‹ Essai sur la nomenclature et la classification des principales branches d'art -et- science: ouvrage extrait du chrestomathia de Jérémie BenthamChapitre 6 sur 25 · QUALITÉS ET DÉFAUTS · texte numérisé non relu

QUALITÉS ET DÉFAUTS

Mais il n’en est pas ainsi du nom donne à l’ensemble de ces divisions. A l’epoque où l’on forma la dénomination Histoire natu-

relle^ le substan tif jff/5^o/re était déjà approprié à la désignation de la branche d’enseignement dont l’objet était «les différents états des per- «sonnes et des choses, et les différents événe- »ments qu’on savait ou que l’on supposait avoir »eu lieu dans les temps passés.» Le présent en était entièrement exclus, ou bien ce n’était que comme un point qui terminait l’histoire. En ajoutant à cette définition l’adjectif naturelle ^ on a pour signification primitive de cette dénomination « la relation naturelle des différents »états des personnes et des choses, et des diffé- »rents événements qui ont eulieu dansles temps »passés. » Or avec quelle justesse peut-on appliquer le terme Histoire naturelle ainsi défini aux différentes divisions si bien nommées JJranologie^ Minéralogie, Phytologie ou Zoologie?

On donne ordinairement le nom de Philosophie natuî'elle ' à la branche d’art-et-science

’ La brandie qui est ainsi désignée en Angleterre est plus communément appelée Physique par les philosophes français.

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dont l’objet est la matière en général, considérée par rapport aux modifications que lui fait subir l'art humain sous la direction de la science humaine^ en y ajoutant peut-être les propriétés qui ont été découvertes dans ces corps par le moyen des changements que leur a fait subir ce même art»

Prise en elle-même , la Philosophie (de (pixU, amour ^ et de (roipiet, sagesse) est l'amour de la sagesse. En ajoutant à cette définition le mot naturel, on a Y amour naturel de la sagesse, qui devait être la signification primitive du terme Philosophie naturelle , avant que l’usage arbitraire ne lui ait attribué le sens qui s’y rattache aujourd’hui.

Je ne veux pas avancer ici ni même insinuer que l’étude de la Mécanique et de la Chimie n’offre pas des moyens de satisfaire à une affection aussi louable que l’amour de la sagesse ; mais sans parler de la Rhétorique, de la Poésie ou des autres Beaux-Arts, l’amour de la sagesse ou la sagesse même peut tout aussi bien se manifester dans l’étude de la législation, ou dans celle de la morale privée, que dans l’étude des machines ou dans celle des différentes méthodes

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de composer, de'composer et recomposer les parties élémentaires des pierres, plantes ou animaux.

L’objet de la branche d’art-et-science désignée sous le nom de Maihémaiique est la quantité en général considérée isolément ou par rappoti à la forme. Par la quantité on entend l’espace occupé par la matière , abstraction faite de ses autres qualités ou propriétés.'

La signification du mot Maihémaiique (de luioi6n/j,et, ce qu’on peut apprendre') comprend tout ce qu’on a appris ou qu’on peut apprendre. Ce terme désigne donc (dans sa signification primitive du moins) toute autre portion d’art-etscience comprise dans le système le plus étendu, aussi-bien que la branche particulière à laquelle un long usage l’a restreint dans ces derniers temps. Il comprend l’Art de la législation et l’Art du jeu d’épingles, comme la Géométrie et l’Algèbre.

Toutes ces trois dénominations sont donc inexpressives ; et les deux premières {Histone naturelle et Philosophie naturelle)., donnant continuellement une idée fausse de leurs objets,

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sont, de plus, méscxpressivcs. Mais quoique elles e'noncent toutes des propositions e'galemcnt fausses, ce vice ne produit pas, dans chacune d’elles, le même inconvénient.

L’emploi du terme Mathématique ne paraît point entraîner d’inconvénient pratique très grave , cai les personnes qui ignorent entièrement la signification générale et primitive de ce mot n’en conçoivent pas une idée différente de celle que lui a attribuée l’usage particulier; et même, pour ceux qui la connaissent, cette signification primitive a été tellement dénaturée par l’usage , qu’elle ne peut se présenter que fort rarement à leur esprit.

Mais l’inconvénient de l’inexpression ainsi réunie à la mésexpression se manifeste d’une manière bien plus apparente et incontestable dans le cas de la Philosophie naturelle. Quelques personnes, par exemple, donnent ce nom à la même branche que d’autres appellent Philosophie expérimentale. Ces mots, tous les deux déplacés, doivent-ils ou ne doivent-ils pas être synonymes dans leur signification moderne? Aucune de ces dénominations ne donnant la moindre indication du sujet auquel on les ap-

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pliqiie, qui est -ce qui entreprendrait de répondre à cette question? Et il est assez clair que les significations primitives de ces mots ne fournissent point de données propres à nous faire résoudre cette difficulté.

L’Astronomie, par exemple (quoiqu’à bien parler, on doive la rapporter plutôt à fHistoirc naturelle, en tant qu’elle consiste en observations simples, sans leur application à la pratique) , l’Astronomie est ordinairement regardée comme appartenant à la Philosophie naturelle; doit-elle donc être aussi rapportée à la Philosophie expérimentale ? La lumière qui en provient, à la bonne heure ; mais peut-on prendre pour sujets d’expériences les étoiles elles-mêmes, comme on peut le faire à l’égard des étoiles de mer.

