DE LA VEATU DES PAYENS
En passant de Charron a Lit Mothf»-Lp-Vavpr, nous avons . vu que la distinction de la priid hummie et de la religion , « c'est-à-dire la sécularisation de la morale , était un des caractères de ce pyrrhonisme indépendant ; que cette idée fon* damentale avait crû et grandi depuis Montaigne , et que le traité de la Vertu des Payens en était le développement. Telle est la liaison qui rattache cette partie à la précédente. Nous y trouvons une' transition naturelle entre les livres sceptiques de La Mothe-Le-Vayer , et sa polémique sur une question de théologie , et tout ensemble , une explication de ce fait singulier d'un pyrrhonien , ((ui défend la cause de la raisori hutiiaiiie , et d'un esprit (li uilf in ct iiidiilérerit , qui soutient la lutte avec eflbrt sur un point de doctrine.
En cette controverse de la \ ertu des Payens , il est un point généralement ignoré , mais plutôt oublié qu4nconnu ; et nous désirons le mettre d*abord en lumière. G*est sous
les auspices de Kichelieu que ce livre fut écrit. La théologie un peu mondaiue qui s'y trouve , est autorisée eu secret par r£tat et par le ministre. Les coups port^ ici au jansénisme , ou si Ton veut au Cyranisme [V), et qui atteignent même au-delà , ne partent pas seulement, comme ib parais sent , d'up philosophe ; ils viennent de plus haut.
On sait qu'Antoine Arnauld fit un traité de la ^éce^>sité de la loi en Jésus-Christ, pour répoudre au livre de la Vertu des Payens . Ce traité ne fut publié qu'après la mort du grand docteur, par Dupin, avec une préface, dont nous tirons quelques mots. « L'auteur avait fait cet ouvrage pour défendre une proposition , qu'il avait mise dans une de ses tlièses , dans laquelle il soutenait la nécessité de la foi en Jésus-Christ , et concluait contre le salut des Payens et des Infidèles. II parut, en ce temps-là, quelques discours scepti* ques sur diverses matières , parmi lesquels il y en eut un sur la Vertu des Payens, dans Injin 1 on insinua que S()( rate , Platon , Àristote , Diogène , et quelques autres philosophes qui avaient moralement bien vécu, avaient pu recevoir en Tautre vie là récompense de quelques actions vertueuses, sans avoir la foi en Jësus-Christ. L*auteur de la Nécessité de la Foi composa ce traité pour combattre ime proposition si scandaleuse, et qui tendait au déisme. » Dupin ajoute euliu qu'il n'a point voulu toucher au style du livre , ni même y rien réformer. Le public, pense4,<-il , aimera mieux qu*on ,'lui ait donné Touvrage d*un aussi grand homme, tel qu*on Ta trouvé , que si l'on avait hasardé d'y faire quelque changement.
Il y a dans cet avertissement plusieurs erreurs de conséquence , et qui donneraient une fausse idée de la part de •La Mothe-L&'Vayer dans cette importante controverse. Il y
•a quelque appai etice , mialgré l'adirmatiou de Dupin , que '
lOy. Im Iifre«>iiftStisle8.Pasain.
celui-ci a changé la forme de l'ouvrage. Àriiauld avait suivi- |>ied à pied le texte de son adversaire, et il le réfutait de même, selon les éditeurs des œuvres complètes d*Ar-
uauld 1 ,. Dupin Isa le livre par chapitres^ fitdîsparailrr le texte de Le Vayer, et se permit d*i^)réger unième la réfutation. Sans entrer dans Texamen des preuves qui en sont données par les éditeurs, nous nous contentons de .regretter ces chaiii^ements ; et encore que ce livre d*Amauld n*ait paru qu'après sa uiort , nous aurions peut-^lre trouvé, dans Touvrage plus lidèlement conservé , d'utiles secours pour apprécier les tendances du traité de la Vertu des Payens , et les motifs qui engiigèrent Tauteur à le publier.
Passons à une autre inexactitude, et qui a plus de consétjuence poui" nous. S il élail Mai ijue l'illustre docteur eut fait son livre de la Néces&ité de la Foi , pour défendre une proposition , qu'il avait mise dans une de ses thèses , il sui* vrait peut-être de là que Le Vayer aurait eu le dessein gé- 'néral de répliquer h des thèses de Sorbonne, ce qui est impossible, on du moins qu'il aiiiail voulu les discuter en pas- * saut, ce qui ne l'est gucrc moins. Le monient approchait, * sans doute, où le siècle allait s'intéresser dans les discussions * de la Faculté ; mais on ne répondait pas à des thèses par des livres de forme profane et de langue vulgaii«. Mais ïkh pin s'est trompé; et loin que le docteur ait été obligé d'écrire un livre pouf défendre ses proii<>stlions , ses dernières thèses étaient au contraire un extrait et une suite de son ouvrage de la Nécessité de la Foi, qu'il avait achevé plus de trois mois auparavant (2). Le témoignage du P. Quesôel et <ies éditeurs d'Arnauld (3), sur ce point, pourrait nous suf- . fire ; mais la lecture des thèses d'Arnauld ajoute beaucoup de probabilité à cette opinion.
(1) Lausanne, I77o-I780, l. X, [tvei. hislori4|ue, p. X el Sttiv.
(2) P. Qaesnel, l>isc. historique > p. 29.
(5}(Jiùuvres compléies, l, X, préf. hist., p 9, . '
Ed écrivant le traité de la Nécessité de la Foi en Jésua^ Christ, Arnauld songeait non senlement à La Mothe>Le-
Vayer, mais encore au P. Ânt. Sirniond, ami deLe Vayer, protégé comme lui du Cardinal , et auteur de la Défense de 'la Vertu. Le P. Sirmond ayant prétendu fonder sur i autorité des Pères, et surtout de âaint-Thomas, cette proposition , que Pamour de E^eu* se réduisait à Pobservation des préceptes, se fourvoya tellement dans ce livre, qu'il fut désavoué de sa compagnie. G^mme on le voit , la doctrine de la Défense de la Fertu touchait de fort près à celle de la VeHu des Payens; peut-être même p«ssait*eUe plus avant encore.
On n'entreprendra pas de donner une idée du livre du P.
Sirmond , quel que soit le lien qui le rattache à l'ouvrage de La Mothe-Le-Vayer. Pascal en fait une courte analyse "dans la dixième provinciale , et ^ été l'occasion d'une de ses pages les phis éloquentes. Arnauld fit , , dans la même année \ une réponse à ùi Défense de la Vertu, dans POpuscule qui a pour titre, Extrait de quelques erreurs contenues dans le Ui^re du P. Sirmoiul, etc. Ses dernières thèses , celles qui portent le titre de Vespérie, thèses pro actu Vespe^ namm, soutenues vers la fin de 1641, contiennelit tout ensemble le résumé de ces deux ouvrages de polémique , dont Pun avait été mis au jour, celui contre le P. Sirmond, et dont l'autre, celui contre Le Vayer , fut mis en réserve, et demeura dans les papiers d* Arnauld , comqae ai le grand lutteur, ayant soulevé sa massue contre cet adversaire im* prudent , Peùt ensuite estimé indigne de ses. coups.
Après avoir , d'une part , battu en brèche la Vertu des Païens et leur justification devant Dieu , contre le philosophe , et avoir défendu , d'autre part , le précepte de l'amour de Dieu contre le jésuite , Arnauld confond ces deux disputes en une seule dans les thèses troisième et cinquième de sa Vespérie. lin pas^a^e des citations dans la seconde impres-
sioli de la \ erlu des Payens indique fort bien que Le V'ayer voulut répondre à quelques mois des thèses d'Aruauld (1).
Joignons à ces différentes preuves rautoiité d'Hennant » chanoine de Beauvais, dans son histoire maouscrité que nous ayods d^à citée. Il prouve que les principales propositions d' Arnauld étaient tirées de la Vertu des Pajms et de la Défense de La Vertu , dont Touvrage de Le Vayer était le corollaire. £nfin , il assure que le livre de Le Vayer fut publié au coronieDoeinent de 1641.
Gomme le traité du P. Sinnood est. du mois de février 1641 , et que la Ves|)érie dWraauld est du 18 décembre de la même année , nous pouvons désormais affirmer que , dans cette année de 1641 , solennelle pour Arnauld, puisqu'elle se termina pour lui par la collation du bonnet de docteur , • le P. Sirmond ouvrit la lutte, non pas contre Amauld , mais contre quelque adversaire dont le jeune licencié embrassa la cause ; qu il iut aussitôt suivi et secondé par La Mothe-Le-
(1) 'f Fini? It'gis cbarilas : nec legis modo, Strd ei oninimn st ripturaruni dmuafuui, quyc non pnBcipiunl nisi ciiariuit.ein , nec cuijMiiiL iiisi ciijiiiiilaleni , et en modo inforinniii mores hotninuni. Qui etiarUalis praeceptum ad alioruin lanltini pneceptoruin obseï vaiioncm , non ad iutcrioreai cordis erga Deum afTecUim, noii obligare coolendit, doclrioam morum â futidâmentis everiit, suoque eiemplo probat, qaam oefarie dicatiir illam a receniioribus poiiusquam ab antiquis pairibiis esse desumendarn. » Voilà pour le P. A. SirmoDd.
