CHAPITRE IV
Wt» UWUIU WBJmWE» A LA ÙUKmB nUHÇJOM.
Au moment d^entreprendre Tunalyse de ces disputes au sujet de la langue, le temps présent nous remet en mémoire un passage de Montaigne, où il admire ceu&«qui s'arrêtent à défendre à toute instance deé formes de lan« gft^y au milieu d'un siècle livré aux troubles et k Tagilatiott. « Il n*eat pas temps, dil-il, de se laver et descrasser, quand on est atteinct d'une bonne fiebvre; c'est aflàire aux seuls Spartiates de se mettre à se peigner et lestoniier, sur le poinct qu'ils se vont précipiter à quelque extrême hazard de leur vie. » Mais une pensée plus douce nous ramène à notre sujet, il s*i^t ici d'une des gloires de la France ; et , comme Ta dit un homme d*esprît et de coeur, la passion du inni langage est une passion nationale.
L'époque de Yaugelas est l'époque même de la fixatiou de la langue. Son livre des Remarques eut une influence dÀâsive sur la langue française ; il en détermina les caractères principaux^ et traça la voie qu'elle devait suivre dans raveiiii . La Mothe-Le-Vayer, presque seul au milieu d'un concert unanime de Icnjanges , ayant élevé la voix conti:e ce maître universellement reconnu^ se trouva place dsm une position singulière, et qui! ne partagea qu'avec un .ou
deux autres, celle d'un écrivain qui remontait le torrent, et combattait cette entreprise de Fixer la langue, où gens de lettres, courtisans, académie, sociétés et cabinets, firent conspirer tons leurs efforts.
Acussi le r^le de Le Vayer est-il comme agrandi par Finégalité même du combat, et bien qu'il n'ait écrit sur cette matière qu'un ou deux opuscules et quatre lettres, c'est dans«ce,peu d'écrits qu'on voit revivre les principes vaincus et abandonnés, dans la lutte mémorable du passé de la langue avec son avenir.
Pour juger en connaissance de cause et le mouvement signalé par le livre de \ augelas, et la résistance oppc^ée par Le Vajer, il laut savoir où en était la langue; ou en d*autres termes^ pour réviser ce procès que notre auteur a perdu, il est d^abord nécessaire de connidtore Tétat de la question.
Jb Jove prîncipium... On peut dire que toute notre langue est contenue dans Âmyot. <^ Tous ses magasins, dit Vaugdas, et tous ses trésors sont dans les ceuvres de ce grand bomme, et encore aujourd'hui, nous n'avons guère defaçons de parler nobles et magnifiques , qu'il ne nous ait laissées ; et, bien que nous ayons retranché la moitié de ses phrases et de ses mots, nous ne laissons pas de trouver dans l'autre moitié presque toutes les richesses dont nous nous vantons, et dont nous faisons parade (1). » En effet, trois éléments ont concouru à grossir notre langue du seizième au dix-septième siècle ; le vieux français , qu'on appelait gaulois, les langues antiques et l'italien. Tous trois occupent une large part dans Amyot; par une puissance de capacité angulière , sa diction présente commé le vaste confluent de trois fleuves qui se mêlent ensemble , pour être soumis plus tard à un travail d'épuration aussi sévère, que le mélange avait paru facile.
(1) Prêtée des RenaïqiMS sir la langue fbncaise > I , p. €9.
Il n*esl {M» besoio de prouver qu^Amyot est rempli
de tours et de mots italiens; un homme célèbre, et qui avait le secret de cette belle langue d'Amvot, l'a montré sufTisammeot (1). Nous dirons seulement, après quelque étude ocHisacrée à nos vieux prosateurs, qu'il n*en,e8t pas un qui doive autant à la langue italienne. Ce qu*il a retenu des langues antiques est aussi considérable ; il y a peu de grec, on sait qu'il en traduisit beaucou[) avant de le savoir; et pourtant il serait aisé d'eu trouver chez lui bien des traces; mais il y a beaucoup de latin; ear on sait encore qu*il traduisait souvent ses auteurs grecs sur des traductions latines; et d'ailleurs le latin n'était-il pas le répertoire cmjiiiiiiuii (Ju'il ait uni à tout cela le vieux fonds de notre langue, tel qu'il était sorti du conflit des dialectes de nos provinces, c'est ce qui ne saurait être douteux dans un écrivain, qui passe pour être si éminemment îrancais.