Et la Chimie appartient-elle ou n’appartientelle pas au domaine de la Philosophie naturelle? Oui , répondra tel auteur , car il la comprend sous cette dénomination. Non , répondra tel autre , car il ne l’y comprend pas. En tout cas n’appartient-elle pas à la Philosophie expérimentale? N’y a-t-il pas tout autant, pour ne pas dire plus, d’expériences dans l’étude de la

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Chimieque dans aucune partie de la Mécanique, qu’on a plus particulièrement appelée Philosophie experimentale.

Mais encore, pour décider la question si la Chimie doit ou ne doit pas être comprise dans la Philosophie naturelle, il est très évident qu’on ne peut se fonder ni sur la raison ni sur le plus ou moins d’analogie qui existe entre elles : ainsi les discussions que pourrait soulever cette difficulté seraient interminables; car tandis qu’un de ces termes , la Philosophie naturelle, est non seulement inexpressif mais aussi mésexpressif, l’autre, la Chimie., par l’obscurité de son origine ne donne aucune indication de son sujet.

. Quelques auteurs, comme je l’ai déjà dit, ne regardent pas la Chimie comme faisant partie de la Philosophie naturelle, parce que cette dernière branche avait été long-temps enseignée avant qu’on se fût occupé de la Chimie, dont on ne connaissait alors que quelques fragments épars ; ainsi dès qu’on se fut adonné à l’étude de cette nouvelle branche, elle fut regardée comme entièrement distincte et indépendante.

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C’est ainsi que lorsque les limiles de ces portions aussi considérables du champ d’art-ctscicnce ne sont fixées que par l’arbitraire , l’idée que tout esprit en conçoit nepeutetre que plus ou moins imparfaite et toujours erronée ou indécise.

Cherchons maintenant la source de ce vice si généralement répandu dans la Nomenclature scientifique. Elle me paraît se trouver dans la grande différence qui existe entre l’élat actuel de ces branches d’art-et-science , et celui où elles se trouvaient lorsque , pour la première fois , on jugea convenable de lier dans l’esprit par un seul nom ce qu’on en connaissait. A cette époque, les différentes expériences et observations particulières faites sur une branche d’artet-science , quoique nombreuses peut-être, n’ont dû être qu’isolées et éparses, et l’idée qu’on entretenait de leur ensemble n’a dû être que fort imparfaite. Ainsi, quand même le nom qu’on aurait choisi exprimât bien cette idée, ce qui n’a pu être que très rare, les connaissances plus exactes qu’on aurait acquises postérieurement sur le même sujet, en changeant cette idée, ont dû nécessairement rendre dès lors le nom impropre à leur désignation.

Prenons pour exemple la branche d’art-clscience qui porte encore le nom à' Electricité. La racine de ce mot tiré du grec signifie ambre-, si on l’eulprise du latin, on aurait dit^môc/wme. On ne l’a ainsi appelée que parce que, au milieu du grand nombre des différentes substances qui, en subissant la même opération, présentent les mêmes apparences (savoir, d’attirer et ensuite de repousser les corps légers), le hasard fit que fambre fut la première où l’on découvrit cette propriété.

Le terme Magnétisme, ne fut pas d’abord aussi impropre à désigner les phénomènes qu’il représente déjà depuis long-temps ; mais cette signification a été beaucoup étendue par des observations postérieures. On a donné ce nom à la branche qui traite des propriétés qu’on a découvertes dans la substance minérale nommée en latin magnes, en français aimant, et que l’on croyait exclusivement possédées parce minéral. Plus tard, on a trouvé, non seulement que cette propriété peut être transmise au fer (une des substances élémentaires de l’aimant), mais encore qu’elle appartient naturellement au nickel, autre substance métallique qui n’a de commun avec les deux premières que les

20 QrALlTÉS ET DEFAUTS DES DÉNOMINATIONS, propriétés possédées par tous les métaux.

On voit donc que ces deux termes Électricité et Magnétisme n’expriment que très imparfaitement l’objet de la branche d’art-etsciencc à laquelle on les a appliqués^ quoiqu’ils soient (surtout le dernier), jusqu’à un certain degré, caractéristiques et exj^ressifs. Mais dans le mot Gahanisme nous avons l’exemple d’un nom qui n’a pas le moindre rapport avec les objets qu’il désigne. Un Italien nommé Galcam observa des phénomènes dans lesquels on ne trouva d’abord d’analogie avec aucune autre classe de phénomènes. On connaissait l’homme qui par sa sagacité et son génie les observa ou les découvrit ; et ce fut d’après lui qu’on les appela d’abord les Phénomènes observés ou décoiweris par Galçani. Bientôt, pour abréger, les Philosophes naturels du jour les appelèrent Gahanisme.

Ce n’est pas dans la partie physique seule du champ d’art et-science que l’on observe ces défauts dans la nomenclature ; on pourrait de même en faire voir un grand nombre dans la partie éthique. \

SYSTÈME DE d’aLEMBEKT.

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