U4; IH, !I
(2) PelHssoa, llist. d€ rAcadcnie, I , (i6.
sceau qui autoiise le langage de la cour (\). Nous louchons ici aux ma&imes les plu$ caractéristiques de \ au- (geh».. Le boii et le i»ei usage ne sont qu^une même chose; et le dessein de ce livre est de condamner tout ce qui pas de Tun et de Tautre. Dans la vie civile et dans le commerce ordinaire du monde , il n*est pas permis aux honuétes gens de parier jamais autremeut que dans le bon unge, ni aux bons écrivains d'écrire autrement aussi que dans le bon usage. Il en est ainsi , en quelque style qu^ils écrivent, sans même en excepter le bas. Il ne faut pas croire, comme font plusieiu^., que, daub la conversation et dans les sociétés , il soit permis de dire , en - raillant, :ttn mauvais mot, et qui ne soit pas du bon usage ; ce n^estpas de cette laçQo qu*il se faut imaginer, que Top passe pour homme de bonne compagnie (2) ; entre les fausses galanteries, celle-ci est des premières (3).
Ceux-là se trompent, 4]ui donnent au peuple toute juridiction sur la langue. Ils sont abusés par Texiemple de la langue latine , où le peuple ronuiin avait Tempire , . et par la diffêrence qui est entre phbs et poptdus. Ce mot de peuple ne signifie parmi nous que ce que les Latins a|> pelieut plebs ^ et il ne saurait être le maître que du mauvais usage (4). Cest Le Yayer qu'il accuse de trop donner au peuple. Le Vayer, il est vrai, uvait dit, d^ son Eioquence françtûse, cpie le peuple fait valqîr les dictions nouvelles , et décrédite celles que bon lui semble (5). Mais si cette confusion du i)o\\ ei du bel usage est une erreur, La Mothe-Le- Vayer ne s'en défendit pas beaucoup mieux
(S) N*a-l-oa pu dit que «ce terne éleii de le fin do siècle peseé? ^ 11 eu dtns Veosebe.
iSmtn de 1^ Veyert 11 » pert,, p. SI 4.
que ses contemporains. Il y a do Tapp^rence que cette idée plus simple, plus populaire du bon usage se produisit dans l^académie , et qu'on eut lieu de s'y expliquer plus ouvertement que Le Yayer n'avait pu &ire,dans quelques timides paroles; mais le bel usage gagnait tous les jours plus de terrain ; et dans ses lettres sur les Renian [lies (1647), Le Vayer laissa de côté cette partie de la question. Le progrès du bel usage est extrêmement sensible de Henri lY à Louis XIV. Il commença pour les vers. Malherbe réservait la beauté du langage à la poésie, «t laissait la bassesse à la prose; et c'est de lut que Vangelas veut parler , quanti il dit : « Je n'ai jamais pu comprendre comme un des plus célèbres auteurs de notre temps a été infecté de cette erreur. » Henri IV de^ mandait un jour à Malherbe , 8*il fallait* dire' une cueWer ' ou une cueWère ; Malherbe le renvoya aux crocheteurs du Port au Foin, comme il avait accoutumé, dit Tallemant des Rtaux (1). En 1647 , le triomphe du l>el usage était complet.
Il est aisé aujourd'hui de relever les tendances extrêmes de cette aristocratie du langage. On peut même, sans beaucoup de peine , indiquer quelques excès qui en furent la conséquence. Faut-il pour cela nous joindre à Garât , dans sa prëtace du dictiounaire de l'académie, et conclure qu'il ne (allait pas consulter le beau langage du beau monde, comme une autorité qui décide ou tranche Umt, parce que le beau monde pense ei parle souvent très mal, parce qu'il laisse périr les étyniologies et les analogies, parce qu'il est capricieux? Croirons-nous, avec lui , que le bon langage n'est composé que des vrais rapports des mots et des idées , et que la vraie langue d'un peuple éclaijré n^existe réellement que dans la bouche et
(1)HisiorieU««, L 165.
les écrits de ce petit nombre de personnes , qui pentent et parlent avec justesse (1)? Quand tout cela serait vrai, où étaient les écrits, d'où ron pouvait .tirer cette langue, à répoque de Vaugelas? Où trouver un langage autorisé, prédominant, si ce u*est dans la cour? Faflait-il renoncer à fixer la lan^e française , quand tout le monde en proclamait la nécessite? lallaii- il aiieiulie que les chefs-d'œuvre fussent venus, quand peut-être T œuvre de Vaugelas était nécessaire pour les faire éclore? Bien plus , il y a cette différence entre le temps de Vaugelas et le nôtre , que la langue aujourd*hui est toute dans les écrits, et qu*alors elle était surtout clans la parole; où donc la saisir, où Ja surprendre , si ce n'est au milieu de ces couipaguies , de ce monde, de cette cour qui, presque seule, avait le loisir et le secret de la conversation , et jouissait des plaisirs de la société polie?
Disons-le donc; si le livre de Vaugelas a été le signai de la fixation de la langue, c'est qu'il l'a prise telle qu'elle était, non pas tette qu'il l'avait faite, iière, amoureuse du bel air, orgueilleuse même, si l'on vedt, et qu'il la répandit dans le domaine public; c*est qu'il prévint le retour de ses. caprices et de ses fantaisies, en la mettant sous la garde la plus sûre, celle de tout le monde. Désormais elle parut stable, parce qu^elle fut assise sur une large base, le con» seulement de tous. A la prendre ainsi , son œuvre est la plus populaire qui fl!|it au monde; îl seconda le mouvement naturel des esprits , qui aspiraient à des jouissances d^un ordre pius eit ^ é , et au lieu de faire de vains efforts pour imposer aux grands seigneurs le langage de la foule, il enseigna à la foule le langage des grands seigneurs.
Mais le trait le plus saillant, le plus singulier de Vaugelas, n'est pas tant sa déférence envers la cour, que so»
(l)Oicl. de l Académie, 5« édiUoo,
penchant pour Tautorite des femmes en fait de langage.
« Quand je dis la cour, j'v c()iii[)rends les femmes comme les lioniiues, et plusieui^ persouueî» de la ville où le prince réside, qui par la communication qu'elles ont avec les gens de la cour, participent à sa politesse. » Cette manière d'entendre la cour étend le droit de suffrage à presque toutes les femmes de la société polie d'alors. livre des Remarques vient en partie d'elles, et il retourne à elles. Aussi ' l'auteur y a-t-il mis peu d'érudition, et s'il jr a parfois utt peu <le latin, c'est'à la prière de quelques amts^ et de fiiçon que le texte trancais n*en fut pas troublé. -Cest encore pour cela que les Remarques sont jetées sans ordre; l'ordre grammatical ne servirait qu'aux persnnnes qui savent les parties de l'oraison, et par conséquent la langue latine; car c'étaient deux choses inséparables, et ce n'était qu'avec le latin qu^on se faisait entendre dans le pays de iDespautèré. « J*ai conçu mes Remarques d'une sorte, dit Vangelas, que les femmes ri tous cen\ ((ni n'ont nulle teinture de la langue latine, en peuvent tirer du profit (1). » ««Dans les doutes de la langue, dit*il ailleurs, il vaut mieux pour l'ordinaire consulter les femmes, et ceux qui n*ont point étudié, que ceux qui sont bien savdns en la langue grecque et en la latine. » Les premiers ne connaissant point d'autre langue que la leur, quand on vient à leur proposer quekjue doute de la langue, vont tout droit à ce qu'ils ont coutume de dire ou d'entendre dire, 'qui est proprement ratage; oeox qui possèdent plusieurs langues , particulièrement la «grecque et la latine, corrom})ent souvent leur langue naturelle paj' le commerce des étrangères, on bien ont 1 esprit partagé sur les doutes qu'on leur propose, par les usages différents des autres langues (2).
En donnant cette autorité aux femmes, Vaugelas était
(â) 111, â84 el sttiv.
conséquent avec son système, qui est celui de l*usage,
inéme contre la îicieiioe et la raiscjii. I^s (eiumes élaieut la meilleut^ autorit4à cou&ulter, rieo ne venait altérer dans leur bouche l'usage, ni la science de^ étymologies , ni les rapports des langues anciennes, ni même Torthiog^phequ*eUes ignoraient. Les précieuses ne savaient pas Torthographe; et c'est parce qu'elles ne la sa\ aient pas, et qu'elles la , voulaient itndre moins difficile, qu'elles imajj;nierent le projet de U simplifier. Ce fut l'entreprise qu'elles tentéceotâivec Glaristhéne (Leclerc), e% où elles ne laissèrent pas d'avoir quelque succès (1). Mais en devenant savantes, les fei^mes. perdaient ce qui avait fait leur mérite et leur avantage. Elles cessaient d'être les témoins nmis de l'usage; et sans leur primitive et heureu&e igporauce, Vaugelas n'eût pas dit : « Les gens de lettres s'Us ne hantent la cour et les courtisans t ne parlent pas si bien ni si aisément que les femmes, ou que ceux qui, n'ayant pas étudié, sont toujours dans la cour {2).