Après Âmyot, le travail fut d'élaguer (2), de réduire , de simplifier; jamais d'accroître, ou si quelques-uns voulurent inventer après lui, ils eurent un mauvais succès. • Ce fut le tort de Ronsard et de Du Yair (3). Il arriva même i qu'on prit pour nouveau, ce qui était de la langue d'Amyot. « J'ai trouvé dans Âmyot, dit Vaugelas, beaucoup de phrases que nous croyons nouvelles (4). » L'histoire de notre français est donc tout entière dans l'épuration progressive de cette langue, la plus féconde peut-être qui fut jamais.
L'épuration commença par l'élément italien. Suivant la coutume, la phrase italienne, étant la plus nouvelle, eut aussi la plus grande vogue , surtout en ,une cour presque
(1) p. L. Coorriort sdiM sur Im ffonw graec.
(2) ) Vaugelas , Prébce , p. 69.
(3) Vaugelas, III, 405.
C4}YatigeU,lU,lSI.
italienne, et fut aussi, la première, destinée à périr [t). Le français italianisé s'éclipse avec les Valois; un soulHe du midi l'emporte. Montaigne fait un choix dan^ Amyot ; car sa lai^;ue, tout abondante qu*eUe est, Teat déjà moins ; elle dëdaîgne visiblement les formes d'au-delà des monts. Alors sintroduisent quelques formes, les seule» peut-être qu'Amyot ne connaissait pas, les gasconismes. Ils entrent dans la langue avec Montaigne, et à la cour avec Henri IV. Mais ils ne fleurirent ni dans Tune ni dans^ Tautre. Ceux de Montaigne sont relevëa par ses contem* porains (2) ; ceux de Henri IV par Malherbe; il en resta pourtant (quelques-uns , comme on peut s*en absurei dans Vaugelas (3).
D'Ossat, Duperron, Goéifeteau, continuèrent cette œuvre d'élimination; les mots italiens sWacent de plus en plus; les tournures , les liaisons , les conjonctions italiennes se
conservent encore , soit par nécessité : elles étaient {)eut-étre indispensables en une langue qui en manquait naturellement; soit par les circonstances; la diplomatie, le séjour dltalie et de la cour de Rome ne pouvaient manquer de laisser une empreinte dans les écrits de ces prosateurs; soit par pui < inadvertance; les tours et les liaisons sont les emprunts qui se trahissent le moins facilement.
Mais où leur travail semble trancher dans le vtf^ et parait réellement destructeur, e'est dans l'élément gau-»' lois, dans le vieux français dont nous sommes si loin , et qu'il n'est plus temps désormais de faire revivre. Plusieurs, causes diverses amenèrent ce résultat; d'abord le goûl du public et les lois de Tusage, dont les auteurs étaient singulièrement esdaves, .et en particulier, CoëCfeteaa (4)f
(t) Henry Estienne , Dialogues sarle nouveau frauçoys Ualiaoisé. l (2) Etienne Pasquier » Letlre à M . de Peigé, lir. 2.Vm , lettre i^.
(3) Remarques, 111, p. 14 , 15, 404.
(4) Veugel«s,lU,548.
les revirements des partis, les progrès de la société, des débats célèbres , un mouvement d*îdées continuel concou*
rureiit a et t aiuoui du uouveau et à ce dégoût du passé; ensuite, le i>esoin d'une langue oratoire, dans une époque <]ui avait vu la JU^e , et qui yit les derniers états^éiiéraux; dans un royaume qiii avait un roi orateur, et dont la diplomatie commençait à s*étendre sur toute TEurope ; enfin , la nature même des travaux littéraires , qui n'ëtaieut que des traduclious, non plus de celles où le traducteur se met au lieu et place de sou auteur y et trahit plutôt la pensée de son original que le génie de la langue (le temps d*Amyot était passé); mais bien de celles où Ton guindé sa langue jusqu'à la hauteur , jusqu'à Temphase vraie ou supposée de sou modèle , sans qu'une telle torture, chose singulière, profite beaucoup à la hdéiité. Tel Ait surtout GoéfiTetean.
