INTRODUCTION
Cent trente-cinq ans séparent la bataille de Magnésie, qui chassa les Séleucides de T Asie mineure (1 90), de la bataille de Nicopolis (66) qui, en achevant la ruine de Mithridate, rangea définitivement toute la péninsule sous Fobéissance de Rome. Or, dans cet intervalle, chacun des quatre petits royaumes que la politique romaine avait laissé subsister en Asie mineure exerça successivement la suprématie pendant une génération : d'abord Pergame, sous Eumène II et son frère Attale II, puis la Cappadoce sous Ariarathe V Philopator, la Bithynie sous Nicomède II Epiphane, enfin le Pont sous Mithridate Eupator. Dans la série d'études que j'ai entreprise sur la numismatique royale de TAsie mineure, j'ai
suivi cet ordre des primautés. J'ai laissé en dehors de mon programme le royaume de Pergame, sur lequel il n'y a rien à dire, après la monographie de M. Imhoof Blumer * ; j*ai traité successivement de la Cappadoce et de la Bithynie ^ ; je termine maintenant par le Pont. Toutefois, en ce qui concerne ce royaume, je me bornerai pour l'instant à la seule dynastie des Mithridate, la numismatique des Polémon ayant été déjà étudiée par M. de Sallet% dont le travail a été rectifié sur certains points par M. Waddington* et les auteurs russes. Peut-être d'ailleurs aurai-je l'occasion de revenir un jour sur ce sujet, qui ne peut être séparé de la numismatique du Bosphore Cimmérien.
L'histoire et la numismatique des Mithridate ont été jusqu'à présent assez négligées. La plus ancienne compilation, celle de Vaillants est remplie d'erreurs qui ont passé, en partie du moins, dans les ouvrages d'ensemble, comme ceux d'Eckhel, de Mionnet, de Visconti et de Charles Lenormant. La publication de Kœhne sur le Musée Kotschoubey ^ ^ malgré le luxe du commentaire historique et de l'illustration, n'est guère plus satisfaisante ; j'en dirai autant de la monographie de Vulpert sur les
* Imhoof, Die Mûnzmder Dynastie von Pergamon, Berlin, 1884. ' Revue numismatique^ 1886 et 1887.
' A. Ton Sallet, Beitr'àge zur Geschichte und Numismatih der Kônige des Boêporus und des Pontus^ Berlin, 1866.
* Waddington, Mélanges de numismatique^ 2^ série, p. 109 suiv., Paris, 1867.
' Foy-YàUlant^ Achaemenidaruinimperium{^, 1-186). Paris, 1725, in-4» et 1728, in-8».
^ Koehne, Description du Musée Kotschouhey, Pétersbourg, 1857, 2 vol. in-f*.
rois du iPont avant Milhridale Eupator*. L'appendice que Clinton * a consacré à cette dynastie est, au contraire, une soigneuse et utile réunion de textes, ordinairement bien interprétés, mais il faut venir jusqu'à VHistoire du Pont de M. Edouard Meyer * pour trouver enfin une critique sévère des données traditionnelles sur les origines du royaume de Pont et un récit quelque peu détaillé des annales de ce royaume *.
Toutefois Touvrage de M. Meyer n'est exempt ni d'erreurs ni de lacunes ; sur plusieurs points, il marque même un recul sur Clinton, et l'auteur n'a pas su ou pu tirer un parti suffisant des données fournies parles médailles. Depuisquelque temps les documents de ce genre se sont singulièrement multipliés. Il y a vingt ans déjà, M. Waddington a commenté avec sa sagacité habituelle les résultats de l'importante trouvaille d'Amasia ^; plus tard, il a pu acquérir d'autres pièces inédiles du Pont et constituer une série de tétradrachmes datés de Mithridrate Eupator, qui rivalise de richesse avec celles des collections publiques les mieux fournies. Grâce à l'extrême obligeance de ce savant, que les intérêts de l'Etat détournent depuis si longtemps de ceux de la science, mais qui ne refuse pas ses encoura-
* Vulperl, De regno Pontico.., usque Miihridatem VI y Munster,
* Clinton, Fasti helUnici (2° éd., 1831), tom. III, p. 431 et suiv. ' Ed. Meyer, Geschichte des K'ônigreichs PontoSy Leipzig, 4879.
* Elles avaient été racontées dans l'antiquité par deux auteurs mentionnés chez Syncelle (p. 523,5): Denys et Apollodore, qui sont, d'ailleurs, complètement inconnus.