Donnons quelques exemples du poids que Vaugelas accorde à leur témoignage. 11 croit qu'oiM^ni^est toujours masculin; . mais les femmes, parlant de leur ouvrage, le font féminin et disent : ydlà une belle owrage, mon ouvrage n'est pas faite. Il semble qu'il leur doive être permis de nommer comme elles veulent, ce qui n'est que de leur usage. Plusieurs de nos meilleurs écrivains font amour àvL masculin, et même à la cour on a introduit cet usage; mais la plupart et particulièrement les femmes le font du féminin. Ayant le choix libre, \ augelas est de leur avis. L'estime du langage des femmes sembla communiquer au français d'alors quelque chose de plus féminin. Nous aurons l'occasion de parler de radoucissement de la prononciation; rnnis il
(1) Somaize, Dictionnaire de« Précieuses. — ■ M. Rœderer» Mémoire pour semr à Thisioire de la société polie, p. ,
semble à Vaugelas que (mr une indination naturelle, notre
langue se porte au f( niiniii j)hilùt qu'à l'autre geiirej et, selon Dupleix, la cumplaisauce est deveaue si grande à la cour et à Par» envers le sexe féminin, que Ton fait fémi^ nins beaucoup de mots qui étaient masculins. Enfin Patru nous apprend que Vaugelas ayant consulté sur le mot de seri:^e la cour, la lecture des auteurs et les £»ens sasaiits dans la langue, et tout le monde ayant opiné pour sti-ge, il eu parla à une femme, la plus illustre de toutes, M*"' de Ram* bouillety qui fut pour sarge, et son autorité remporta. La grande Ârténice changea trop tard d^avis pour faire chan* ger cette remarque (1). Cette influence des femmes sur le langage, favorisée mais non créée par Vau^^elas, se lie étroitement avec toutes les intiueuces qu elles out exercées sur notre société. Cest un rapport inévitable entre notre langue et notre civilisation. 11 n*est aucune langue en Europe, oili les fenmies aient eu tant d'autorité, parce qu'il n*est aucun pays, où elles aient eu un si grand rôle dans les salons. Les langues où elles ont laissé le moins de traces, sout parlées dans des .pays où les hommes n'ont de conversations qu'avec les hommes (2). Uautorité singulière des femmes de ce temps explique naturellement leur supériorité en fait die langage. Ce sont elles cjui parlèrent le mieux, parce (|ue ce sont elles qui en donnèrent les lois; et si Paul-Louis Courrier a pu dire avec exagération, que la moindre femmelette du dix-septième siècle écrivait mieux sa langue que Diderot et Dalembert, c*est que IMderot et Dalembert nWaient que deux alteruatives , ou d'obéir, ou de faire infraction aux règles établies par les femmelettes du dix-sepùeme siècle.
L'ascendant des femmes profiui beaucoup «à Téducation morale et littéraire des classes élevées; pour leur plaire, il
(i) m, 80, II, 434, 43S, li, 167. ^ (s) y. Ricdeter, Société polie « p. S4.
fallut parler le frauçais avec pureté (!)• La politesse de notre langue a élé puis^ aux mêmes sources que celle de nos
mœurs. « La politesse dt notre galanterie, dit Huet, vient à mon avis de la grande liberté dans laquelle les hommes ' vivent avec les femmes. EJles sont presque recluses en Italie et en. Espagne, et sont séparées par tant d'obstacles, qu'on les voit peu, et qu'on ne leur parle presque jamab. De sorte qu'on a né«^ligé de les cajoler agréablement , parce que les < K ^Lisions en étaient rareh. L'on s'appli(pie senlenient à surmonter les difficultés de les aborder, et cela fait , on profite du temps sans s*amuser aux formes. Mais en France les dames, vivant sur leur bonne foi, el n'ayant point d'autres défenses que leur vertu et leur propre cœur, elles s'en sont f^iit un rempart plus fort el jjlus sur que toutes les clefs, que toutes les grilles, et que t(^ute la vigilance des duègnes. Les hommes ont donc été obligés d'attaquer ce rempart par les formes, et ont employé tant de soins et d'adresse pour le réduire, qu'ils s'en sont lait un art presque inconnu aux autres peuples (2). »
Otte page de Huet nous semble manquer à l'ouvrage plein d'esprit et de goût de M. le comte Rœderer ; nous l'avons reproduite , parce que la conversation si éminemment française des deux' sexes, contient presque le germe de toutes les beautés et de tous les défauts de notre langue. C'est de là qu'elle a tiré sa noblesse et son aisance , sa décence et son honnête liberté, ses fantaisies et sa réservé, ses dégoûts mêmes, ses subtilités, ses feusses délicatesses. L'empire des femmes sur la langue commença à déchoir avec
(1; 11 T eut un ppntilhoiiuiio qui dit hauteroeol qu'il n'irail point voir M. de Blcniausiei-, lundis (pu; M"' de Hambouillet y serait, et qu'elle s'évanouissait quand elle entendait un m 'cliani mot. Un attire, en parl:inl à clic, bésita longtemps sur le mot d'avoine , avoine , aveinf , nt^ninr, dii il ; de par tous les diables! 00 ne sait comment parler céans. Talieiii:int dns Réaux, II , !25i.
(S) D<î l'Origine des Romans, 1678, p. 161 , 1G2
leur empire même sur la société , ei par des causes analo* gues. Tant que Pun et Tautre furent exercés simplement ,
iiaivemenl, grâce au conseiîtemeiit des horames, et aux avantages naturels des femmes , la langue et la société s en trouvèrent bien. Quand les femmes voulurent raffiner sur les mceurs et les rdations sociales , quand elles voulurent . cesser d*étre illettrées et se jeter dans la grammaire, elles gâtèrent tout. Les Précieuses firent vœu solennel de pureté dans le style, et de pruderie dans les mœurs, d'extirpation des mauvais mots et des syllabes déshonnétes (1). Pour signaler sa décence y on prit des précautions' qui blessaient la vraie piideur ; pour faire sentir la propriété de ses termes, on affecta un purisme qui n*était plus de la ku^e française.
Eu prenant la cour pour modèle, Vaugelas fit beaucoup pour l'unité de Tidiôme français ; et quoique une langue vraiment nationale eut presque effacé les dialectés, dès le seizième siècle, cependant il en restait assez de traces pour nuire à la perfei (ion de rensemble, Le langage de la ville n'aurait pas eu^ lacilement raison des langages de la pro> vince,.8i la cour n'avait tranché le dilSéravl. U fallut, à peine de manquer de pureté dans la langue , vivre parmi les courtisans et les gens de lettres ; et ne pas s^imaginer , comme dit Vaugelas, (jue de faire de temps en temps quelque voyage à la cour, et quelque connaissance avec ceux qui sont consommés dans la langue , pût suffire au dessein de parler purement; il fallut être assidu dans la cour et dans la fréquentation de ces sortes de personnes , pour se prévaloir de Tun et de l'autre , et craindre de se laisser corrompre insensiblement par la contagion des ])rovinc^s, en y faisant un trop long séjour (2). Vaugelas observe un as-
(l)Soinaize, Di.;i. des Préc. — M. Rœderer , p. 145 elsuiv. CoiujMreit les Précieuses ridicules et les Femmes savaotes de Melîère.
sez bon nombre de ternies et de phrases qui appanienueut aux Parisiens, aux ^ornjands, aux Auvergnats, à ceux de ddà la Luire, et surtout aux Gascuus, qui avaient réfpé pendant €{uek|ue temps. Nous o'appuyons pas beaucoup sur oea détails; Tunîté de la bngue ne reooontrait plus d'obslades. 4 peine Dupleix éleva4«il la Yoiz , et pour eanse , en iavf nr de quelques gasconismes. Une réflexion seulement nous sera permi&e. Lo grand travail d'assimilation s'opéra vers cette époque. Toute la vie politique et littéraire de la France vint affluer au cœur même de TÉtat ; c'étaient deux foces diverses d*un même fait. Vm force du gouvernement servit sans d(nite ridi(nur national; mais celui-ci le lui rendit avec usure; et si l'unité de la langue doit quelque chose à Richelieu , Tunité du pays ne doit pas moins à l'académie et à Yaugdas.
Pions savons désormais cfue l*as8ge est déterminé par la
cour et les femmes, et vérifié par la let im e ries bons auteurs, et la fréquentation des personnes consommées dans la langue. Mais r usage est déclaré ou douteux; Vaugelas cherche de combien de manières il peut être douteux , et par quel-* les voies diverses on peut rédaîrcîr. Fidèle à son système , il préfère toujours les voies <1( I expérience et du témoignage, entourant Tun et l'autre de toutes les précautions nécessaires. A défaut de l'usage, on peut se fonder siir l'analogie qui n'en est que la copie. Mais c*est là le dernier re> cours des langues; ceux-là se trompent lourdement, et pèchent contre le premier principe des langues, qui veulent raisonner sur la nôtre, et approuver ou condamner selon les décisions de la raison. L'usage fait beaucoup de choses par raison, beaucoup sans raison, et beaucoup contre raison. Les exemples allégués pour montrer ce cpie fait Tusage sans raison ou contre raison, sont assez mal choisis. Car, de dire (jue la variation ou la ressemblance des temps et des {jerscmnes aux coujugaisous des verbes, est toute fortuite , et
que rimpeirfait f aimais pourrait aussi bien signifier ce que signiiie le futur f aimerai^ bans la fantaisie des premiers hommes qui ont fondé la langue, et qui Font ainsi vouiu, il n'y a pas la moindre apparence y et c'est l'excès de Tempirisme en grammaire. Néanmoins , cet empirisme déclaré en lait de langues , est bien préférable au raisonnement j quand il est faux ou mal iuslruit des faits. S'élever contre l'usage établi au nom de la raison est une entreprise déraisonnable. Vouloir que Tun n'ait rien ou peu de chose à voir avec Tautre , ce, n'est pas encore bien Tentendre ; le plus sûr est d'accepter Tusage ; et , comme il a pour garantie la raison de tout le monde et de plusieurs générations, de croire que le temps vient tôt ou tard i éclaircir ou le justifier.
Avec tous les tâtonnements de la raison individuelle, jamais ou n*eut fixé la langue , et d^ailleurs on n*eât fait que la gâter. Quelques*uns , croyant trouver d*abord le pourquoi des ternies et des j)lir;i'ies , marchaient d'autant plus au hasard, qu'ils se croyaient guidés par la raison. Vaugeias parut et nia hardiment la raison dans le langage. C'était un heureuK excès qui coupait - court aux erreurs ; il proclama Tabsolue autorité de Tusage. Dèfrlors , il n'était plus besoin que de le déterminer fidèlement ; et celui-là seul le pouvait faire, qui, paitaut du fait établi, principe d'une admirable simplicité » observa , écouta , enregistra assert longtemps pour présenter aux classes élevées de la nation une langue où elles se reconnurent.
