée.

C'est aussi, sous le jour de ses nuances, qu'il faut entendre le discours de saint Paul et la doctrine de saint Au-

gœustin.

Or, nous avons vu que saint Augustin a paru reculer

lui-même devant les conséquences logiques — d’une logique humaine — si dures de sa doctrine quand il s’est

(21) Jérémie, XXXI, 29, 30.

(22) Ezéchiel XVIIF, 32.

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