AVERTISSEMENT
« Rien n’est à rien, tout est à tous
Il faut être ignorant comme un maître d’école,
Pour se flatter de‘dire une seule parole
Que personne ici-bas n'ait pu dire avant vous:
est imiter quelqu'un que de planter des choux.
(A. DE Musset, Namouna, IT.)
En écrivant ces quelques pages sur la névrose de Flaubert nous n’avons certes pas la prétention de faire œuvre originale. De nombreux médecins ont étudié la pathologie de Flaubert et publié des pages du plus haut intérêt. En particulier le docteur René Dumesnil dans sa thèse sur Flaubert et la Médecine, et le docteur de Lastie dans la sienne sur La Pathologie mentale dans les œuvres de Flaubert.ont écrit des études solides dont nous nous sommes souvent inspiré. Nous signalerons aussi divers artieles de M. Hénry Céard, de l’Académie Goncourt, lequel a
= 10 — répondu fort aimablement aux renseignements que nous lui avons demandés. - Nous avons cependant pensé que sans être accusé de plagiat, nous pouvions essayer de dégager les traits essentiels de cette névrose, tant dams le caractère et la vie de Flaubert que dans ses œuvres.
Lors de la mise en vente de Salambô en 1862, le Figaro, dans un article signé Dargès, blâmait le style de l’ouvrage et le qualifiait d’ « épileptique ». Cette épithète inattendue surprit amis et ennemis de l’anteur.et fut tenue pour une indication pathologique sur l’état de sa santé. En 1882, les « Souvenirs » de Maxime du Camp (témoin indiseret des misères de son ami), précisèrent malheureusement les soupçons. Plus tard la Correspondance de Flaubert, éditée par Mme de Commanville, nièce du défunt, ne permit plus d’ignorer lé mal puisque dans maintes lettres à Louise Collet, à Louis Bouillet, Flaubert se fait l’historien de son propre cas.
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On ne trouve aucune tare nerveuse évidente dans Îles antécédents héréditaires de Flaubert. Sa mère était toutefois fort impressionnable; elle eût quelques hallueinations à la mort de sa fille, un ictus à 73 ans, et mourut à 77. Son père, ancien interne de Dupuytren, devint chi- ‘rurgien de J’Hôtel-Dieu de Rouen où il acquit une forte notoriété. Il avait de violents accès de colère, était très actif, et d’une sensibilité telle qu’il était imcapable de retenir ses larmes € à la vue d’un chien souffrant » nous dit son fils. : | EAN
Gustave Flaubert est né à l’Hôtel-Dieu de Rouen le 12 décembre 1821. Dans son enfance, il a un tempérament lymphatique, a peur de l’obseurité et tombe parfois à. terre tout en lisant. Vers 13 ans, il a des idées de suicide, ce qui n’est pas chose rare à l’époque puisque deux gamins de sa classe atteints du « mal du siècle », las de la vie à 15 ans, se tuent l’un en se pendant, l’autre en se tirant un coup de pistolet. À 17 ans, alors qu'il est élève de rhétorique, il écrit quelques courts ouvrages parmi lesquels, Les Mémoires d’un Fou, où il décrit son pessimisme nais-’ sant.
À 22 ans, Flaubert a sa première crise, Maxime du Camp, l’a longuement décrite. :
«ÇAu mois d'octobre 1843, il avait été à Pont-Audemer,
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son frère Achille alla l'y chercher. Lis partirent un soir ensemble dans un cabriolet que Gustave conduisait luimême. La nuit était sombre. Aux environs de Bourg- Achard, au moment où un roulier passait à la gauche du cabriolet et où l’on apercevait au loin sur la droite la lumière d’une auberge isolée, Gustave fut abattu et tomba. Son frère le soigna sur place, espérant sans trop y croire qu'il venait d’être le témoin d’un acte qui ne se renouvellerait pas. D’autres attaques survinrent. Il en eut quatre dans la quinzaine suivante. Le père Flaubert était désespéré et comme malheureusement il appartenait à l'école de Broussais, il ne voyait d’autre remède que la saignée à outrance et augmentait une prédominance nerveuse qui n’était déjà que trop redoutable. Un jour qu'il venait de saigner Gustave, et que le sang n'apparaissait pas à la veine du bras, il lui fit verser de l’eau chaude sur la main. Dans l’effarement dont on était saisi, on ne s’aperçut pas que eau était presque bouillante et l’on fit à ce malheureux une brûlure du second degré dont il a cruellement souffert. « Excès de pléthore, trop de force, » trop de vigueur », disait le père Flaubert Gustave avait pris dans la bibliothèque, de son père les ouvrages qui traitaient des maladies nerveuses et les avait lus; à la suite de ces lectures, il m'avait dit: (Je suis perdu ».
