‹ Essai sur La Mothe-le-VayerChapitre 4 sur 13 · QI,390,39I · texte numérisé non relu

QI,390,39I

e&t inférieure à la première , soit que la verve de Tauteur se fût refroidie, soit que Texpérience de la censure eût changé le cour» de ses idées (I). Le Vayer paraît déjà moins hardi et moins oi igiiial. C'est dans ce volume qu'il fait sa cour aux puissances , aux cardinaux (2) } qu'il commence à ménager les concessions, à multiplier les précautions oratoires, à éviter k satire, à fuir l'allusion et les matières odùmes (3) ; à revêtir peu à peu ce caractère de sceptique sans hardiesse, i\v ( ritique sans mordant, de censeur sans sévérité; ce caractère , à la fois bourru et bonhomme , qui blâme son siècle et qui ménage les hommes , qui , devenu banal par timî* ' dite, secomplait dans les généralités, don^nous n avons (jue faire, et supprime les traits parucuhers, dont nous aurions besoin.

Les deux dialogues par où commence cette série, traitent Tun , de Tlgnorance louable , qui n'est autre que le scepticisme, etl'autre, de l'Opiniâtreté , qui est tout autant que dogmatisme. Le premier n'est qu'une réfutation eonnnune et par ordre de matières, de la philosophie dogmatique. Il va sans dire qu'il n'est question que du péripatétîsme. D'abprd la logique, puis la physique, enfin la morale sont battues en brèche par le scepticisme. On le voit , le programme des écoles d'alors est suivi de point en point ; c'est la cojurepartie des manuels de ])hilos<iphie du temps.

Ou a déjà dit que Le Vayer est aussi bien disciple de Carnéadeque de Pyrrhon. 11 admet le vraisembhOile, et cherche à le concilier avec le scepticisme (4). 11 confond ensemble académie et pyrrhonisme. « Nos académiques , dit-il , fondateurs de la Sceptique , ont eu leur incomparable époche (5). » Montaigne est bien plus philosophe « L'advis

(1) I, V. la lettre qui sert de préface au second volume.

(2) II, p. 292, 527.

(3) Latioisme, V. CEnvres, f^amm.

(4) II, p. 12, 13.

{53 II. p. 1Î4.

des pyrrhoDi^us, suivant lui, est plus hardy , et quaud el quand plus vraysemblable <^ ioclination académique , et cette propemion à une proposition plus to6lqu*à

une aultre, qu'est-ce aultre chose, que la recognoiMnce de quelque plus apparente vérité en cette-cy qu'en celle-là? etc. » — Mais Le Vayer est en quéle de recettes sceptiques; il en prend partout où il en trouve. Tout cela est bon fiour ce qu'il en veut faire.. Montaigne apprend à penser ^ Le Vayer n'enseigne qu'à disciiter.

Dans ce dialogue, trois sceptiques se chargent, à tour de f61e, delà logique, de ia physique, de la morale, et à la tin le dogmatique devient un des plus zélés sectateurs de l^rrhon. Sa conversion est bien complète ; car il ne r^nd rien à ses adversaires. Au reste cela est souvent ainsi ; et le P. Mersenne , dans ses Dialogues sur la vérité des scien- ' ces, introduit un sceptique qui se convertit avec la même - facilité (2).

Le second dialogue , ou de Topiniàtreté , est dirigé contre le dogmatisme des opinions littéraires, des propos, des conversations de tous les jours. Ephestion raconte à Cassaiider le débat qu'il a soutenu contre un grand homme de lettres nommé Gratès , qui a toute la mine d'être Vaugelas lui-même (3). U s*agit des mots français, qui viennent du grec. L*auteur après Budé voit infiniment de mots français, qui

(1) EMais, U, ch. 12. Port-Royal s'empare de ce mot de vraisemblable pour relerer uue inconséqoMMet est inévilablc dans le scepticisme. Logique, i^' dnc. Ilonlaigne n'en a pas moins réfuté admirablement lanoiivcllo. Académie dans celle excellente page. D'ailleurs l'édii. in-i» de 1588 porte^au lieu de vraisemblable, beaucoup plus vérilable et plus ferme.

(2) V. la Vérliô des ScicDces, par le P. Mersenne, 1625.

