II, 251—290. I, 8G
(4) Canvmi poUliQh6, expression de Fra Paolo. Oras. Tnbero II, 246, et
{S) V. Coups d'éut , AverUss. et cb. 1, p. 7i% suiv. el t. i. , p. i31.
« et d ajouter aux staluts de l'inquisitioii d'Etat ( t). Ud moine, dont les pensées «^élevaient si fort au dessus de son état et
des préjugés de son temps , un théologien qui tenait en échec la cour de RiHue, ne pouvait maiH{uer <i avoir une grande vogue en France, parmi les politiques , les gallicans^ les libres penseurs (2). Le Vayer ne met pas de bornes à son admiration pour lui, et si Naudé garde un peu de réserve en son endroit , c^est qu'il est à Rome.
Faut-il ajouter (|ue tous deux méprisent également la cour (3)? 11 ny a là ni de quoi s'étonner ; disciples de Pyrrhon ou de Machiavel , c'était également leur rôle; ni de quoi louer leur courage ; c'était un moyen assuré de plaire au public , comme aux cardinaux ministres.
On a jns^ju'ici mêlé l'analyse des deux ouvrages à cause de la ressemblance des doctrines; mais comme leur fin n'est pas la même , on joindra quelques mots, pour indiquer le but et la visée de chacun d'eux.
Le Vayer est dans la politique , ce qu'il est dans la philosophie. Il doute de la répuhli( |up, comme de la monarchie, de l'expérience et du raisonnement^ des maximes et des GonseUs. £ii un doute si absolu, chacun trouve son compte, philosophes et politiques, indépendants et hommes d'£tat. Par une manière de compromis tacite , le libertinage tenant lieu de liberté, le scepticisme politique suftisait aux uns, et servait les autres. Orasius Tubero accorde, il est vrai, les plus grands él<^ea au roi régnant (4) ; mais c'est une précaution ' nécessaire , et l'auteur de la Servitude voiontaùv n'en a-t-il
(I) On». Tob. U. S67. — Nwdé, eb. V, t. U, 229, 298, 238.
^) Fra PmIo on le P. Ptiul , conme on disait alon, envojful ie« litres k do Thov. (Btogr. univefs. ) V. s«r Fra Paolo, Dam , Hist. de Veoias , Ut. 29, la fia da lifte 39 el les noies du t. VI. V. aussi nn article de M. le confie Lan* juinals» Revue ençydopéd. , i. 4 , p. 47.
<3) Ûras. Tuber. II, p. 340—348 el GEuvre», pauim. ^ Naudé, ch. V , t. II. p. 239.
(4) Oras. Tub. Il; 292. Cf. — 326.
pas fait autant (1) ? Toujours est-il que cette mode de discsourirsceptifjuemeDt permet de traiter avec quelque franchise, d'une matière chatouilleuse, et de risquer quelques i-éflexions hardies sur la royauté', sur les favoris , sur le luxe et l'éclat des ministres (2). IJ'autre part, la Seigneurie s'inquiétait peu des rêveries d'un sceptique, ou, si elle y regardait, le pour et le contre n'y étaient-ils pas développés ensemble? Quoi de plus commode que le scepticisme ? En 1 ()1i3, Le Vayer pii]>liait lui petit livre, De la Liberté et île la Servitude , ail , sans se contrédire lui-même , il soutenait que personne n'est libre, à l'exception de quelques âmes héroïques et privilégiées; qu'il n'y a d*autre liberté que la liberté philoso])iiUjiK , (l ) ns les choses qui ne vont pas contrela religion, la poli(-e et les bonnes mœurs; qu'il n'y a d'autre esclavage I que celui des passions, et que c'est là ce qui doit étre ap- \ pelé la servitude volontaire (3). Ce mot est tout ensemble une dlusion et une réponse au discours de la Boëtie.
C*est ainsi que le sceptique détournait la thèse du déclamateur. Tallemant des Réaux dit que Richelieu fut longtemps sans connaître le Traité de la servitude volontaire. Si ce n'est pas Le Vayer qui lui donna l'envie de voir cette pièce, c*estdu moins sous les auspices du Cardinal, que le philosophe fit cette espèce de réponse (4). Orasîus TUberb n'eut donc qu'un pas à faire, pour devenir un politique au service du Cardinal , pour être à Jtiidielieu , comme on disait alors*
Naudé était au cardinal de Bagni , à une éminence italienne. Les idées d*au dda des monts, venant à tomber dans •
(1) CEavte compl. d'Eslienne de 1» Hoëtie, édil. Fengbre, p. 59. (i) 11, 319—330.
(3) La liberté et la servilude, 1. 111, I» part. , p. 200.
(4) Le livre Ih la Ubniè et de la setvUuâe avait été fait pour Richdieu * ei OD le vit qaelqne temps entre sea mains ( V. Epit. déclic, k Hasarin, en tèlede Touvrage) Q(i:tiU au livre de la Servitude volontaire, que Richdieu ne connais' sait pas, V. Tallemant des Réaux , I , p. 395.
ce fonds sceptique apporté de France, y font merveilles. La
morale asservie (IMi la politique, les pensées inspirées tournées en dérision , Jeanne d'Arc audacieusenient niée (2) , le peuple ravalé bien au dessous des bétes (3) , la religion abaissée jusque là qu'elle devient une machine à gouvernement ; Fart d'employer faux miracles et chariataneries (4) , la théorie des lilielles perfides el de la prédication empoisonnée (5), rapi)iûjj;ie enfin , la triste apolo<?ie de la Saint-Barthéle- ' my () , voilà pour laisser bien loin en arrière, et Machiavel etFra Paolo, voilà pour ouvrir les yeux de tout le monde sur le scepticisme (7).
Que dire du neuvième dialogue , sur le Mariasse , sinon • ^ que c'est du Rabelais l écliaulTé ? Eleus , tres-u h lii^ne rejeton de Panurge, consulte deux pliilosoplies , afin desavoir s'il se doit marier. L'un, qui est célibataire, lui conseille le mariage ; Tautre, qui est marié , le célibat. Le r61ede Trouillogau sceptique est donc partagé entre ces deux personnages. Mais Orasius Tubero oublie ici sa st'spension de ju<;einent; il lait pencher la balance pour le célibat. Sou dialogue est une satire contre les femmes , satire grossière et licen»
(1) Ch. IlekIII.
(2) Ch. III, t. I, p. 366.
(5) Ch iV, t II, p. 22 31.
(4) Ch. V. t. il, p. 246.
(5) Ch. IV,i. I!,p 51-4f0.
(6) Ch. UL t. I, p. 379-^2. '
(7) Guy Patin ne trouve, pour «tcuser son ami sar le méfait dé cette apolo<gie, qne l'inllneiice dv lien où il écriTait'alors. « Lorsqu'on entre au Vatican > dit M. Sainte-Beuve, qn*aperçoitron en elTet dès la grande salle d^antichambrc 1 La Sainl^Baithélemy peinte et Coltgny immolé. » Revue des deux Mondes, 1*' déc. i845, p. 777. — On ne parle pas en si mauvais termes de cette exécution eu Italie et aux antres wiMam Orangers, comme Ton fait en France , etc. , ch. 5, II, p. 590. Demème Le Vayer: Les Français pleurentau seul souvenir des Matines parisiennes , ei détestent les massacres de la Saint-Barthélémy: on en fait dés feux de joie dans Rome , et le cbftteau Saint'-Ânge en tire tout son canon d'allégresse. Petit Traité sceptique, etc., t. V, p. ]i, p. 190. V. plus haut.
cieuse , qui vient dore ce livre , par le lieu commun essentiellement pyrrhonien des obscénités. Le Vayer est un dio^ne pyrrhonieu, pour ce regard comme pour les autres. 11 y çut tel ouvrage de sa jeunesse^ qu'il ne mit pas au jour , il est vrai, mais qui lui fit parmi ses amis la réputation d'homme fort, ingénieux en ces matières (1). Pour revenir k la comparaison de Panurge et d'Eleus, Rabelais a été beaucoup mieux avisé de laisser la question douteuse , et Panurge à ses perplexités (2). Molière a fait comme Rabelais , dans le Mariage forcé;, il a même mieux fait que lui; car la leçon du sceptique porte d'abord ses fruits, et les coups de bâton de Sganarelle sont les plus philosophiques du monde. Puisque Ton a parlé du Mariage forcé, on peut remarquer que Pancrace et Marphurius ne sont pas de simples docteurs de comédie, qu'ils représenientdeux écoles rivales, péripatétidens et pyrrhoniens, qui étaient en présence pendant la jeunesse de Molière , mais qui étaient devenus paiement ridicules en 1664, année du Mariage forcé (3). Qui sait même si en écrivant le rôle de — j Marpburius , Molière ne songea pas au vieux philosophe , au père de son ami Tabbé Lç Vayer?
Tels sont les neuf dialogues, où Le .Vayer avec le pseudonyme d'Orasius Tubero (4) , donna librement carrière à son scepticisme. Si cette analyse est trouvée superficielle,
(1) V. HesaiDéroD rustique, 4« journée. Le discoun de rentre des Nymphes n*est autre qa*nn extrait de cet ouvrage de jeunesse. Notes qu^ dans cette pièce , qui est déjà fort obscène, l'auteur nous avortât qu'il fait des sacrifices à la pudeur.
{2) Pantagruel, livre U.
(3) Le coainientaieur a bien raison de voir dans cas personnages antre cboie que des pédans ridicules; mais il se trompe sans dente, quand il pense que sous le mssque de Msrphurîna, Molière pourrait bien se raiUer do doute métfao- 'dique de^Desoartes.
(i) Oratinu 1\iibero, dé liiftvr motte et ùçaua , voir. La famille Le Vayer s'appelait primitivemeot Le Voyer. Y. Nicerou, t. XIX. Plus tard , dans la FroiNfnnde et dans rHexaméron , il se représente sous le nom de TuberUu Oesifa, qui a lo m6me sens.
on peut dire que l'ouvrage a lui-méine peu de solidité, tenant en quelque fiiçon le milieu entre la satire et la philosophie, entre le lim et le pamphlet. Cependant, ooni>
paré avec les œuvres du même temps, il ne laisse pas d'avoir un rang avantageux dans notre hisloire littéraire. Le Yayer est le premier, dit Voltaire, qui ait écrit en prose dans notre langue^ des dialogues supportables (1). Lors de l'apparition d'Orasius Ttabero , le dialogue était un genre délaissé, méprisé même parle public (2j; c'était comme une espèce d'aversion , qui durait encore douze ans après , lorsqu'il publia le premier volume de ses Opuscules (3). La mode des dialogues revint pourtant parmi les gens de lettres, et Le Vayer sans doute y avait contribué (4).
Par la composition et par le style, aussi bien que par la pensée, Orasius i ubero appartenait à un siècle, qui commençait à disparaître; et cela est également vrai de toutes les œuvres de La Mothe^Le-Vayer. 11 ne voit son sujet, qu'à travers rérudition , à travers tout ce qui a été dît et pensé avant lui. Autorité, scepticisme, instrument de la libre pensée , méthode philosophique , tout est pour lui dans l'érudition. Le Vayer <^ NfluHé contmuaient en langue vuj,ga ire l'école des savants de Ja^refiaissaoce. L'exemple dé Montaigne les avait pu tromper; et si leur erreur se prolongea, si Le Vaver parut s'obstiner dans cette ancienne façon d'écrire, c'est que le livre des Essais avait formé un public, et donné une espèce de popularité à rérudition. Mais en quoi Montaigne et Le Vayer diffèrent profondément , l'é»
(i) Edit. BeMhot, t. XXXa, p. 90t.
(9) V. Letti« aerva&t de pféftee an vol. d'Ûru. Tubeio.
(3) T. de Ui Lect. de Platon et de toii Eloq. Opusc . 1^» part.
(4) ¥, Baillet, IngMieiit des savants, vo! VII. Epitre à M. d'AneiUe. L'aateur fenne ainsi sa citation. « Oron» Tuberonis Epitt. » Lamonnoye y toit tiois erreurs , faut*} d'avoir compris qa'il s'agit ici de l'épUre servant de prélace à Orasios Ttibero. Le lenl lort de Baillei est d'avoir mis sa ciulion en latin.
rudilioii esl If tout de ïa' \ aver; dans Montaiirne elle est raccessoire. o Certes, dit-il, j'ai duniié à l'opinion publicque, que ces paremens empruntez m'acoompaignent ; mais je n'entends * pas qu*ik me couvrent, et qu'ils me cachent : c'est le rebours de mon desseing, qui ne veulx faire nioiiUe que du mien, et de ce qui est mien par nature; et si je m'en feusse cru, à tout hazard, j'eusse parlé tout fin seul. Je m'en^chaige de plus fort touts les iours , outtre ma proposition et ma forme première, sur la fantaisie du siècle et par oysifvetë. » (1)
Cest un grand secret, dît Le Vayer, de- recueillir soigneusement de certaines pensées singulières, qui se présentent à notre imagination en lisant, et d'en étemdre le raisonnement au plus t6t, parce qu'on les perd pour jamais, si Ton n*u8e de cette diligence (2V Ce secret c^est le sien mêiue, tjuuiid il écrivait; souvent au début de ses ouvrages, il amionce en toute naïveté, non pas ce (ju il a pu trouver dans sou esprit, comme on a coutume de laire, mais bien ce qu'il a Ux^uyé dans ses livres. L'habitude du lieu commun avait ga^é tous les gens de lettres. Le Vayer la partageait non seulement avec Gostar (3) et autres tels ravaudeurs , mais avec Balzac, avec les princes même de la littérature (4). Tous n'avouaient pas leurs larcins d aussi bonne grâce. Mais Le Va^er n'avait garde de dissimuler ses allégations , qui étaient sa^ jloifi la plus friande. Cependant cette piUerie toute innocente n*ëtait pas pour échapper à la critique de ses rivaux. Son style, selon Chapelain, est clair, mais sans
{i) Essais, m, ch. 12, p. 400. — V. la noie de M. J.-V. LedeK. De ia Lecture , etc. Opusc. , 3'= pari.
(5) V. Leltre à M. de Seiuliommo , Entret. de Voilure , p. 405. Lo, Vayer, tout grand picorcur qu'il était , a été bien picoré par Cosl^r. Y. Méoagiaoa II , 184, suiv.
(4) V. Balzac , 9« diss., ch. 3, l 2, p. (j-2G. Je ne commence qu'à entrer en belle humeur, et entamer mes lieux communs; mais le mal est cjuc Je ne puis, pas» etc.
ël^^ce et sans figures; il est méthodique en tout ce qu'il traite et épuise les matières, quoiqu'il y mette peu du * ^ien (1). « Cest un galant honune, dit Balzac, il ne laisse
pas (l avoir de l'esprit , quoiqu'il se serve la plupart du temps de celui d'autrui (2). » Aussi Le Vayer ne manque jamais de rompre une lance pour les citations (3). La philosophie et la littérature lui semblent être en péril, des qu'on fait mine de ne goûter pas cette' prose, où foisonne le grec et le latin. C^est là ce que Naudé avait la bonhommie d'appeler le style de Montaigne et de Cliarroii (4).
 ce genre d'écrire, qui rappelle si bien la renaissance, OrasiusTubero joint un langage, qui parait être de vingt ans en ar^ nère de ses contemporains ; et vingt ans à l'égard du langage, c'était beaucoup pour un public , qui vit en un demi-siècle quatre révolutions se succéder dans la langue , avec Amyot, d'Ossat, Du Perron et Coeffeteau. Au reste, La Mothe-Le- Vayer parut toujours suivre avec peine et de loin , le rapide progrès qui se fit sentir dans la langue française à cette époque. On aura lieu de revenir plus tard sur le poinl des progrès de !a langue , et l'on dira quelle part Le Vayer prit au débat littéraire, qui naquit de ces changements.