Notre langue sortit de ces épreuves, diminuée et appauvrie ; mais que de richesses encore ! D'ailleurs cette noblesse, cette dignité nouvelle qu'elle faisait voir, n'était pas d*empruDt; c'était son bien. Nous aimons à le remarquer. Goéffeteau n'employait en quelque sorte pas un mot\ pas un tour qui ne fût dans Amyot; pas un qui ne fût consacré par un assez long usage ( \). Le néologisme est chose toute moderne parmi nous. Le dix-septième siècle a parlé la même langue que le seizième; il a vécu sur le même patrimoine; .seulement il s'est contenté de la moitié, et Âmyot a eu cette gloire de laisser iine langue, qui a suffi aux usages divers de plusieurs générations.
Nous avons choisi dans la ioule dO^sat, Duperron et • CoëlTeteau , parce qu'ils sont la hase même de rciMAvi:^ de Vaugelas, et qu'ils ont en effet amené la prose française, de ce qu'elle est dans Amyot , à ce que nous la voyons dans
(i) Vaugelas, 111, 220 , 348 el ailleurs.
Pascal et Bossuet. Mais, ne rouUtions pas ; ils ont toujoiin» suivi le public ; ils ne l*ont pas dirigé. Le mouvement ve^
liait de la société polie, (jui cniainencait à prendre conscience d elle-même. 1^ société polie existait avant l'hôtel de : Rambouillet. Balzac parle de la cour de la Keine Marguerite et de celle de la princesse de Gonti(l). Étienne Pàsquier, dont il faut tenir compte parmi nos littérateurs et grammairiens (le ce temps, fut plus d'une foi** des soiijXM's de la Reine Marguerite , et aussi des savantes discussions qui s'y engagèrent (2). Brantôme et Bassompîerre furent les types, et plus tard lés débris de Tune et de Tautre de ces deux cours (3).
11 était dans la nature des clioses, que Tinfluence de ces sociétés tournât au profit de la délicatesse; et de la bonne, qui épure le goût, qui tend à la justesse de Texpression et à la propriété des termes; et de la mauvaise, qui enfante le caprice , affaiblit la vigueur, et craint de ressembler au vulgaire. Il eu est des paroles cnumie des clioses: ce qui est vieux, déplatt aux femmes et aux courtisans. « Les temmes, dit La Bruyère, les gens de la cour, et tous ceux qui n'ont que beaucoup d^esprit sans érudition , indiiFérents pour toutes' les choses qui les ont précédés, sont avides de celles qui se passent à leurs yeux, et qui sont coramesous • leur maiu M). »
Ç^a été une heureuse fortune {)our notre langue qu'elle fût assez riche pour fournir, et à Tusage d*une nation composée dors de parties si diverses , et au goût d'une société choisie, qui cherchait à tout prix à se distinguer par son langage. S'ils n'y avaient pas trouvé tant de choix , il n'est pas douteux que les délicats se fussent jetés eu dehors pour
(J j Leitres à Chapelain, Ll/ovir, p. 213.
(2) Notice de M. Pelitot sur h s Mémoires de Marguerite.
(3) V. Pelitol , Notice sur Marieur rite, ei Biographie uoiveiseiie, art. Cooti.
(4) La Brujère, Disc, sur Tbeopbraste.
se contenter. Dans les con(iitit>ns où ils trouvaient la langue, ils purent successivement italianiser , gascouiser, latiniser leur français, sans sortir beaucoup du domaine comman ; ils eurent enfin et surtout la ressource d*abandonner l'ancien français-, et de le rejeter , comm^ un habit à la mode du bon vieux temps.