« NuDquam licet falsse religioois sacros ritas nsurpare , ideoque dogma est inpialftl» plenittînmii , T0leres philoiophos per pablicam geDlifisnii professioven a nlile oooseqienda probiberi son potuiite » qvod «• Itnlaii «ÛM bhift IKift tser» fiMsml, «t anitt Dei virtnlM nallis noniiiliM invoârent. »
« Isinr pronis^oiiis filÎM, Socrtten, vel qnenific tlinn e geotilibus philosopUi, a palribns fere omaibat et la priaib a Justiao , Cbf^oattmo , Ambror Sio, Aogosliao •BBanantam fuiaw, /Mk I» pttm w rfi wi iiia «H, » Voilb pour La llolbc-Le^Vajer; «tU a*est si biaa apid^oé om paroles , qa'il dit daas ses Presses des dtatieaa publiées plas lard : « C'est uae erreur éfidenle, /Màfiie is fwlrrt ealiMiiiia (pour user des tenace deat on s'est voalu servir II dessus ) d*éeére , qoe jaunis ssini Justin , saint Cbrfsostôme ni aucuo des pèies n'ont cm que Socrate, ou qnelqo*autre tel philosophe geatil, plkt participer b h flii8éricorda< de DîoB. 1» T. V, part. , p. 60<
Vayer ; qn'Arilome Ariiaiild r«^|MURlit a cijacuii d'eux, et ^u'eafiu il leur jeta un deruier déii dans un acte public.
Mais ce dëli s'adressait en elTet plus haut , 'et atteignait Richelieu lui-même , Richelieu dans toute sa 'puissance ^ Richelieu au moment où , jouissant de son triomphe et n'ayant plus (l eniu mis, il semblait vouloir étendre encore son empire , eu ie portant jusque dans le domaine des âmes, et foire sentir son joug dans les lettres, dans la théplogie, dans les consciences. Quelques mots sont nécessaires , pour indûpier comment le ministre prit part à ces' controverses, et comment le Iraite de la Fertu des Paj ens servit à remplir ses vues.
Le janséniste Hermaùt, dont nous venons de parler ^ insinue que la Vertu des Payens était le fruit d^une sorte de
conspiration, qui éclata, en 1641, contre la morale chré* tienne , sous la protection du cardinal de Hichelieu (t). « Ce livre , dit-il encore , ne demeiu*a pas sans réponse. M. Arnauld était trop amateur de la vérité et des saints ses défenseurs, et en particulier de saint Augustin, pour demeurer dans le silence, dans une occasion où elle était si injurieusemeut traitée». Il eut pu ajouter que Tahbé de Saint-Cyran, redouté de Richelieu , même dans sa prison , inspirait les répliques contre la théologie ministérielle , soutenait les courages, et dirigeait particulièrement Ârnauld, son disciple. Les lettres d'Amauld (2) font voir assez qu'il attendait de Vincennes, les instructions pour la conscience et le mot d'ordre pour le combat. On croit qu'il communiqua son • livre ^ de la Nécessité de la Foi, à Saint><^yran. C'était au moins la conjecture du P. QuesneL Ce père pensait que c'est à ce livre que Saint-Cyran faisait allusion dans une
(1) Hist. maousc. du janséuisoie ; iiv. II, ch. 10. Bibliothèque naliunale, 91 i , saint Germain, 3 v. in-folio.
(2) V. les lettres de cette époque, dans les premiors volumes de b collectioli désœuvrés complètes d*Ani*uld.
lettre à «OD disciple, du 9 octobre 1641. « Il eût souhaité, disait-il , de voir quelques endroits traités avec plus d'étèn-
due, particulièrement celui où il est dit, qu'il faut faire les bonnes (Fiivrts [)ai- principe de grâce, et qu'elle est nécessaire |Kiur chaque bonne œuvre (1). » £n même temps, Àmauld Tentretenait de sa polémique contre le P. Sîrmond : « J'ai fort pesé ces paroles de votre dernière lettre , que Dieu m'appelle à des combats , qui me causeront des blessures , et
peut-être la mort Je me suis offert aujourd'liui de bôn
cœur à la messe, pour être le martyr de la chante et de far mour, comme les autres saints Font été de la vérité de Jésus* Christ (2). » Cette dernière lettre semble être une réponse à la suivante, que nous tirons de la collection des lettres chré- • tiennes de Saint-Cyran, et qui a une force et une valeur singulière,, P^^^ expliquer et confirmer notre pensée sur les rapports d^ Amauld avec le prisonnier de Vincennes , en cette année 1641.
Observons d'abord qu'il n'est pas douteux que celte lettre soit adressée à A ma uld. Non seulement cela est indiqué dans la clé de ces lettres f3); mais la suscription porte : ^ un docteur de Sor6onne de ses amis, sur une tnwerse qu^on lui amii suscitée, et Téditeur , d^Àndilly, ajoute en note : « On a mis sous ce nom de docteur, toutes les lettres adressées à ceux qui le sont maintenant , quoiquHls ne le fussent pas au temps que quelques-unes ont été écrites. ^ Cette lettre, étant du mois d*août 1641, était écrite, en effet quatre mois avant qu^Arnauld fût docteur. Mous n*en citons que des extraits : « Vous êtes dans la main de Dieu ; il ne vous conduira pas par des voies toutes douces que i'bomme désire.. 11 n'est - ' pas besoin de me dire qui sont ceux qui vous ont traversé. Je les connais par de si notables expériences, que la v6tre
(1) Justifie, de M. Arnauld, dise. hisi. , p. 50.
(2 1 \ o septembre 1 641 , à M. de Sainl-Cyran.
(5) Uecueil de quelques pièces pour servir ài I hist. d« Porl-Royal.
m'est superilue. J admirais que la passion tardât Uiot à éclater coutre vous, après les Vérités que vous aviez soutenues en public, il y a déjà longtemps (1). Si vous ne m*aviez fait une si particulière déduction de votre affaire, je n'aurais pu avoir de teltes pensées, qui sont en moi des pensées de joie, de ce qu'il a plu à Dieu vous exclure avec lionneur d'une telle maison , sans vous séparer d'une telle compagnie. Si vous n'eussiez été à Dieu , à sa charité et à sa vérité , le monde ne se fût pas mis en peine de vous traversér.. . Vous ne pouvez point douter que je ne sois à vous (id corwivendum et coinnioriendum . Eadem velle et e<id€m nolle, ea deffiurn vem amicitia , disaient les'Payens dans un livre denox . Pères; mais être obligé d'en user dans la commu^iauté de toutes choses f en y comprenant la mort, cela n'appartient qu'à 1 amitié partaite des chrétiens (2). »
Quel est cet ennemi si puissant, qui a poursuivi le maître, et qui continuera de le poursuivre dans son disciple? Il est impossible de le méconnaître , c*est Richelieu , Richelieu qui avait dit de Saint-Cyran à M. le Prince , « Savez-vous bien de quel homme vous me parlez? Il est plus dana[(*reux que six armées (3). » Richelieu, qui se piquait de lliéoloi^ie , voyait en lui un Luther ou un Calvin (4). Ce n'est pas ici le lieu d'énumérer les griefe de Richelieu contre Saint-Cyran ; oelui'-ci en comptait dix-sept. Mais il n W pas douteux que la cause réelle deTemprisonnement de Saint-Cyran , fût dans ses opinions sur Tattrilion i^j^^. Que le nùnisire ait eu à cet
(1) Il s'agit des iiiétnes doctrines sur rainonr Je Dieu et la Vertu des Payens, exprimées dans ses autres thèses de la Teniaiive et de la SorboDique, dao» tout spn cours de bachelier et de liceocié depuis I6ôî/.
(2) Lettres chrétiennes et spirituelles, t. II, lellre XIV, écrke do bois de Vi»cennes, au mois d*août 1641.
Port-Ro;al, Sainte-Bettve , II, p. Si.
(4) M. de Dainsel , fliit. de PénekiD.
(5) lbid., 1, p.m
égurd des preuves ou seulement des iudices entre les tnaitis, contre Tinflexible et redouté directeur, peu imporle. Richelieu comme thÀ>Iogienf comme homme pratique, comme homme '
d'Elat . (oiiniie ministre du Roi. voulait couper court à uue doctrine , qui renversait ses idées sur Tamour de Dieu et la morale» jqui rétrécissait en définitive la voie présentée aux chi^tiens par le concile de Trente , qui ouvrait le champ aux controverses , et recommençait les disputes de la réforme , qui enfin jetait le trouble dans la conscience d'un roi timide, et pousait un jour ébranler la coufiance du prince dans uu ministre peu dévot.