IHusieurs motifs ont engagé à étendre cette analyse des dialogues d'Orasius Tubero. Premièrement, c'est l'ouviage le plus connu de Le Vayer, et qui mérite le mieux* de ïètre(5) ; c'est dans ce livre encore qu'il a dit le plus hardiment sa pensée. Enfin , dans la volumineuse collection de ses
(1) Mél. tirés des lettres mss. de Chapelain , p. 2^:;.
(2) Lettre à Chapelain , 4 janvier 1639, cf. Yigneal-Marville , Mélanges, t. II. V. Oras. Tub. , Lettre prélimio. du 2* vol. Considérât, sur l'EIloq. il,
I'"|nrt.,p. 274 — 284. Opusc, 3» part., d«; la Lecture, et-;., 11, 2» part. , p. 514, suiv. Doute sceptique si Tétude, etc. V. Il p. , p. 404, suiv. 4) V. Coups d'état, avertissement.
(5) V. M. Coilun , Cours de l'hisl. de la philosophie moderoe.
ouvrages, il n'eu est guère qui ne soit un déveluppemeiit , souvent même une copie de quelque page d'Orasius Tubero ; jusque là , qu^on trouve Le Yayer tout entier dans ces deux petits volumes (plût à Dieu qu'il eût voulu s*y tenir), et qu'on a cru pouvoir se borner à cette étude partielle , pour faire connaitre le philosophe sceptique. Cependant , pour donner qudque preuve de cette assertion , et compléter ensemble J*idée qu*on se doit faire de La Motbe-Le-Vayer, on ajoutera quelques rapprochenieiib» tirés de ses auLres écriU sur la philosophie.
Les dictionnaires bibliographiques les plus récents contiennent cette erreur, que les dialogues d'Orasius Tubero sont imprimés, dans Tédition générale des œuvres de Le Vayer, sous le titre de Promenade (1). La Promenade et rOrasius i ubero sont deux livres diÛereuts ; mais la conlusion qu'on Êiit ici, semble naître aisément delà ressemblance des deux livres. JLaTromenade est composée aussi de neuf dialogues; Tauteur y est également déguisé sous le vcnle d^un pseudonyme, et Orasius Tubero est devenu TubertusOcella. Mêmes lieux communs de philosophie pyrrhonienne et de scepticisme chrétien ; mêmes parodoxes; mêmes satires; mêmes allusions. On retrouve dès le début ces relations
de voyage , si chères à Orasius Tubero , grossies de quelques-unes plus nouvelles (2). La ^cu-iaphie pourtant a fait des progrès, et l'auteur n'y demeure pas étranger (3). Ici, c'est le Banquet sceptique qui reparaît dans le troisième dialogue ^ là, c'est le Mariage, dans le quatrième; et bien que trente-deux hivers aient passé sur la téte'd*Orasius Tubero, il aime encore les paillât dises. Partout on découvre les vestiges épars de l'ignorance louable (4), de la Vie pri-
(1) Brunei, Manuel du libraire, et Quérard, France liuérairc.
(2) Promenade IV, pari. , p. 102. Ilnd., p. 224.
(3) Promenade, p. 83 suiv.
(4) 2< et 6" dialogues.
v«îe(l) , de la Politique [ij, «le I ( )pimàlrelé (3 1 , de la Divimté (4). Ce qui diâliugue Tubertus Ocella , c'est qu'il est plus sage» comme aussi moins spirituel. £n un mot^ la ■ Promenade est u ne copie plus biensé ante, mais p lus fro ide,^,; que Tauteur semble substituer à un modèle, qu'il ne veut pas perdre, et qu'il n'ose pas avouer.
Le Petit discours chrétien , de ilmmortalité de ràme, peut être considéré comme la rançon des hardiesses philosophiques d'Orasius Tubero (5). 11 n'est pourtant que la reproduction affaiblie de la doctrine d*Orasius sur Tâme; le tenir ui( me et l'expression sont conservés dans queltjues pages. Sauf le développement plus étendu et plus spécial, que ToQ trouve dans le Discours de l'Immortalité de l'âme, les chaingements subis par Orasius Tubero rappellent assez ceux que Ton voit dans la deuxième édition de la Sagesse. « Charron avait dit de l'immortalité de l'âme , que « c'était la chose la plus utilemeril creue, la plus faiblement prouvée et estabiie par raisons et moyens humains ; » il y substitua plus tard oes mots « la plus utilement creue, aucunement (6) assez prouvée par plusieurs raisons naturelles et humaines, mais proprement et mieux establie par le ressort de la religion, que par tout autre moyen (7). » Le Vayer fait de même , dans son Petit discours chrétien ; il accorde que les preuves de l'immortalité de l'âme lui sont , jusqu'à un certain d^;ré , suflfisantes , après avoir dit dans ses dialogues , qu'on ne peut apporter en cette rualii ie, de raisons humaines si fortes, (^ui n'aient leur revers, prouvai il tout autant pour l'immortalité de l'âme des brutes , ou qui ne soient balancées par d'autre»
(1) 9* dialogue.
(2) 8« pt 9« dialogues.
(5) l>« dialogue.
(4) 5« dialogue.
(5) 11 parut en 1656, trois ;ni> q r 's Orasius Tubero.
(6) Aucunement t!uiplû)c ù 1 aititmâuvi: , en quelque façon.
(7) Charron, de la Sagesse, 1" éd., 1, ch. XV; 2« éd. , l.ch. VIII.
raisons aussi puissantes (I). On vient de dire que ce Discours de rimmortalitéétaiC^mmine un gage, que le pyrrhonien était obligé de fournir. Malgré les coutradictious , où le scepticisme reparait , surtout vers la fin du livre , si cet ouvrage est un peu plus dogmatique que les autres y c*est qu'alors, moins que jamais, il était possible de se montrer pyrrhonien à régard de Vkme. L*ftme, sans doute, est le roattre problème de toute la philosophie , de tous les âges de la raison humaine. Mais combien y devait être intéresse un siècle , qui contenait en ses flancs la plus belle solution qui en ait été donnée ! Le siècle , qui fht dos par Tayènement de Descartes, au milieu de toutes les ruines morales et religieuses qu'il avait entassées, s* était toujours rallié autour du dogme de Timmortalité de Tàme. Dans les livres , dans les chaires , dans les compagnies, .dans les universités , - il poursuivit Tidée d^atteindre a cette vérité sublime par les ressources de la pensée humaine. On dirait même que , fatigué par fois de la lutte, il voului , par la voie des conoiles, demander définitivement à Dieu , s'il avait accordé à la raisqp de l'homme la force qui lui était nécessaire, pour s'élever au dogme de son immortalité (2). La Mothe*Le-Yayer et son livre appar> tiennent à cette époque agitée. On y trouve un trait caractéristique. H raconte que le P. Baranzano , son a nu , lui avait souvent assuré, et toujours sous le bon plaisir de Dieu , qu'il Je reverrait , s*il partait le premier de ce monde , afin de l'instruire de rétat des âmes après la moit^ et il ajoute que son ami n*y a jamais salifl&it, la Providence eh ayant autrement ordonné (3).
Mais en quoi le Discours de l'immortalité et les pages
(1) 0rai.Tub.,lI,f03*
(2) Goneileftde Vieniie el de Latrao.
(5) Disc, chrét, 111 , l^'p., p. 450; Bonailies,XlI,p. 188. C*etl rbîMoiM de * la promesse éa Canins lalios à see amis, daosSénèqve , à» Tfanqoill. inia, 1, 14. Mavsile Ficin et Michel Nerealsr s'étaient fiiitféeiprocjaemeiittamèmepromeiset et Ficin,qninionrtttla premier, y fat idàle,s*3 enfant croire Baronins; Annales, liv.V.
correspondantes dOrasius Tubero l'ont revivre pour nous répoque doot on \ieui de parler , c'e$t qu'ils procèdent du novateur, qui souleva tous les orages de cette questiop , de Pomponace. Tous les livres du temps sur Fà mey ét aient des réponses à Pompûnace (1). La Mothe-Le-Vayer revient trois fois sur le fameux lit haî du ik i\ ;i leur avec le péripatéticien Niplius (2). Naturellement li accepte la distinction ('tablie par Pomponace; il reçoit le dogme de rimmoi talité des mains de la foi , il le tient supérieur à tout effort de la raison; non seulement on ne peut le démontrer dans les limites du përipatétisme ; mais il est plein de dispute dans toute rëtendne delà philost^phie (3V Ilots du christianisme, il v a eu de grands hommes et des plus gens de bien , qui ont cru Pâme mortelle; c'est faire tort à la religion de Tauloriser, et avec etle Timmortalîté de Tâme, sur des opinions humaines prises de la philosophie : et pourquoi cet article de l'Immortalité ne dépendrait-il ])as de la foi chrétienne, aussi bien que ceux de la Trinité , de T Incarnation et de la Résurrection (4)? Le Discours chrétien contient trente*trôis preuves de Pimmortalité de Pâme* Bonnes et mauvaises , elles sont tirées indifféremment de Platon ,d' A ristote , de Plotin,de Porphyre, de Saint-Thomas. Quelques-unes ont été d'aventure tirées du livre même de Pomponace, et Le Vayer n*a garde d'ajouter la réfutation qui les suivait. Il semble que le sceptique ait voulu fiiire preuve de bonne volonté ; il ramasse des arguments, partout où il en rencontre ; ce n*est pas sa tante , s'il n'en trouve pas Je démonstratif (5).
(t) Nîpluis, Favellus, Contarini, Ant. Sirinond, V. Bayle, art. Potuponâci;.
(2) Oras.Tub , I, lï, 102. Disc, chrél., 410, Hl.
(5) Oras. Tuh. , Il , 105. — Le Vaycr, p. 362 du t*"" vol. , rappelle ia Ijuiu-uso «iisiinctioii de i uui[»onace , d'une manière bien confuse, et qui a été interprétée parBajle. V. art. l'oiwponacc. ' '
' (4)0ras. Tub., il, 103, i 04. Dise, ehrét., 478-480. Cf. Pomponace, de immortaUlate animae, ch.XV. * [ti] Gassendi, dans son Une siir la Vie d'Eptcnrc , p. 537, ne fait mention
X la lecture du Discours chrétien , une réflexiou se préseule à resprit. Pomponace avait déclaré qu'il tenait impossible de prouver rimmortalité, non seulement dans les
termes d€ la doctrine d'Aristote, mais absolument par aucune preuve ou moyen philosophique (1). Les écoles se trurent si fortes contre le novateur, qu^elles acceptèrent la lUtte dans les termes les plus étroits ^ et qu'elles prétendirent le battre sur le terrain même du péripatétisme, dans son propre domaine. Cent ans j)lus tard, quand Le Vayer écrit ses Dialogues et son Discours chrétien, non seulement Aristote, non seulement Platon, mais les Néo-Platoniciens, mais Ic;^ philosoplies de la Scholastique , mais . toutes les écoles réunies en faisceau ne peuvent plus tenir téle à Pomponace. Sans doute dans ce mélange de preuves, il y a encore quelques éléments de conviction, et tout n'est pas pourri dans ce ruineux échafaudage. Mais tout est à refaire, et par la base; car de mettre la démonstration de Tinmiortalité au bout d*un débat si pénible , si aventureux , et de n'y parvenir enfin qu'après tant de circuits et d'incertitudes, il y a trop à risquer, et le scepticisme a trop beau jeu. Il faut désormais tirer Tidée de lame des notions primitives; il faut conquérir ce dogme du premier pas (2). Vienne une philosophie, qui mette immédiatement Tàme hors de causé, et la dâîvre de cette phalange inutile, compromettante d'arguments; qui ne voit que le siècle, que l'avenir lui appartient? Comparez aux trente-trois preuves de La Mothe-Le-Vayer, Targuaieut
que de viiif^t-lrois preuves apportées par Le Vayer en faveur de rimmortaliié de rftme; celui-d lui dil un jour en riant, qu'il lui avait soustrait dix arguments. Gassendi loi promit sérieusement de corriger cet endroit à la preiaière occasion. Lettres de Le Vayer, XCVil , t. VII p. , p. 48.
(1) V. le PréambulL' l'I 11- chap. W' du de IinmorialUalc. — Bayie a lorl, ce semble, de ne voir que ia doctrine d^tUisiote mturci>sée dans le livre de Pomponace. • •
(2) V. M. Cousin , Conn de Tbist. de la pbil. nod. , U« leçon.
si simple et si beau de la distinctioD de râme et du corps; tout* le caitâùamsme ii*est-îl pas là (1)?
Autre réflexion. Le \ ayer, en son Discours chrétien, établit sur la foi la complète assurance de rimmor talité. Au ' sîuèine dialogue d'Orasius Tubero, rassuranoe uRiique de cette vérité est dans la râigion; et il est permis de croire que c'était là sa vérîtable pensée. Combien pense-t-on qu'un tel démiment de preuves naturelles devait livrer d'hommes à I mcrédulité ? Combien peu cette humilité de la raison, parfois sincère « plus souvent feinte et perfide ^ dut-elle toucher de cœuis? On a dit, et^ ce semble, avec rai> son , que Descartes était impossible sans le Christianisme. Cette liaison qui fera rétemei honneur de Descartes, ne donne-t>elle pas lieu de penser que sa généreuse philosophie devint le refuge de plus d'une âme ébranlée? et seraitœjN>rter.trop haut aar gloire, que de prétendre qu*il senrit ^ aux desseins de la Providence sur un siècle, (]ui vit la glorieuse el souhaitable alliance de \n raison et, de la foi [2)?
En un mot , le Discours chrétien est de 1636 , les Méditations de Descartes de 1641. £n 1636 , beaucoup d'esprits croyaient la foi intére^ssée dans le débat de Pomponace ;
(1) liéditalioo,'Vl,18.
(2) Void, «a sujet des penonnet que le earléaiaiiîsaie eonvertil k il leligien» les propres paroles d*Arnsitld : « If pss sujet de croire qae Dieu, qui se sert de ses créstnres, cemmeil loi plitt» et qoi esche» soos des moyeos bonslos, les ordres sdmiisMes de se Providenoe, s es poor bot b goérisoD de ces mabdes» ea les fbrtoot d'eotier d&osde josteodéfiaoces de leors finisses loodè- TCS, loisqo*il leor s loseilé on ItODUoe, qoi t eo laot de qualités naturelles , SI propres à, les toucher, ooe péoélnlioD d*esprlt toot h finit exiraordioaire dans les sdenoes les plus abstraites, une applicalioo à la seole philoBophie , ce qui ne kor est point saspeet , ooe proMoo outerte de se dépouiller de tous les préjugés coumuos, ce qui est Cnrt h leur goat« et qui, par cela mène , a trouvé UMyen do convaincre les plusbcrédides, pourvu qu'ils veuillent seulement ouvrir |es jeux h la lumière qu'oD leur présente, qu'il n*y a rien de plus contraire h la raison , que de vouloir que la dissolution de notre corps soit l'extinction do notre Ime.f » IMOic. propos. à MN. Stejaert, iX* part., p. 81, suiv.
il y avait péril à enseigner que l'école était dans l'impuissance, de- démontrer rimmortalité de l'âme ; et cqpiendant on était plus ou moins persuadé de cette impuissance. Cinq
ans après , rargunient cartésien venait désintéresser là foi ; et il ne fut bientôt personne qui n'osât dire, que les principes de la vieille philosophie étaient incapables de fournir une ■ bonne preuve dé rimmortalité.