Ainsi donc, de quelqne biais qu ou les regarde, les changements de la langue ue furent que des éliminations continuelles. On 6ta successivement ce qui déplaisait aux différentes époques ; on serait allé sans doute éliminant toujours, et la langue fât devenue le domaine étroit et changeant d*un public restreint, capricieux , déj^oiité. si le remède ne s'était
' trouvé à coté du mal. L'excès du changement fit uaitre ua besoin de stabilité. Sans doute la langue avait paru sans cesse en mouvement depuis Joinvillé, et ainsi que Tohserve Tillnstre auteur de la préface du dictionnaire de l*Académie, elle avait pu vieillir de Villon à Marot (1). Mais jamais ses évolutions n'avaient été plus rapides que dans la première partie du dix-septième siède. Tout le monde, en quet que sorte, en avait le sentiment, t^ellisson rapporte les plaintes qu'on faisait de cette extrême mobilité i :> ). Il sem- 1 blait que de faire des remarques sur la langue fût une en-
- (reprise mutile; elles ne pouvaient servu- que bien peu de temps. On tenait, pour ainsi dire, à bonheur de pouvoir être lu pendant vingt-cinq ou trente ans (3); et Vaugelas luimême s'en fût contenté. Enfin on ne pouvait pas même observer le nonum prematur in annum, de crainte d'arriver au milieu d une langue nouvelle ; et quand Vaugelas travail, lait pendant de longues années sa traduction de Quinte- Curce , on le comparait à ce barbier de Martial, qui faisait si lentement son office, que, durant qu'il rasait la seconde
(1) Sixième édition.
(2) Hisi. de l'Académie , I , p
(3) Remaniues, I, 67, 70.
moi^ .d'une barbe, la prennère avait le temps de repot»*
ser(l). •
• Imposer quelque limite à ces changements, fixer la langue, était donc la nécessité reconnue de tout le monde. Chacun y contvbcia pour sa part; Vangelas eut le mérite de
réunir toutes ces forces en un fkîsceau; et ce que Tacadé^ mie ne pouvait accomplir (ju'un dLUii-siècle plus tard, et après 1 épieuve des cliefs-d œuvre que la langue attendait encore, Vaugelas 1 ébaucha daus suti livre des Remarques. Quoiqu*il Teût écrit sous la dictée du public , ce livre eut la gloire de fixer la langue, que dîs-je? il eut cette §^ire précisément parce que tout le monde s'y reconnut.
En effet, Yaugelas n*eut qu'à relever iidelt ment les oi> servatioos qui partaient de tous côtés. Jamais époque ne fut plus curieuse de langage; plus chatouilleuse à Tendrôit de la correction. « II. ne faut, dit Vaugelas, qu'un mauvais mot pour faire mépriser une personne dans une compagnie , pour décrier un prédicateur, un avocat , un écrivain (2). » Lettres, écrits, conversations, tout était rempli de diseussions sur cette matière. Les amis et les gens de lettres se consultaient sur les dilficultésde la grammaire (3). La cour elle-même contestait sur les mots. A l'hôtel de Rambouillet, société modèle du temps, il n'y avait pas d'occupation plus sérieuse que les questions de langage. L'académie française , eicitée par le goàt public, et pous» sée par le zèle de ses, privilèges, provoquait tous ces efforts et les encourageait ; elle appelait à sa barre les contestations, et pronoijçait des drcisions souveraines (4). Des con* sulfations étaient même demandées de i étranger; des plai*
{ 1) V . Hist . de T Académie , Ëiogft 4« Vtuf fit».
(2) Vaugelas ,1, 54.
(3) Baluc, Lettres à Cbapelaio , Elievir, p. 70, 99 . iU , 193 etieiv.t 31 i
,et surv.
(4) Uut.de l'Académie , l , 157, 158.
deuiy disputant sur des mots tinrent chercher dans Taca- 'démie des secours pour gagner leur cause (1). Il est vrai que le parlement jaloux ne laissait pas souvent de prâexie
à ce dernier abus.