C'est la doctrine de Louvain que Richelieu prétendait emprisonner. Mais à peine Saint-Cyran est-il enfermé au don jon , que la doctrine persécutée se répand avec tAuguS' tin de Jansénîus. Elletrioniplu des persécutions du ministre. Cependant de toutes partss'éièvent des contradictions. Deux livres paraissent sous la protection du Cardinal. L'un est d^Un simple r^nt, mab neveu du P. Jacques Sirmond, confesseur du roi; Fautre est d'un homme de lettres tiré de la foule par le minisire, et désigné par lui pour être le précepteur du Dauphin. L'un traite de Tamour de Dieu; c'est la partie théologique de la question ; l'autre , de la ' vertu des philosophes et des Payens; c'est la partie morale. Tous deux ensemble ils complètent la matière^ et forment un corps de morale entendue de la façon la plus lai t^e et la plus facile, et profondément opposé à cette morale nouvelle, qui s^en vient inquiéter les consciences, et troubler des intérêts divers. Séparés comme ils sont, ces deux livres ont un but et des lectenrs différents. Le premier est pour les clercs, docteurs et congrégations; le second, pour le public. On sait que le premier est patrouépar le ministre, et c'est bien ainsi que les adversaires eux-mêmes l'entendent. Seulement l'événement prouvera que Fauteur a feît sage> ment de ne pas invoquer le nom de son patroii ; car Riche-
1 ru eût couru iortune d être déiavoué avec le F. Siroioiid ( 1 Od «e peut douter que le second ne ae recommande de la bienveillance du Caidinal-duc , pour peu qu'on en lise la dédicace. On y exalte les vertus chrétiennes et plus qu'héroïque» de son Eminence ; et , quoique l'auteur dise qu'il a choisi sou sujet , il autoixse pourtant son livre du nom de Richelieu. D'ailleurs il n'y avait pas péril à. proférer le nom du ministre en un livre fait par un hique, et daps une 'matière beaucoup moins délicate que Tamour de Dieu.
En réfutant ces deux livres, Ai nauld s auacjuait à celui-là même, qui tenait son mailre sous les verroux. Ce ne serait doue plus sans motif réel que le ministre aurait témoigné quelque mauvais vouloir à Antoine Arnauld, et il ne serait plus nécessaire de recourir à je ne sais quel pressentiment, . pour l'expliquer : « Tous les biographes , dit M. de Sainte- Beuve, ont insisté sur ce qu'Arnanld, qui jouissait de l'hospitalité de Sorbonne ( Hospes 6oiitanicus) , n'aurait pu , malgré réclat de ses thèses, devenir associé de la maison (Svcms Soiiorucus) du vivant de Richelieu. » Et, en effet, Arnauld reçu docteur en 1641 , ne put être adipis comme membre de la société de Sorbonne, qu*à la Toussaint de Hi43. Lorsqu'il voulut l'être en même temps que docteur, en 1641 , on souleva un article du règlement contre lui : il avait fait son cours de philosophie pendant et non avant la licence, comme Texigeaient les statuts. La plupart des docteurs de cette maison étaient d'avis qu'on passât outre en sa laveur ; deux voix résistèrent. Ou eu référa au Cardinal , qui était
(1) Richelieu, notre premier bomme d*Elat qui ait prétendu que rien ne se fil sans l'Etat, faiuit faire Une critique du Cid en mène temps qdTtine réfutation
des doctrines cy ranisles. Par une singulière coïncidence, on trouve parmi ceux qui fil root chargés d'examiner le Cid, l'académicien Sirmond , frère du jésuite. . Les deux frères échouèrent également, puisqu'on fut obl^ de remptaoer Sirmond l'académicien dans cet office de censure littéraire.
piuviseiir de Sorbomie. Il se prononça , d'un air de regret , pour robservatioii stricte du i^glemeiit (1 ).
Richelieu ne fut pas le seul patron de la Vertu des Piayens. La Mothe-Le-Vayer se mit enjsore à Fabri du nom de Segoier, dans ses Preuves des citations ajoutte au texte. Il se reooni mandait de cette nouvelle autorité, soit dès la j)reiniere édition , dans une deuii-feuUltî de réponses et de justiTications*, placée à la foi du livre (car Touvrage de Le Vayer avait suscité des contradicteurs, étant encore sous presse , comme celui de Jansénius ; et Ton se procurait les feuilles au fur et à nu sure de l'impression); soii , < < est phis croyable, dans la seconde édition qu'il en lit avec les Preuves des citations, alors que, le Cardinal étant mort , il fallait, chercher un autre appui. Le chancelier Séguier avait succédé à Richelieu comme protecteur de FAcadémie, et il n'était pas favorable aux jansénistes. Il avait vu avec peine la retraite du célèbre Leniaitre (2). Il dirigea les poursuites contre Saint-Cyran , et fit dépouiller les trente ou quarante volumes in-folio de ses manuscrits (3). Plus tard il assistait par ordre 'du Roi aux séances de la Faculté , lors de la cen* sure contre Ariiankl; et il y venait, avec son cortège de cérémonie, iiuissiers et iioquetons, sous prétexte de mainte- • nir Tordre, et de commander la liberté, mais dans le vrai , pour surveiller et faire incliner les voix (4).
La Mothe-Le-Vayer ne pouvait mieux s*adresser. Il transcrivit une demr-paa;e de l'aïeul du chancelier, et s'autorisa de son seutiiuent sur les pliilosophes payens, dans le qua-
(1) Sainte-Beuve, 11, il. — Liscol, confesseur de Hichelicu, iut un det) opposants. — Suivant Bayle et i'auteur de l'insioire abrégée d'AmauId, c'était mains le itiè du règlement qui faisait «gîr ainsi le CardÎDal, que la coonais-
' saoce quil avait de Tétrohe union , qui était entre H. Aroauld et H. de Saint- Cyran. V. Bayle, arlide Anianld» note C.
(2) Sainte-BeuTe , 1 , 596 et suiv.
(9)Ibid., l.îtOOetsniv.
(4)U»id.,ll,5S8. -
Iriéme duipitre des Éléments de Ut connaùtsanee de Dieu eï de soi-même (1). Arnauld ti'ayant pas publié la Nécessité de la Foi, Le Va ver ne put répondre (|u aux pioposi lions soutenues en Stirbouue, et où son livre de la Vertu des Payeus était Intéressé. Cest ce qu*U fit dans les Preuves des citations dont il grossit son volume , en y ajoutant quelques réflexions sur les points les plus agités dans le débat. Tel est le côté hislon([ue du livre de la f 'ertu des Parens , indiqué avec de graves erreurs par Dupin , pass(^ sous silence par les biographes et éditeurs de La Mothe-Le-Vayer , et seulement entrevu par les éditeurs des œuvres complètes d*Amauld. Nous tâcherons de faire voir le côté philosophique dans Tëtude même de cet ouvrage.
Ce livre est composé de deux parties : la première traite
* des trois états, où s'est trouvée lliumanité; à savoir , du droit de nature, de la loi , et de la grâce. On y cherche * quelle est la vertu , et quel est le mérite des œuvres des Payeus en ces trois états ; et Ton evaniine , en général , ce (jui peut être pensé ohrétienneiueut du salut des Payens , que nous tenons avoir moralement bien vécu.- La seconde contient la vie des plus émiiients philosophes , et de ceux qui
• semblent avoir le plus mérité du genre humain ; et Ton y balance le respect qui est dû à la mémoire de quelques infidèles et idolâtres , qui ont acquis beaucoup de réputation parmi les anciens.
L*auteur fait une ouverture au sujet qu'il se propose, par un avant-propos où il examine cette pensée commune à beaucoup de personnes, que dans la doctrine de saint Augustin , les vertus des infidèles ne sont que des vices , et
(1) Comme on a pris quelquefois cet onvrage pour un livre du temps de Louis Xm, il n'est pas inulile d'observer ici qu'il s'agit de niessire Pierre Séguier, président en la cour de paHemonl de Paris, sons les derniers Valois. A sa mort, en l'iSO, il laissa comme héritage à ses enfants, ce livre de plniosophie morale, . écrit en latin, et que le cbanceli«r til meUre en français par Coltetel, en 1656.
leurs nteîHeurat actiotis , que de véritables {3échës. Il rapporte quelques j)assages de ce grand prélat , pour désabuser ceux qui le font être de ce sentiment. Saint Augustin ne feint pas de dëdarer.en beaucoup d'endroits que les vertus des infidèles ont reçu des récompenses, temporelles, il est vrai , comme leurs vertus mêmes, Dieu aurait donc ré^ coiii(H'iJsé le vice, dans la doctrine quOn prête à saint Augustin. Au reste , l'Eglise a déterminé ce que nous devons penser là-dessus , quand la bulle des papes Pie V et Grégoire XIII condamna les propositions de Michel Baîus, dont la trente-cinquième portait que toutes les œuvres des Payens n'étaient (|ue des péchés, et les vertus des anciens philosophes que des vices. Le Vayer renic^Ue donc jusqu'au Baïattisroe, pour découvrir les origines de l'opinion de ses adversaires. Et, en vérité, Jansénius est l'héritier direct de Balus , et les propositions de Tun et de Fa utre allaient à établir que sans la Foi . et avant la Foi , l'homme n'était pas placé entre le bien et le mal , mais entre diverses cupidités , dont Tune remportait sur l'autre (1). Mais où l'on trouve déjà la tendance quèlque peu pélagienne de notre philosophe , c*est dans le rapprochement des erreurs de satint Augustin. Il ne néglige pas d'infirmer par là son autorité; et tombant dans la même faute (jue ses adversaires , qui tenaient pour dogmes précis, ce qui n'était souvent dans ce Père qu'une exagération de sa pensée, il abuse à son tour de ce qui a pu échapper à sa plume, et -tourne contre lui ses erreurs sur les Antipodes , sur la patrie de Phérécyde , sur les prétendues lettres de Saint-Paul à Sénèque, sur les actions moyennes en morale, autant de choses, où la Foi n'est pas intéressée.