A parcourir les «uitres ouvrages de La Mothe-Le^Vayer , on 8*a88ure de j)lus en plus , que toute* sa philosophie est dans les dialogues d'Orasius Tiil)er(). On y trouve la première forme , le premier essai et généralement le meilleur, de toutes ses pensées , méiiie de celles qui sont étrangères à la phflosopbîe. Si l*on n*avait pas formé le dessein de parler à part de la Vertu des payens , on en trouverait la source au cinquième dialogue, de la Diviniié, où il maintient avec saint .J ustm , que tous ceux qui ont suivi le droit usage de la raison naturelle , ftvant la venue du Messie , étaient véritablement^chrétiens ; et au* septième , de TOpiniàtreté , quand il prétend, qu^avant la découverte de FAmérique, les Indiens se pouvaient sau\t r , au dire des plus équitables théologiens, dans rianocence de la loi naturelle (1). S'il n'était pas plus expédient de faire un article séparé du débat soutenu par Le Vayer , au sujet de la langue et de la critique littéraire , on trouverait d^à cette lutte dans la préface du second volume , et dans les premières pages du dialogue de l'Opiniâtreté (2) .
Des Opuscules , des Petits imités en forme de lettres , des HomiUes , il suffira de dire que c*est la menue monnaie d*Orasius Tubero. Un grand nombre de ces petits écrits sont des pièces détachées des dialogues. L'auteur reprend successivement ses lieux communs de scepti(}ue et ses paradoxes : tantôt c'est l'éloge des ânes qui revient dans une
(1) Oras. Tub. . 1 , 583-584 et 11 , 206 , 207.
(2) 0tas. Tab., Il, nîirl92. . •
lettre \ tantôt la satire des femmes et du mariage dans un
opuscule ; ici Ton décrie la vie active , la magistrature ; là on fait le panégvrirjue de 1 ignorance. Voici la réfutation de la logique, qui reparait sous le titre de disputes, de querellas opiniâtres ; celle de la physique , sous le nom de Tàme , du corps, des couleurs , des monstres, etc.'; celle de la morale , sous la forme de la loi , de la prudence , du mensonge^ du larcin. En un mot , l'ouvrage d Orasius Tu bero est comme le père de toute une famille de livres, et* de livrets ; iamille nombreuse , car il s*agît de plusieurs^oentaines de traité: les Opuscules, les Lettres, les Homilies sont les plus |)etits de la famille , et les plus petits ne sont pas les moins bavards.
Le livre de Prose chagrine ne se dérobe pas davantage à cette sorte de filiation. C'est encore un reflet de ses dialogues 'primitif , reflet assombri , demière4ueur d*un scq» tidsme morose et découragé. Il y a des traits contre les" abus qu'on fait de la religion ; il y en a contre les mécbants théologiens et les mauvais catholiques, puis vient le tour de la justice et des Parlements; enfin il ne ménage pas les maltéteries, les fourbes des traitants et sous-traitants. « Ne ' semMe-t*9 pas que la France soit de tous côtés au pillage ^ et quel cbagrin ne doit-on pas concevoir contre des gens , qui se lavent les nuûns dans le sacré sang du peuple , et partioulièrement contre ceux qui le mettent à parti (1) ? » • La seconde partie de Prose chagrine contient une défense du scepticisme. Cette doctrine ne se contredit pas ellemême, en proltiauL tjue rien n'est certain; tout spécieux qu'est le dilemme qu'on a bâti là-dessus , il n'y a point de si petit logicien, qui n'ait connaissance de ce que les sceptiques y ont r^x>ndu , et comme ils ont fait aisément concevoir, de quelle sorte cette proposition de rincerlitude de
.(f ) fînm diagrine, 111, l** p. , p. iT7.. — ToiUl «D.|i«iiil de emUel ttee fAbrarère , et c* n^iîitpsisle seul.
toutes choses se comprend et s'enveloppe elle-même. D*autre part , il est faux que la scej)ti(jLie bien enteiulue fasse des blessures mortelles au ChristiaDÎ&me , puisqu'elle fait profes* sîon de tenir ses prittGqxUes certitudes de ki foi. Quant aux miracles , les pyrrhoniens étant accusés de les abolir tous , en défendant de déférer au i apport des sens , (pii en sont les témoins , ils n'opèrent dans la religion que |>ar la foi , aidée de la grâce , tant s'en faut qu'ils dépendent absolument des sens. Toutes les religions n'ont-elles pas publié leurs miracles ? Le moyen de fonder notie créancé, en cette matière diverse et trompeuse , autrement que sur Tautorité même de bi religion ? (1) Tout ceci rappelle assez les dialogues de rignorance louable , et de I4 Divinité ou de la diversité des religions.
Il y a pourtant quelque chose dans ce livre de Prwe cha^ ^rine ^ qui 11e se trouvait pas dans Orasius Tubero : ce sont des réflexions sceptiques sur la médecine. C'était- rnni(jue science, qui avait trouvé grâce devant le philosophe pyrrhonien ; car on ne peut prendre an sérieux quelques traits, qui sont dans un de ses opuscules, et dans une lettre , et qu'il a recttôllîs pour se jouer , comme il nous en avertit luip même (2). Ou peut ajouter que cette immunité accordée à la médecine par le scepticisme était dans Tordre. 11 faut se rappder que Timcm deFhliunte , ami et disciple dePyrrhoUy ^it médecin \ qu*Âgrippa , que Ménodote , et le plnftOlus^ tre d*entre tous , Sextus Empiricns , étaient médecins ; que Sorbière, INaudé , (riii Patin, et nombre d'amis ou disciples de Le Vayer étaient médecins. Le pyrrhonisme formé en corps de science , est né de Tapidenne médeciiie; et quelle autre science paraissait mieux faite pour produire
(1) Pi«i$« chagrine, 111, l~p*> p* 290-318. Cf. Vmn des payées, article PjrnboB, oft les mémos questions sont traitées, (f) De la Santé et de la Maladie, II , â«p., p. 214,9l6.'aUtlre XCVI, VII, part. , p. 42.
la révolte de la pratique contre la tbëorie , hi guerre aux principes et aux causes au nom des faits , la négation de la science au profit d*un art empirique? Une hérésie en médecine proclame le néant de la théorie : dès ses premiers pas hors des limites de i*art de guérir , elle trouve le soeptidsme , s'en empare, et lui donne la forme scientifique ; v<nlà le pyrrbonisme et Sextus Empîricus. Une école née de la sorte n'était pas pour tourner ses armes cunlie la médecine. Sextus témoigne lui-même que les pyrrhoniens ne furent jamais scqptiques dans la vie usuelle , et par conséquent dans la pratique médicale (1). Si Montaigne poursuit les' médecins de ses railleries , c'est qu'il n'est point d'une école ; son scepticisme est au [oiid sans tradition, il est tout personnel ; il a vu souffrir son père ; il souffre lui-' même de la cdique , de la gravelle : Texpérience qu*il a fiiite des secours de Tart , a produit en lui , à tort ou à raison , le doute à l'endroit de la médecine. Mais Le Vayer est un douleur plus scientifique. Disciple d une école , il en est - devenu le chef. D'où vient qu'il n'imite pas le silence de' ses maîtres à l'égard des médecins ? d*où vient surtout qu'il change d'opinion a soixante-dix-huit ans ^ qui est l'âge où il écrivit Prose chagrine ? Est-ce qu'il se croyait désormais hors d'atteinte ? f2)
Oi^ peut ailirmer que le livre de Prose chagrine , quoi qu'en dise Niceron , ne parut pas avant 1665 (3) : c'est
(1) AdT. Mitii. Jib. I» «h. 7, 10, H , 55. Cf. NoI. FMffic. sd Agftlbiam inter icstiinoua de Seit. Empirico, edilioBi îlliiis pneniitn.
(2) Hidid de Hontai^e s*est trop litté : s'il eftt eu qmtre-vipgt-dis oo eent ans, tfant que médire de la médecine, il eOi pn avoir quelque couleur de raison; maia ayant été maladif de bonne heure» et n*a;aot vécu qtte aoiiante-dix ana (e*e«t mnquante»neuf qiiUI fallait dire), il faut avouer qu*il en a payé trop t6t rameude; lea «agiBs vojageora ne ae moquent dea ehiena du village, qn'aprèa qiilis en sont éloignéa, et qu*ila ne peuvent plus en être mordus. Gui Patin , Lettres' 1 , 362.
(5) V. à TAppi^ndkv.
Tannée même de V^mour médecin» Les mêmes événements qui ont fourni à Alolière sa première satire contre k médecine , ont pu înspifer à La Mothe-Le-Vayer ses premiers ' doutes. iiîcideiis de la maladie de Mazarin , ses der- I tiieres paroles au roi , que tous ses médecius n^étaient que I des charlatans , les scènes bouffonnes qui se jouaient à Too- ' çasioD du célèbre vin 'émétique , les vacarmes que firent en 1664 les fiicultés de Rouen et de Marseille , dans leurs disputes avec les apothicaires , les injures, les vérités désagréables qu'on se dit de part et d'autre , le chariatauisoie dévoilé de quelques-uns , la défiance rq>andue contre tous les autres, que lallait>il de plus? c'était pour dégcfûter les pluâ complaisants , et pour ébranler les moins sceptiques. Mais le pauvre Le Vayer avait un grief bien plus sensible coutre les médecins ; et encore que sou cœur ne semble pas tm instant s^échapper dans ses instances sceptiques ' poutre eux , cependant la blessure est visible , et la douleur est mal dissimulée dans le chagrin et la noire humeur du philosoplie. Il avait perdu son lUs en 1G64.
Ce fils fut tué par trois médecius (1), qui purent se reconnaître au théâtre, l'année suivante £n mettant ces personnages o|i leurs collègues sur la scène , en les affublant ' d*un nom à la grecque , qui ne laissait pas d*étre fort trans^ parent , Molière et Boileau ne songeaient-ils pas à leur ami commun , Tabbé Le Vayer , mort de trois médecins de la cour ? £u effet , ce rapprochement du philosophe et du poète , sur le point de la médecine et de la mort de^Pâbbé Le Vayer , n*est pas dicté par la fantaisie ; leur douleur fut commune. Le grand MoUère adressa au vieux La Mothe-Le-
(1) Gui Paltn, Lettres, III, 484 Bodineau, médiMitt du roi par quartier, était un aiïamé. Brayer administrait le vio émétique pour plaire à Guéoaut , qui devait le pousser à la cour. Esprit, médecio du duc d'Anjou, u'ordonnail jamais d'autre remède; il eût fait mourir Louis XIV, l'ao 1658, si oa l'efti écouté. Gui Patin , ii , 248 ; Ul , 457 ; 111 , 8U.
Vayer un sonnet sur la mort de son fib. Le sonnet contient quelques beaux vers, et est accompagné d'une lettre, qui vaut encore mieux que le sonnet (1).
Quoi (jirU en soit , depuis ce moment , Le Vayer revint sur la médecine, dans tous ses ouvrages sceptiques , c'està^lire, dans le Doute sceptique sur Tétude des belleslettres, dans les Problèmes sceptiques , et dans le Discours, ^ pour montrer que les doutes do la philosophie sceptique sont de pp-and usage dans les sciences. Mais non seulement il honore la personne du médecin, non seulement il déclare qu'il ne connaît point d'homme ^us studieux, ni qui pénètre plus avant dans les livres; il est encore plein de réserve Il Tendroit de la science, et ne veut pas être compté au nombre de ses ennemis.
Parmi les traités sceptiques de Le Vayer , il en est un dont le sujet spécial ne permet pas de le ranger parmi les livres sortis d*Orasius Tubero ; on veut parler du Discours sceptique sur la musique. Ce petit discours est adressé au P. ' Merseiinr, auteur de l'HariHonie universelle. Mersenue avait prié Le V ayer de lui domier par écrit ce qu'il lui avait dit de ses pensées sur la musique, dans^ quelques entretiens. Il en reçut une pièce sur ce sujet , rédigée à la hâte , qu'il inséra telle quelle dans son livre. Le Vayer en conçut quelque mauvaise humeur (2). Il retoucha ce discours pour le , puhlier lui-même. L'auteur élève des doutes sur la théorie del a musique. Mais il ne va pas au fond des choses; il accu- ^mule exemples et autorités polir et contre la musique, pour et contre les mathématiques , qui en contiennent les pre^ miers principes. Mersenue avait exagéré l'utilité des ma-
(1) V. plushaot, p. 15.
(3) Averlissement de i'édiieur, t. V, 2» p. A celle occasion, il peut dire ou répéter le mot qu'ua lui attribue » que le P. Mersenue était le bon larron. Menenno était habile k se servir des pensées des autres.
thématiques, dans cette théorie; c*est l'avis de Montuda^ qui
se rencontre ainsi a\ ec La Mothe-Le-Vayer. Au reste, celuici n*a fait en ce discours , qu'un commentaire de quelques diapitres de Sextus fimpiricus contre les mathématiciens et les musiciens; et par ce côté, le discours sceptique^sur la musique , qui se termine d*ailleurs par une profession pyrrlionienne. 1 a[)pelle encore le dialogue d'Orasius Tubero.
Après avoir établi que tous les écrits philosophiques de U Mothe-Le-Vayer se ressemblent et procèdent presque tous d'un livre primitif , dont ils forment Tinterminable lignée , . une question se présente à Tesprit. Si pendant trente-sept ans , et dans ie cours de quinze à vuigl volumes, l'auteur a reproduit incessamment les mêmes pensées philosophiques, comment se iait-il qu'il ait soutenu lui-même le fardeau d*iine si longue redite? Nous répondons simplement par rérudition. Aux époques où Ton goûte Térudition , où on raccuéille pour elle-même , «lie suffit pour renouveler des pensées vieilhes , et donner le droit de refaire des livres déjà laits. L'érudition n'a pas de limites ; elle connaît a peine le mien e^ le tien : c'est ce qui la rend inépuisable. Le Vayer ^
j à cet égard , appartient à la littérature de la >iienaissance ;
I il continue en français ce que les Scaliger et les Juste^Lipse ' avaient fait en latin. Il ne lait pas état de donner au pul^iic toujours du nouveau ; après avoir traité même plusieurs fois d*un sujet, à grand renfort de citations et de rapproche- , ments , il y revient franchement, naïvement , s'il a pu recueillir dans ses livres un ni iiiseaii ])agage; sa conscience est en repos, pourvu qu ii respecte le bien des contemporains. « Prendre des anciens , et ùàre son profit de ce qu'ils ont écrit , xï*est conune pirater au-delà de la ligne ; mais voler ceux de son siècle , et s*approprier leurs pensées et leurs productions, c'est tirer la laine au coin des rues, c*est 6tçr les manteaux sur le Pont-Neuf (1;. »
(I) Leilre CXXXIX, t. VII, 2* part., p. U2.