(5) Cralès a soigneosemont , et par une longue étude , approfondi l'origine des langues. II, p. 183. C'est l'un vies plus savants hommes de ces temps aux lan- Grecques et latines, et des plus polis en toute sorte de belle littérature, p. iS i Vuus L ( unaissez riiumcur du personnage, et savez combien avantageusement et absolument il teut lOtttee qu'il feut, p. 177. Il alléguait dès canons iné-

soBt purement grecs (1); il en rapporte quelques exemples qui ont leur prix (2); mais ce docte Gralès , tout «u oony^ nant de Tafiimté, qui se trouve entre la langue grecque et la

nôtre, n'avait-îl pas r)ni])eriinenrc de soutenir, que toute Tanaiogie et le rapport qui s'y trouvent, n*y étaient arrivés, que par le moyen de la latine (3)? Cassander apporte à son tour son contingent en menus paradoxes. Il nous apprend que la découwte de ^Amérique est un malheur, que la peste n'est pas uu mal , que la belle mort est la plus mauvaise , que la mort en place de Grève en vaut bien une autre (4); ce sont des jeux d'esprit sans doute ; mais, on le voit, du premier au second ^dume^ le scepticisme de Le Vayer est descendu d*iin ^tage.

La Politique est le sujet du troisième dialogue. Beaucoup d'auteurs avaient écrit de la politique depuis la Renaissance. Hais leurs livres, compilations savantes et stériies, étaient relégués dans les écoles, comme ils le méritaieni; les hommes d*état les tenaient en un souverain mépris, et lisaient Machiavel. L'époque de Le Vayer fut ensemble celle du scepticisme politique et du machiavélisme , deux doctrines qui paraissent contraires, et qui se tiennent de fort près. Cest ce que Ton s'eflR>rcera de faire voir, en rapprochant quelques traits du dialogue de la politique d*0l aiius Tubero, et des Coups d'état de Gabriel Naudé.

firagaUes de gnmmaife, sur Péljniologie et fonmtioD det Uegoes » p. 183. Tous ces trsils se rapportent asaes bieo k Vaugelas; quant au nou de Cratès, il peut être la iradacUon d*un jeu de mots sur le nom de Fmm, qui précédait odol de Vavfdas.

(i) Dragées, de Tpa^Yi^ara ; repeniir, de iciv6oç ; escroqnenr, de «((7*^poxEp^Ylç ; ripailles, de purcacd ; bonne chère , de J^aipciv ; être à gogo , de aywyov; manteau , de ijÀaTiov ^ liocqueio», d€ o j^iTwv ; parler, de rapa- >.aX£iv.

(3; II , p. 176.

Tous deux ont pour point de départ le scepticisme et le mépris de$ opinions, du commun. Il est superflu de le montrer dans Le Vayer; le titre Tindique assez (1). Naudé , au

début de son eiitrt |)rise , envisage d'un œil ferme et assuré et « quasi comuie étant sur le donjon de quelque haute tour,^ tout ce monde, se le représentant comme un théâtre assez mal* ordonné, et rempli de beaucoup de confusion, où les uns jouent des comédies, les autres, des tragédies, etc. (2). » Veut-on savoir quels sont ses maîtres? « Sénèque Ta plus servi qu'Aristote, Plutarque (|ue Platon, Juvénal et Horace qu*Homère et Virgile; Montaigne et Charron que tous les précédents (3). » L^autorîté de Charron est celle qu*il invoque le plus souvent (4). Il en eût volontiers fait un ministre d'état (5). Les deux amis , également disciples de Montaigne (6) , ont une égale aversion pour la politique des pédants (7). Ces docteurs des écoles ne mettent point de An 4 leurs discours ordinaires de la religion, de la justice, de la clémence, de la libéralité et autres semblables vertus du prince ou du ministre fS). Il faut passer par un nouveau chemin, qui ne soit point fréquenté par le setvum pecus , ni entrecoupé par ces marais, où les grenouilles chantent depuis si long4emps dans la boue.

Vet^em in lîmo raD» cedoere querdam (9).

La science politique n'est qu'un vain amusement. Ces mystères puérils, cette parade de secrets d'état, ces arca-

(1) Dtt h politique traitée seeptiquiniait.

(2) CkNips 4*état, ch. I»*, 1. 1, p. 37. Edittoo dé 2 tomes «n 3 vol.

(4) Ibid., t. 1 , p. 19 , 23. Ch. Il , p. 93. Ch. Ili, p. 333, 343, 402.

(5) Ibid.. ch. V. i. Il, p. 228.

(6) V. Le Vajer , Œuvres , poidiii; Naudô, Coups d'état, Avertiftsement.

(7) Naudé, ibid., ch. I, p. il. — Oras. Tubcro II, 258, suiv.