Il y a peu de discussion sur l'état du droit de nature. Non seulement les premiers patriarches ont été sauvés; mais fl est presque universellement reçu, en théologie, que peut-
(I) ?. Bût. du Balanisme, par 1« P. Ducbe^ne , p. 364 et suiv.
être quelques-uns de ceux qui ont vécu dansle premier état de
noire nature, avant qu'aucune loi particulière n'eût obligé . leshommes, ne laissèrent jjas d'êtredu nombredes élus, ayant obtenu, par leur repentir et par la miséricorde divine, la rémission de leurs fautes. Car les seuls semi-Pélagiens ont cru qtt*aucunne se pouvait sauver dans la loi de nature , s*il ne s'était tenu exempt de tout crime, et qu^il ne Teût jamais violée, c(j qui semble être au deiîsus des forces de notre humanité (Ij.
C'est avec Tétat de la loi que commencent les vraies difficultés delà question. Selon le concile de Trente, personne n'a jamais été justifié ni sauvé que parle moyen de la foi.
Or cette foi étant, ou expresse et dévei(»pj)ée, c'est-îi-dire la foi explicite , par laquelle nous croyons en Jésus-Christ , l'unique médiateur, ou obscure et enveloppée, c'est-à-dire la foi implicite, comme l'avaient les Hébreux, il semble f|ue les Payens , qui n'ont jamais eu ni l'une ni l'autre , et quon nomme pour cela infidèles, n'aient jamais pii, en nulle façon, pour sages el pour vertueux qu ils tussent, grossir le nombre des élus, ni participer à la béatitude éternelle.
Mais, outre qu'une décision si formelle parait bien rigoureuse , n'est-il pas à craindre que l'homme, méprisant trop sa nature et les œuvres dont elle est capable, renonce à tout elYort, sous prétexte d'attendre tout du ciel, et finisse par compter orgueilleusement sur sa justification, ou. par se livrer lâchement au sombre dogmè de la fatalité ?
. Des pères et de graves doctetuv tant anciens que modernes * ont été plus favorables aux Payens (2). Tous les Payens n'ont pas été peut-<'tre infidèles , ni tons idolâtres. Quel(jues-uns ont pu posséder cette foi tacite et enveloppée, qui n*est pas toujom« uniforme , et qui peut être diverse selon les temps,
(1) CassitMi , Collai. , 8, c. 25.
(2) Venu des Pajeos, l<^«parl. , Etal de U loi.
les lieux el les persuiuies (1). Si la fui iiuplicite des Patriarches a été illuminée jusqu'à ce point y qu'ils croyaient œrtaineinent l'Incarnation jTuture du fiU de Dieu , et les plus . essentiels m i \ stères de la Rédemption , les moindres d*entre les Juiis iiVii avaient qu'une connaissance voilée et une foi obscure. Malgré riniuiense distance qui sépare les Grecs et les Latin$ des Juifs, c'est-^i-dire ceux qui vivaient dans une profession publique de Tidolâtrie, de ceux qui étaient dans les termes de la loi mosaïque , il est permis de penser que les plus éclairés d'entre les Payensont pu être animés d'une foi analogue a celles des moins éclairés entre les Juiis. Encore faut-il maintenir ce point dans le doute, et se contenter de laisser son libre cours à la justice de Dieu , que nous avons mauvaise grâce à vouloir limiter. Mais approfondir curieusement cette question , chercher quels sont ceux qui , au sein de l'idolâtrie; ont eu réellement Ja foi implicite, et à force de vertus ont pu mériter la grâce divine , c'est toucher visiblement au semi-pélagianisme. Si La Mothe-Le-Vayer n*y tombe pas entièrement , c^est qu'il s'exprime toujours avec doute. Mais d'examiner par quelles ceuvres humaines , on s'est avec quelcpir appareiKîe élevé juscpi'à la source de la grâce, à établir que cette grâce peut être méritée , il n'y a qu'un pas , il n'y a que la distance qui s^»are les prémisses de la conséquence.
En cette question il y a en présence deux principes humainement inconciliables , et qu'on ne peut pourtant sacrifier T un à r autre, le libre arbitre et la grâce. Sacrifiez-vous le libre arbitre ? vous tombez dans le fatalisme. Sacrifiez^vous la gr&oe? vous êtes pélagien. Subordonne&vous , même infiniment peu , la grâce à une action , même infiniment pe^ tile, du libre arl)itre , vous êtes semi-pélagien. L'union de ces deux pnucipes est un mystère. INe cherchons pas à l'é-
(I) Saint Thomas, Somme, II, 9. , quest. 2, art. 7.
luder dans la religion ; nous le retrouverbns tout entier
dans la philosophie.
Le sort de Socrate et des Payeii^ vertueux au point de vue de la foi , est donc impliqué dans ce mystère » et tous ' les mystères sont en Dieu. Ne bornons pas , n^elargissons pas sa justice ; car elle est infinie. £n la bornant , nous seriotis avec Michel Baïus et les janséinsles ; en rélargissaiit , nous serions avéc Cassien , avec Calixte et le luthéranisme du second âgef I). Ne condamnons personne; soyons avec TEglise et tenons-pous à la tradition.
La foute de La Mothe-Le-Vayer est donc dans les instances qu'il fait puni 1a béalilucle des Pavnis. Son mérite est d'avoir contribue à les relever de Tanathéme janséniste,* d'avoir rendu à Socrate et à tant d'autres , les vertus dont on les voulait dépouiUer. Nous verrons plus bas de quelle conséquence a pu être pour l^avancement de la nuson, ce livre qui ;>lliait le ejenéreux j)i iticipe d'une morale séculière et philosophique aux préjugés et aux. lausses lumières d'une scholastique surannée. Il y a donc eu cet ouvrage deux idées « Tune philosophique , où réside ce qu^il a de bon et de vrai , l'autre tbéologique , où git son erreur. Il a eu le tort de les mal distinguer, et ici coiuine ailleurs Le Yayer n'est ni tout à fait ancien , ui tout à fait moderne. Par la portion philosophique de son livre , il appartient aux temps nouveaux ; par la théologique , fl dent à la renaissance et au moyen-àge. C'est ce qu'il est aisé de voir par l'analyse de ses autorités et de f>es citations.
Disons-le d'abord ; la béatitude des Payens vertueux est une idée du moyen-âge. Elle s'était produite déjà dans Pelage; mais elle avait été étouffée aussitôt , comme la der* nière lueur d'un esprit ancien dans un monde profondément renouv^. Quand elle reparut , quelques siècles après, elle
(i) BoMUM, hisl. des Var, , liv. Viil , p. 330-334.
fut fout autre. Elle u avait plus un caiactere hustiie ou même simplement critique et raisonneur/ à l'égard de la religioii. Au contraire, elle semble naître spontanément d'une ignorante et naïve sensîbUité, d*une compassion que
les rigoureux peuvent appeler charnelle , mais qui nous parait touchante , pour le sort des malheureux morts dans ridolâtrie. Les imaginations des poètes remplies du souvenir d'Alexandre , de Trajan, de Virgile-, d'Aristote, aimaient h se bercée deTespoir de leur salut, grossissant les pieuses légendes de la conversion de ces grands hommes , en sVfiorçant, dans leurs innocentes visions, de les apercevoir au sein des cîeux entr'ou verts. L'Homère du moyen-àge, Dante, philosophe et théologien, ne pouvait^ oublier les Payens dans sa Divine Comédie.. Il leur ouvre des cercles et des demeures bienheureuses. Trajan est dans le Paradis sur la foi des légendes ; Caton règne dans un brillauL Elysée.
His dantem ^ura Gatdnem.
Il a la garde de l'entrée du Purgatoire. Si Aristote, si So-
crate, Platon et tonte la philosophique laiiiille sont aux enfers, ils occupent un séjour de paix et de gloire (1). (^est ainsi que le poète concUie son admiration et sa re* connaissance avec les décrets de la théologie. S'il dit :
A questo regno non sali mai chi non credette' in Cristo
Ne pria, nè poi che'l si chiavasse al legno;
«Jamais on ne vit monter en ce royaume, celui qui ne ' croyait pas dans le Christ , soit avant , soit après qu'il fût mis en croix ; » il ajoute :
Ma vetli , inoiti gridaii Cristo, Cristo, Ghe saranno in giudicio assai raen prope A lui, cfae tal cbe non conobbe Cristo.