« Les Doctes veulent encore se prévaloir du grec et du latin; mais il faut les prier de se ressouvenir que Tusage ne s'attache point aux étyniologies, et qu'il n'en ' dépend qu^autant qu'il lui piait. D'aller au contraire, ce serait montrer que Ton ne sait pas sa langue maternelle , mais que Ton sait la grecque , et il est sans comparaison plus honteux d'ignorer l'une que l'autre (1). » Ceci s'a-
(I ) Uemarqnes , 1 , 31 4.
dresse à Le Vayer. La srience est ici peu cfiii>i(lérée; on a beau invoquer Priscieii et toutes les puissances grammaticales; la raison a succombé, et 1* usage est demeuré le maître (1). Le P. Bouhours a très bien dit de Vauge^ ' las : « Les raisonoemeots qu'il fait ue sont ni \agues , ni hu% ; il ne s'amuse point à des questions inutiles ; il ne remplit point son livre de fatras et de je ne sais quelle érudition 9 qui ne sert à rien (2). »
On a beaucoup parlé de la sévérité de Yaugelas; elle • tient beaucoup moins à son caractère , qui était doux et modeste , qu*à la nature de son principe de Tusage , qui est inflexible. Il n'y a point en effet de règle plus sévère que Tusage bien constate ; la question n'est plus que de reconnaître le lait établi, il y a, selon Yaugelas , cette beUe diflerence entre les personnes et les mots , que , quand une personne est accusée, et que l'on doute de son innocence, on doit aller à l'absolution; mais, (}uatid on doute delà bonté d'un mot, il iàut, au contraire, le condamner et se porter à la rigueur (3).
Vaugelas a r^iété, en plusieurs endroits, que nous sommes plus réguliers que les Latins , et c*est ce qui paraît à Diipleix une rodomontade digne des Espagnols. Mais le premier pénétrait bien mieux le génie de notre langue , et la suite des changements qu'elle devait éprouver. Fondée sur l'usage , notre langue ne peut souffrir le néologisme. H n'est permis à qui que ce soit de faire de nouveaux mots, non pas même au souverain (4). M. Pomponius Marcellus eut raison de reprendre Tibère d'en avoir fait un , et de dire qu'il pouvait bien donner le
(l)II,t18.
(S) Remarques nouvelles éu P. Boubouts, p. 537. t
(4) Oneommentaleiir de Moliève n*a pas bieu |^ ce jogemeiit de Vaugelas, «— V. Feoiflies savantes.
droit de cité romaine aux hommes , mais non pas aux mots, son autorité ne s'étendaut pas jusque-là. 11 en est des mots comme des modes ; les «âges ne se hasardent jamais à faire ni Tun ni l^autre ; mais si quçlque témé» raire ou quelque bizarre , pour ne pas lui donner un autre nom, en veut bien courir la chance, et qu'il soit si heureux qu'un mol ou qu une uiotiti qu'il aura inventée, lui réussisse, alors les sages, qui savent qu'il faut parier et s^habHler comme les autres, suivent, non pas, aie £ién prendre, ce que le téméraire a inventé, mais ce queTusage a reçu ; et la bizarrerie est égale de vouloir faire des mots et des modes, ou de ne les vouloir pas recevoir après Tapprobation publique. Cette bizarrerie était celle de Le Vayer; flla portait également dans sa mode de parler -et de se vêtir; il tenait â ses vieux habits et à son vieux lancjagp.
lelies sont les priiu ipales maximes (le Vaugelas. Le tonds de sa doctrine, c'est Tempire souverain de l'usage; il traita la langue française, comme une langue qui .n^avait aucun passé; cette idée originale finit à peu près par triompher -dans Tacadémie ; on abandonna bientôt les listes d^auteurs adoptés comme textes de langue, et le plan interminable de Chapelain. On revint à Tusage, et Ton se mit à composer le dictionnaire, non des auteurs, mais de la langue (1).
L'usage , selon Vaugdas , peut être -saisi ^et reconnu , étant borné dans un cercle étroit, ctàui de la cour. , Il s'imposa par tout le ruyaunie , cuintne tout ce qui veuait d'en haut, et rayonna dans tous les seits,. comme tout ce qui partait du «entre.
U fit une large part aux femmes , parce qu'elles contribuèroat le plus à la politesse du siède, et à la oonversap
(i) Hist. de rAcadémie. 1 , IS^lil. Diei. de 1* Académie, G* édît., p. 12 et s«îv.
tîou , parce qu'elle fut le principal iustruinent de la ciy'ûisaiioB,
IjA Mot lie-Le- Va ver puhlia ses ([uatre lettres sur les Remarques , dans raniîée même où les Remarques avaient été publiées. 11 les adressa à son ami Gabriel Naudé^ qui était , comme lui , peu curieux des scrupules de langage y si nous en croyons Le Vayer , et le style même du savant biblioiliécaire (1). On voit assez le progrès de la réputation de Vaugelas, par la manière dilTéreiile dont Le Vayer la traité dans les Considérations sur l'éloquence française, où il dédaigne même de le nommer, et dans les lettres où il ne feint pas de reconnaître son mérite. Il honore désormais celui qui a pris la j)eine de donner au public ces belles Remarques, et qui s applique a mettre notre langue dans la plus grande pureté dout elle est capable (2). « Ces Remarques, dit-il, contiennent mille belles règles sur notre langue , dont je tâcherai de faire mon profit ( il tint parole et je tiens que leur auteur est un des hommes de ce temps ) ({ui a eu le plus de soin de toutes les grâces de notre langue (3). »
Dès motifs personnels sont mêlés à Tintérét de la cause que Le Vayer défend. La censure queVaugelas avait faite, dans sa préfiice , des Considérations sur Péloquence, le touchait s< lisiblement. « J'ai été très aise que Tauteur se soit déchargé de ce qu'il avait sur le cœur, et qui le devait sans doute incommoder depuis un si longtemps. Car vous savez bien qu*il y a dix ans que le livre, dont il rapporte les textes , fut imprimé , et je m*étonne seulement que le
•(i)Ooittiiuisplos uni, à foecMÎM d'mi.practe, G«bjriel,li««lé ittODliail pliu de déféreDoe à fcodroil des giamuMirieiM, ei consoluii TAndéinîe française sur rnsage du not rabmigri. Pellisson , Hist. de rAcsdémie , 1 , ISS.
(ï) CEuvfes Yl, S* part. , p. 1-4.
(3) (Eam VI « 2* part. « p. S2.
mal qu il pDuviiJl taire, et (jui (Innaudait , suivant lui, un fort prompt reoiétle , lui ait permis de nous laisser durant ce terme dans le péril. » Le Yayer se met donc en devoir de prouver qu^tt n^a garde d*étre contre la pureté du style.
On lui reproche , dans tous les raisonnements qu'il iail de la langue , de ne j)arler jamais de l'usage. Il Ta pourtant nommé deux fois dans ses Considérations. Enfin , on explique mal les passages et allégations d'auteurs, qui permettent de négliger l'excessive affectation de la pureté. (1)
On trouve les mêmes préoe(.Lj|jat ions dans les critiques de détail sur les Remarques. Une bonne part des fautes, des négligences , deS archaïsmes relevés par Vaugelas , se retrouvent dans les écrits de Le Yayer. Quelques exemples même étaient tirés de ses livres. Ainsi, dans la GGCIX* reman[ue : « Je suis pour soutenir eefte jm) position^ comme Fa écrit un de nos auteurs modernes, n'est ni usité ni bon. » Th. Corneille nous apprend que cet auteur moderne, c*est Le Yayer. Celui-ci ne feint pas de s*en apercevoir daiis ses lettres , non plus que de beaucoup d'autres corrections, on le style de ses livres antt rieurs était intéressé . Pour n'en citer que quelques exemples, Le Yayer passe sous sUence les. remarques sur les termes de JleuiissaiU pour florissant, àd rencontre, employé au masculin, de vieU testament, et des locutions aussi que, comme ainsi soit que, rfuant et quant , toutes façons de parler qu'il prodiguait dans ses premiers ouvrages ; c'étaient autant de termes abandonnés par le public. Mais il s'opiniàtre à la défense de ceux qu'il retenait encore, et dont le sort paraissait douteux. £n tenant téte à Vaugdas, il combattait moins pour la langue que pour ses livres ; il consentait
(1) VI, 2« pan , p. 3-10.
à iiacritîer c[ueique chose de suu aiUique el ^udreux langage; mais il ne voulait pa» se remettre à récole; et surtout il ne 'voulait pas d'une eDtrq>ri9e qui vieillissait d*em* blée, même ses livres à venir , de trente ou quarante ans.
Aussi Le Vayer apporte-t-il de l'aigreur dans cette dispute, où Vaugelas est pleiu de modération. Le Vayer s'of-
' fenseméme des ék^es de son adversaire. « Peut-on mieux , dil-ily donner un soufflet en disant aift? » Et il raccuse d'ëpancher contre lui une bile qui a eu le temps de se recuire pendant di\ ans (1). Il le plaisante même sur le lieu de sa naissance. « Les tttinUenienls de teij'e à quoi
' ce pays est sujet, malgré M. de Vaugelas , ne vaut rien du tout y si ce n*e8t peut-être dans la Savoie, d'où il est, qui est fort sujette à de tels accidents. (2) »
Cette opposition littéraire de Le Vayer ftit trop personnelle , poui iju'il en sortit des résultats sérieux. Le crédit de Vaugelas remporta aisément. Tout ce que l'académie avait de plus beaux eqprits ou d^hommes versés dans la langue, ^t pour Vaugelas.