L'acadéoiie une fois établie cotume tribunal d'appel en fait de langage, U y eut des tendances excessives à la souveraineté. Le grand Corneille en souffrit, lui dont la langue ne concorde pas toujours avec Pacad^ie et Yaugelas : a .rattends avec beaucoup (rini])aheiice, dit-il à Bois-Robert, les âeuUmeuts de l'académie , atiu d apprendre ce que dorénavant je dois suivre. Jusque-la je ne puis travailler qu*avec défiance, et n^ose employer un mot en sàreté (2) . » il y eut les rigoureux et les relâchés ; les- rigoureux, c*était Gomberville , qui se vantait de n'avoir jamais employé le mot car dans les cinq volumes de Polexaiidre (3) ; c'était Sirmond, le frère du jésuite, qui voulait que tous les acadé- ' miciens lussent obligés par serment à employer les mots approuvés par la pluralité des voix dans rassemblée; de sorte, dit Pellisson, que si celte loi eiitété reçue, quelque àveisiou particulière qu'on eût pu avoir pour un mot , il eût fallu nécessairement s'en servir; et qui en eût usé d'autre sorte, aurait commis non pas une faute, mais un péché (4). Les relâchés eurent leur modèle dans La Mothe-Le-Vayer, qui méprisait fort les scrupules de grammaire ; semblable à ces bous pères, dit encore Pellisson , qui accoutumés à leur ancienne discipline un peu relâchée, ne peuvent souffrir, quoique d'ailleurs fort bons religieux, qu'on vienne les réformer, et les réduire a un genre de vie plus régulier et. plus austère (&)
(1) Hist. de l'Académie , 1 58 , 1 59 .
{% Lettre de Corneille à Bois-Robert , ISnoveiobre 1<>37 . (3; Hist de l'Académie , 1 , 66 , 67.
(4) Ibid. , p. ■ (îi) Ibid. , KIoge de La Molhc l.c-Vayer.
Vaugelas tint la balance entre les uns et les autres . Il dirigea Tacadémie à travers ces denx écueils, de la délicatesse, qui conduit à la corruption du goût, et de la négligence, qui ramène à la barbarie. Nous voudrions pouvoir dire qu'il ne donna jamaLs d'avaiUages a la délicatesse. Mais il av^it à lutter contre un mouvement qui durait dès» longtemps, et à retenir 1^ langue sur une pente, où elle se trouvait poussée depuis un siècle.
Les Remarques sur la langue française de Vaugelas furent publiées en 1647 fl j; elles provoquèrent quatre lettres que Le Va ver publia cette année même, etun^ros volume que Scipion Dupleix fit paraître en 1651. Pour conserver à ces lettres de Le Vayer et à quelques opuscules encore, où il touche le même sujet , tout l'intérêt qu'il est possible de leur donner, nous entrerons dans quelque détail sur Vaugelas, auquel il tint tête, et sur Dupleix, dont il fut secondé. Aussi bien n*aurait-on pas autrement .une juste idée de son rôle dans cette guerre littéraire.
On s'attend bien que Vaugelas n'annonce pas le projet de fixer la lau^ae française. Son dessein est plus uioJeste ; il ne prétend ni abolir des mots, ni en faire, mais seulement montrer le bon usage de ceux qui sont &its, et s'il est don* teux ou inconnu , Téclaircir et le*fiiire connaître. U n'entre* prend pas de se constituer juge des différends de la langue. Il ne veut êLie qu ua simple témoin , qui dépose de ce qu li a vu et entendu ; c'est un homme qui a fait uu recueil d'arrêts, qu'il donne au public. «C'est pourquoi, dit-il, ce petit ouvrage a pris le nom de Remarques (2).»
Bfais, avant tout, il faut établir la nécessité de ces remarques ; nous ajouterons , la nécessité de fixer la langue ;
(1) Nous UOU& servoos de i édilion de Th. Corneille avec les noies de Chapelain «1 de Pitit. On sait que le ceanaMOtetre de Corneille est en quelque sone edn» de r Académie. V. d'Olivet . Hist. de rAendénie , II» 63.
car c*est Hi Tœuvre de Vaugelas , encore qu*îl ne le dise pas, tiicore (ju'il ne le sache qu'à moitié lui-nipnie. Or, il est des gens qui oe reconnaissent pas cette nécessité. Ce sont ' des écrivains modernes qui déclament contre le soin de la pureté du langage. Vaugelas ne nonmie pas ces auteurs , qui , par avance , ont pris à tâche d*atta({iier ses Remarques, dont ils savaient le projet; ce sont des personnes qu*ii fait profession d honorer. D'ailleurs, lorsqu'ils ont écrit, ils n'étaieut pas encore initiés aux mystères de notre langue , où depuis ils ont été admis, et sont entrés si avant, qu'ik ont pris des sentiments tout contraires (1). Mais , si \ au£^^elas ne nomme pas cès adversaires, il ajoute des citations , et discute des opinions qui désignent ouvertement Le Vayer.