Mais à la t'm le public des Provinciales et des Maximes parut dégoûté de taot de mc rnoire, et de si peu de génie. L'érudition perdit sa &veur. Le Vayer s'en est plaint dans Prose chagrina : on ne voulait plus de ces travaux, qui sentaient rhuile de l'étude, et qui tenaient trop du lieu commun (\ ). Le Vayer lui-même eut quelque scrupule à l'eiidroit de ses redites. « Peut-être m est-il arrivé, dit-il, de répéter quelque pietite cfaose/que j'avais déjà écrite ailleurs, ce que j'évite néanmoins très-soigneusement. Je crob qu'en ce cas là, l'on devra excuser une personne, qui peut tantôt disputer à Origène sa qualité de syntcictiquey que lui acquit la multitude de ses compositions, sans tirer de parallèle entre leur grand mérite et le néant de mes petits travaux (2) » Il s'excuse encore par l'exemple d'Isocrate, qui proteste quelque part, ?]u*ilne îm pas difficulté de redire ce qu'il avait déjà doiuié au puhlii , tie devatU j>as être de pire condition, que ceux.qui se servaient de ses ouvrages précédents. « Assez de personnes, dit-il, ne s'étonneront pas que je m'applique cet exemple. » Le Vayer en effet avait eu aussi ses plagiaires (3). Tout grand picoreur qu'il était , il avait été , ainsi qu'on l'a vu , picoré par Costar. Mais le bon vieillard ne voyait pas que le goût des plagiaires avait changé avec celui du public, et que désor^ mais personne ne te volait plus, que lui-même.
Après avoir parcouru les ouvrages du philosophe, qui était le moyen le plus sûr de recueillir les traits de son scepticisme, on fera le rapproefaeroent de nos principaux sceptiques avec La Motbe>Le-Vayer, afin de lui marquer
(1) Prose chagrine, 1^^ partie, iil , part., p. et suiv. Cf. Uoinilie, XXil, t. 111 , 2« part. , p. 351 .
(2) Prose chngri ne , 3<- paii. , 111 , l"^*" part, p. 582.
(5) V. Ménagiana, lod. cit. , et Homilie XXlll , 111 , part. , p! 559.
sa |ilac( parmi eux, et dr réiuiir les traits, que nous avons trouvés épars dans ses livres, eu une physionomie plus saisiflsable et plus vivante.
En philosophie, il semble que les penseum soient tour à tour destinés à remplir un de ces trois rôles : de philosopher pour son compte, cVst à dire, de donner pour but à sa pensée, Texercice et le pertéctiuunement de ses])ropres facultés. Un penseur de la sorte ne mérite pas toujours le nom de philosophe; mais< il survit souvent à bien des [Philosophes , parce que sou livre peuf éveiUer des sympathies dans bien des âmes , et sa sagesse privée devenir la sagesse d'une infinité de ses sciubiables.
Ou bien de compter autour dç soi des disciples, de fonder une école, d'adopter un système. Dans ces conditions, Fesprit est plus expansif* il A porte au-delà de soi; il cherche dans la pensée le pain des âmes ^ non pour soi , mais puur toute son école; c'est une famille; et plus elle lui est chère, plus il est exclusif. Le reste est l'objet ou de ses attaqués, ou de son mépris, ou de son indifférence. Ou bien de descendre vers la multitude, et de Tinté- ' resser dans les débats, qui d'habitude se livrent au-dessus de sa téte; en un mot de populariser une philosophie. Cette tâche veut moins de force que de souplesse, moins de suite que de âe&ibiiité, moins de profondeur que d'étendue; il y faut non pas tant un philosophe qu*un écrivain de jour- . naux ; il s'y livre plus d'escarmouches que de batailles rangées. Tromper Tadversaire par les diversions, revenir ' sans cesse, à la cliarge, craindre moins les redites que lès longueurs, ne laisser point de relâche à la presse, faire plus d*opuscUles que de livres , et plus de fragments que d'opuscules, voilà comment s y ^a^iieiit les victoires.
Non seulement ces trois j oles ont trouvé leur applica- ' tioii dans Thistohe du scepticisme français; mais encore ils se «sont succédé progressivement. Le scepticisme a été d'à-
bord isole, personnel^ puis il s'est tormé eu école; puis encore il s'est fait populaire. Et qu*oii ne pense pas* que nous , abandonnions ici notre division du pyrrhonisme philoso» phique et du religieux. De part et d'autre la marche nous semble la même; toujours le doute, d'abord individuel, va se ^éiitraiisant et s'étendant. Le stplu isiiie se transformant eu ces trois manières, d'un côté, passe de Montaigne à Charron, et de Charron à Bayle; de Tautre, va de Pascal (1) à Huet, et de celui-ci à un philosophe dont le nom trop près de nous doit être passé sous silence.
Montaigne est tout personnel; il décrit ses mœurs pour se corriger; il ne s'est pas plus fait lui-même^ que son livre ne l'a fut; c*est un livre consubstantiel à son auteur; c*est un membre de sa vie (2). Au lieu de chercher dans les anciens la vérité de toutes choses, ainsi que Ton faisait alors, il la cherche en soi, et comme il n'y trouve ni tout ce que dit Àristote, ni tout ce que dit Platon; comme il y découvré ensemble un peu de ce qu'ils affirment et un peu de ce qu'ils nient, beaucoup de motifs de doute et peu d'éléments de certitude, il est pyrrlionien. Mais prenez garde, c'est de ce pyrrhonisme (\m pmduira plus tard la vérité! il a rappelé rhomme à l'étude de soi; il a porté un grand coup au syU logisme; il a rendu quelque autorité à la conscience. Pensée neuve et féconde, D a senti que tout homme porte la forme entière de Thumaine condition. Les auteurs se communiquent au peuple par quelcjue marque sj)éciale et étran- * gère; lui, le premier, par son être universel; comme Michel de Montaigne, non comme grammairien, ou poète, ou jurisconsulte (3). Il s*est donc raconté lui-même; s'il s'est rencontré avec tel philosophe ancien, c'est par cas d*aveuture;
(1) Nous expliquerons plus bas à quel Utf« le Boni de Pascal doit (igurer dans rbistonre du scepticisme.
(2) Essais , III , 9 , p. 287 ; II , 18 , p. 368 et sniv.
(le (|uel lé^iment était sa vie, il ne l'a su qu'après qu'elle élail exploitée, employée. ISouvelle tigure, un philosophe imprémédilé et fortuit (1). N'est-ce pas merveille, comme il a conscience de sa spontanéité?
Mais qud homme sera cru. parlant de soi , en iin temps si corrompu, lorsqu'il en est peu ou point qui trouvent créance parlant d'autrui , où il y a uioms d'intérêt à mt utir C2)? Il faut que la sincérité du philosophe soit une leçon pour sou siède y le siècle de la dissimulation ; il Êiut que ses discours soient 4x>nforme8 à ses mœurs » bas et humbles; s*il a des &iblesses, qu'il les avoue; s*0 a peu de repentir, qu*il le déclare j s il t st coulent de lui-ménie, qu'il le dise. Ne vous plaignez pas, 6 Arnauid, 6 Nicole, ô Pascal , 6 Malebranche , ne vous plaignez pas de ce qu*il parle trop de soi. £h ! ne le fallait-il pas , pour contraindre le monde de penser à soi? Ne vous indignez pas, s*U est satisfait de lui-même; il ne forme pas le cœur, il le récite (3). Sa conscience n'est ni celle d'un ange, ni celle d'une brute , mais la conscience d*un homme; il n'enseigne pas, il raconte. Montaigne est tout entier dans sa personne , dansses impressions, dans ses souvenirs. A ce peuple qui ne fait recette que de témoignages imprimés , qui ne croit pas les gens , s*ilsnesont en livre, ni la vérité, si elle n est d'âge compétent, il alléguera aussi volontiers un sien ami, qu'Àulugelle et que Macrobe , ce qu'il a vu lui-*méme, que ce qu*ils ont écrit ; il montrera que la vérité, pour être plus vieille, n*en est pas plus sage ; qu'il faut avoir l'esprit de faire valoir ce qui se passe devant nous, et de le juger assez vivement , pour le tirer en exemple ; qq'il vaut mieux enfm puiser sa philosophie dans ce qui se voit eu son village^ que dans la boutique de Plantiu ou, de Vascosan (4).
(4) lit, 18, p. 438.
Le semème siècle fut partagé eotre la révolte et l'aulonlé; si rautorité est impérieuse i la révolte n*e8t pas moins despo* tique. Placé entre cesdeux tyrannies, Montaigne n*y échappe, qu'eu se déroba lU au dos^iiialisme. A. l'une il répond : Je ne sais; à Tautre, peut-être. D'où vieut qu'il est à la fuis indé^ pendant et soumis. Indépendant , on lui lait hair les choses vraisemblables, i|uaixi on lés lui plante pour îulaillibles(l); il ne se croit pas tenu d'accepter même ce qu*ii tie peut réfiiler. il veut demeurer apprenli jusqu a soixante ans; la recherche lait le progrès. Qui veut guérir de l'ignorance , il faut la confesser. Soumis , il n*a guère pris 4*opiniQD8 que. par autorité d à crédit; il s'en applaudit, parce c{u*on ne saurait plus mal choisir que par soi , en un siècle si fàibk (2). Il ne reconnaît a la raison privée, qu'une juridiction privée; et. à tous ses jugements il ajoute ce refrain, non pas de. cérémonie , mais de naive et. esaentieUe soumis», sion : 4^ p^le soqs forme d'enquête et d'inoartitnde, et: m'en rapporte, pour la solution, purement et aimplement aux créances communes et légitimes (3). Partagé souvent entre ces deux principes , . joignant, une mâle liberté à la docilité d'un enfant, Montaigne a pû donner l'essor aui.deux écoles, du scepticisme français. Si Bayle et La Mèche» - Le-Vayer sont ses héritiers directs, Huef et. Pascal sont ses collatéraux.
Il n'a outré aucune doctrine; et encore qu'il ait ses ca« priées, ce sont caprices d'homme d'e^it et d'hoiinéle homme. Ce sont fantaisies de convèrsatlon, de eof^érmùe, et qui ne sont jamais des paradoxes. Ce point suffit pour* le
tirer de la foule de nus pyrrhouiens. Singulier sceptique, qui atteint presque toujours la vérité, gague le cœur, persuade Tesprit, fortifie la niison! De Ja connaissanoe de
(1) III, S, p. 36i et siiiv. ' {2)111.12, p. 571.
(3) III, 2, p. 26.
^olubiUlé, il a dngeiidré eù «oi ane çertaiue coostapoe d'o- : pinion. D^ùté de la noàveauté , quelque visage qtCelle . * porte (1), il a appris par expérience à respecter la tradition. Voila bien im scepticisme né du sein de ce siècle, et de l'âme de ce grand homme! Voilà bien uu livre de bonne foi, où ' le doute; sans calcul ni s^^stème, se dresse qpoDtanëmeiit entre Pautoritë qui nie le progrès , et la raûôn qui afHrrae rinFaillibilité. Livre vérîtablemenl humain, où 1 hcmime se reconnaît mieux 'qu'en tout autre , ni si haut ni si bas que le font la plupart des philosophes! Livre essentiellement français , notre nation retrouvera sans cesse rimage de ses misères et de son géniel Uvreqiii vivrait toujours, étant sorti dtt coeur, quand ^bien même il ne serait pas écrit d'un style enchanteur, et d'une langue à l'éternelle jeunesse?
En passant de Montaigne à Charrou , le scepticisme perd son caractère personnel; il s'adresse à des disciples, devient un enseignement , et se traduit en préceptes généraux. 11 n*a plus ses libres allures, ni son heureuse indififôrence; il est désormais méthodique. C'est un s^sUîmo (|ui a marqué ses limites, et dont les partisans sont dès -ce moment solidaires entre eux. Ce n'est plus eette ignorance et oette incuriosité de Montaigne, qui formaient un si doux chevet pour une tete bien fiiite; c'est désormais «ne laborieuse ignorance, uue savante incuriosité. La raison de Montaigne a pu sommeiller sur ce chevet si mol et si doux : mais il est mainte^ nantfivré aux disputes des écoles, et qui pourrait y retrouver le sommdl, avec le bruît-qu^elles mènent à Tentour ?
On a dît de diarron qu'il indtaR Montaigne. NW-U pas plus juste de dire que c'est le même homme généralisé, parvenu à réiat d'un système et d'une science; en un mot que c'est Montaigne, cessant d'être Michel de Montaigne, etde^ venant comme le type de l'humanilé? Charron recueille les
pensées et les sentimenU «le son maître ef ami, et il en fait une pliilofiophie; et ce livre de la Sagesse pourrait s^appeler le livre de Fimitation de Montaigne, par une allusion que
nous faisons sous toutes réserves, à un nûm très-saint et à un ouvrage inspiré ci en haut.
Indiquons , par quelques traits ^ cette manière de transfor» mation, par laqurile, caractère, habitudes , pensées, sensations , tout Montaigne enfui est tour à tour idéalisé dans Charron.
S'il est une qualité propre à Montaigne , une qualité intime de sa nature et de son œuvre, c*est cette franchise absolue, cette volonté de tout dire, de laquelle seule pou* • vait sortir une fidèle peinture de soi. Ce qu*il dit de cet
amour du \rai, les termes éloquents, où il représente son horreur pour le mensonge , deviennent entre les mains de Charron une suite de conseils généraux, un chapitre sur la flatterie et la* dissimulation (1). Charron, au sujet de la repentance, qu'engendre la méchanceté, recommande la prati(jue d'une inj^énue et sincère ctuifession de toutes nos ac- . tjons et pensées; li veut que la hardiesse de confesser serve à brider la hardiesse de faillir, ou plutôt il veut que tout le monde fasse ce que faisait Montaigne en son particulier; tt je me suis ordonné, disait celui-ci, pour excuser ia licence de ses écrits, d'oser dire tout ce que j'ose faire. » Et voilà que l'aveu charmant de je ne sais quelles faiblesses, voilà que le trait le- plus original d'un caractère unique, n'est plus qu'une leçon de morale, presque un lieu commun (2), Que • Montaigne fatigué de la mobilité de son siècle, s*écrie : Je SUIS dégoûté de la nouveauté: Cliarroii tiendra pour dommageable tout changement de loi et de créance , et ce sera - une maxime de sagesse de déclarer tous novateurs, gens
(1) Montaigne, 11 , J8, p. 370-572 , el Charron, 111 , iO.
(2) HoDUigae, Ul , 5, p. 83, 86, et Chmon, H, 5, p. 335.
isusp€cts, dangereux et à chasser (1). L'auteur de la Sagesse a consacré tout le premier livre à la connaissance de soi et de l'humaine condition. Cette théorie delà nature de rhomme, •de ses facultés et de ses passions, cette peinture de notre . faiblesse et de notre vanité, ce dénombrement des distinct tions et des inégalités qui nous séparent, tout cela est né tlu cœur de Tauteur des Essais ; tout cela , avant d'être un système, a été le naif témoignage d'une conscience repliée eUe^méme, sur ses impressions et ses souvenirs. En faut-il d*autres preuves? Le hasard voulut que Montaigne fût un jour employé à consoler une dame affligée. Il usa de diversion, espérant que le succès en serait meilleur. Que nous devions à cette circonstance uu chapitre dea Essais, cela n'est pas étonnant; mais elle nous a encore valu ub <^pltre de la Sàgesse, et Charron a fait de la diversion un ' remède général contre la tristesse (2).