«f Mais prends garde ; beaucoup s*écrient : O Christ , ô
(1) Purgatoiio, I, loferno IV. Voj. Dtnie el la philowpbie cttholiqae an 13* siècle, par M. Onnam , p. 340, 398.
christ , qui, au jour du jugement, seiout beaucoup piusloiii de lui que tel ou tel , qui ne eonnut pnle Chriat (f). »
Voi mortali , tenetevi slretti A giudicar, che noi, che Dio vedemo, Non conosciaino ancor tutti gli eletti.
«Vous, mortels , soyez r^rvés dans vos jugements; car nous ) c[ui jouissons de la vue de Dieu, nous ne connaissons pas encore tous les élus. Il y a beaucoup d'âmes qui sont parvenues à la gloire dVn haut, que, sur la terre, nous tenions pour mortes sans la foi (2). »
Et pour faire voir comme le cœur du poète diéologien est ivmpli de cette idée ,
vSolvetenii spiraticJo il gran digmno, Che lunganiente m'ha teniito in famé.
Non trovandoliin terra cibo alcuno.
Sapete come attento io m'apparecchio Ad asookarj'Mpeie qvale è qucUo 1)ubl»o, cbe m'è digiuq cotanto T^ccbio.
« Apaise/ eelte faim qui depuis longtemps m a dévoré, ne . trouvant pas de nourriture sur la terre. Vous save^ avec quelle attention je suis prêt à vous ^uter ; vous savez quel doute foit naître en moi cette faim que j'éprouve depuis si longues années (3). » Gedqute c'est le problème du salut desPayens. Nous tenons ici le point de jonction entre l'indulgence des sympathies populaires et les hardiesses de la controverse.
£t qu'on ne pense pas que 1^ objections ne «oient pas dés lors franchement posées.
* Un itom nasce alla riva -
Deirindo, e i^ui vi non è chi ragioni Di Cnsto, nè chi legga, nè chi &criva, E tiiui Mioi voleri ed attî ^uooi
(1) Paradiso. XIX.
(2) Paradiso, XX.
(3) Paradiso,XlX.
* Son», ^piaato ragione iimana v«4e,
Senza peectto is TÏta od in Bcroioiii.
MMore obn battezuto e moul feijb; OT'è questa giustizia che'l condanna?
Ov'é la colpa sua, sed ei non crede?
«t Uu hoiuine joait sur la rive de l'indus , où il n'est personne qui parle, ni qui lise, ni qui écrive rien du Cbrisi; toutes ses volontés , toutes ses actions sont bonnes; autant que la raison humaine y ppit atteindre , il est sans péché iians sa vie et dans .-.es discours; il meurt sans le baptême et sans la foi; où est celte justice qui le coïKlaïuoe? ouest ' sa iautei s'il n'est pas croyant (1)? »
La béatitude des Payens était désonnais une question agitée dans les écoles, et quand elle n'y eût pas pénétré par l'influence des opinions populaires , elle devait infailliblement s'y faire jour, avec les doctrines même des philosophes, dont les âmes étaient intéressées dans la question. Tous ces grands philosophes paraissaient avoir été inspirés d'en haut pour servir de guide à la raison humaine. L admiration passa même dans quehjues uns jusqu'à cet excès , de croire qu'Âristote avait été le précurseur du Verbe divin dans les choses de la nature, comme saint Jean l'avait été <ians les choses de la grâce. Qui sait si Tinfluence même de la morale d'Aristote » et de cette théorie qui mettait en si haut prix les vertus iolellectuelles , ne servit pas beaucoup pour la justification du philosophe de Stagire et des autres, qui avaient un si grand nombre de ces vertus-là à mettre dans la balance? Quoi qu*il en soit, une fois l'idée venue au jour, elle ne pouvait pas périr. La raison éveillée de son sommeil Ven empara. Tant qu'une alliance étroite unit la philosophie et la théologie, c'esl-à-dne durant la plus belle période de la scholastique , celle de saint Thomas, les docteurs ne franchirent pas les justes limites; ils ne firent voir
(l)Para<lis»o,XIX.
Ilfi
ni trop de penchant pour les philosophes, ni trop de zèle contre eux. Sans forcer les portes du ciel, on laissa dans le dodte ce qui pouvait être laissé dans le doigte, et la
théologie put ouvrir sans danger pour la foi, quelque espérance aux grandes âmes, tjui a\;iient amassé du paiu delà science, assez pour nourrir une suite de siècles.
La période suivante vit les excès de la scholastique; et la thèse plus ou moins déclarée de la béatitude des Payens fut un de ces excès* La philosophie qui avait crà 'sous Taîle de la théologie, était uii de ces enfants drus et forts de La Bruyère , qui battent leur nourrice. 11 les fallait désormais séparer; ce qui arriva plus tard par la force des choses; mais les attaches qui ont vieilli ne se défont pas en tm jour. Alors on vit naître les propositions hardies , les questions indiscrètes, les curiosités frivoles. Les sou v t rains pontifes, les conciles, les docteurs autorisés n'ont pas trop detoutes leurs forces, de toutes leurs sévérités, pour contenir toutes ces démangeaisons d'innover. C'est encore une époque de foi; Tincrédulîté ne s'est pas encore glissée dans la maison; mais la i aison n'a pas son logis h part, et veut pourtant faire la maitresse. Elle gâte tout, voulant tout régler; de là les erreurs des casuistes; de là les apo«^ logîés outrées pour les Payens. Quoi de plus? la béatitude des Payens était et devait être la dernière conséquence de Tabus de la pliilosophie dans la tliéologic.
En jetant les yeux sur la liste des autorités dont Le Vayer s'est prémuni , nous pouvons suivre à travers les temps, la marche de Tidée qui nous occupe. Les premiers noms dont il se prévaut sont ceux de saint Denis TAréopagile , de saint Justin martyr, de saint Jean-Chrysostôme, 'd'Hermas, , dans son livre du Pasteur, de saint ( 1( ment d'Alexandrie et de saint Augustin (1). La période représentée
(I) T. y, i~ pKi, . p. 96-38.
par ces Pères ne semble pas fort préoccupée da salut des Pàyens, et, quoi qu*en dise Le Vayer, ks ^tes qu'il produit ne sont pas concluants. Presque toujours ils sont subordonnes a (jut lque ihtse différente de celle (jue nous examinons. Ainsi saint Justin, rapprochant Socrate des ChrétietLS et de& Patriarches n'a d'autre visée que dedéfendre le Christianisme au tribunal des Fayens (1). Quelques passages de saint Jean-Chrysostôme paraissent favorables au salut des Payens vertueux f 2 ); mais il en est beaucoup plus qui les condamnent et nous forcent de prendre d'un autre biais les premiers. Le livre du Pasteur est recommandé par des Pères, de l'Eglise; mais c'est un livre apocryphe, incomplet, morcelé, xns Toil trouve plus d'imagination que de doctrine, et qui ne peut bire autorité. Divers lieux de saint Dément d'Alexandrie semblent tire a première vue pour Le Vayer. On sait qu'il considère la philosophie des Grecs comme un acheminement à Jésus-Christ. Suivant cette pensée, il incline à croire que les Juifs, les philosophes -Grecs et les Chrétiens adoraient un même Dieu. Il ajoute que comme Dieu pour sauver les Juifs leur donna des l'rophetes, li suscita aussi à même fin des gens de bien et des philosophes parmi les Grecs; et il croit selon le livre du Pasteur qu'il cite, que les Gentik vertueux reçurent l'Evangile aux Enfers, lorsque Jésus y descendit, ou bien par la prédication des Apôtres ( 3). Mais il n'est personne qui ne voie, que ces philosophes grecs ne sont assimilés aux prophètes que d'une manière figurée. Cette préparation à l'Evangile par la philosophie, suppose même la nécessité de l'Evangile, et quant à la délivrance des Gentils aux enfers, c'est une légende comme la justification de Trajan , et qui est raj)portée par saint Clément sur la foi du livre d'Hermas. Y aurait-ii de l'apparence de
(1) T. V, )'e j,au , p. 27, 28.
(2) Ibid. , p. , 50.
(3) Jbid. , p. 34 , 55.
us
preadre sëheiiteiiieot ie témoignage de saint Augustin en faveur dti salut iilesPayefis? N*estM» pas en outrant la peu*
sée de saint Au^stin qu'on les condamnait si sévèrement?
Vayer devait se horfier à réclamer justice en favrnt (ie leurs vertus au nooi même de saint Augustin , et montrer à cent qui se disaient les disciples de ce père, qfi% n*étaient réellemetit que œui de Baitts.