Cette discussion , à laquelle il consacre seize pages de sa pré&ce , est tirée d'un livre que Le Vayer avait publié en 1638; en quoi nous voyons (jue Vaugelas préparait déjà ses Remarques à cette époque , et que Le Vayer, qui entrait cette année-là même à TAcadémie, était déjà en pleine lutte avec lui. Il s'agit des Considérations sur l'éloquence française de ce temps (2). Dans cet écrit Le Vayer s'indignait de ce qui lui paraissait une servile contrainte à l'égard des muts. « N'est-ce pas une chose digne de risée , disait-il , de . voir soutenir qu'on doit bien s'empêcher de prononcer la /ace pour le visage de qui que ce soit, si l'on ne parle de celle du grand Turc ? qu'il ne finit pas dire que quelque diose s'abat, à cause que c'est fiiire une vilaine allusion au sabbat lies sorciers? qu'on se doit servir de l'adverbe et non pas de pendant que y afin de s'éloigner des mots de pendaH et àt pendant d'épée ? » Remarquez en passant que Vaugelas se défend dans sa préface d'une partie de ces obsepirations ou de ces délicatesses; ainsi le scrupule sur le s*ahai
(t) CEomt complètes, II, l** part. , p. \ 83.
et 9ur le pendant que yïnt à la oonseienée , qui le cfoinit?..r
de Sciidéry , quand il faisait sa critique du ( id (1). « On m'a donué pour certain , continue Le Vayer, que tel d'entre ea\ avait été vingtK}iiatre heures à rêver comme il éviterait de dire, ce serait, trouvant qu'il y aurait aux deux premières syllabes , un de ees mauvais sons que tes Grecs nous ont enseigné de fuir , sons le nom de cacophonie. J'ai oui dire qu'un autre a soutenu, que c'était fort improprement parler de répondre , il est frtrdi et demi, qui signifie, disait«ily dix-buit heures, et qu'il faUait dire précisément , il est demi-heure après midi. Et n'a4-on pas donné depuis peu au public de bien gros volumes , où l'on a eu la curiosité de se passer de Tune de nos plus ordinaires conjonctions j dont on avait conspiré la perte (2) ? Si nous en croyons ces messieurs, Dieu ne sera plus supplié, il faut qu'il se contente d'être prie' , puisque le mot- de supplier M impropre à son égard, il n*y aura plus de so^iveraineié au monde , parce qu'elle sonne trop mal à leur oreille , qui ne peut souiVrir qu'une soweraine puissance. Il ne faudra plus parler de véi^ution, mais seulement de rMrenee, Parmi eux , c'est être vieux gauloia de dire lequel, duquel^ eu égard , àpreté , avecune infinité d'autres paroles qui sont dans Fiisage ordinaire , et si vous vous servez d'une diclion qui entre dans le style d'un notaire, il n'en £giut point davantage ponr vous convaincre , que vous n'êtes pas dans la pureté du beau langage (3)- 3)
Quoique Lé Vayer ait raison sur quelques points « soît contre des puristes subtils , soit contre Vangelas lui-même, la condusioD de tout ceci c'est le mépris de la grammaire,
(1) V. Corneille, édil. de-Voiuire , 1«r vol.
(2) La conjonclion cor. — V. l'article de Vaugelas , Hemarqnes nouvelles , U , 468 elsuiv. Voiture, Lettre sur «ai* à M"' de Rambouillet; et La Bruyère, chap. De quelques usages, il. Walkenaer, p. 548.