Il n'est rien de quoi Montaigne, songe-creux de sa nature, se soit plus entretenu que de l'idée de la mort. Parmi les dames et les jeun, c*est souvent la pensée dont il est préoccupé. Il s*exerce à la mort; et ce n*e$t pas l'approche du jour fiital qui le jette en cet eiercice ; il n'y a que quinze jours qu'il a franchi trente neuf ans; et il coujple bien vivre pour le moins encore autant (3). Il prend ses mesures pour ce jour suprême; il arrange sa mort à l'avance; une mort recueillie, calme et solitaire,. convenable à sa vie retirée et privée, uiie mort entourée seulement d^inconnus, plutôt à cheval que dans un lit, hors de sa maison et loin des siens. C'est vers ce but de la mort que sont tournées toutes ses pensées ; c'est au jour de la mort qu'il remet Tessai du fruit de ses études; on verra là si ses discours lui partent de la bouche ou du cœur. Autant il
(1) Momaigâe, I, 22, p. 135; étCbamHi.U, ch. 8, p. 392, et III, 3,p .480.
(2) MoMaigDe, ffl, 4, p. 61 elsiiiv. — CiMrtoB. 01, 89, p. j666.
(3) 11 se tfompttt dans Mm cdcid * il mmtm éu» n aoîianiième année.
fg9
y a dans ce chapitre d'observations particulières à Mofi- . taigne , à son génie, à son' htimeur, autant Charron saura
en tirer de préceptes et de maximes; et la mort de Montaigne devient à peu près la mort de tout le monde ( 1 ).
•Ouvrez le livre de la Sagesse, au chapitre de l'amour ou amitié; Tàme de Montaigne y respire, toute pleine encore du souvenir de la Boetie; au chapitre du devoir des parents et enfants; c'est celui de Montaigne sur Tinstruction des enfants; c'^t le beau présent qu'il fit à Diane de FoiiL^ comtesse de Gurson, pour Théritier qu^eile attendait; ce > sont les retours sur son enfance et sur Féducation qu*il reçut de feu son père; au chapitre de la Mesnagerie ; vous cnttevoyez riuurit'ur de Montaigne; un maître qui aime Tordre et la netteté au prix de l'abondance; qui regarde à la nécessité, peu à la parade; qui n'oblige ses gens à bien fiure, que par une entière confiance; des valets qui ont la garde de la binuse; qui lui viennent dire au bout de deux mois, quïl a dépensé quatre cents écus , au lieu de lui rebattre les oreilles tous les soirs de trois, cinq, sept; une maison enfin , où il reste toujours la portbn du glaneur.
Peu s'en faut que Charron n'ait tiré de la vie publique de son maître, les préceptes qu^il donne aux hommes d'£tat, et qu^il ne fasse la leçon aux princes et aux grands, en > leur proposant pour mod^e la miûrie de Midiel de iloqtaigné à Bordeaux. Ménager sa volonté, épargner ses a& fections, mesurer son dévoûment, tels étaient les aphorismes politiques de Montaigne; il les avait créés pour son propre usage, en se souvenant de son vieux père, qui, l'Ame cruellement agitée de cette tracasserie publique, oubliait le doux air de sa maison et son ménage et sa santé. Il loue d'ailleurs ceux qui suivent un autre train ^ et n'a garde
(t) iloDUigae, t , 18 <ri 19; ei lii , 9-. — Chtrron, It, Il ^
de proposer ses maximes à d'autres; Mais Cliarron seraitbien Ùiché de 8*en priver, et de perdre roccasion de débooper dans la vie de son maitre une page de plus, qui fera, si
bonne miuL dans sa théorie.
£st-ce à dire que Cliarrou ne soit qu'une pàle copie 4^ Montaigne? Ce serait une grande erreur, et une grande injustice. Nous n'avons eu d*autre but quQ de montrer le scepticisme y d*abord naissant au cfsur d*un liomme et éek entrailles d'une conscience; puis se convertissanl en un système, en un corps d'enseignement; nous avons voulu le surprendre à son passage entre ces deux états, et faire voir, le livre en main, coonment s'accomplissait ce travail de gë> néralisation. A Charron revient l'honneur d'avoir fondé lYcole, d'avoir proclamé le principe. Si Montai^^^ne était le ^ bréviaire des lîljres penseurs, Charron fut leur drapeau. Ses emprunts n'intéressent pas sa gloire; il ne les déguise pas ; il les conserve en termes exprès. Quel que soit le mérite d'une philosophie, il y a une grande distance de la pensée persoiMielle a la profession, et c'est cette distance que Charron a franchie.
Mais poursuivons; car nous touchons presque à La Mothe» Le^Vayer, pour le regard de la doctrine comme 4u temps. La profession est l'exercice même de la liberté. Elle eu est la preuve et Ta garantie. A cet égard, Charron efface Montaigne, et demeure le chef du pyrrhonisme indépendant. Le public se doit contenter que Ton se conforme à lui en toutes les apparences; qu'a-t-il à faire de l'âme du sage, de ses pensées et jugements? Ils gouverneront tant qu'Us voudront sa main, sa langue , mais non pas son esprit , s'il leur plaît; il a un autre mailre. Empêcher la liberté de Tesprit, l'on ne saurait; le vouloir faire, c'^est la plus grande tyrannie qui puisse être; le sage s'en gardera bien; il se maintiendra en sa liberté, et ne troublera pas celle d'autrui (î).
(I) De la Sagesse ,11, 2 , p. 988.
On a vu que Lé Vayer tn)uve dans le scepticisme une préparation, dou paieilie aux ieçous de l'Ë\augUe ; mak cette t>rëparàtîoii M à ses yeux ud litre, ud avantage pour le «eepticisme ; elle n*est pas le but et la fin de sa philoeophle. Charron est encore ici son guide, et à cet autre point de vue, celui-ci est toujours le iiiailre du pyrrhonisme indépendant. Le scepticisme iui est un moyen de servir la reii* gion et la piété ^ de propager et de conserver le christianiBnie. il lui semble que, pour installer la chrétienté en un peuple mécréant, comme les Chinois , par exemple, ce serait une très-belle méthode de commencer par leur prêcher Pyrrhonisme et Nouvelle Académie ; puis , ayant bien battu et gagné ce point , de leur proposer Jes principes de TEvangilCy comme envoyés du cid. Mais , quoi qu'on pense de cette préparation évangélique , elle n'est non plus le but de Charron quede Le Vayer. Son but est ailleurs, et cen^estqu'en passant, quHl indique les rapports du pyrrhonisme avec la religion. «Tai lait ici, dit^il, une digression à Thonneurde notre règle contre nos ennemis. Revenons ( 1 ). »
Va) devenant la doctrine d'une école , le scepticisme prit aussitôt l'esprit de secte. Charron est plein de mépris pour le vulgaire. 11 ûiut âiir la hantise et la fréquentation du peuple ; il fiiut surtout se garder de ses jugements ^ et , sans faire bruit f tenir toujours son petit bureau à part (2). Avoir IW prit libre , douter en ses jugements , tel est le propos du sage. Les autres sont gens qui ne savent rien , par cela même qu'ils pensent savoir, et bien tenir la vérité en leur manche; gens fiûbles , qui ne saluaient se tenir droit sur leurs pieds ; il fiiut qu*ils soient appuyés ; qui ne peuvent vivre, sibon en alliance , ni se maintenir libres ; gens nés pour la servitude , qui craignent les lutins , ou que le loup les mange , s'ils
(1) De la Sagesse, H , 2 , 299 , 300.
(2) De iâ Sagesse, li , 1 , p. 279.
étaîait seuls ; I). Si ion y regarde de près, Ciiarrou ne cherche pas le gmod nombre des disciples ; il en veut un choix.' 11 Toît trois 4ti^e$ dans le monde, les théologiens , le commun des hommes et les philosophes (2). Cëst à ceui-ci qu'il s'adresse f k ccux*ci qu*il réserve la liberté. Quand il dit le peuple , le commun , ce sont des termes qui sentent leur aristocriitie intellectuelle. Dans La Mothe-Le-Vayer , les mots sont tes méo^, les choses sont diifërentés. L'auteur pttiieaupublic^ non plus à quelques esprits d^Sîtëi et s*j1 dit le peuple , le commun , à l'exemple de son maitre , ce n'est plus cette foule de geus trop petits et trop niinces pour goùterâ la liberté; ce sont ceux qui ne la connaissent ou qui né la veulent pas; c'est un peuple qui pOite également la bure ou rhemnine , la soutane' ou les croohetà (3).
Le sage dë Charron étant si fort éloigné du vulgaire , de^ \ra s'en rapprocber par les apparences. S'il était au dehors tel que dedans , il heurterait par trop monde : s'il était au dedans tel qu'audehors^ il ne serait plus sage. Il jouera deux rôles et deux personnages : i' uQ étranger et «pparent, Tautre propre ef cânentiel ; l'hàblle homme fera bien sa charge , et ne laii»i>eia pas de bien juger la sottise ou la iouibe qui y est. il £iut discerner la peau de la chemise (4). Unwersus rnun^ dus exercet hùttiomam^ Point dë passion 'ni d'ardeur; on y perd la Hbené ; on y perd le jugement. G^est folie d'épouser on* parti d^une -trc^ grande affection; H ftut de bonne foi reconnaître le bien qui est aux adversaires, et le mal qui est en ceux que Ton suit ; hors le noeud du débat , il faut garder égalité d'âme et^ indilfêreneè (S); Oh recôtinait là le parti politiqil» de nos guerres rel%ieases..'l7n tel parti dut compter
- '(1) Delà Sagesse, II, 2, p. 298, - ' ■ - ^ * ...
(2) Préface de la 2» éditton.
(3) Petit trntté scept., V, 2« part., p. 141 .
(4) De la Sa{;.rssn , II. 2, p. 289 ot 7)H cf. Montnigtie, tii . 10 , p. 354.
(5) Sagesse , II . 2, p. 510 cf. Montaigne , III , tO. ' '
dans ses rangs plus d'un pyrrhonien. i^e pyrrhouisnie nail volontiers du sein des guerres civiles et des révolutions; il contribue sans doute au rétablissement du oalme et du repos ; iDMsîl porte plus tard des fruits bien «mers. ' Plus on étudie Charron et Le Yayer, plus on s'assure de la distance ({ui les éloigne de Iluet et de l'ascal. Ceux-ci prétendent absorber la raison dans la foi; ceux-là n'aspirent qu'à les séparer. C'est ce que duuTon appelle distinguer la prud - ^ * horamie de la religion. Il neYeut|ias que l'on soit homme de bien , à cause qu'il y a un paradis et un enfer ; c'est une cliétive et misé rable sagesse , de fuir le ma! , non parce que la nature et la raison, c'est-à-dire Dieu y le veut ainsi ; non parce que la loi du nionde dont vous êtes une pièce , le requiert ^ maïs parce que vous n'osez^ mais parce que voua craignez d'être tancé, d'être battu. Qui est homme de bien par scrupule et religion , ne Test pas assez; gardez-vous-en et ne Testimez guère ; qui a religion sans prud'honiniie est plus dangereux que celui qui n*a ni Tun ni Tautre (i). Voilà des maximes hardies ^ dont on pourra peut<*étre abuser ; mais qu'on les place en leur lieu , dans un livre destiné aux gens qui pensent; en k;ur temps, à la suite de la li^ue, entre le meurtre de Henri III et celui de Henri IV ; qu'on les place au milieu .d'un siècle de confusion et de troubles , où il se fit tant de mal au nom de la plus sainte des religions, et Ton comprendra que le danger alors n'était pas à dire ces paroles , mats à ne les dire |)as ; on comprendra que la religion même, en tant (|u elle est faite pour Thu ma nité , avait liesoin du secours de toutes les facultés humaines ; que , pour procurer l'alliance si désirée de la raison et de la foi , il fallait làisser la raison croître et grandir en liberté , prouver sa force. On s'étonnera seulemeiii (jue ce soit le scepticisme qui ait pris en main ses droits , et Ton ne sentira plus que besoin d'admirer les voies de l'esprit humain, qui fait
(1) Sagesse » II , S , p. 559 et sui v.
liaitre le bien du mal , et les éUments de la cei^titude du seki
même du pyrrhonisme.
Cette distincLioQ de la religion et de la prud'hommie est ' le fouddu pyrrhonîsme indépendant. £Ue croit et se modifier avec Técole même ^ dans Montaigne, penseur isolé , elle . est un b^în de conscience, un principe de liberté; dans Charron, chef d'école, elle est une des couleurs de son drapeau , une des parties de son programme; dans Le Vayer , philosophe presque populaire , elle est une amie de sa polémique, elle lui dicte la Vertu des payens.
Mais la philosophie de Charron tient à son époque par un nœud plus étroit, par le doute même qui lait son essence. L*empire d'Aristote couuaeiiçaità passer; le syllogisme semblait destiné à lui survivre , et c'est avec le syllogisme même qu'on battait en brèche celui qui l'avait inventé. Il y avait des disputes plutôt que de la philosophie ; on tenait des propositions })lutôt (jue des opinions ; et Bacon disait des docteurs dace temps : Quœrunt quod pronwitient, non quod seniiarU, Le moyen dé désarmer tant de rai^nneurs par le raisonnement^ et de trouver un ai^ment vainqueur de tous les autres? Le doute seul pouvait déconcerter les pédans; le doute capricieux , insaisissable, qui ne raisonnait pas y mais qui leur faisait tomber les armes des mains. « Ils aiment 1[>ieQ mieux , dit Charron , un affirmatif testu et con* traire à leur parti , contre lequel ils puissent donner et exercer leur métier, qu'un modeste et paisible qui doute et surseoit son jugement , contre lequel leurs coups s'émoussent f l). »
Au reste Charron n entre pas dans la discussion des systèmes; son doute non plus que celui de Le Vayer, ne choisit pas entre Caniéade et Pyrrhon ; il court d'abord à la pratique ; il est ensemble académique et pyrrhonien. C'est affaire aux Grecs de bâtir leur scepticisme sur des prin-^ cipes rigoureux , et de faire de la négation de la science ,
(I) $agess«, IJ, 3, p. 295.
uue science exacte, ajpprofoiidie. De tout cela le scepdcisme moderne ne retient guères que le lait du doute; peu lui importe TimperGectioD de la théorie; il ne pourauit que les applications. Montaigne, avons-nous dit, a très-bien dis-
lin«^ué le Pyrrhonisiiie de la nouvelle Académie ; mais ce puuit lui est lort iudiiTéreut; sa philosopliie , sa morale n'y sont pas le moins du monde intéressées; et cette distinction n*est qu'un trait ingénieux du chapitre si savant et si divers de Fapologie de Sebonde.
Il V a encore une différence très-sensible entre M(»iiiaigne et Charron, et qui explique l'influence et la destinée de leurs livres. Montaigne était cavalier, gentilhomme^ écri-' vaqt comme les honnêtes gens conversent, quoique conversant avec Jes traits d*énergie, de grâce, de finesse, qui n*apj)ariit;iinent qu'aux grands écrivains; aimable et spirituel et sentant sa société choisie; libre et sincère, et pleiii d'aisance dans son tour et dans sa pensée; joignant une extrême candeur à une nature extrêmémeut cidlivée, en homme qui aime le monde et qui n'à rien à cacher de soi. Il compose sans aulie rè<];le (jue celle de l'art de conférer; sautant d'un sujet à un autre, il fuit la méthode qui est faite pour les gens de métier; il trouve le bon air, sans le chercher, quoi qu*en dise Pascal (1); que dis-je? il en est le premier tyj>e et le premier modèle; et si jamais il se fait une histoire complète de la société polie, son nom sera peut-être la fidèle expression d'une époque tle celte histoire. Tout gentilhomme au fond de sa province avait un Montaigne sur le manteau de sa cheminée (2). 11 concourut successivement à réducation de toutes les classes, et Ton peut dire que tonte la nation ou s^y est reconnue, ou en a retenu quekjue chose. Uue légère teinte de scepticisme a toujours été de bon air en ce pays; mais, il le faut dire à
(1) Pascal, Pensées, éd. Faiigèrc, II, 27.