Le Vayer allègue mal à propos saint Anselme, saint Bnino , saint Jean de Damas '^IV Le Sermon pour les morts, connu sous \e nom de saint Jean de Damas , n'est pas de lui (2); il ne contient d'ailleurs que le récit de la descente de iêsos aiix enfers, et dé la dâivrance de» Gentils ; et il y ajoirte rhistoiro de Trajan , tiré des éternelles par la prière de saint Gré^joire. Le cornoientiiire sur le second chapitre de TEpître aux Romains, donné par Le Vayer à saint Bruno , fondateur des Chartrenx , est formelleaient ' pour le salut des Payens vertueux ; mais il appartient à Bru* non de Sig^ni (3). Enfin le commentaire sur la même Epître , attribue* a saint Anselme , est l'ouvrage d*Hervé , moine de Tabbaye de Bourdieu , diocèse de Bourges (4). Au reste , Le Vayer pataît l'avoir mal pris , et tout ce que Fauteur allé* gué dit des Gentils^ doit s'entendre des Gentils appelés comme les Juifs ù la vie éternelle.
Entre tous ces passades, on n en peut donc i^uère citet*, qui donnent gain de cause à La MotheoLe'Vayer* Nous ajouterons encore qu'aucun ne paraît annoncer jusqu'ici une controverse à T^ard du salut des Payens, si ce n*eftt celui de saint Bruno , et il est apocryphe.
Avec saint Thomas, les aTitorités sur cette question prennent un autre caractère. Désormais leurs témoignages sont
(1) T. V, Ire pari. p. 30, 33.
(2) V. Aroauld, Nécessité Je la Foi , i. \.
(3) V. Œuvres (rAi-nauiU , AUdilioii à la Méccssilé de la Foi , t X , p. 361).
(4) ibid. , p. r>(;u.
plu» pffécii;^OD voU qn^U s'agit d'<qDe thèse débattue dans ks écoles ; et les textes sont presque tous des solutions données ex cathedra. Les passages de saint Thomas sont nombreux ; nous avons déjà dit (1) qu'il renferme la question dans ses justes limites. Il ne sacriiie pas absolument les Pfeiyens, vertueux non idolâtres; mais il ne trahit pas le dog^ ■De de , la ^ee. Il reconnaît ouvertement la vertu des Fayens , et quant au salut , il exige d*eux ooe foi moins explicite.
C'est ICI que les adversaires de Le Vayer commencent à tomber dans l'excès. Au ibnd , et quoi qu'ils en disent , ils &nnent que les vertus des infidcles ne sont que des vices. Ils ne peuvent souffrir cette distinction de loi explicite et foi implicite. A la vérité, ils suppriment . autant qu'ils peuvent , le nom de saint Thomas , jugeant bien que de mal parler d'uo si grand personnage , c'est se condamner soimême. Us se rejettent sur les schoiastiqnes postérieurs qui ont exagéré eu effet la doctrine de saint Thomas ; mais leur blâme remonte ju-Si|u au docteur aii^i C'est à lui
qu'ils ont- affaire, et ils se donnent mille pemes, pour lui donner un biais &vorahle à leur cause (2). Saint Cyran dî-* sait de saint Thomas : « Nul saint nVi tant raisonné des choses de Dieu. » Le grief secret de Port-Royal contre saint Thomas, c'est qu il a fuit prévaloir l'habitude de traiter la théologie par métliode. Il est le maître de la scholastique, de cette théologie où Port-Royal croyait voir le naufrage de la tradition (3). Ennemi» déclaiéft[|ob la scholastique et du moyen-âge, les jaosénisltalnreiit auni le» adversaire» naturels de la Vertu de» Payeiis, et nous y voyous une preuve
(1) Le Vajer n'en ciie qu'une parue, t. V, l""» pan. , p. 58-40.
(2) Jansénins, en plus de vingl endroiis de &od Augustin. — Aroauld , l. X. — Vertn des Payeivâ, t. V, l'« pari. , p. 73.
(3) F on uinc , Mémoires sur Port-Royal, i, 176. Saiole-Beuve, Port^Royal, Il . 35.
de plus que la Vertu deal'ayens est issue delà «cholastîque.
Dans la période suivante , les philosophes payens gagnent tous les jours phis de terrain , et l'on peut nu suier les progrès de^ leur crédit à l'accroissement continu de Tautorité d'Aristote. D'Ailly, Gmon, Nicolas de Clémengis déplorent le dégât qui se &it dans la théologie , et le mélange du sacré an profane. Les prédicateurs oiil>lieiit trop souvent FEvaugile pour les auteurs payens. Saint Vincent Ferrier s'écrie dans uu de ses sermons : « Paulus dicit : Praedicate £vangeHum ; non dicit , Ovidium vel Virgilium, \elHoratium; sed praedicate Evangelium... Praedicate Evangelium , quia praedicare verba damnatorum damnalio est : dicit enim Hieronymus , quod Aristoteles et Plato in inferno surit. » (1) Comme on le voit, c'était sur la foi des Payens que le profane se glissait dans la chaire. On voulait ajouter à l'autorité des Pères celle des philosophes, «c Tous les jours , dit Le Vayer , le nom de Sénèque est entendu dans nos chaires catholiques, et les plus zélés prédicateurs le citent souvent pour imprimer Tamour de la vertu dans 1 esprit de leurs auditeurs (2). » Ce mélange , cette confusion dont La Bruyère s'étonna plus tard , était du mauvais goût tfaéologique plus encore que littéraire'.
Entre les scholastiques récents, Le Vayer choisit deux des plus autorisés, Tostat , évêcpie d'Âvila . et IKuninicus SoLo , confesseur de Charles-Quint. Leur sullrage est pour les Payens vertueux, sans conclure pour leur béatitude, •il n'a garde d'oublier Sepulveda, qui a écrit pour la félicité éternelle d'Aristote. Il ajoute encore à l'appui divers auteurs , tant théologiens que philosophes et critiques, tels (|up Casalius, évèque portugais, Léonard Aretin , Raphaël de Volterre , Sixte de Sienne , Lefèvre d'£«-
(1) Launoy, de Varia At islolulis furiuua, c. X. (Î)T. V.lrcpari. p. 350.
tapies, Pômpoiiace, CampaneUa , Hieronymus 41eander,
le P. Dujarric , le président St'<;iiicr . saint François de Sales, etc. C'est un mélange qui est dans les liabiiiides de La Mothe-Le-Vayer. il eût pu, en un mot, prendre à témoin toute la Renaissance.
Dans les deux siècles qui virent la résumction de Tan- 'tiquité, il dut arriTer souvetit , selon Texpression de saint Jérôme, que i iiumanité se réveilla payenne. C'est dans ce naïf enthousiasme que les savants étaient tentés de s*écrier : Saint Socrate, priez pour nous. Qu'on y prenne garde , cette confusion d*idées annonçait une foi mal en- ■ tendue ; mais c*était de la foi. Laissez croître cet esspnt mal défini d t xainen et de libre pensée ; il fera Tessai de ^ ses forces sur la religion dont les liens Tentourent ; et une de ses premières armes, ce sera la Vertu des PSayens.
Résumons ce qui regarde Tétat de la loi. La Mothe-
• Le-Vayer plaide avec raison la cause des l^ayens ; et il demeure véritablement philosophe, tant qu'il s'agit de leurs vertus qu^on méconnaissait ; il penche trop pour eux , et se montre assez mauvais théologien , quand il leur veut garantir la félicité à venir. Les jansénistes sont injustes envers les grands hommes de 1 antiquité , dont ils ravalent les vertus au rang des vices ; mais ils sont plus fondés en raison , quand ils leur refusent toute assurance en l'étemelle béatitude. Pour soutenir ces deux thèses contraires, La Mothe*Le-Vayer est obligé de glisser sur les Pères pour arriver en hâte aux scholastiques des derniers temps, dont il outre encore l'indulgence ; et les jansénistes sont contraints de passer par dessus la scholastique pour remonter à saint Augustin et aux Pères, dont ils exagèrent la sévérité.
Passons à Fétat de la grâce et à la considération des Payens, qui ont vécu depuis la nativité de Jésus-Christ.
Ici , Le Vayer va plus loui encore , en appliquant. aux natioos où FEvangile n'a pas pénétré , les faisonoemenla qu'il a' faits pour lés Payens dans 1 état de la loi. Ce-
peiidai)l saint 1 humas est Irrs posiiii eii ce point , et il a prononcé que, si Ton se pouvait sauver avec la Foi împlicile, avant la venue du Messie, il B*en était pas ainsi, depuis qa*il a paru dans le monde, et que son Testament y a été publié partout (1). Que faire contre un tel texte ? l! faut renoncer à compter pour soi saint Thomas^ et eu appeler à des arguments, là où il £iudrait' des autorités.