Rien n'était plus contraire à la cause de la langue que le mépris des difTicultés de grammaire. Rien n'était moins fait pour réussir, eu une époque que nous avons vue si fort occupée des questions de langage. Ce mépris que Le Vayer affecta toujours pour ce qu*il appelait les pointilleries de diction , était tout son principe et toute sa loi. Il ressent je ne sais quelle aversion pour ces détails de
' la langue , et il trouve qu il y a de la honte à s'amuser encore à des questions de grammaire (3). 11 n'y a rien de plus ennemi des productions du génie que ces soins trop exquis du langage ; un bomme qui travaille de la
(1) On nit qoe les ConttdénlioM sur Téloqaence ptrurent en 1638 , et les R«roan]MS en 1947. V. OEufres, VI , 2* pert. , p. 41 , 42, 51 . (i) VI, S* part. , p. S3.
(3) Lettres, VI, 2* part, , p. 2.
sorte y dans une cnûnte perpétuelle de pêcher contre les
règles (le la grammaire , ressemble proprement à ceux qui cIr luinent sur la corde , que l'appréhension de toinber ne quitte jamais , et qui ne songent qu'à faire pas à pas le petit chemin qu'ils ont entrqiris. (1). Il y a des auteurs qui font pitié par la contrainte qu^iis s'imposent , et (jui s'amusent à je ne sais quelles petites fleureltes; c'est ce qu'on appelle aujourd'hui écrire de jolies choses; tout leur soin , toute leur application ne va qu'à certains mots choiiis, à certaines cadences de période. Il est constànt qu^U n'y a point de siècle, où il ne se rencontre d'im- . portuns censeurs, qui, sur le prétexte de quelque règle de grammaire mal établie, pensent acquérir de la réputation en reprenant ce^'qu'ils n'entendent point. Les jurisconsultes ont arrêté qu'il valait mieux absoudre dix coupables, que de condamner un innocent. Ces gens-là veulent tout au rebours appauvrir notre langue en fidsant périr pluiôt dix mots passables, pour peu qu'ils leur déplaisent , que (l'en recevoir un qui n'a pas leur suffrage (2).
Le Yayer nV garde, dans sa Rhétorique du Prince, d'oublier de prémunir son élève contre Texcès de la pureté. Les maîtres de Téloquence ont fait un défiiut de n*en vouloir avoir aucun , et ime espèce de vice d éviter le vice avec trop de curiosité (3).
Ces adversaires de la pureté grammaticale formèrent une véritable école, où se trouvaient séunis de vieux écrivains , des savants d*un autre âge , des orateurs éînérites, d'anciens magistrats. Les déclamations de Le Vayer contre les grauuiiairicns, et sa Hliélorique du Prmce nous remettent en mémoire un passage d'une rhétorique manus»
(1) Lellres VI, p. 05, U, cf. I, 2« pari. , p. 221 .
(2) V.. Lettre CXXXIX. Des Scrupiil»*s de grammaire, VII, 2« pari- Oo se soulient du passage de Vaugclas , où Le Vayer fait allusion.
(3) Œuvres » 1 , 2« pan. « p 220.
crite, qui esl sans douie d'un procureur général prçs le^ pariemeot de Paris, et peut-être du oâèbre Talon. Il forme
aussi des plaintes contre les partisans d'une excessive pureté. « S(»i]s le rè^ne, dit-il, de M*' le cardinal de Riciietieu y qui a atlectt I eni[>ire de& lettres françaises , aus&i i>ieii que de l*Ëtat , il s'est Ïey4 un essaim d^auteurs, qui se sont appelés académi q ues (1), nouvelle secte en France « qui sont plus scrupuleusement attachés à txSte piireté de diction. » Celte extrême coriection lui parait contraire à l'agréable et tacUe volubiiité de paroles que l'éloquence réclame, a La douceur du style est ignorée de tous ces grands sectateurs de la pureté (2). » Qn reconnaît là le laisser-atter de nos vieux prosateurs, et Tesprit de la magistrature, qui souÛrait avec peine Tétabkiitisemeiit de l'académie.
Plus tard, quand on créa le mot de puriste^ qui fut toujours pris en mauvaise part. Le Vayer ne manqua pas de Imposer à ses adversaires (3). Il lut toujours quelque peu en arrière de son siècle; et ce qui augmentait surtout cet air de vétusté, c'est qu'il faisait peu de cas de l'orthographe , laissant à Timprimeur la moitié des soins qu'il fallait prendre à cet égard (4).
Vaugelas avait donc toute raison pour le traiter en ennemi de la pureté; il avait trouvé Je joint; c'était là le dei*nier mot de ceux qui lui résistaient; c'était par là aui^i qu'il ruinait toutes leurs objections.
^ ' Il semble encore que rien ne convint imeux au génie de Le Vayer, que de s^opposer au dessein de fixer la langue. C'était porter le pyrrhonisme jusque dans le domaine de la
(1) Céi;^!t II |Ki ijiier nom des acailéiTiRMens V , Pt'Hissoii . flisi de l'Acaili^mie.
(2) liisuiuliou oratoire. Manuscrits de !^ hiMiotln que de l'Arsenal, Belles ^ Lettres, 551 , in-folio, 4. Ce manuscrit est de l année MîtiT*. ^
(3) Doute sceptique , V, 2« part. , p. 560.
(4) V. la première prélace de la Promenade, IV, l'« part. , p. 1-6.
parole et de Téloquenoe. « Après tout, dit^U, nous serons toujours contraints d'avouer sceptiquement, que dans cette faculté oratoire, aussi bien qu'en route autre, la plupart des choses sont problématiques, et que ce qu'un siècle trouve bon y est souvent improuvë par celui qui suit. » U termine ses lettres sur les Remarqués par des instances sceptiques , ou il est aisé de voir comment ses idées sur la lanpfue sont îes conséquences naturelles de sa philosophie.
C'est une ciiose digne d'observation, que le spectacle des changements de la langue ait fait naitre dans Vaugelas Fidée de la fixer, et dans Le Vayer la persuasion qu*ii était impossible de le faire. « J*ai remarqué, dit celui-ci, une infinité de mots et autant de façons de parler, qui étaient en usage, il y a trente ans, dont on fait diiTiculté de se servir aujourd'hui. » Et il en conclut que tout est flottant ici comme ailleurs (1). Rapprochez de ce scepticisme littéraire la belle page de Vaugelas , où il pressent la durée de son entreprise , et l'état de glorieux repos oii la langue se va iixer; et \ous aurez la juste mesure de ces deux liomnies, et Taperçu le {^us intéressant de la controverse qu'ils sou* tinrent Tun contre l'autre.
Le Vayer fit en ceci la même erreur qu*en philosophie. Il ne (ht pas de son temps; il ne sentait pas que son époque tendait énergiquement vers le dogmatisme. Tout le monde, ainsi qu'on Ta dit, était travaillé du besoin d'imposer des lois sévères à la langue. Les questions de mots et de phrases occupaient les esprits. « Il ne faut qu'un mauvais mot, dit Vaugelas, pour faire mépriser une personne dans une compagnie, j)our décrier un prédicateur, un avocat, un écrivain. » C'est un fait qu'il établit, et s'il y a quelque excès, la faute en est à son temps. Le Vayer ne Ta pas compris, et il tient ce discours pour un aussi grand blasphème dans
(1) VI, 2« pan. , ç. 66-7i , et IV, t« pari. , p. t2-IS.
cette matière, qu'on en puisse jamais prononcer. « A la
fin l'on voudra qu'un prédicateur prenne garde de plus pi èis aux lois de la rhétorique , qu'à celles du décalogue , et qu'un avocat songe davantage aux règles de Despautère, qu'aux constitutions de TrilioDien (t). » G*est fort mal l'entendre, et prendre pour une maxime de Vaufielas ce qui est l'énonci' d un liait; et. rien ne prouve mieux combien Le \aver et ceux qui l'ont suivi, étaient étrangers au mouvement qui se £usait alors dans les esprits (2).
Observons encore le peu de temps et de soin qu'il don» ' nait à ces matières. Vaugelas pubUe ses Remarques après trente ou quarante ans d^étude; Le Vayer donne aussitôt après des lettres, où il prétend battre en brèche l'œuvre de tant d'années. Il admire ce qu'il appelle les supputations chronologiques de son adversaire, et s'étouue qu'il connaisse Tâ^ des mots, le temps de leur naissance ou de leur fin (S), Il ne concevait pas tant d'exactitude et de suite en des choses, dont il faisait si peu d'estime.
La Mothe-Le- Vayer n'a aucun principe sur la langue; car TindiiTérence et l'iticorrection n'en sont pas. Il est vrai qu'il défend souvent les vieux mots et les vieilles phrases f mais c'est plutôt par hasard que de propos délibéré. On ne peut dire que dans cette lutte , il soit le champion de notre ancienne langue; il ne tient ni à Jacques Ainyot, ni à Montaigne, ni à Duperron, ni à CoëlFeteau. Il les connaît beaucoup moins que Vaugelas; il ne les cite jamais^ ou les
(I) ReoNirqqos, I, Si.OEams de Le Vayer, VI , 1^* pari, , p. 11 , IS.
(2j Voici qae^nes lignes de U logique de Pon-Rôyal sur le même sujel. «Taugelas dit en un endroit qu'un iMiivais mot fait plus de tort à an prédicateur on ï uB avocat qn'on amuvaia miaonnement. On doit croiie que c*est une vérité deiiit qn*il rapperie, et non un sentimefet qn*il antorise ; et il est vrai qu'il se trouve des personnea qui jugent de cette sorte; mais il est vrai aussi qu'il n'y a rien de moins raisonnable que ceajngemeDtif.i» Œuvres philosophiques d'Arnauld. Edil. de M. Jourdain , p. 260.