(â) Hueliana, article , Essais de MoDlaigne.
notre honneur, Texcès dii soepticisme y a toujours été de mauvais air, comme toute exagération de la mode.
Ceci nous ramène à Charron et à Le Vayer. Ce n'est pas que CliarroD soit tombé dans cet excès, qui a fait perdre son crédit au scepticisme. En supprimant dans la Sagesse le pyrrbonisme, il resterait encore une œuvre raisopnable, un juste traité de morale. Mais Charron était prêtre et théologien; son livre tout plein de méthode et de divisions, qui attristaient et ennuyaient Pascal (1), a toute la mine d'une Somme. Ce n'est plus cette naïveté, ces fantaisies qui yous font penser, mais qui n*engag!ent personne, pas même Tauteur. Tout est désormais pris au sérieux, à la lettre. On sait que Montaigne légua les armes de sa maison à son disciple C'était comme le blason nécessaire à cettf philosophie de gentilhomme; mais il ne lui légua point cet air cavalier, qui seyait si bien aux hardiesses du pyrrhonisme. La robe de Charron est partout apj)arente; son livre a charge d'âmes; et la forme même et la composition de cette œuvre ne sont pas pour avertir les consciences. Le P. Garasse se trouvait bien en peine pour détromper les jeunes seigneurs , qui prenaient ce livre de la Sagesse en qualité de livre spirituel (2). Sorel n'est pas un grand critique; mais il a bien rencontré, quand il a dit : « Charron est plus dangereux que Montaigne, qui était un cavalier, parce qu*on lit son livre comme une pièce recevable (3). » Aussi Charron fut-il tenu pour le chef des ^prits indépendants, qu'on appelait déjà les .esprits forts (4).
C'est avec La Motbe-Le- Vayer que le scepticisme j>arait
(I) Peosées, 6d. Fangère, II. 27.
Doctrine cnrieu&e des beaux esprits de ce temps , p. iCH5.
(3) Jiibl. franç., p. 9S.
(4) Le terne d'esprit fort nous semble dater de Charron, 11, ch. 5, p. S58. Les termes de bon .esprit et de bd eq»rit sont de la mtme époque. Celui de boo esprit a conservé son acception favorable, en dépit des efforts du P. Garasse. V. Doctrine curieuse.
baisser d'un degré comme pbflosophie, et tout ensemble s*exagérer et se rapetisser, s*«uigérer dans les petites choses, et se rapetisser dans les grandes. Ainsi qu*on i*a
(iil plus haut, il a jeté presque tout son feu dans Orasius .Tubero; tpuies ses iiardiesses sont dans ce livre; encore fiiut-il ajouter qu'elles prennent le tour de la satire, et qoe ce n*est pas nn livre sérieui. Mais depuis ce livre et dans ce \i\ rc même, Le Vayer s'est appliqué à fuir les grandes, les hautes {|uestions, ou, s'il les aborde, ce n*est pas pour les mesurer, les soulever, les f>ëuétrer, c'est pour y jeter quelques fleurs d'érudition, ileucs communes et faciles. Bien différent en csela de Charron^ « Ne pensez pas, dit-il, que je me veuille résoudre à vous débiter les lois de la sagesse, et les rèi^les qu'eu ont prescrites , ceux qui ont été assez hardis pour eu traiter. Pour ne rien dire des aucieus, Charron qui l'entreprit, i( n'y a guères, y réussit si peu avanti^eusement pour lui^ qu'ayant ému bien des ftélons . contre sa réputation , il se vit réduit à la nécessité d'écrire une petite Sagesse qui fut presque une rétractation de la ^ première (1). »
En revanche il va fort loin dans les petites questions. C'est là qu'il se donne carrière. Dans cette voie il aboutit aux jeux d'esprit. Point de milieu en efiet; ou le scepticisme est sérieux, et il conduit à l'abîme; ou il est frivole, et il se perd dans les pauvretés du paradoxe. C'est dans Le Vayer que le scepticisme, cet ennemi particulier dès pédants, prit à son tour un air de pédanterie (2). On a vu qu'il y avait force paradoxes dans les dialogues d'Orasius Tubero. On en peut dire autant de ses autres écrits; ce sont paradoxes inuocents pour la plupart, ou dont le péril n'est pas prochain; on y discute de l'amitié, du marii^, de la santé, des songes, de la patrie, de la vieillesse, de la
(i) Proro., 6« dial., IV, Inpirl., p. 495eisalv. (d}V. UtlreXGViI,p.5l.
vie, de la mort, de mille choses qui subsis^aut par leur propre force , demeureot * ce. qu'elles sont , inalf^ les étranges thèses de Tauteifr. Les petits nuages qu^il en tire
ne contiennent pas la tempête ; mais qu'un sceptique plus téméraire ou plus habile à généraliser, les groupe et les amasse, et il en obscurcira toat^.ce que nous avons de grandes vëritiés. Bayle, comme on sait, aimait à s'appeler comme Jupiter uA. assembleur de nuages.
Le Vayer porta le paradoxe jusque dans sa vie; il poursuivait ainsi la révolte contre la coutume et la cérémonie; c'était une exagération du précepte de Charron. La céré» moniè du monde, à vrai dire, n*est que vanité; le sage se doit bien garder de cette contrainte ; seulement Charron veut qu'il accorde quelque chose au monde (i). De là ce caractère bourru, dont Vigneul Marville nous a laissé le portrait; de la ces façons et vêtements d'un autre âge (2). 11 en devint presque misanthrope. La haine de la raison, dit Platon^ et la haine des hommes ont la même cause (3). Après de norobrenx mécomptes sur les hommes et sur les ciioses. on linit par se croire plus honnête ou plus sage que les autres, et l'on demeure persuadé qu'il n'y a aucune vérité dans les choses , ni dans les hommes aucune vertu. C'est dans cette disposition d*esprit, qu'il écrivit Prose chagrine. L'auteur s'y fait voir fort mécontent de son siècle. Il est plus d'un philosophe que le paradoxe a jeté dans la misanthropie.
Bayle, successeur naturel de La Mothe»Le* Vayer, est beaucoup plus philosopha que lui jusque dans le paradoxe. il le va chercher en des régions plus hautes , et la science
est intéressée dans ses débats. Ce sont de belles thèses de philosophie, d'histoire, de critique ^ surtout des thèses du
(1) Snges&c, H , 8, p. 594 et suiv.
(3) PbédoDt V. U. Cousin, p. 258 cl suiv.
jour et du moment, qui passionnent les esprits. Bayle était fait pour ouvrir le siècle du paradoxe; il était sin«^uUèrenient doué pour le trouver hardi, ingénieux, ayant bien des airs de la vérité. Les paradoxes de Le Vayer paraissent comme égarés eQ un temps, où ils sont en si fiuble estime; les siens né semblent ni heureux ni bien trouvés; on les dirait seulement jetés en cette époque, pour servir de lien entre les témérités du seizième siècle et celles du dix-huitième.
Bayle n*aime peut-être pas davantage les grandes questions, les sujets élevés ou généraux (1); s*il les traite c'est d'une manière subsidiaire, épisodique. Il se tient assez près de terre, comme Vayer; mais ce n^est pas pour fuir Torage; 8*0 préfère le particulier au général, et le domaine de la vie usuelle à celui de la philosophie, c'est plus par amour de la réalité que par crainte du péril. La pensée de Le Vayer demeure toujours vague et indéterminée; hors de là il ne voit que propos dangereux et matières odieuses. Ëayle a créé la critique; Le Vayer s'est arrêté au lieu commun.
Mais n'oublions pas que Le Vayer vivait presque un siècle plus tôt, à Paris, à la cour et dans la maison du roi; et si
Ton peut aOu nier que le scepticisme a été de (juelque utilité dans la marche de Fespril humain , et dans le mouve^ ment des opinions, accordons quelque indulgeuce à ce vieux philosophe, modeste représentant de la libre pensée, qui fesait la raison ch^ve et petité, afin qu'il y eât aussi pour elle une petite place.
Et puis(|ue nous parlons du siècle de La Mothe-Le-\ ayer, quelques mots sur ce point nous feront mieux comprendre sa pensée. Les dialogues d'Orasius Tubero parurent vers 1633, douze ans après la première édition grecque de
Sextus Ëmpiricus. Notre Sextus, disait Le Vayer au premier (1) N«tiee sur ^yle, par M. Daiimroii, Monit. Univ., I*' mars 1848. !
dialogue (1), s^est contenté de quelques observations singulières, ou en petit n(imbre, qui est trop |)eu de chose pour en tirer d'assez grandes conscqueuces... Il u*a eu d*autre intention, que de nous ébaucher cette .matière n aboi|dante, et nous ouvrir ce chemin^ qu*il savait s'étendre à ]*infini. Ces paroles indiquent le but cherché par Le Vayer dans tous ses livres; elles indiquent aussi la distance qui le sépare de Charron. 11 a passé plus avant dans la théorie; et ses livres sont la paraphrase ou le commentaire de Sextùs. Développer les moyens de r^/>o^£ie^. et les rendis populaires, voilà ce qu'il a fait dans tous ses livres; voilà ce qui lui appartient en philohophie. Cela en vaut-il la peine ? Ecoutons Bay le sur ce propos: « A peine connoissoiton dans nos écoles le nom de Seztos Empirieus. Le^ Hypotyposes pyrrhoniennes n*étoient pas moins ignorées de nos philosophes que les terres australes (2). » Ajoutons pourtant qii il attribue à Gasî»eiiJi I honneur du pyrrhonisme découvert et mis à la portée de tout le monde (3). Pourquoi u'at-il pas dit La jttothe-Le-Yayer?
A. ce point de vue du développement du pyrrhotiisme , nous reconnaissons que Le Vayer fut à Charron à peu près ce qu*à Pyrrliuu fut Empiricus; ii tut scc^jtitjin' plus absolu en morale; il éteudit le scepticisme a touUs les branches dela.sdenoe^ et donna naissance au scepticisme érudit, d'où la critique devait sortir. D'ailleurs, venu en uA temps de stérilité , il ne créa rien , non plus que les dogmatiques de son épocjue , et comme ceux-ci u étaient que la reproduction du passé, il u'offirit lui-même dans ses livres, que la reuaissMioe et la paraphrase de. Sextus Empiricus. On se rappelle le fameux arrêté du parlement contre toute |Aîlosophie nou* • velle. Cet arrêté, fiit, pris en 1624» Le pyrrhonisme de. Le
(1) Gras. Mm I, p. 82 et mit.
(2) Ba;le, art. Phvrrhon.
(3) V. im.
Vayer iMtrutcumiiieuuerëaclioQ cootre la philosophie des coll^^e», Toute sa valeur est dans une aspiration sincère vers la liberté } il se canlonoa d'aiUeurs dans Sextus , comme ses adversaires Vêtaient dans Aristote et Saint-Thomas. Et «Je liescartes et de Spinoza , pas un mot, ou |)ea s eu faut, quoicj^'il ait prulougié sa carrière jusqu'en 1672. Ou voit assea par là pourquoi nous avoua fiût tint d'instances, pour établir que les dialogues d'Orasius Tubero étaient de 1633 , et que depuis, l'esprit de Fauteur demeura toujours dans les termes de cet ou vra^je. Au contraire , son lu l ilier en sceplicisuie y Bayle^ parut uaitre du sein même des disputes de sou temps; disputes grandes et solennelles, disputes de haute philosophie et de théologie transcendante, où Ton n'entendait plus récho affaibli d'Aristote ou de Platon , niais bien la voix vivante des maîtres nouveaux , el où , par-dessus les noms de llescartes , de Leibnitz et de Spinoza , retentissaient ceux de Rome, de Genève et de Louis XIV. Du confiitde tant de dogmatbmes impérieux et puissants, du combat des opinions et de la force, du concours même des événements devait Hi)rtir naturellement^ et quand même il n*y eût pas eu de Sextus au monde, ni de La Mothe-Le-\ aver pour frayer le chemin, un pyrrhonisme spontané, variable comme la lutte même, savant du reste comme tous lés grands docteurs auxquels il devait tenir téte, et dialecticien autant qu'il le fallait être, en un temps où la dialectique jeta son plus vif éclat. N'est-ce pas là Bayle tout entier ? et en ce sens , n'est-il pas le sceptiquemoderne par excellence ?
Le doute, qui est Tinitiative même en philosojriiie, compta beaucoup d'adhérents au dix-septième sîède , et fut le point de départ des dogmatiques. Si Charron et Moiilaig^ne ont préparé les esprits pour Descartes , La Mothe-Le-Vayer a complété leur œuvre. Il le faut donc r^afder du même biais . que tous ceux, dont les efforts ont appdé ou rendu possible Favénement du Cartésianisme. Il n*y a pas d'apparence que"
legéuie de Descartes n*ait pas mesure rabiuie qu'il franchissait au d^ut, ou que, s^ilen eût eu le loisir, il eût reculé de> vaut un tel passage. Biais il est permis de penser que ce n'est
pas à plaisir qu*il débutait par le doute, et qu'un victorieux . comme lui n'avait pas besoin de se jouer ihi danger, pour augmenter le mérite de sa victoire. Le doute comme point de . départ était devenu nécessaire ; ce n'est pas Descartes qui a créé cette situation; il la trouva toute foite, I^otre sceptique lie Vayer fbt un des ouvriers qui s*y employèrent ; et , sans savoir pour qui il travaillait, il dégrossissait et débitait le bloc de Sextus iijnpiricus, huit ans avant Tavénement de la métaphysique cartésienne.
Âu reste, il ne -combattit jamais le cartésianisme; c'était iffl&ire à d'autres d*attaquer une écolequi tenait poiir la liberté de la pensée et de la r ai son ; et l'instinct de Le Vayer ne pouvait s'y tromper. Seulement une doctrine qui faisait tant d*étatdes mathématiques , et si peu de l'histoire et de Tanti^ quité , n'était pas pour plaire à un philosophe , qui prisait û fort l'érudition , et, en bon disciple de Sextus, avait décrié les mathématiques (1). C'est ce que l'on voit dans trois pas* sages, qui sont les seuls où il lasse allusion, et de fort loin, au cartésianisme ^2)
* (1) Disc. tMfûqt» MUT la nmsiqne, Cf. lettre XLIT, «t ailleDrc.
(S) a Oa .peDiprononcer sans mécompte de la plupart de uos novateurs, la mène qo'Âristote iropate à d'autres , au •dernier chapitre du premier livre de sa Métaphysique, qu'ils ont vodlu Taire des belles mathématiques une fort lairlc et fort mauvaise philosophie. Car, comme il ajobte si bien à la fin du second livre, les éridenceset les certitudes de la malhéotatique ne doivent ètM exigées qu'aux choses qui sont dépouillées de toute matière : c'est pourquoi ceux qui veulent être trop raaihf^mniioipns; dans la physique, prennent un Uès-mauvais chemin, et qui n'est pas naturel; non est naturaiis modus, ajoute-t-il; tolaenim nalura forte habet maleriam, » Prose chagrine, Ul, 1» part., p. 251» Cf. Doutes de k pbiloeopbie sceptique, V.2« part., p. 52.