Dieu ne se Ue pas tellemeiit les mains qu'il ne puisse
JMiirver , quand il lui plaît , ceux qu'il favorise de ses grâces suniaLurelles. Le Vayer cite pour exemple l'histoire de la délivrance de Trajan par les prières de saint Gf^ire4e-Grand , dont nous avons déjà parlé, quoique Beilarmiii, Baronîus, avec assez d*autres bons auteurs, niaient pris cette relation que pour une fable. Il ajoute ce qui s'est écrit du salut de l'idolâtre Falconille , qu'on veut avoir été raclietée des peines éternelles par Tinter^ cession de sainte Thècle, première martyre du Cbrifrtianisme. Il ne dit pas que -ces deux légendes ne sont -fondées que sur les révélations de sainte Brif^itte , et sur uu sermon apocryphe de saint Jean de Damas. Il est vrai que saint Thomas même semble à Le Vayer avoir reçu pour véritable la délivrance de Trajan; mais le docteur angélique ne la prend que pour 'exemple, sans^ Texa* miner (2).
Ensuite, notre auteur se demande s'il est bien vrai que Jésus-Christ ait été annoncé par toute la terre. Les anciens
(1) Vertu PayeDS, t. V, l'* pari., p. 77. Saioi Tbomas , Somme» 2, 2,
quesi. 2 , an 7.
(S) Deus ex libcralitate bonitalis shît eis f Trajaiio el simihbiis ) veniam coaltk lit, quamTÏs aetcrnam pccnam neroi.sM'ui. bomme 1, àisl. 45, qu. art 2.
Pères loaC lAiniiatife sur oe poinâ. .Les scholastiquet mo^ émm ne font pas difficulté <l*étce d'un avis diffihwnt, «é Le Vayer est avec eax^. Cette cpiestion, qui a ses din-
gere, était incx ital>le , après la découverte des deux Indes; et , au moment même où l'on acquérait la certitude d'une terre australe jusque-là inccMinuef et qu'on supposait aussi grande que les trois parties de Tancien monde ensemble (1).
Gela posé, puisqu'il se trouve encore des Payens, qui sont dans une ippiorance aussi excusable, que pouvait être celle des anciens, il n'y aurait point d'appifrence de condamner les uns, après avoir prononcé en feveur des autres. Cette idée inspire k Le Vayer une de ses meilleures pa^és, n suppose qu'un homme vertueux des pays enoore inconnus, se porfe, par ïa seule lumière de sa raison, à reconnaître un seul auteur de toutes choses. « Je veux croire , dit-il , que les* genoux en terre et les bras croisés
. vers le ciel , il use de cette prière dans une extrême répentance, de ce qu'il pouvait avoir fait de mal : Mon Dieu, qui connaissez le plus secret de mon âme, j implore votre miséricorde et je vous supplie de me conduire à la fin pour laquelle vous m'avez créé. Si j'avais assez de lumière pour m'y porter de moi-même, 9 n'y a rien que je" ne vc^lnsse faire pour y arriver, et pour me rrtulrc aj^rralile h votre divine majesté, (pie je r/vère avec la plus profonde humilité que je puiSw Excusez mon ignorance et me faites connaître vos saintes volontés,
' afin que je les suive de toute la force que vous m^avez donnée, désirant plutôt mourir que de faire jamais aucune action qui vous ] misse déplaire. S'il arrive fpi'immédiatement après cet acte de contrition , capable , selon Tostat, d'eflacer toute sorte d'idolâtrie et de crimes, ce pauvre gentil vienne à mourir, soit par quelque! cause
(1}T. V, l"^ |Mirl., p. 7«-8.i.
interne de maladie subite, ou par un accident rnoprné du dehors, comme de la chùte d'un arbre ou d'une maîfioii voisine, le jugerons-nous damné (1)? »
Oui y répondaient ouvertement les jansénistes; non, ré-» pondait intérieurement La Mothe-Le-Vayer. Avec lefruns, nous ofl'enserioiis la liberté liumaine et la justice de Dieu; nous toniberious gratuitement dans le iatalisme. Avec l'autre, nous ferions cette ùaite, de croire qu'il sufiit de demander la grâce divine pour l'obtenir, et nous serions semi-pé^ lagiei^. £st>il donc si difficile de reconnaître et d'avouer qu'il y a un mystère dans l'union de la liberté de Thomme et de la puissance de Dieu , et qu'en touchant à l'un ou à l'autre , ou tombe également dans Terreur ? Quand des théologiens plus raisonnables ont soutenu, ou bien que l'hypothèse dont il est parlé plus haut n'a jamais pu arriver, la Providence divine ne le permettant pas , ou bien que Dieu susciterait plutôt un ange pour annoncer Jésus-Christ à ce pauvre sauvage, que de souffrir la perte de sou âme, qu'ont-ils fait, nous le demandons, que de reconnaître à la fois la liberté ' humaine et la puissance de Dîeù , sans prétendre tracer leurs, voies et fixer leurs- limites ?
Rappelons ici que Le Vayei u a\LHJce rien en cette matière , sans quelque doute ^ il termioe celte première partie de l'ouvrage par des observations générales sur les trois états, où il fait des efforts pour se séparer de Pélage et de Zwingle. Le premier voulait que, sans la foi du médiateur, les l'a\eiis vertueux eussent été saiictilii s par les seules forces de leur libre arbitre ; le second , dans son Exposition, de la foi , promettait à François 1*^ qu'il verrait en Paradis, Hercule, Thésée, Antigone, Numa, Aristide, les. Gâtons, et beaucoup d'autres semblables mêlés avec les Patriarches, la Sainte Vierge, saint Jean et les Apôtres (2). « Nous ne de*
(1) Vertu des Pajens, t. V, l»* part. , p. 88. (S) HUi de» Var. , II.
VQps pas désespérer y dit Le Vayer, de la miséricorde de Dieu à r^rd des Payens , qui ont eu la raison pour guide
de leurs actions , et par elle la foi implicite de notre Sauveur Mais, Uien fju'oii se puisM piouieitie cela, généralement purlaut, de la bonté de leur Créateur, ce n'est pas à dire pourtant qu'il y ait lieu de s*assurer de la félicité d'aucun d*eux en particulier , comme nous ne doutons point de celle de nos Saints que TEglise a canonisés ( 1 ) . » Tenonslui compte de cette réserve, et quoique ses raisonnements soient ceux-là même qu'on employait pour défendre Ter* reur^ reconnaissons que ses conclusions sont moins éloignées de la vérité.
Nous ne ferons pas une longue analyse de la seconde partie; c'est une suite de notices sur les piincipauv j>ialosophes payens. Nous y retro'Uvous l'élément tliéologique qui, est le côté faible de Touvrage, et c'est même ici qu'il trahit toute sa ikiblesse. £n effet, tant que la question du salut • des Payens demeure dans les termes généraux , il est impossible de nier (jue parmi les Gentils il ait pu s'en trouver quel(jues uns de sauvés. Mais, quand on vient à déterminer les faits et les personnes ; quand il faut choisir dans le monde payen des hommes qui, pour vertueux qu'ils soient, ont vécu en pleine Idolâtrie; les juger l'Evangile en main ; les admettre au partage de cette grâce redoutable, qui est si fort au dessus de n inentes, lout chrétiens que nous sommes; mettre en balance, d'un côte le souvenir favorable mais peu concluant de quelques Pères de l'Église ; de l'autre mille témoignages précis , unanimes , d^auteurs payens qui leur imisent par leurs propres louanges, l'entreprise paraît alors ou bien téméraire , ou bien puérile , et les difficultés de la question frappent tous les yeux.
En revanche , c'est dans cette seconde partie que Ton
(1) T. V, i'' pan. , p. 95.
trouve le vrai mérite {ihOoiophique de Touvrage, et si ïiuteiir ne réussit pas à convertir, ces philosophes en autant de bienheureux, il .ùk voir avec; plus de suooes restime. et le
respect qui leur sont dus. En exposant leurs principes de philosophie et de morale , il fait comrae unë histoire abrégée de la moraW naturelle et humaine; en appréciant leurs vertuSy il mesure le degré d'autorité qui leur doit être accordé. Le ton général est cdui de Tapologie. Le Vayer défend les doctrines qui furent enseignées dans les plus célèbres écoles , et prend en main hi cause de leurs maitres les plus éminents.
Les hommes illustres qui vécurent en dehors du Christianisme^ trouvèrent plus d*an défenseur dans cette génération amoureuse de l'antiquité profime. V^po/ogie des gnmds hommes accusés de magie n'est pas autre chose. Gabriel Naudé reucûutre à cliaque instant La Mo tlie-Le- Vayer. Tantôt c'est sur la salvation d'Aristote; tantôt sur le démon de Sûcrate ; ici c'est la défense de Pythagore; là celle de Démocrite; dans Fun comme dans rautre, on cherche si tel philosophe a perdu ou sauvé beaucoup d'âmes; si tel autre connaissait à fond la théologie et croyait à la Trinité [\ ).