(3) Œuvres, II , part., p. 207-211 .
c'est la résistance à la réforme, à b fiiatbn des règles et
Rien n'^ale Torgueii de uotre brave Le Vajer, quand il prétend que les hommes ^ que Tesprit élève par dessus le oommun, ne s'amusent pas à des choses si fort au de»sous d*eax ; quand il dît qu'il fiuit un espitt fort petit pour s'arrêtera ces bagatelles ; quand il veut bien donner à ses adversaires [ 1 on voit assez à qui ce tfascours s'adresse ) , le conseil de faire des traductions* Comme il ne leur manque que k valeur des pensées , et qu'ils ont Télocution eieellente , ils appliqueront la beauté de leur langage à des pensées toutes faites (IV Rien n'égale au contraire la réserve et la candeur de Vaugeias. Il laisse de côté tout ce qui est personnel ; il discute les principes , et se contente de i^elever les eiagérations. Le Vayer a fiiit valoir des teites contre le soin de la pureté ; Vaugeias fait voir que , de ses allégations, il n'en est pas une seule qui prouve ce qu'on prétend, ni qui en approche; elles sont toutes contre ceux, qui ont beaucoup plus de soin des mots que des idées , ou qui pé» clwnt par aoe trop grande alfectatkm soit de parole», soit de figure», soit de périodes; toutes choses que Vaugela» condamne aussi bien que son adversaire, et qui n'ont rien de commun avec le sujet dont il trait*^ ^>>.
Mais un autre préjugé s'élève encore contre les Remarque» de Vaugeias ( substitues encore à ces mots , ceux-ci f. contre la fixation de la langue). Le changement perpétuel de l'usage rend ses efforts inatilest ses Remarques ne pourront servir longtemps , parce que , ce qui est bon maintenant , sera mauvais dans quelques années , et ce qui est niauvais sera bon. Vaugeias répond d'abord à TobjectioD , par Texemple d'auteurs qui ne sont plus, et qui n'ont rien perdu de leur réputation t et c'est ce qui nous vaut en quel-
(1 ) OEuvtM, II , ^« part. , p. 907 , 272 , 274. (2) ftenarqies, 1 , 55.
ques li^ies , le plus bel éloge qui ait été feit d^Aniyot. Mais' ce qui nous parait di^ne d'admiration, c'est la persua^icji» où il est que ie fonds de ses Remarques n'est pas sujet aux chaDgements. C^est ici que Ton voit comme il a l'intelligence de son oeuvre et de sa mission. « Je pose, dit-il, des prinoipes, qui n'auront pas moins de dorée que notre langue et notre Empire. Mes maximes pourront servir à la postérité, de même qu'à ceux qui vivent aujourd'hui ; et quand on changera quelque chose de l'usage que j'ai remarqué , ce sera eocôre selon ces mêmes remarques que Ton parlera autrement que ces remarques ne portent. » Mais observez comme il a pénétré au cœur même de la langue française. « îl sera toujours vrai que les règles que je doiuie pour la netteté du langage et du style subsisteront , sans jamais recevoir de changement (1). » Cette phrase contient le se* cret de toute la période qui a suivi et dont nous sommes encore témoins; ce sont ces règles sur la netteté qui ont été les plus puissantes, les plus durables; c'est aussi dans ces règles que se trouve le germe de l'excès , de la corruption , de la décadence ; c'est par là surtout que Vaugelas a laissé une ouverture, à ceux qui firent le d^t dans notre belle langue.