(3; VI, lr« part. , p. 37.
décrie, parce que celui-ci les exalte (\ . Il (icul a sa iacilité, a sou abandon, a sou iiicuriusité grauuiiaticale. La compa- ' , raison de Fellissoii estexceileote; sa r^le d'écrire n'eât que le > re^chemetit df» r^ies ; d'est quelque chose oomme le probabilismeen fait de langage; pour autoriser un mot et une phrase, il suffît de quel<^e exemple. La nécessité de contredire Vaugtlas lui fit défendre d'anciennes façons de parier; et comme le désir de la correction et des règles était né d'un esprit nouveau, et d'un monde plus jeune, lie Vayer ennemi déclaré de la correction, fut rejeté comme malgré lui sur le terrain de la vieille langue.
N'ayant pas de principes , il n'a garde de réfuter sérieusement ceux de son ad-versaire; pourtant une aussi belle pré&oe que celle de Vaugdas voulait être discutée. Il ré* pond à ce qu'elle contenait de personnel; mais les doctrines n'en sont pas examinées. K peine trouve-t-on quelques débris de discussion, qui se mêlent par hasard à ses critiques sur les Remarques.
Il n'oppose aucun principe au principe de Tusage établi par Vaugelas; il ne parait même pas entendre l'usage autrement que lui. Le but de ses lettres n'est que dé montrer quelques erreurs de Vaugelas, et de donner à connaître que ses Remarques ne sont fondées que sur des sentiments particuliers. Surtout il ne faut pas prendre ces sentiments pour ceux de l'académie; À les régies de Vaugelas venaient de si bonne port, il les fouirait reqiecter oomme desorades, et Le Vayer se ferait gloire d'y déférer; mais ce serait une grande nijustice 4 attribuer à tout un corps des opinions iUUguUèreSf qui ne doivent être considérées que comme le sont celles des particuliers (2). Malgré toutes ces précautions. Le Vayer ne pouvait séparer la cause de l'académie de celle de Vaugelas' qui en était l'^H^cle.
(2) VI, p«n., p. 5, 52.
Il ii*a pas (fe méthode , non plus que de principes il aborde la critique de détail sur les Remarques y sans s'atta- • cher y réfuter la prtiace, qia ni fsente mi ensemble de doctrines, sans observer d'autre ordre que celui du livre qui D*eD a pas, et aaus se donner plus de peine que de repasser fienille par feuille, les endroits où 0 a mis une petite marque, en faisant sa première lecture (1).
\l se contente de relever quelques contradictions de Vaugelas. Par exemple, les censures de celui-ci ne peuvent subsister, s*il est vrai, comme il rétablitf qu'il y ait fort k dire entre hien paiier et potier gnvnmattademmt, et que le bel usage soit celuf qui ya contre les règles. On peut défendre cent choses que Vaugelas ne trouve pas à sou goût* quand on reconnaît que c'est la richesse de notre langue, de pouvoir dire une même chose de deux laçons. S'il n'y a jamais de mauvais son, quand Toreille y est accoutumée, il faut donc approuver les termes qu*il bl&nie dans les meilleurs auteurs, et dont l'oreille de ceux-ci selon toute apparence, était satisfaite. Enfin, si i on déclare que de mettre quelque chose en question, c'est une preuve infaillible que l'usage ne ra pas décidé, l'usage est vraiment douteux, toutes les Ibis que les décisions de Vaugelas trouveront des contradicteurs (2). A travers toutes ces pointilleuses disputes , on entrevoit quelque chose de vrai; c'est qu'en recoiuiaissaul l'usage ^our seul maître, il fallait s'en tenir uniquement à ses décisions, et demeurer empirique jusqu'au bout. Nous verrons en tirant quelques conclusions, que Vaugelas est allé plus loin. Au reste, quoi que Vaugelas eût pu faire, Le Vayer se fût toujours montre coutrane a ses Remarques. 11 ne cessa jamais de former des invectives contre ceux qu'il appelait des éplucbeurs de paroles et de syllabes. Toute règle nouvelle lui était un joug insupportable, et dans tout gram-
(1) VI, Ire pari., p 17, 18.
(2) VI, |r. part.» p. 55-58.
mairien qui eût voulu déterminer l'usage, il eùi trouvé uu Vaugelas. 11 TeAt trouvé jusque dans Ménage, dont le goût ii*éfaît pas fort sévère, mais qui était -gminniairien. Ménage lui-même estimait, et avec raison, que la langue était tout .
autre dans les écrits que Le Vayer publia avant les Remarques de Vaugelas, et dans ceux qu'il donna depuis. Jusque là, dit-il, il écrivait en vrai Gaulois (1). Ménage et Le Vayer disputaient sur la langue. La troisième journée de THexaméron rustique contient une discussion qu'ib eurent sur le mot de poc/ictte, et Ménage ne Toublia point dans ses Ol> servations sur la langue française {2). Cette dispute littéraire qui nous occupe, était la querelle de notre vieille prose et de la nouvelle. Elle commença avant la publicar tion des Remarques. Avant même que Vaugelas eût de la célébrité, elle e.vistaiL dt jà entre Balzac et Le V^ayer. Ils furent rivaux , et fleurirent tous deux dans une période assez stérile. Mais Balzac fut le modèle de cette prose, qui était tout entière dans le soin et le triage des beaux mots. Le Vayer parut à la téte de ceux qui m^risaient ces harmonieuses périodes souvent creuses et vides de sens. L'un tenait la forme en grande vénération, et n'avait pas autre chose; l'autre prisait uniquement le fpnds, et peut-être il n*en avait pas heaucoup plus.
Balzac fut le plus heureux ; fl mourut de bonne heure, et eut Vaugelas pour lui .
Ces beaux diseurs de jolies choses , ces raffîneurs de langage, à qui Le Vayer ne laisse pas de relâche, ne sont autres que Balzac et ses amis; et Balzac s'en doutait bien. « Il n'y aura point de mal, dit-il, de communiquer la 'première partie de ma Relation à Ménandre au savant M. de La Mothe , aiiii de savoir de lui, si toute notre éloquence fran-
(1)ll6iiagiMa, 111,392.
. (2) Hexaméron rustique , p. 71 , 72, où le nom de liénalque désigne Ménage.. Cf. Observations de Ménage sur la langue française,. I, {34..
çaise n'est qu'un amogemeiit de mots , et une hannoDie de période» (1). » La ]Mk>tlie-Le-yayer parut avoir Tavantage durant la vie de Richelieu. On sait que Balzac d^lut au
ministre. « Le cardinal de Richelieu , dit Le Vayer , dans rHexaméron rustique , déclara hautement qu'il ne voulait point être loué par un homme capable de donner au moindre des siens y les mêmes éloges qu'il eût pu recevoir de lui. Jamais Balzac n*eut de part aux bonnes grâces de ce grand prélat. Comme il avait le discernement fin , il ne se contentait pas des jolies choses qu'on vante si fort aujourd'hui ;
il en voulait de belles et de bonnes Il trouvait qu'il
n'écrivait rien pour Tâme , mais simplement pour, les oreil^ les. Et il était persuadé qu'on ne pouvait lui retrancher les hyperboles qu'il débitait si agréablement, non plus que son cacozt ic, sans le dénuer de son pnncipai urnemenl (2). »
Âpres la mort de Richelieu, poètes, prosateurs, Âcadénue reprirent leur liberté ; et Técole de Balzac eut u n plein succès. Depuis ce temps, malgré le crédit et les fonotions importantes où fut Le Vayer, sa prose perdit de plus eu plus la faveur publique ; ce fut son tour d'être jaloux , comme il le reprochait à son rival; et dans son dernier ouvrage , dans l'Hexaméron rustique , il ht une critique assez amère de Balzac , dont les livres , bien que l'auteur ne vi- . vait plus, avaient un succès plus heureux que les siens (3). U mit cette critique sous le couvert du nom de Ménage (Mënalque } , qui la désavoue dans le Méuagiana.
(1) Lettres à aui|ie1tiii, Uv. IV» p. 165. C*esi une idloaioii «a Comidéralioiis ivr réktqaeaee finnçeîae.
(2) flemméron rustique, p. 145, i 44. Le cacozële est le principal grief de Le Vayer contre ses adversaires; od le retrouve dans la Rbéioriqoe du Princes et dans les Considérations sur l'éloquence. — Le P. Goulu, cel infatigable ennemi de Balzac, n'avait eu garde d'oublier le cacozèU. Balzac se plaint conûqnement du P. Gonin et de certaines mâles bêtes qu'il a été quérir en paya étranger, . comme des cMozèles, des catachrèses, des sarcasmes et autres semblables anl- Diaux. Helation à Ménandre, 3" partie.
^3) Hexaméroo rustique» 9" journée.
Ce n'est point une digression que nous avons faite ici. Bateac conunença Tceuvre accomplie par Yaugelas; Le Vayer continua contre le second la lutte commencée avec le premier. De ses Considérations sur l'éloquence jusqu'à son Hexaniéron rustique, en passant par les lettres à Gabriel Naudé, et par ses divers traités ou opuscules sur la langue et la littérature, c*est toujours la même cause qu'il défend , la caioe de rinoorrection , du laisser^dler , d'une liberté in- ' diserte , dont le dernier mot était moins de conserver les droits de la langue ancienne, que de résister à l'établissement des lois.
Le Vayer parait avoir la même déférence que Yaugelas pour la cour. Cest un pays où il se pique d'avoir des intelligences , et parmi les premiers personnages. Il j[)ifcieijd quelquetois avoir pour lui le témoignage des courtisans (1). Ën effet f il i^vait été particulièrement accueilli de Richelieu , et dans cette année même de 1647 , il était nommé précepteur de Monsieur, frère du Roi . « C'est un des doctes de la cour, » dit Scipion Dupleix , qui le prend à témoin de la langue , qui se parlait dans cette région privilégiée (2). Cependant il cède plutôt à une opinion commune , qu'il ne reconnaît aux courtisans le droit de fyur l'usage.