Au milieu de ces disfiertatious, il y a pourtant uiic juste cûnoaissance des systèmes , et c*est un des premiers essais • d^histoire de la philosophie en laogue française. On a déjà ^ fait connaitne le jugement du savant Gundling sur cet ouvrage (2). Les philosophes auxquels Le Vayer a cuiihacie un article , sont au nombre de onze : Socrate y figure comme père de la morale , et eomme le plus juste d'entre lies Payens. Pythagone, Platon » Aiistote , Diogène, Zénon , Epicure et Pyrrhon y sont pfaicés à titre de chefs d'écoles. Confucius y représente un monde payeo, étrai^r à 1 anti<|uîté, et^dont
(1) Gabriel Ntudé, Apologie des grands hommes, etc., I , SS8-242 , 205 r (S) AferlissemeM de Tédit. de Dresde » t. V, l»-* part.
bi*€Oiinaismice véoemiiient acquise était venue compliquer encsore les eonCroferses. Séuèque y est admis comme un pliilosophe venu après la Rédemption ; Julien , comme un
payen dont la damnation ne peut guère être douteuse , ouûs qui mérite du respect pour des vertus qui sont iticontesta- J;^e6. Tous ces noms ont suscité des disputes; et à titre d'apologie , la Vertu des Fdyeus en devait fiiire mention.
Celui de Socrate provoquait un débat avant même que le livre fût achevé d'in![)r!mer. Vayer avait rapproché la mort de Socrate de celle de notre premier martyr. « Il semble , dit-il , qu*on puisse en quelque façon nommer Socrate le premier martyr du Messie à venir, comme nous savons que saint Etienne Pa glorieusement été du même Messie déjà venu. » Il se défendit dans une note d'avoir égalé le philoMjpije au martyr. « Comme les dernières feuilles de ce livre roulaient sous la presse, ou m'a donné avis que quelques personnes qui avaient eu la curiosité de les voir . à mesure qu*on les tirait ^ s^étaient scandalisées, de ce que j'écris ici à TavaiUage de Socrate, comme si je l'avais voulu égaler à notre grand proto-martyr saint Etienne ; ce qui est très-éloigné de mon intention (1). » Il y a beaucoup d*apparence qu'Âmauld iiit de ces personnes, et nous voyons dans le Traité de la Nécessité de la Foi, les sévères reproches qu'il en fait à Fauteur de la Vertu des Payens (2).
Vayer déteinl aussi Diogène contre le P. Garasse, qui le traitait de faqum. Il n'y avait entre Diogène et Démocrite, disait le P. Garasse, « d'autre différence que celle qui pourrait être entre maître Guillaume et Jean Farine, entre Brusquet et Pantalon, l'un étant un fat, l'autre un farceur. » Ce Père n'était pourtant pas défavorable au salut des Payens vertueux (3). La question lui étant posée, il
(1) T V, part., p. H3-145.
(2) Œuvres complètes, t. X.
(3) Doctrine eurieusCt p. 13S-157.
accordait qiu* plusieurs geus de bien sVlaieiit sauyés dans
là geiililité. Le bon Père se bornait h demander qu^on ne voulût pas melù-e et Jourrcr en Paradis tout ce qu'il y avati de poètes, d'orateurs et de pbilosopl^ anciens. On peut voir, par un passage de la Doctrine curieuse, comme ce sujet occupait ies honnêtes gens du temps (1). Le Vayer entame un plus important débat, en justifiant la morale d'£picure, et il annonce \v travail de Gassendi.
Pyrrbon lui sert d'occasion pour résoudre les diiTicultés qu*on élève sur le scepticisme. C'est une apologie de sa prp* pre philosophie, qu*il a reproduite dans Prose chagrine. £n rompant une lance pour Confucius , il avait pour lui quelques Pères jésuites, auteurs dos Relations nouvelles de Chi* ne; et c'était le coniniencemeiil d'une <|uereUe, où les jan? sénistes devaient prendre leur revanche.
Sénèque et Julien viennent ensuife ; deux noms qui devaient servir de drapeaux. Voltaire et Diderot s*en emparé^ rent |)lns tard; mais Le Vayer avait un motii pailiculier pour parler de Julien dans là Fertu des Payens. Dans son livre de Tlnstruction dn prince, il avait mis cet empereur au Nombre des guerriers les plus illustres, ajoutant que sa seule apostasie Tempéchait d'être le premier des Césars (2). On Paccusa de ramasser les cendres de .Uilien pour les consacrer , et d'élever des autels à un apostat. Cette accusation venait-elle des jansénistes et de ces adversaires dont il se plaint encore ailleurs? C'est ce que nous sommes encore portés à croire, sans pouvoir Taffirmer. Quoi qu'il en soit , Le Vayer explique ici sa pensée ; il a pu rendre justice à Julien , sans vouloir le mettre au-dessus des empereurs chrétiens.
Montaigne fut de même très-favorable à Julien , et de même
1^1) DocUine curieuse, p. 250-265.
(2) T. 1, |f« part , p. iôO.
il en fut blAinë (1). U paratt assez, par la doctriiie soutenue • dans la V ertu des Fa\t ns . que le cartilual de Richelieu ne fut pas touché de cette critique de détail sur riustructiuu de Monseigneur le Dauphin.
Nous aurons jrecueiUi les circonstances , qui ont visiblement donné naissance au livre de la Vertu des Payens. Nous avons montré, dans la série même des autorités produites par Le Vayei , le proe;rès successif de l'idée qui règne dans son ouvrage ; il ue reste plus qu'à présenter quelques considérar tions, sur le jugement qu*on en doit porter.
La question de la Vertu dçs Piayens étant un complément de la théorie de la grâce, le livre de La Motbe^Le-Vayer vt iîaii à son heure et en son temps. A prendre ces débats d'une manière philosophique, les controverses de la grâce et du libre arbitre parurent animer alors tout ce qui por* tait le nom de chrétien, depuis Rome jusqu'à Genève. Le synode de Dordrecht était aux uns, ce que le formulaire tut aux. autres ; et si, d'un côté, l'on était divisé sur la doctrine de l'Augustin, de Tautre. la grâce universelle était adoptée par Saumur et rejetée par Sedan (2). Aussi la Vertu des Pàyens eut-elle ses partisans chez les protestants, comme chez les catholiques ; et sans compter Zwingle , qui était du siècle précédent, les arminiens, les sociniens, et les déisies d Angleterre plaidaient la même cause que Le V ayer , avec moins de ménagements. Un ùài si général contenait sa part d'er* reur et sa part de vérité.
Le mauvais côté de la Vertu des Payens , c'est de favoriser le pélagianisme , et de tendre an déisme , comme à sa dernière conséqueuce. £n effet , pourquoi le divin Rédempteur serait-il descendu sur la terre ; pourquoi se serai^l revêtu de rhumanité; pourquoi serait-il mort sur la crôix, si rhomme est de condition assez haute , pour s'élever jusqu'à
(1) Essais , li * i9, p. 57!S. Note do M. I. V. Leclerc.
(2) Hisl. ilesVar.,lUV.
ia vérité, jusqu'à la grâce, par ses propres forces? Pourquoi la grèee clle4iiéiiie, sî la lîberlé de rhomme est assess parfaite, assez constante, assez s^re d^elle-méme pour s^en
p;gi$ser? Pourquoi une r(^v«?lation , si elle ne nous apporte rien que nous ne sachions découvrir par notre seule raison? Port-Royal eut uu admirable pressentiment de toutes ces conséquenoes , que le temps devait produire. U exalta la ' grâce divioe, parce qu'il prévoirait Texaltation de la liberté humaine. Heureux s*il avait su sWréterl Avec Le Vayeron louche à l'indiiférence des religions ; on va plus loin ; on force le Christianisme à faire sa part au paganisme , aux idolâtries de toute sorte ; on £ut servir la théologie à la ruine de la tradîtini, et la rdigion au renversement de la religion même ; on ouvre enfin la carrière m% incrédules du dix-huitième siècle , avec le secours des scholastiques et des Pères de l'Eglise.
Le bon côté de la Vertu des Pàyens est d^avoir contribué au dévdoppement de la morale philosophique , c'està-dire, de ce qu'il y a de plus grand et de plus beau dans la société civile ; cette morale est la morale des honnêtes gens, nécessaire aux sociétés humaines, comme Tair est nécessaire à la vie; imparfaite, sans donte, mais capable de progrès indéfinis, parce qu^elle puise ses éléments dans tous les systèmes, dans toutes les consciences, et qu'elle ne retient que la vérité; impérissable, parce qu'elle est le plus bel exercice et la plus belle conquête de la raison ; utile à la religion même, parce que la religion est faite pour Thumanité. Port-Royal en fiiisait bon marché; et cependant ^ n'est-ce pas à son tribunal qu'il traduisait les casuisteâ ? A qui s'adressent les Provinciales, et que peuvent-elles signifier, si l'on ne suppose pas une morale des honnêtes gens? Oui, cette morale existait . et c'est l'honneur de La Mothe- Le-Vayer d'y avoir travaillé. Écartez de son livre les prétentions d'une mauvaise théologie; écartez la béatitude des
Payeik», où il se dauiie mille peines, et esl iëcucil de sou ouvra^; il restera une apologie des plus grands philosopheë de rantiquité, oii Ton mesure ëquilablement leur part d'es» tîme et d^autoritë; il restera un bon livre, où un philosophe digne de ce nom revendique les droits de la morale et de la philosophie.