(8) Naudé, ifcid., ch. 1, 48. — Oras. Tnb. H, 500-506 et aiUcurs.

(9) Naudé, t6id.,ch. i, 49, ch. V, 250 Uras. Tab. Il, 258.

na Impei^orurn sont lail^ |>uui U \ui^aire (1); ce qu'on eu pense ue se dit que de seul à seul , d'ami à ami (2) ; ce qu*oii en pense n^esi mk sous ]a prene, que pour des îndines , ei ne s'im|»îiiie qu*à douze exemplaires (3). Force , justice, prudence, autant de mots qui changent de sens, en passant au service des souverains et des ministres. La force de Thomme d'état n'^st que la laibiesse et Timb^iUilé des gouvernés , la variabilité de notre nature infirme et débile, la diversité des opinions, des sectes, des relisions (4); sa justice est une justice artificielle, particulière, faite et rapportée au besoin et à la nécessité des £tats; elle viole la justice naturelle; mais quoi? Il fiiut vivre comme les autres; entre tant de vices , on en peut bien quelquefois légitimer un , et parmi tant de bonnes actions en déguiser quelqu'une (5). Sa j)i udence suit également des voies écartées, obscures; nen de constant, rien d'assuré. Les politiques vulgaires sont éblouis de la grandeur des événements, et .de l*éclat des puissances; ils croient que tout dans un Louvre se fait avec jpoids et mesure, et que les hommes d'Etat sont les plus beaux esprits de leur siècle. Biais il en est de même (prau jeu des cartes; il y en a qui y savent des piperies et des façons de les brouiller, quoiqu'ils n'entendent guère bien les jeux. Aux affaires politiques, les esprits grossiers valent souvent mieux que les subtils (G). Ce ne sont pas les grands préparatife, qui amènent les grande changements; et les plus grands eftets, pour la confusion des politiques , sont nés des plus petites causes (7). Si Ton doutait encore de la liaison , qui existe entre le

(1) Oros Tuh. Ibid. — Naudé, ch. 1, p. 4». Cb. Il, p. 97-iÛ8.

[t] Ons. Tub. Ibid.

(3) Naudé, AvcriissemiMii.

(A) Naudé, ch. V. i. II. p. 236.

(r») Naudé, ch. V. t H, p. 2r3. Cf. ch. II. — Uras. Tub. li, 500—300.

(fn Oias Tnb II , âHf,— 291 cf. Naudé ch. V, p. 230.

(7) Om. Tub. U, 287—289. — Naudé, ch. IV. i. Il, p. 13-22.

dialogue de la Politique, et les Coups d*état, eotre le scepticbme tt le machiavéKsme , qu'on se souvienne du troisième I livre delà Sagesse. N'est-ce pas grâce au pyrrhonisme, que

' la vertu de Charron pactise avec la periidie ; qu'elle ensei^e Tart d'excuser la tyraauie, de côtoyer l'honneur^ et d'aller à i'entour, sans lui tourner le dos, de coudre à la peau du lion la peau du renard (1) ? Joignez-y ces paroles de Montaigne : «En toute police , il y a des offices nécessaires, non seulement abjects, mais encore vicieux. Les vices y trouvent leur reng, et s'employent à la cousture denostre liaison , comme les venins à la conservation de nostre santé. Il fault laisser jouer cette partie aux dtoyens plus vigoreux , et moins craintifs , qui sacrifient leur honneur et )eur conscience , comme ces aultres anciens sacrifièrent leur vie, pour le salut

de leur pays Le bien public requiert (ju'on trahisse et

qu'on mente , et qu'on massacre : résignons cette commission agents plus obéissants et plus Boupples (2). *

Quelques traits encore peuvent servir au rapprochement de ces deux ouvrages. Il y a quelque chose d'italien dans l'un et l'autre. Orasius Tubero parle des affaires el de la constitution de la Seigneurie, -comme s'il était au delà des monts (3). Il traite les affaires d^fitat de chansons politiques, et c'est un mot italien (4). Naudé fit son livre à Rome, dans la maison d'un Cardinal. C'est pour les Italiens que fut écrit l'ouvrage si peu fi ançais des Coups d'état (5). Tous deux se sont in^irés de la lecture de ce Machiavel perfectionné,

' le célèbre Fv^ Vêolo y le théologien de Saint-Marc , qui fut

trouvé câpdble de diriger la conscience du Conseil des Dix,

(1) m, (11. 2. 3 et 4.

Essais, iii, p. 2 — 5. Nous nous servoas de la peliv^ éditioa Lefèvre.

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