Si , pour réussir dans l'entreprise de fiier le langage , il fallait avoir la certitude qu il le serait désormais, on voit assez par là que Vaugelas satisfaisait à cette condition. Mais voici qui est bien plus positif : c'est une prévision des destinées delà langue , qui mâite d'être admirée , après ce que nous avons vu de l'extrême mobilité , dont elle était
(1) Comparez ce passage à la page 90 : « Il n'y a jamais eu de langue « où l'on ail écrit plus purctnciii cl plus neiieiiicni qu'en la nôtre , qui soit plus ennemie des équivoques et de toute sorte d'obscurité, plus grave et plus douce tout ensemble, plus propre pour toute sorte de si\les, plus chaste en ses locutions, plus judicieuse eu ses (igures, qui aime plus l'élégance et l'orneiDeol, mais qui cnigaeplus raiTeclalioo. »
< travaillée. <r Un de nos maîtres, dit Vaugelas, ajoute uuf raison qui m [j( ut pas venir d'un esprit ni d'une sufîisance vulgaires, li soutient que ^ quand une langue a nombre et cadence en ses périodes , comme la française maintenant , eUe est en sa perfection , et qu'étant venue à ce point ^ on - en peut donner des règles certaines qui dureront toujours. » Quel est ce maître? est-ce Balzac? est-ce Chapelain? Si c'est Balzac, il le faut plauidre de u'avoir pas songé à cette observation, dans son Discours de Téloquence, adressé à Gostar. Nous pencherions plutôt pour Ghape^ lain qui était meilleur critique, et d'un meilleur goût, malgré sa Pucelle. Quoi qu*il en soit, Vaugelas n*a garde de s^attribuer l'honneur de cette idée : « Pour moi , dit-il avec sa caudeur habituelle , c'est assez qu'on m'ait permis d'en toucher un mot en passant, et d'attacher cette pièce comme un ornement à ma préface (1).
Vaugelas réunissait tous les avantages qui pouvaient assui er le succès. Il était né eii. bon lieu ; il avait vécu treute->ciuq ou quar^te ans à la cour ; dès sa tendre jeunesse, il avait fait son apprentissa^ de la langue auprès de Duperron et de GoêfFeteau. Sortant de leurs mains, il avait eu un continuel commerce de conférence et de conversation , avec tout ce qu'il y avait d'huiiiines distingués à Paris en ce genre. ËuHn , il avait vieilli dans la lecture de tous les bons auteurs (2). Son autorité n'avait pas d'égale' ; Balzac écrivait à L'Huillier , avant les Remarques : « Je vous félicite d'avoir M. de Roncîères pour gouverneur, etc.. Si le mot de féliciter n'est pas encore français , il le sera Tannée qui vient ; et M. de Vaugelas m'a promis <le ne lui être pas contraire, quand nous solliciterons sa réception (3).
(5) RemaniiMS, Il . 92. Note de Th. CorneiU«.
Le livre des Remarques est le fruit des plus loDg^ues
obseï valions. L auteur amassa péniblement son trésor ; to«t y concourut, et la cour, et la ville, et les provinces, et les salons, et les carrefours; le mauvais usage y est observé pblir cofifirmC»' le bon, et Vaugelas ne dédaignait pas de 'recueillir des matériaux, même am enseignes dasmar^
• chands, et aux écriteaux des chambres garnies (1). Aussi le voyons-nous sonv( nt noter Tâge des mots, et marquer ie temps de leur durée.
Mais c*est dans l'académie quSl trouva le pins de se- ^couiv. Lés décisions de cette compagnie lui fournirent une partie de ses Remarques (2). L*ordre même de ces Remarques, s'il y a quelque ordre, rappelle le plan que Vaugelas proposait pour le dictionnaire, et que Pellisson ' rapporte en même temps que celui de Chapelain*, qui fut d^abord préféré. PïiTfois ces Tematt{iies ne sont que Tanalyse d*tme discussion, dont Tauteur'^bt témoin. Dupleix lui reproche de ne faire souvent que des conqites-rendus; mais il en faut savoir gré à Vaugelas; il n'en était que plus fidèle à son entreprise.
La r^le souveraitie , admise par Vaugelas comme par Horace, c^est Tusage. Il y a, selon Vaugelas, le bon et le mauvais ùsiv^e ; le mauvais se forme du plus grand nonilne de personnes ; le l^on est composé de IVlitc des
• voix, et c'est celui que Ton nomme le maître des langues. Cdi là ùtîçoa de parler de la plus saine partie de la cour, conformément à 'la façon d*écrire de la plus saine *pa#tie des auteurs du temps. Ce n*est pas pourtant que-k cour ne contribue inconiparaijlcment plus à l'usage que les auteurs; car la langue parlée est la première en ordre et eu dignité , puisque la langue écrite n'en est que Ti* mage. Le consentement des bons auteurs est comme le