Il accorde moins à l'autorité «des femmes; et k propos d'une difïiculté de la langue , il se permet à leur endroit une plaisanterie qui n'est guère bienséante. « Vous ne devez pas avoir trouvé mai plaisant ^ que l'auteur des Remarques appuie toute sa règle sur l'autorité des femmes , qu'il a consultées la-dessus, et qui sont toutes de son avis. Sans doute qu'elles devaient être alors dans le dégoât ordinaire à celles de Jeur sexe. S'il eût retardé sept ou huit jours à leur proposer sa question , il les eût trouvées d'un tout autre sentiment. Ën tous cas, je soutiens, que par ses propres priocî-
(1) VI, i--» pan., p. 2C, 42
{^^) Dupleix , l^iberlé de ia langue , p. 231 , GOô.
pes, puisqu'elles n*étjiieiit pas alors de la plus saine partie de la cour , qui fait le bon usage , selon la définition qu*il
en doiiiu' dans sa |)îéface, il n'y a point d'apparence de les rendre juges en dernier ressort de ce dilYt'rend. Elles me pardonneront, s'il leurplait, cette petite raillerie, qui ne diminue rien du respect que je leur ai toujours porté ^1). » Il ne se soucie pas autrement de discuter la maxime de \ angelas, où les femines sont presque tenues pour juges souverains , ni d'en examiner les conséquences bonnes ou mauvaises.
£n défendaDt la cause de notre prose antique avec sa noblesse, son abondance et sa facilité, Le Vayer rencontre le
grief le plus viai . le plus juste qu'on put avoir , je ne dis pas contre Vaugelas, mais contré l'usage nouveau qui s'était introduit. Ces nouvelles maximes paraissent tendre à la destruction de notre langage. « Les dictions et les phrases qu'on veut abolir, forment un nombre prodigieux ; il n'y a rien de plus odieux que d'abolir et de détruire. » Vaugelas est comparé à l'Anime exterminateur; et « jamais, suivant Le Vayer, les renards de Sa m son ne mirent tant de désolation dans la moisson des Philistins , que ces Remarques sont capables d*en causer, parmi tout ce que nous avons d'œuvres d'éloquence (2). »
En résumé, Le Vayer ne défend aucun principe; il n'attaque même pas ouvertement ceux de V augelas ; il se place sur le terrain même de son adversaire ; et ses prétentions ne vont qu'à redresser des erreurs dans les Remarques , et à montrer qu'il met ses sentiments particuliers au lieu de l'usage. De là deux conséquences : Tune, qu'il manque d'originalité , n'osant ou ne voulant pas apporter dans la controverse des maximes contraires à celles de Vaugelas; l'autre , qu'en se soumettant aux idées généralement admises „
(1) VI. \^ pan., p. 33, 54.
(S) VI, i>« pari., p. u5, 54.
Digiti
il fit aocneUlir une partie de ses critiques et conserva le renom d*un homme versé dans la connaissance de la langue ;
en sorte que cecjui diminue notre intérêt poui' lui, est peutêtre aussi ce qui lui donna quelque succès.
Thomas Corneille, dans ses notes sur les Remarques; tient La Mothe-Le-Vayer pour un maître dans la langue, et il le met souvent à c6té de Ménage. Presque toutes les critiques de Le Vayer sont indiquées et discutées dans ces notes. Cette estime de Th. Corneille était partagée par Tàcadémie. L'abbé d'Olivet , dans l'Histoire de l'Académie/ nous apprend que ces notes sont le résumé des observations de TAcadémie elle-même sur les Remarques de Vaugelasi Celte coiiipagnie, reconnaissant iju un commentaire d<^ ce genre ne pouvait être Tœuvre d'une multitude d'auteurs , à cause de la difficulté d'accorder tous les goûts, autorisa Th. Corneille à profiter des lumières communes, et à publier en son nom les observations recueillies par lui comme secrétaire. Tous ceux qui s\)ccupèrent de ces matières, Chapelain qui pritpartàTexamen des Remarques , Patru qui leur consacra un commentaire pubUé plus tard , Ménage et Bouhours qui soulevèrent 'd*autres débats sur la langue, et poursuivirent la carrière entreprise , tous ont consulté La Mothe-Le-Vayer, et quelquefois ils ont décidé comme lui. Sur cinq centqua-^ rante-sepL Kciuarques de Vaugelas(l) , et dont quelques-unes contiennent beaucoup de matières , La Mothe-Le-Vayer a fait un bien petit nombre d'observations qui aient réussi. Cependant, parmi les termes quHl k revendiqués à la langue, et qu'elle a conservés, nous citerons supetée, substantif, en somme, longuement, lors de, courroucé, au surplus, ' . esclavage, miser, de façon que,Jutur^ prëalahle, gmcteux, entaché. Quelques autres durèrent qudque temps encore, ou ont été rajeunis, tels que, voire même, ^«i répété plusieurs
(1) Nous ne comptons pa$ un supplément de qaannie*deux nouvelles reœar- , ques publiées plus tard.
fois pour ënumérer, tdkr diminuant, dtaventun , succéder pour réussir,' ses père et mè/v.
ScipioD Ihipleix n^afTecle pas un moindre mépris des
difficultés de la langue que Le Vayer. Il ne doute pas (|ue ceux qui considéreront les ouvrages d'excellent et sérieux argument , qu^il a mis au jour depuis cinquante ans, ne trouvant étrange, qu*il produise aujourd*hui des observations sur la langue française , qui ne sont que des bagateOes de grammaire. Là dessus le voilà (jui iail une pompeuse énumération de ses liv res. Tout ce que l'histoire de la philosophie a de plus élevé s'y trouve. «Quelle apparence y a-t-ilqueoeméme esprit, après la spéculation de tant de sublimes , célestes et divins objets, se soit précipité tout à coup, comme par tine cbùte de Phaëton , dans ces bas lieux , pour le captiver à des occupations si abjectes que les principes de la grammaire , qui ne consistent qu'en lettres , syllabes , mots et locutions, premier exercice des enfants, dès lors qu^ils commencent à montrer quelque usage de la raison (1)? j»
Ce début fait voir d'abord combien était loin des idées de ce siècle , cet homme d'un autre â^e qui préparait en pleine Gascogne, dans la ville de Condom, et pendant quatre années d'études, une réfutation des Remarques de Vaugelas. Il vint en effet en 1651 à Paris, pour faire imprimer son ouvrage au moment même où mourait Vaugelas ; et son livre n'eut pas même l'avantage d'être lu de son adversaire (2). Si Le Vayer, pour défendre sa vieille prose et son laisser-aller qui lui était si cher, passait déjà pour un écrivain suranné , qu'était-ce donc que Dupleix , le philosophe de Marguerite de Navarre , et rhistoriographe de Louis XIII , sinon la vieille langue elle-même , exhumée au
(1) Liberté de la langue frtDQaMe dans sa pureté, 1651 * p. 2 et 3.
(2) V. Guy Patin, Lettres.
milieu d*uii siècle . qui ue la comprenait plus? Lui seul ne sentait pas combien il était vieux. « Quoique j'aie atteint râge de quatre-viu^ls ans, je ne me trouve point pourtant assailli de faiblesses et d'infirmités ; je u eus jamais les puissances de Tàme plus entières » Comme Le Vayer et
bien plus que Le Vayer, il a'opîniâtre contre rétablissement des règles, a La corruption du siècle parait si extrême en France , pour ce qui est de Pexercice des bomies lettres , que la |)îupart de ceux qui y étudient , et qui même y ont fait quelque progrès, emploient leur principal exercice à une trop scrupuleuse pureté de style, du langage, des termes, des phrases ou locutions ; ils s'attachent trop à la prononciation , à Taccent et à Torthographe, au lieu de songer à leur matièfe et à leurs raison ueiuents »
Dupleix combat piv aris et Jocù, et il semble que toutes les fois qu'une faute , une négligence est corrigée , c'est à ses livres qu'on en veut. « Tous ces grîmauds qui n*ont pas assez de sufiisance pour mordre sur mes écrits touchant le sujet; plantent !a dent sur mon style, et y remarquent cer^ tains termes et certaines phrases de l'ancien usage... Or d'autant que les Remarques du sieur de Vaugelas sur la langue française fournissent à ces syllabaires «t raftineurs de style une ample matière d'exercer leurs corrections, et qu'ils en font leur oracle , j'ai desseigné d*impugner particulièrement cette pièce, afin de faire voir qu ils se trompent bien souvent avec leur auteur et maître ( 1 ). . . C est une haute présomption à ces grammairiens à la mode, de .vouloir supprimer des mots et des phrases pair cette seule considération , qu'elles ne sont pas dans leur approbation, quoique de doctes hommes les emploient tant en parlant qu'en écrivant »
L'œuvre , de Dupleix n'est pas plus exempte de motifs personnels que celle de Le Vayer. Ce gros volume de sept
(1) Liberté de la langue, p. S-S.
(â) Ibid., p. 14.
cent quatre pages est destiné à prêter main forte à ses non moios gros devaaciers. a Quoique j'aie étc otfensé , et le sois tous kfl jours par quelqueft uns de ces Zoiles, en ce que par Yanité ou par malice ib censurent le style de mes écrits, j'appelle à témoin le ciel et la terre, que je ne produis point cette œuvre par un esprit de vengeance ni de haine, ni par aucune passion déréglée ; mais seulement pour défendre ma réputation, en leur, faisant voir leurs erreurs (1). » Dupleix se met à la suite de Le Vayer; cdui-d est à ses . yeux le pivot de Tacadémie (2); il transcrit dans sa pré&ce cinq pages de la quatrième lettre à Gabriel Naudé; et dans* le cours de i ouvrage il est rare qu'il ne se range pas à l'avis de Tauteur des lettres (3).