y» Bien souvent, impuissant et consterné, j'ai assisté à es crises qui étaient formidables. Elles se produisaient de la même facon «et étaient précédées des mêmes phénomènes. Sans motifs appréciables, Gustave levait la tête et devenait très p âle; il avait senti l’aura, ce souffle mystérieux qui passe sur la face comme le vol d’un esprit; son regard était plein d'angoisse et il levait les épaules avec un gests de découragement navrant. Il disait: « J'ai une » flamme dans l’œil gauche »; puis, quelques secondes
AUNBREST après : (J'ai une flamme dans l’œil droit, tout me semble » couleur d’or ». Cet état singulier se prolongeait quelquefois pendant plusieurs minutes. À ce momient cela était visible, il comptait encore en être quitte pour une alerte. Puis son visage pâlissait encore plus et prenait une expression désespérée. Rapidement il marchait, 11 courait vers son lit, s’y étendait morne, triste, comme il se serait couché tout vivant dans un cercueil. Puis il s’écriait: «Je » tiens les guides; voici le roulier, j'entends les grelots! » Ah! je vois la lanterne de l’auberge! » Alors, il poussait une plainte dont l’accent déchirant vibre encore dans mon oreille, et la convulsion le soulevait.
-» À ce paroxysme où tout l’être entrait en trépidation, succédait invariablement un sommeil profond et une courbature qui duraiïent plusieurs jours. Cela explique bien des excentricités que l’on a reprochées à Flaubert: jamais il ne sortait qu’en voiture et toute promenade à pied lui était antipathique. [1 avait établi en principe que « la mar- » che est délétère », c’était son expresion et il lui est arrivé de passer plusieurs mois à la campagne sans descendre une seule fois dans son jardin. Il ne se sentait en sécurité que dans les appartements. Cette maladie a brisé sa vie; elle l’a rendu solitaire et sauvage; il n’en parlait pas volontiers, mais cependant il em parlait sans réserves lorsqu'il se trouvait en confiance. Jamais je ne lui ai entendu prononcer le vrai nom de son mal. Il disait: € Mes - » attaques de nerfs » et c'était tout. Avait-il eu sa première crise la nuit sur la route de Pont-Audemer à Rouen ? [ne le croyait pas; il se rappelait que trois mois auparavant, il s'était réveillé à Paris dans un état de lassitude extraordinaire qui avait, sans cause apparente persisté tout une semaine. Il était persuadé que son attaque de début s'était produite pendant son sommeil et il avait
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probablement raison, car ces crises nocturnes étaient assez fréquentes. Elles l'attristaient moins que les autres qui parfois déterminaient en lui de véritables accès de misanthropie. Une fois qu'il avait été saisi dans les prairies de Satteville, il resta plusieurs mois sans vouloir sortir.
» On s’accoutume à tout, même à la terreur, mais pendant les trois ou quatre premières années de son mal, Flaubert vécut dans une retraite à laquelle il ne fut pas possible de l’arracher. i
» Sa lassitude parfois était telle, après une phrase enfin extraite de sa gangue, qu’il se sentait courbattu, se jetait sur son canapé et s’endormait vaincu par la fatigue.