«Nous ne commettons pas une petite faute, quand nous voulons assujettir la nature aux régies des niailiéuiatiques, ou aux fines conclusions delà logique, comme depuis pe« Ton a tâché de faire inutilement... Comment serions-nous bons pbj-
Que fiayle soit cartésien , c'est un foit dont nouà ne sommes pas chargé de rendre compte. Û nous parait cependant qu*îl s'explique et par les considérations qui précédent ,
et par cette réflexioi) , que Descartes, à la façon df Socrate, était le père de luutes les grandes écoles , qui se partageaient alors les esprits , au moins sur le continent , et que ce n'est * ' pas .merveille , si , en face de tous ces dogmatismes d'une époque, s'est élevé un pyrrhonisme sorti en qnelque sorte du même ordre d^idées, et du même fonds de doctrine. De même Pyrrhon pouvait aussi se dire, et se disait sans doute le disciple de Socrate. D'ailleurs, ainsi que plusieurs l'ont fait voir y hst^le a retenu du cartésianisme, surtout ses paradoxes et ses témérités ; il prenait en main cette doctrine , comme la meilleure arme pour combattre (1) ; et, à tort sans doute, mais cela nous siinil jiour voir son intention , il trouvait Descartes plus pyrrhonien en quelque sorte que Pyrrhon. a Le cartésianisme , dit-il , a mis la dernière main à
reeuvre Il a , à Tégard de l'existence des corps, des prin*
cipes encore plus haidis que toutes les hypothèses des anciens pyrrhon i (M l s (2).
Necherclions pas dansT^ Vayer, non plus que dansBayle, un système bien arrété;(( Je philosophe au juuriajournéei^ditil, et, s'il embrasse une opinion, c'est toujours sous la réser\'e
siciens, si nous nous assujeliissions servilement aux maximes, soit d'Aristote, soif d'EucIitIc , (Joui ou fait aujourd'hui si grande conscience de se départir?» Doutes de lii pliilosopbie, V. 2« part., p. S2, Cf. Prose chagrine» 111, l^e part., ' ' p. 251 .
« Vous avez connu de ces novateurs qu'on pourrait comparer, dans le dessein qu'ils ont eu, à un roi de la Chine , qui lit brûler tous les livres de sou Etat, comme dangereux et nuisibles, atiii qu abolissant la mémoire de ce que ses prédécesseurs avaient exécuté, il ne fdt parlé que de lui. » Lettre CXXXVIIIy VII, 2« part., p. 129.
(1) V. M. Damiron, PhUosophie àm XVII*iiècie, p. 55; M. Boullter, bisl. de la réToI. cartésienne, p. 310.
(S) V. Bayte, art. Pjfrrbon.
d*en pouvoir changer (1). Pourtant li a généralement plus , de suite et d'uniformité; il est toujours le disciple de Sextus. Bayle n'appartient pas a une secte ; il ne s'appartient pas à lui-même; en quoi il est peut-être plus parlait pyrrhonien.
Tous deux ont une philosophie de circonstance, qui luit les sujets généraux , et se prend aux questions qu'amènent les événements (2). C'est ici que Le Vayer se sépare de ses devanciers, et annonce son successeur , celui qui devait, se> Ion Texpression de Voltaire , pferfectionner le genre dés journaux (3). Ainsi que nous l avons dit, la tendance du scepticisme a été de quitter les régions de la théorie, dt courir à Inapplication , de se faire de plus en plus populaire. Lamothe-Le-Vayer a déjà quelques traits du journaliste ; il se mêle aux débats politiques, par deux pamphlets contre l'Espagne et la maison d' Autriche , et par deux petites dissertations sur la bataille de Lutzen , et sur la trêve des Pays-Bas (4) ; à ceux de la théologie , par la Vertu des Payens et quelques petits écrits sur la même matière ; à ceux de la philosophie ou de la morale , par ses innombrables opuscules, dialogues et discours , où il renouvelle , sous toutes les formes , ses instances sceptiques, contre tous les tenants du scientifique tournoi; à ceux de la littérature et de la grammaire , par ses Considérations sur l'éloquence, ses lettres sur les Remarques de Vaugelas , ses Observations sur la lecture et sur la composition , etc l e Fond de sa polémique ne {K>ij\alt être
sérieux sur quelques points ; en politique , par exemple ; car il n'eût pas été de son temps. Sur d'autres , je veux dire sur la théoJogie et la n^ligion, i) pouvait aller plus loi^;
(1) V. Leur*» LXXXI et ailleurs.
{§> V pour Rayle M. Damiron , notice sur Bajle, MoDilear, 1" mars 1848.
(3) Ed. Beui hoi, XIX, p. 20Î.
(A) Cnntrariéié des humeurs qui se troavent eivire cerlaincs nations. — En quoi la piété des Français diffère de celle des Espagnols, IV, 2' part. — Discours sur la bataille de Lutzen. —'Discours sur la proposition de trêve aux Pavs» Bas» IV, i" part.
c^était alors le champ de la dialectique ; maîa U courait fortune d'être réduit au silence; et d^ailleurs, rien n'autorise à penser qu'il n'eût pus la foi; sur d aulres encore, à savoir sur les matières de philosophie » il est encore très-£uble I mais bien qu'il fÙt presque eouteinponûn de Detcarles> il appartient à Tâge précédent pour la science. Bayle, a dit Voltaire ^ est l'avocat-général des philosophes ; il fait le relevé <Je leurs opinions et de leurs erreurs. Mais les ques* tions en litige étaient nouvelles;' les parties étaient puissantes. La Mothe-Le-Vayer n'interfenait qu'en «n fort irienl procès, ah les vi^nts n'étaient plus intéressés.
La Molhe-Le-Vayer touche encore au journaliste, par la recherche de l'à-propos ; il compose son opuscule des Mons^ très, au sujet de deux sauvages, mâle et femelle, qu'on ▼oulait avoir été vus parmi les montagnes du Dauphiné (1). U tnîte des organes des sens, àl'oôcatton d'uu «veuf^ né de Poitiers (2). Il discute des songes et de l'action des facultés de l'âme pendant le sommeil , à la suite d'une singulière expé^ rience, quiavait été faite. Il s'agissait d'un nommé Lefèvre , de Rouen , qui répondait» étantmiormif en toutes les langues ou on l'interrogeait, quoiqu'il ne les sût pas ; et » chose aili^
« gulière , dans les hypothèses qu'il forme à ce sujet , l'auteur .
rencontre celle d'une sorte de magnétisme, où Wm ne s'attendrait pas à cette époque (3). Un médecin de Paris, pour ne préjudieier à la santé de perâonne après sa mort^ ne voolul pas être enterré dans l'église. Notre auteur y trouve matière à plaider pour l'inhumation hors dea villes (4). Des
• censures s'élèvent contre le théâtre j il écrit sa lettre des Hé-
créations honnêtes (5). La mort de Sfazariu lui fournit des
(1) ni,i'« pan , p. i4».
(2) Uure LXV. .
[7) Lettre UU.
(4) Lettres CXXXVll etXilll.
(5) Uan LXXK.
coosîdénidons sceptiques sur le gotivernement politique (1). controverses de la grâce lui dictent sa lettre de la science
' qui est en Dieu (2). Ici c^est la nouvelle d'une victoire qui donne carrière à son érudition sceptKiue; là^ c'est Tautopaie d'un corps patibulaire; ce traite est dû à la nouveUe d'un
' empoisonnement dans la ville d^Àngers ; cet autre à Tan-nonce d'un stratagème employé par les Napolitains contre les Espagnols '3V
Nous ne parlons ni des occasions particulières et persou> nelles , qui paraissent l'avoir engagé à traiter certains sujet» , comme le soin des enfants , la consolation , les afflictions, les conseils à un homme de lettres; ni des circonstances
, générales, qui ont tiré de lui des écrits sur les controverses, sur la dévotion , mv les voyages, sur la grammaire et autres matières dont le public était alors occupé. Qu^il nous suffise d'établir qu'on trouve déjà chez lui ce caractère si visible dans Lia>ie, d'un philosophe qui met la science à la suite • des idées du Joui , et fait gloire de suivre le mouvement des esprits , plutôt que de le diriger (4).
Un philosophe de la sorte pM^luit beaucoup plus d'opuscules que de livres; il compose peu; il n'aspire jamais à une forme définitive et complète. Le Vayer est dispersé en fragments, autant que Bayle lui-même. Orasius Tul^ero est partagé en neuf dialogues; la Promenade également ; IMléxaméron rustique en six journées; llnstruction du Prince en. sept traité. La moitié de la Vertu des Payens se divise en une siûte d'articles. Le Jugement sur les historiens anciens est une série de notices. Les Opuscules sont au nombre devingt-huit; les Problèmes sceptiques au nombre de trente-
(1) LeUreCXL.
(2) Ulire XCiX.
(3) Lettres XXX , LXIII , LU , XXXVU.
(4) V. notice sur Bayle, Ifoniteur oniverael, f *^ mm.
un (I). Il a ftit^ vingt-sept homilies académiques, el cent cinquante traités sous forme de lettres. Ajoutez à cette énu- Aiération, dix-stpt ouvrages encore plus ou moins morcelés, et vous aurez une idée fidèle de cette philosophie épar^ pillée^ de cette éruditioD en menus morceaux^ qui attendait - fiayJe, pour être rangée dans le seul ordre qui lui convint, cdui d*uD dictionnaire.
La critique est née du scepticisme éniditj Bayle en est Texpression déjà complète; il Ta portée dans la philosophie, dans la morale , dans Fhistoire. Dans Le Vayer elle ne fait que de naître; elle est dhez lut ce qu^dle est dans les érudits de l'âge précédent. Le Jugement des historiens anciens ii est ni en avant, ni en arrière de son siècle. Baillet pense que Le Vayer s*est trouvé fort soulagé du travail des autres,qui avaient écrit avant lui sur ce siijet f 2). Struve partage le même sentiment (3). Mais il y a quelques efforts nouveaux dans la Vertu des Payens. C'est déjà un essai de rapplicalion de la critique à la philosophie. Gundling, savant historien de la / philosophie , avouait que ce livre lui avait donné les pi^ mières idées solides et historiques de la philosophie payenne. Au reste, il le &ut reconnaître, La Mothe-Le- Vayer aimait réruditinii [)(iiir elle-même. La philosophie n'a rien à voir dans une toule de ses écrits, de ceux même où il a fait voir le plus d'esprit et de connaissances. Tel est l'HexaméPOD rustique, dont nous avons parlé dans le premier chapitre.
Un trait qui nous semble digne de remarque dans un pyrrjionien, c'est que Le Vayer ne fait presque aucun usage de la dialectique. Il aime à soutenir les thèses contraires; il débat le pour et le contre; mais il ne raisonne pas; ses
(i>C«t ]0 diifte i» pfoUènies d» Plntirqoe. » Le Vajw ëlait ic^anlé «oouM le Plotarqae de len tiède, et û s*efforçiit en toolei naeicief de lessem- Uer m phUoeopbe sne>
(S) Jegein. des imiite« Il , ISt .
^ Introd. m nolH. lei litter., c. VIU, % 37.
arguments ne sont que des exemples ou des autorilÀ. il n V a pas lieu de s*ëtonner d*uine telle absence de discussion
sérieuse, et de controverse rVell* . Les questions qu'il soulève exigent rarement qu'il se mette eu frais de dialectique. Plaider la cause du mariage et du célibat. Jouer ou blâmer le sentiment de Tamoar de la patrie, exagérer ou amoindrir IV tilité des voyages, faire Téloge ou la satire de îamitié, s^exer* cer à soutenir le pour et le contre, en une foule de sujets analc^es, tout cela n est qu'une série de lieux commuus, oè le raisonnement serait de trop (1). La IIAotbe*Le-Vayer, en bon pyniionien, tient la balance sceptique; il met dans les deux plateaux, non pas les arguments o]^posés, /nais les témoignages et les citations en sens contraire , et Ton peut s'assurer que; la l)alaiice demeurera toujours égale; il a un fonds trop riche de ce genre de preuves, pour être en peine d'établir Téquilibre.
Les mêmes conditbns qui ont fait de la philosophie de Bayle un pyrrhonisme sérieux, spontané , profond, en ont dû faire auàsi un chef-d'œuvre de <lialectique. Voltaire a uonimé Bayie le dialecticien le plus parlait. Un des ministres constitutionnels de ce siècle, quia &ilvoir un grand talent de dialectique dans le barreau qui le fit connaître , et à la tribune où il soutint des combats , raconte qu'il passa deux années de sa jeunesse dans une mansarde , en compagnie j avec le dictionnaire de Bayie, qui devint son maître unique dans Fait de la di^te.
La Motheije-Vayer était un sophisfe incffensif; ses fieux co m mu ns furent en possession d'anraser quelque temps des esprits ^miliers avec l'érudition; puis ils lurent oubliés; mais plus d'un sophiste célèbre du dix-huitième siècle sut exhumer 4^06 poudreux répertoire tel jouet vieilli, qui, dans ses mains exercées , et en un temps de combat, devint une
(1) Promenade, IV. — Homil. ac.idém. III, 2* pH-, p. 2. Opusc. 11, 2* pari.» p. 3-5. HoDiil. acad., lli, ±- part , p. 13, 8, 14, 25, c4c.
arme dangereuse. La Motlie-Le-Vaver a souvent fait les frais de rérudition des petits philosoplies de l'âge suivant.
[I est le devancier de rëcole du dix-huitième siècle » et si fiayie, au fleas de Voltaire , était le père de relise des sagies , La Mothfr-Le-Yayer eo était au moins le patriarche. Voltaire prit son nom pour pseudonyme de ses Idées sur la religion (1); il est juste de dire que Le Vayer n a iauiaih pense un mot de ce qui con\^K)se cet opuscule. Mais son p\ rrhoiiisme, la siofuiarilé de ses opinions, T imprudence de quelques mots Ini^kmnèrent bruit <l*esprit fort et d^athée. Il eut* besoin souvent de professa son reqiect pour la religion , et de se laver du reproche d^impiétë; mais il ne doit pas être com])te ail rang des libertins; c'était enfin, comme beaucoup i'eutendaieot alors, non pas uu philosophe (le mot faisait ombrais) , mais un honnête homme (2).
Piseai et Huet ne forment qu'un accessoire dans notre sujet. D^un côté» nous avons établi que le principal ouvrage * de La Mothe-Le-Vayer a paru \ers 1033, trente-sept ans avant les Pensées de Pascal, au lieu de 1(>71 , date qui le placerait un an après. Ensuite , nous avons trouvé Le Vayer dans une voie toute dififiérente , dont le but avoué était beau* coup moins la religion que Pindépendanoe de la pensée; nous Pavons vu marcher dans cette voie entre Charron et Bayle. Mais uu connaît uu sujet par les contrau-es comme par les semblables, et Pon jugera peut-être nécessaire de compléter cette série des sceptiques firançais par des noms, qu'elle réclame à plus ou moins juste titre. D*ailleurs , cette voie différente part du même point; et il est bon d'en dire quelques mots , ne serait-ce que pour éviter les méprises.
Pascal est-il sceptique? question débattue paries écrivains ^ les phis autorisés; fiiut>il dire résolue? nous ne savons; mais nous dirons franchement notre pensée : il y a quelque exoèa
(t) Eil HeucLoi, XXXIX, 574.