Autant les lettres sur les Remarques sont superiicieUes , autant la Liberté de la Hmgue, est un tivre pesant, et qui sent sa scholastique. On y reconnaît celui qui traduisit Aristote poui la i fine Marguerite. Il y a divisions, subdivisions, principes, observations,- toute la sécheresse requise pour n'être pas confondu avec les grammairiens à la mode (4). Son ouvrage a trois parties; dans la première il attaque les principes; dans la seconde il discute le détail des remarqnes; - dans la troisième il lail un Sijmmaire des remarques bouiies et utiles. Il recueille dans Vaugelas jusqu'à vingt-six principes; c'est beaucoup trop ; sa réfutation s'égare dans les détails oiseux, et les points importants sont mal discutés (5).
(t) Liberté de la langue, p. 16.
(2) Ibid., p. iîO.
(3) Le Vayer fut un peu ingrat eu ver^Dupleix , dans son ouvrage Du peu deeertU^mVMMire, il le Utile foH nal. OEnvres complètes , V, 2« pari , p. 475.
(4) Duplai fit un antre ooTrage de grammaire : ObêèiKnoret cf rvêlorm Dftpa mi er i «crttii in gnmmaliea linyua, in d&uèiêioreê êt tltgtmtwnt «NitinttlaH. Paris, 1661, in 4*. Cet essai, fait ponr Unis XIY , ne réussit pas.
{H) Dupleix relève péniblement les contndictions de Tangelas. Gelnl'Ci a coutume de s'en rapporter aux courtisans; en leur absence, il s'en fie b CoCIfisicau , à Malb^rbe, et enfin aux anteurs les pins célèbres. DnpTeii a coté vingt endroits
On voit que le plan était ban, mais qu*il n*en a pas tiré
paiti. Tel qu'il est pourtant, ce livre attaque plus ouvertement les maximes de V augelas; il démasque niieu\ les prétentions du parti qui ne voulait pas la réforme, et à ce titre il mérile quelque ^térêt.
Dûpleix repousse la définition de Tusage selon Vaugelas ; comment peut-on déterminer la plus saine partie de la cour, ni des auteurs du temps ? Qui est celui qui a l'autorité d'en faire Télite (1)? Ces objections, comme ou le voit, vont k nier le droit de fijLer Tusage , et tendent à la suppression des règles. D*autiie part, comprendre les femmes comme les hommes dans la plus saitie partie de la cour, cela est ridicule; à moins qu'on ne produise en tout temps des femmes, qui aient deux conditions nécessaires pour discerner le bon usage du mauvais; Tune, qu'elles Soient instruites des règles de la grammaire et de la rhétorique; Tautre, qu*dles soient bien versées en la langue latine , et même en la grecque (2). Il faudrait , en tout cas , qu'elles attendissent que leurs mots . ou leurs tours nouveaux fussent autorisés par le consentement des écrivains , qui , selon Vaugelas , est le sceau de Tusage ; et ce serait, sans mentir, une cruelle gène aux fêtâmes d'esprit , qui ont pour le moins autant de peine à se taire, que de plaisir à parler, surtout quand elles croient débiter de belles paroles (3). Ce n'est pas qu'on ne doive approuver la déférence que les galants hommes ont de tout temps rendue aux dames, avec un respect civil , tant en leurs paroles qu'en leurs actions, et même en leurs gestes ; mais
où le* oMitisMis sont Uoovés en &ule pir Tin^las lui-même; quaUww où il eoadamne de même Coëffetetu ; q«iinze où lialherbe tort; ôoq où Malkerbe et GoSfleleaii ensemble sont repris; eent dense où des écrirains câèbras, mAme de f Actd&nie, purtsgent le même sort. Ce détsO suffit ù donner une idée dn goût
de ce livre.
(1) Liberté de la langue, p. 24.
(2) Ibid., p. 25.
(5) IWd., p. 27.
cela né se doit pas étendre jus(|u'à l'abolition des mots nécessaires (1).
N'admirera-t-tH» jmi» celte autre objection, dont s est avisé Dupieix, contre l'autorité des femmes en fait de langage? S'il arrive que les femmes soient d*un autre sentiment que les hommes , comment vider le différend ? Qui trouvera le moyen de les mettre d'accord (2) ?
Mais en voilà bien assez sur cet article ; ^ussi bien Duplèix est-il lassé de tant grammaûser contre des hommes, qui méprisent ordinairement les préceptes de la grammaire , et contre les femmes de leur conseil , qui les ignorent (3) .
Dupleix n a pas l^eaucoii|) plus de déférence pour les courtisans que pour les dauies ; il va même tout d'al)ord au fond du débat, il conteste la supériorité de la parple sur les écrits ; car c*e$t là la maxime capitale de Vaugelas , ceDe dont toutes les autres ne sont que les conséquences. Vaugelas etrAcadémie ont rinl ili l'excellence de la langue parlée, de la langue essentiellement vivante, dans l'époque où l'idième français parut réunir les conditions les plus heureuses de vigueur, de fermeté , de goût et de richesse. Du* pleix , Le Vayer et leurs adhérents soutenaient la cause de la langue écrite, avec d'aulaul moins de raison et de justesse , qu elle n'avait pas encore produit de ces modèles dont l'autorité s'impose à tout le monde.
Avec Vaugelas on vit triompher la langue de la conversation y (|uiest ]a7)lus française de toutes ; cette langue admirablement sociable , qui devait être Tinstrument et le véhicule de la polilessi . des niceurs et des esprits. Avec Le Vayer et Dupleix , ou eût eu la langue des livres ; langue plus savante , plus compl«hensive , mais plus variable et plus flottante ; langue admirable , sans doute, puisqu'elle est celle de la poé-
(1) Uberié de la langue, p. 606. <
(2) Ibid.» p. 25.
(3) Ibid., p. 268.
sie et de Téloquence ; iiibis lan^e moins vivante en quelque sorte, etsiirloiu moins s\ uipalliKjue. C'est là Ut hait le plus original non seulement de Vaugelas, mais de la langue française. Les exemples et les autorités de langues ancien^ nés et modernes, paraissaient être plutèt pour Dupleix et Le Vayer; c*est le roërite singulier de Vaugelas, de rAca** demie, de tout le dix-septième siècle, d'avoir procédé d'une manière contraire.
Nous n'entrons pas dans le détail des réfutations dont
. Vaugelas est Fobjet; peu. nous importe que Dupleix rompe des lances pour la raison contre Fusage, ou qu'il démontre à grand renfort de syllogismes , que la jjarole étant l'organe de la raison , ne doit point produire des elîets contrait^ à sa fonction. Cette proposttibn ne vaut que ce que valent les conséquences qu*on en sait tirer (1).
Il est plus heureux quand il entrevoit qu^il y a Une notable dilTérence entre le bon et le bel usa^e ; pour établir un bon usage, il sulFit qu'il soit approuvé et déclaré généralement pour tel : mais le bel usage > outre cette approbation
' générale , qui le fait recevoir pour bon , doit étie plus âégant , plus poli et mieux limé que le commun. « Ge qui est du bon style des lant;ues ne laisse pas d'être bon, en tant qu'il est congru , et qu il a son emploi, quoiqu'il ne soit pas beau (2). » Mais il s'en faut qu'il aperçoive les conséquences de ce principe.. Il n'a pas vu que le bel usagé sdon Vaugelas prendrait désormais un pouvoir tyrannique, qu*il favoriserait le penchant de ce siècle à mettre de la grandeur partout. Le bel usage, devenu beaucoup plus qu'un précepte de style et de goût, converti désormais en une règle ioflexiUe dë iang^ , répandit sur le style je ne sais quel air de sublimité monotone, dont on se plaint quelquefois. Ot eiïet se produisit peu à peu; une foule de grands écri-
(1) Uborté de It langue. 57-65.
(2) Ibid « p. 78. •
vaiiis s'alTraiK lintiit <le cette cliaine dorée: mais le ]>réceplc de Vaugelas demeura le plus fort ; que dis-je ? on outra beaucoup ses conséquences. £d véritable homme de cour^ il laissait à la grandeur ces airs de simplicité familière, heu* renx mélange dont elle a le secret ; mais on devint chatouil- ■ leux à l'excès pour tout ce qui sentait la bassesse; et la naïveté de la langue fut uu |)eu sacriliëe. Heureux les genres de littérature, que leur destinée n'appelait pas à cultiver le beau langage ! Vaugelas excepte en effet le burlesque ^ le comique en sa propre signification, et le satirique, qui sont trois genres, dit-il, où ti es-peu de gens s'occupent (1). Heureux nous-mêmes, puisque nous trouvons dans ces parties •de notre littérature de grandes richesses, qui ne s'y fussent pas conservées , si Tempire du bel usage se fût étendu jusque là !
Dupleix , avons-nous dit, est un homme d'un siècle déjà passé} c'est un débris de la cour de Marguerite , égaré au beau milieu du dix-septième siècle, il s'en réfère aux auteurs du temps des Valois ; il cite par exemple un poème qui fut présenté à la reine quàrante^inq ans plus tôt (2).
Il tient aux vieux |u*^és comme aii\ vieux mots, et s'anime d'une belle indignation , à propos de l'horoscope que Vaugelas fait du mot de sénosité, violant, comme on voit , d'une ûiçon téméraire , (les mystères augustes de l'astrologie judiciaire. N*était*ce pas en effet une étrange pro* fanation , que d'employer rinlluence des astres , qui ne regarde que les personnes illustres , pour la naissance, le progrès et rétablissement d'un méchant mot .uveau(3).
Il se plaint de la mollesse des contemporains, qui disent demoiselle au lieu de damoiselle; c'est une nouveauté aussi efféoiinée qu'irrégulière. « Les hommes doctes tiennent ce
(1) Remarques, 1, 41.
(S) Si Boas »4ms bonne méiwire, il t*agîi d'on poème de MtDierbe. (5) Liberté de bt langue , p. S(57.