» Tel je le trouvai en février 1843 à l'Hôtel-Dieu de Rouen, tel il devait être pendant toute sa vie. Dix ans, vingt ans après, il admirait les mêmes vers, recherchait les mêmes effets comiques, avait les mêmes engouements ct malgré la chasteté réelle de sa vie, se plaisait à des lectures dont l’obscène bétis®ne parvint jamais à le rebuter. il semble avoir eu toutes ses conceptions vers la vingtième année et avoir dépensé sa vie entière à leur donner un corps Ma conviction est inébranlable ; Gnstave Flaubert a été un écrivain d’un talent rare, sans le mal nerveux dont il fut saisi, 1l eût été un homme de génie. » (M. du Camp, Souvenirs littéraires.)
Nous manquons de précisions sur la fréquence des crises. En 1849, les troubles s’accentuent: Flaubert consulte Jules Cloquet qui conseille le séjour dans les pays chauds: Aussi, le 29 octobre, Flaubert, accompagné par Maxime du Camp, part pour l'Orient, Ils visitent Malte, le Caire, les Pyramides, le Sphinx, la Haute-Egypte, Thèbes, Alexandrie, Beyrouth, Damas, Rhodes, Constantinaple, Athènes, Patras et après être passés par Naples et Rome,
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ils rentrent à Rouen en mai 1851. Au cours de ce voyage, se place un épisode médical intéressant. En mars 1850,
passant par Esneh, en Haute-Egypte, Flaubert va ren-
dre visite à la courtisane Ruchouk-Hanem. Cette rencontre provoqua chez lui une véritable crise de sentimentalité: «J'ai passé les nuits, écrivait-il à Bouilhet, dans des intensités rêveuses infinies ». Il semble qu’il ÿ ait contracté la syphilis. Quoi qu’il en soit, en mai de la même année, Flaubert repassant par Esneh constate que Ruchouk-Hanem avait été malade.
L’alopécie précoce de Flaubert coïncidant d’après l’ob-. servation du docteur Binet-Sanglé avec son retour d’Eoypte, ses poussées de furoncles, ses violents accès de cé: phalées à forme vespérale très fréquents, surtout dans les dernières années de sa vie, concourent à prouver le bienfondé de ce diagnostic.
Pendant les deux ans que dure le voyage en Orient,
Flaubert n’a aucune crise.
En 1852, Flaubert se brotille avee M. du Camp, rompt avec Louise Collet sa maîtresse, en 1854 il perd un oncle qu'il aimait beaucoup et ces divers ennuis ont une influence nerveuse fâcheuse. Il souffre à cette époque d’une glossite aiguë causée sans doute par une morsure de laneue survenue au cours d’une crise; il écrit à Bouilhet qu'il a «Ja langue enflée, grosse comme la langue d’un bœuf ».
En 1857, à 36 ans, il écrit: &« Je suis malade de peur, toutes sortes d’angoisses m’emplissent ».
Les vingt dernières années de sa vie ne sont qu’une longue souffrance: gastralgies, douleurs de l’occiput, furonculose de la face, grippe, accès d’asthénie, palpitations, migraines rebelles, blépharite, vomissements, douleurs rhumatismales, lumbago se succèdent; il a des af-
- faissements psychiques, des crises de larmes; et lé docteur Hardy consulté, le traite de « vieille femme hystérique » et lui ordonne le séjour en montagne. Flaubert déclare qu’il frise la folie et le suicide: les crises sont fréquentes avec dans l'intervalle des migraines rébelles et de l’hypochondrie.
Enfin, le 8 mai 1880, Flaubert mourut. Dans la matinée il eut une crise nerveuse et s’éteignit après avoir articulé quelques paroles inintelligibles.
1, On a beaucoup discuté sur la cause de la mort de Flaubert. M. du Camp, les Goncourt, M. Henry Céard estiment ‘que leur ami est mort d’asphyxie au cours d’une crise d’épilepsie ; le docteur Dumesnil s'appuyant sur le témoignage du docteur Tourneux qui constata le décès, conelut à une hémorragie cérébrale. Les uns et les autres citent d'excellents arguments à l’appui de leur thèse, il est, croyons-nous, bien difficile de se faire une opinion exacte.
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