(2) Leiirc CXLIX.
dans les deux opinions ooDtrain» y et voici quel serait notre jugement :
Non , Pascal n'est pas sceptique.
Oui, le scepticisme peut se trouver daus les Pensées de Pascal.
Btscal n*est pas sceptique , parce qu^il n*a pas de système ; parce qu*il n*en discute aucun comme philosophe ; parce que ses pensées ne sont pas un .livre de f)liil(»sophie ; parce que tous ses écrits antérieurs ou étrangers aux Pensées , ses lettres, préfaces, fragments , pensées diverses , 06 Ton pourrait plutôt chercher Tesprit du philosophe contiennent ou supposent le do^atîsme; parce que , dans ce livre des Pensées, il entre dans les vues de toutes les écoles , sans se lier à aueiine , dans les replis de toutes les consciences , sans songer à autre chose qu'à édifier la foi f parce qu'il y a mis péle-méle les rectifications et les erreurs , les ohjections et les rotations ; parce que ce sont des notes enfin, comme' le génie sait les prendre, avec des traits sublimes, mais ri^pides, avec des clartés vives, mais des obscurités: parce qu'enfîn on ne juge personne sur des pièces douteuses, contradictoires, quand sa pensée est manifestée par des té^noignages authentiques, irrécusables.
Le scepticisme peut se trouver dans les Pensées de Pascal ; car Pascal en a fait un chapitre de son livre, une partie de son ouvrage; car il s'en est servi, comme il a fait de toutes nos faiblesses ; car c'est là aussi une désarmes, dont il veut abattre l'orgueil humain , et l'immoler au pied des autels; cardans cet amas defragments, de maténaux rassemblé de toutes parts, pris dans toutes les sectes et toutes les écoles, il y a une pâture pour toutes les opiiiit>ns liuniaines , surtout pour celles qui se nourrissent des misères de T homme; car il y a aussi le pessimisme; car on y a trouvé de même la misanthropie ; car, si cela était une question du jour, on y trouverait le macliiavélisme ; car nous serions peu étonnés
qu'on y eût trouvé déjà le communisme ; car en approfondissant la petitesse et la pauvreté de notre nature , il
a dû lencontrer le pyrrhonisnie , comme il rencontre des philosophies plus généreuses, en s'élevaiit à ses grandeurs; car enfin , sur le seuil de la vérité ëterueliey où ce livre est placé 9 la science humaine pâlit, et nos certitudes paraissent des doutes.
D*une part , si le livre des Pensées n'avait pas fait beau jeu au pynlioniens, il n*eût pas atteint son buL , tpii était de montrer à la nature toutes ses plaies; mais eu tout il faut voir la fin , et nous demanderons sî les Pensées sont un livre contre la philosophie. D*alitre part, si Pascal eût été sceptique, n'eût'^il pas combattu les dogmatiques de son temps:' qu'est-ce qu'un mot ou deux sur Descartes, et qui apparemment ue font pas partie de son graud ouvrage? Est-ce ignorance? est-ce timidité? Qui le croira de Pascal? Pourquoi se taire des philosophes vivants, lorsqu'il y en avait de si considérables, et ne parler que de deux ou trois écoles de l'antiquité, des Stoïciens, des Épicuriens, des P\ rrhoniens ? Ou nous nous trompons fort , ou Pascal en est au berceau même de la religion; là, il met en regard l'antiquité et le christianisme, les philosophes et-Jé$u»Ohn$t. Entre les philosophes , il prend d'un côté ceux qui n'ont vuque la grandeur de l'homme , et de l'autre , ceu\ qui n'ont vu que sa petitesse. Le christiaiiisuie a le premier montré tout ensemble sa petitesse et sa grandeur; et voilà le problème de la destinée humaine résolu; voilà tout le livre de Pascal; car n'est-ce pas là tout le christianisme?
Après cela, nous ne ferons pas difficulté d'avouer, que Ton sent dans les Pensées des tendances extrêmes. î^a religion ne demande pas que l'on abaisse l'homme si fort. L'homme retient encore une portion de ce qu'il était avant la déchéance; notre nature actuelle dérive de notre nature première; et notre chute y a laissé pourtant quelque lumière ^
alùi que nous fiuiions capables au moins d*espëffer la délivrance. Nous avouerons même qu^il a pu faire la part trop belle aux pyrrfioniens. Hais, qu'on y prenne garde, cet
aveu, ne va jias à faire de Pascal un sceplique; il nous amène tout au plus à le retrouver janséniste jusqu'au bout. Le jansénisme n*est pas sceptique , parce qu*il ne conunenoe ni ne finit par le doute ^ parce qa*il n*est pas une philoso- ' phie. En d^antres termes, ceqnenous avons dit de Pascal est également vrai du jansénisme. 11 sert peuL-ètre le doute sans le vouloir. Ce n'est pas parce qu'il doute, qu'il est ce que nous le voyons.; ce n'est pas le vide et la peur qui le jettent dans cet^oès, c*e8t Tenthousiasoie. Le jansénisnie est en quelque sorte rultra*ehristianlsme. Port-Royal traite de payens tout ce qui n'admet pas sa théorie de la grâce. Avec sa doctruie, il n'y a plus de nature; la nature est absolument ennemie de l|i grâce : il faut qu'elle soit sup* primée. G*est en ce sens que les tendances de Paifcal sont extrêmes , et nous croyons que le résultat le pluft clair des pensées nouvellement découvertes , c'est démarquer dans Pascal la persistance de l'esprit de Jansénius et de Saint- Cyran.
Anrétons^ious pourtant; car nous ne voudrions pat temr le livre des Pensées pour janséniste. Mais nous , nous féliciterons , et beaucoup sans doute le feront avec nous , que ce livre n'ait pas été terminé. Tel qu'il était dans l'édition primitive, tel qu'il est encore maintenant, c'est uu livre purement cbrétien. Qui sait si Tensemble et les parties une foisachévés, la doctrine de Tauteur, devenue manifeste , n'eût pas compromis son succès ? Ce n'est qu*en mettant la clé de voûte que l'édifice tombe ou se tient , prouve sa faiblesse ou sa solidité; ce n'est qu'en remontant aux principesy qu'on fait voir sa pensée entière. Qui peut dire que ce palais n'eût pas été gâté par les sombres rayonnements da jansénisme -, et que plusieurs de ces traits sublimes que nous
admirons , n'eussent pas été le couronnement. <ie quelque erreur?
Pliianoii»>Qoii8 avoir risqué cette opinion éêxès offenser, la mémoiFe vénérée de Fsscal î Dieu seul a lu dans sa conscience. Pour nous, tout ce que nous avons osé dire, c'est qu'il y a quelques hyperboles dans ce livre, peut-être celles du génie, et que ces magnifiques débris suffisent à la gloire de Pascal, et ne laissent pas de place au regret.
Ainsi , bien que Pascal ne soit pas pour nous un sceptique , nous avons pu , nous avons dû rappeler son nom et commencer par son livre, ce peu de réflexions sur le point du scepticisme religieux. Les moyens qu'il tire du pyrrhonisme devaient s'adresser à quelques âmes, qui ne pouvaient être prises que par là. 'Les instances qu^il fiût au nom de cette doctrine ne sOnt pas imaginées à plaisir. Il les emprunte à une partie de ceux cpi'il veut convertir; ou elles nais&ient spontanément de certaines dispositions, qui ae taisaient dans les esprits, n y a toute apparence que le livre des Pensées fut reçu comme un remède salutaire pour les esprits légers, plutôt indévote qu'incrédules, qui se cr(>\ aient plus philosophes que chrétiens, mais qui n'étaient ni chrétiens ni philosophes (1). C'était là aussi le but de Pascal. Mais ses lecteurs sont allés plus loin que lui. Libres de bâtir dans leur pensée le mystérieui: monument, dont ils avaient entre les mains les pièces, ils Pont peutêtre altéré. Si dans les rangs les plus élevés de la science, le ressentiment honorable d'un mépris plus janséniste que chrf'rier), à Tendroit de la philosophie, a pu faire juger que Pascal tàt un sceptique, ce n'est pas merveille que des es> prits d'une médiocre portée, des cœurs aniro^ de senti*' meute mystiques , et de je ne sais quelle aversion pour la philosophie, aient peut-être trouvé dans les Pensées de
(!) Bassy Babalin» ptr «Mnple, anqnel M« de Scudéry reoompniidait h lee* tare dee Pemées. V. lee léflesUwesnr ce \m, dios lee lettres de H" de Scndérj.
cal un pyrrhonisme, dont Us se seront applaudis comme d'un triomphe. Quoi qu'il en soit, nous ne pouvons nous empêcher de remarquer qne la société du temps, qui goûta le plus les Pensées de Pascal, nous Toulons dire la société de M" de Lafayette, de Scudéry, de Sévigné, fut aussi ceOe qui vit naître les premiers efforts du scepticisme contre l'Ecole cartésienne. C'est un petit fait bien isolé; mais il nous suffît pour servir de transition de Pascal à révéque d'Avranches.
IfA intervalle immense s^re Huet de Pascal. Si le scepticisme peut à peine trouver quelque support dans les Pensées, le traité de La Faiblesse de l'esprit humain est un abrégé de Sextus Ëmpiricus et de tous les pyrrhoniens. Pascal n*avait al&ire qu^aux libertins et mauvais chrétiens; Huet s'est fait pyrrhonien pour combattre le cartésianisme. Bossuet disait de la philosophie cartésienne : a Je vois naître de son sein et de ses principes a mon avis mal entendus, plus d'une hérésie; et je prévois que les conséquences, que l'on en tire contre les dogmes que nos pères ont tenus, la vont rendre odieuse, et feront perdre à«r£glise tout le fruit qu'elle en pouvait espérer, pour établir- dans Fesprit des philosoplies sa divinité et l'immortalité de Pâme. » Ne demandons pas à Huet ce ju^enieot élevé, cette sûreté de vues. !Lne sut mesurer ni son entreprise à ses forces, ni le remède au mal qu'il prétendait guérir. L'aberration de son pyrrhonisme laisse à jamais une tache sur sa mémoire, qui était des plus pures et des plus aimables; et H en a été puni par les éloges de Voltaire. Tl porte tout* seul , il faut le dire, la responsabilité de cette tohe. INous ne voyons pas qu*]l y ait entre les jésuites et lui aucune communauté d'idées à cet ^ard. Les jésuites ont applaudi à ses efforts contre Descartes; mais Leibnitz n^en a-t-il pas fait autant? Nous croyons voir dans Huet des préoccupations toutes différentes, un intérêt plus honorable que celui d'un parti,
oa d'une quereUe de collées et de congrégations. Uuet appartint au monde une partie de sa vie; il ftit longtemps partage entre la aocîélé et la retraite, entrç les livres et les salons. Cette alliance des choses mondaines et de la vie
sérieuse, qu'on nous parait avoir si mal interprétée, ce mélange du bel e^rit, du savant et de l'homme de Dieu^ lui fésalt une position particulière , et lui donnait une influence, qui a besoin d*étre expliquée.
Dans ce siècle, où la sociabilité sembla parvenir à son deçfrr de perfection, il y eut des rapprochements nouveaux entre les. différentes parties de la société, entre les diverses régions de la pen^ ; certains hommes représentèrent, dans des compagnies souvent frivoles , la science qui avait vécu jusque là dans la retraite. Ils établirent un* lien de plus entre le monde et les lettres, entre les femmes et les savants. Ils mirent au service des idées, des passions du présent, les se* cours qu^ils pouvaient puiser dans le passé , et prêtèrent Tautorité de leur érudition aux instincts parfois peu éclairé , mais tout-puissants du grand nombre. Huet nous semble être un de ces hommes. Il liécjutiUait la société dont nous avons parlé plus liaut; cette société, où les femmes tenaient le haut bout, et où les hommes étaient représentés surtout par M. de Montausier (1) ; société qui faisait suite aux précieuses, comme la maturité de la femme spirituelle et pieuse fait suite aux grâces et à la charmante pruderie de la jeune fille; société partagée entre les honnêtes romans et . - la dévotion ; société très^ultivée , mais surtout par le cœur, où Ton avait de Descartes et de la raison ces défiances, que Ton trouve exprimées dans les lettres de M"" de Sévigné.
Quand l'érudit Huet écrit le Discours de Torigine des romans, on voit le savant qui plaklc la ( anse de la littérature superiicielie ; son opinion est d'un grand poids pour ces femmes qui voient leur goAt justifié, pour ces hommes
(i) La Censure de la philosophie canésienoe est dédiée à M. de MonUu«ier.
qui suivent Texeinple des femmes , atiu de leur plaire y et approuvent ce qu'elles ont approuvé. La querelle ékak entre le roman et la littérature sérieuse; cdle*ci est désormais décriée soufi le nom de pédanteriè '; et Huet a tiré de Téradi»
tion des secours pour la ruine même de l'érudition.
Quand il écrit ia (Censure de la pliilosophie carlésieune , il commet encore envers la science une trahison , non moins téméraire; faut-il dire, paiement innocente? Sans songer à mal, sans doute, mais oubliant qu*il est des concessions qu'on ne doit jamais faire ^ il s'applique à légitimer encore des préjugés vulgaires. On tenait en défiance Descartes, faute de Tenteudre , et la raison , faute de la maîtriser. Huet se chargea d'autoriser cette injustice , et de trouver dans la philosophie les moyens de prouver à ce monde si peu philosophe qu*il avait raison. Engagé dans cette mauvaise voie, il n*en put sortir. Le gt>ùt du siècle dinma gain de cause au Discours de i'orignie des romans ; mais la Ibrce de la vérité fit tomber ses vieilleries pyrrhoniennes. Les Questions d'Annay vécurent sur les témérités de Spinoza ; mais tout le monde condamna le Traité de la faiblesse de Pesprit humain.
Nous n'avons pas parlé de Simon Fourhpr, le Restaurateur de la I\ioui/elle Académie. Mais , outre qu'il est peu connu, il n'eût fait que nous acheminer au pyrrhonisme de l'Ëvéque d^vrandies ; il apjpiirtîent au même mouvement d'opinion , à ki même société que ce dernier. Il subit même son influenpe , et parait avoir suivi y quoique assez mal , sa direction (1).
On le voit, le pyrrhonisme religieux a suivi la même marche que le philosophique ou indépendant. Il naît au fond de quelque conscience, et a toutes les marques de la spontanéité. Il naît, selon nous, moins dans l'âme de Pascal que dans celle de ses lecteurs; il le découvre, non pas en lui, mais dans les cœui^ qu'il veut fléchir. C'est dans cette
(1) V. Fiagm. philMoph. de M. Coasin, 3* série, t. III, p. 148, 151 , 153.
mesure iàeuletueut que le nom de Pascal appartient a 1 histoire du scepticisme ; il accepte le terraio des sceptiques , afin de donner le coup de gr&ce à rincrédulitë, après Favoir battue sur les autres points. Après lui le pjrrhonisme religieux se forme en école; il est professé ouvertement, il.se pose en système, avec un but bien délini^ de diminuer, de détruire même le domaine de la raison pour en grossir ce> ' lui de la foi. Ce pyrrhonisme a trouvé aussi bien que Fau- \re se& joumaUsies ; ils*est fait également populaire; mais .cette partie de son histoire est trop près de nous , et troj> loin de Le Yayer, pour appartenir à notre sujet*