TamoHiîiëement de langage pour une j)reuve du relAchement de la générosité et vigueur niàle des Français ; vu même que de tout temps et eucore aujourd'hui les oatioDi» martiales alTectent le langage mâle et grave » qui parait plus sans doute avec Ta qu'avec Ve (I). »
Du}>lti\ n'est pas seulement le champion de la vieille langue ; il est le représentant de rinflueuce gasconne , qui disparaissait déjà de la langue française. On n'a pas oublié qu^il était de nation gasconne. U examine les g^onismes condamnés par Vaugelas; et apporte dans la discussion , des exemples yenus de Gondom et de Bordeaux. A son avis, ce ne sont pas des barbarismes , comme le prétend Vaugelas ; mais des idiotismes, c est-à-dire des locutions ou laçons de parier propres à certaine nation , pays ou province.
Dupleix était donc trop loin du goût et des idées de son siècle, [tour espérer quelque succès. Une circonstance venait s y joindre encore, qui devait nuire à sou livre. Vieux • serviteur dévoué de Hichelieu , qui lui faisait écrire en quel- ' que sorte sous sa dictée , l'histoire de Louis XIU , comme iln*avaîtpas la fiiveur de Blazarin, il eut Pimprudence de maltraiter ce cardinal dans son cpître préliminaire. Mazariii était alors en exil , mais cet exil ne dura pas longtemps , non plus que la joie indiscrète du bonhomme. Sa déclamation contre Mazarin servit mal à recommander son volume.
L^fluence de Dupleix fut à peu près nulle. Nous avons vu que Thomas Corneille, dans son commentaire sur \ augelas, cite presque huites les critiques de La Motlie-Le- Vayer; il ne fait cet honneur à Dupleix qu'une seule fois (2).
U fiiut pourtant rendre à celui-ci cette justice , qu^il a bien rencontré quelquefois. Ainsi il veut qu'on dise recouvré et non pas recouvert^ quand c'est le participe du verbe recou" i^reri mercredi au lieu de mécredi; cet homme-ci pour cet
(1) Liberté de l« bngue, p. 1i4 et sniv., et 380.
(2) RenwTqne CCCIX*.
homme ici (1). Il veut que Ton conserve les mots de no/t-
chahmmcnt , ejpedttioft , hanquel , batiqueter, ambitionner , aniour au masculin (2). Chose singulière ! Dupleix entend ftarfestm le repas où il peut y avoir quelque excès, et par banquet celui où il n*y en a point; qu'en diraient nos contemporains? Enfin il dëfend ces façons de parler : quant à moi y c est chose ij^lorieust, n'en puupoir mais (3).
L'ouvrage se termine par un article sur Torthographe de certains mots, qui est beaucoup moins suranné que le reste du livre ne semblerait le promettre.
Scipion Diipleix nous offre donc l'image de la vieille- • lan£;ue se révollaiil ( uiiire son réloriiiateur. Bien que l'étude de sou livre ne fût pas une partie essentielle de notre sujet, cependant c*est un fidèle commentaire des Lettres sur les- Remarques , et Ton y trouve à découvert ce que Le Vayer, ou s'efTorcait de cacher, ou se voulait dissimuler à luimême, le mépris des règles, les anciennes liabitudes d'écrire, le regret d'un temps et d'une langue qui n'étaient plus, hxi reste , la vieille langue (ut mai défendue : il fout à de tels emplois des hommes qui aient passé toute leur vie en cette étude; comment Tespérer de ceux qui méprisent cette occupation ? Il y faut aussi des hommes dévoués , et les deux adversaires de V augelas ne songeaient guère qu'à la gloire éclipsée de leurs livres.
riious croyons avoir montré, d^une part, que Tœuvre à» Vaugelas était appelée par les besoins d^une langue qui allait
se corrompre à force cl ui6labilité j de l'autre , qu'elle reu-
(i) Ubert« de 1« bBgiie, p. 530, 3S9, Stt.
(1) Ibid, p. 360» 27i, 166, 140, 142.
(5) ibid., p. S29, 189, 535. — Sar celte expression n'm imoir «Mis» qui «si soeveni iml conprise, vdd ee que dit Dupleix : « Il n'm fWHl piw, fie dé&el de ponvotr ou de forces; et U n'en pnil mait deschsrge de eoelpe et de crime» el marcpie inoocenoe* » p. 526.
nissait toutes les conditions pour réussir au siècle où elle paraissait, il nous reste à signaler quelques côtés faibles dan» cette entreprise, et à justifier par là les résistances qu'ellè rencomPA.
S*il y a quelque excès dans Vaugelas , il est généralement la euiiî»tt[uence de ses maximes : ce sont des fautes qu'il ne pouvait éviter. Nous avons déjà parlé de 1 abus du bel usage. Ajoutons que le hasardent unegrande part dans ce bel usage. Yaugelas n'admit dans le beau langage que les roots et les locutions, qui se trouvèrent en faveur à la cour, au moment où il écrivait. Or, nous savons par lui-même combien de termes avaient régné à la cour, qui depuis quinze ans n'y paraissaienjt plus, et combien d^autres, proscrits durant plus^urs années , avaient fini par rentrer en grâce. Le choit fut donc souvent arbitraire et fortuit, et la noblesse des. expressîona et des phrases n'eut qu'une date.
Le triomphe (iu bel usage eut encore ce résultat, que la langue noble et même poétique fut toute de termes et de phrases empruntées à la cour, c*est-à'4lire nouvelles et au goût du jour , et que les vieux mots et les vieilles tournures , contrairement aux autres langues et surtout à la langue latine et à la grecque , demeurèrent dans le domaine du mauvais usage, c^est-à-dire dans le langage du peuple, et; dans les . basses branches de littérature.
La supériorité de la langue parlée sur la langue écrite ent aussi des suites considérables: el le triomphe de la langue française sur louies les autres n est pas la moindre; mais quelques-unes sans doute furent moins heureuses. La langue perdit beaucoup de ressources qui sont utilesiians les livres, et qu'on néglige dans la conversation. Yaugelas a parfaitement vu que le style réclame des particules , qu'on a coutume d omettre en parlant (1). Nos écrivains tendant tou-
(I) Remarques, I, p. 45.
jours à rapprocher le style de la parole, ont fait disparaître presque entièrement et particules et conjonctions. < Mais, ou Vaugelas fit ses flm grands eflbrts, et laissa les traces les plus durables , c'est dans tout ce qui teiidaii i la correction et à la pureté de notre langue. Cest par là aussi qu'il donne le plus de prise à la critique. 11 a , sans le vou* loir, ouvert la carrière aux délicats et aux scrupuleux. Eo' travaillant aux lois qui étaient indispensables , il est tombé quelquefois dans cette manii de léglemeiiter, (jui a possédé presque tous nos grammairiens. Quand le signai est donné de tendre à toute force vers un idéal de correction et de pureté , quand cet idéal, dont la nature est d'être indéfini, invite les écrivaitis à encliérir même sur les maîtres en l'art d'écrire, il peut se faire sans doute que le goût se corrompe à force de raffinement , et que le scrupule impose de nouvelles entraves. A notre avis, c'est ce qui est arrivé à notre langue française. Voltaire condamne les tours les plus français de Corneille. Buffbn , Rousseau , que dis-je ? Massillon et Kéne» ion lui-même sont fort loin, non seulement de la prose, * mais de la langue même de Pascal ; et aujourd'hui, quand nous voyons des personnes accuser à chaque instant des tours pénibles, des phrases languissantes, des archaïsmes dans Bossuet , nous sommes tentés d'admirer encore moins leur peu d'habitude de cette belle langue du dix-septième siècle, que leur franchise à prononcer même contre Bossuet , quand le goût et la langue qui ont prévalu le veulent aiusi. Notre langage , dit M. Villemain , est devenu plus grammatical et moins français ( 1 ) .
V augelas a donné des exemples dont on a fait abus ; il était èurieux de la netteté ; on devint subtil ; on aÛîcha la . correction. D'ailleurs , il y avait une ouverture facile à ces raffinements. La belle règle de l'usage préservait la langue
(1) Préface du Diclioonairc de l^Acadéiuie, U"" édil., y. XXll.
coDtre toute atteinte sur les mots et les expressions; mais^ Tusage est moins explicite et moins d^isif sur les périodes , sur les phrases, sur les tours et les constructions. Ici Vaugelas était presque livré à lui-même ,et à ses inspirations de grammairien. Aussi est-ce sur ce point qu'il 4onne quelque- . fois la main aux puristes, et qu^il contredit souvent nonseulément les écrivains de son temps , mais encore Pascal , Bossuet , Sévigné. Nous ne parlons pas de La Fonlame, parce qu'il reclierciiait les vieilles formes de langage.
Indiquons quelques exemples. Vaugelas fait de la symé> trie et de la r^ularîté, non seulement une qualité de style , mab une condition nécessaire de la netteté ; il tient pour une règle de choisir entre deux tours, celui qui satisiaiL le mieux les oreilles délicates (1).
11 s'efTorce de bannir les transpositions de la prose^ ce qui serait bien dans une certaine mesure ; mais Êiut-il condamner celle-ci, qui est de Malherbe, et qui rappelle tant d'excellentes tournures de nos bons prosateurs? « Si vous réservez Tliouneur de vos bonnes grâces à celui qui les désire avec plus d'affection , jé ne pense point qu'il y en ait un , qui plus que lui se doii^e justement promettre la gloire d'y parvenir. » Est-ce le lieu de dire : Voyez , je vous prie , l'emharras de ces dernières paroles (2)?
Il n'est pas moins ennemi des équivoques \ c'est affaire aux paroles, dit-il, de faire entendre le sens, et non pas au sens, de faire entendre les paroles, et c'est renverser la nature des choses , que d*en user autrement (3). Ti«s-bonne maxime, mais dont il lu l;mL étendre l'usage, qu'aux phrases qui manquent de clarté.
Rien n'est plus contraire à la netteté que la longueur des. périodes et des parenthèses , surtout si. elles sont erobarnisr'
(1) ReiMniiies, UI, 529.
(2) ibid., m, m.
(5) IM., m, 433-440.