* Mélanges de numumatiquey 2S« série, p. 1 et suiv.
gements aux plus modestes travailleurs, j'ai pu prendre connaissance de tous ces trésors ; ils m'ont permis de modifier sur plusieurs points et de compléter sur beaucoup d'autres les recherches des numismatistes antérieurs : que M. Waddington en reçoive ici tous mes remerciements.
Je dois aussi renouveler l'expression de ma reconnaissance envers plusieurs savants étrangers, MM. de Sallet, Waldstein, Oreschnikov, Giel, et autres, qui ont singulièrement facilité ma tâche en me communiquant des empreintes de médailles nombreuses confiées à leur garde ou en leur possession.
J'ai pu étudier sur pièces, outre le cabinet de M. Waddington, les collections publiques de Paris et de Londres, les cabinets de MM. RoUin et Feuardent et du regretté Lucien de Hlrsch. Je n'ai pas besoin de dire que j'ai dépouillé consciencieusement la plupart des publications anciennes, mais Texpérience m'a appris à me défier de toutes les médailles que l'on ne connaît que par des descriptions antérieures au milieu de ce siècle. Ma conviction est que la numismatique a infiniment plus souff'ert de publications hâtives et négligentes que de l'absence de toute publication : Tune ne fait qu'ajourner le progrès, les autres égarent les savants sur de fausses pistes qu'ils ont parfois beaucoup de peine à abandonner ensuite.
La partie proprement numismatique de ce travail a reçu tous les développements nécessaires; J'ai aussi abordé de front les questions de chronologie et de généalogie dont la solution est indispensable
pour le classement définitir d'une série moDélaire. Quant à i'kistoire proprement dite des rois du Pont, je n'avais pas à m'en occuper ; elle trouvera pince d'ailleurs dans un ouvrage sur MUkrtdale Eupntor auquel je mets actuellement la dernière main. A certains égards le présent mémoire fournit les pièces justificatives des premiers chapitres de ce travail synthétique, d'où les discussions minutieuses de dates et de filiation ont dû être exclues pour n'en pas grossir démesurément le volume.
Avant iiithridate Ctistès.
Je ne reviendrai pas sur la démonstration, que j'ai donnée ailleurs ', de la non-existence d'un royaume de Pont sous les Perses. La notion même du Pont, considéré comme une division géographique, n'existait pas à cette époque. Il y avait une satrapie de Cappadoce qui comprenait la moitié du futur royaume des Ariarathe et la plus grande partie du futur royaume des Mithridate. Le reste comptait dans le royaume vassal de Paphlagonie, dans la XIX' satrapie (peuplades du Paryadrfes), dans la satrapie arménienne, ou appartenait aux républiques grecque» de la côte. Plusieurs de celles-ci, notamment Cromna, Sinope, Amisua (Pirée) et Trébizondc, ont frappé des monnaies dont je n'ai pas k m'occuper ici ; quant aux satrapes cappadociens, ils n'ont pas, en général, monnayé en leur propre nom. La monnaie
* An* dt G^padoee, p. 10 .
officielle en circulation était la monnaie royale (dariques d'or, sigles médiques). Cependant, au milieu du iv* siècle, quand les satrapes se rendirent maîtres des villes grecques de la côte de TEuxin, ils firent figurer leurs noms ou ceux de sous-préfets (tyrans), délégués par eux, sur les monnaies municipales, dont ils conservèrent d'ailleurs les types et les poids. A celte classe de médailles appartiennent: l'^un didrachme (sigle) unique d'Amisus avec une légende araméenne incertaine * ; 2'' de nombreuses drachmes de Sinope, les premières au nom de Datame (en grec), les autres avec des légendes araméennes qui n'ont pas encore été déchiflrées avec certitude. Les dernières de ces drachmes portent le nom d'Ariaraihe^ personnage bien connu, qui se rendit maître de toute la Cappadoce du Nord entre la mort de Darius et celle d'Alexandre ; sa résidence était Gaziura, sur l'Iris, où il frappa également des drachmes dont j'ai déjà parlé ^
Dans tout cela il n'est pas question des Milhridale ; car je me refuse jusqu'à nouvel ordre à voir un ancêtre des futurs rois du Pont dans le Mithridate qui était satrape de Cappadoce et de Lycaonie au moment du passage des dix mille'* : le nom, qui
* Voici la description de cette monnaie : niN (-0 Ih^yi bondissant à g. ^. Chouette aux ailes déployées, dans un carré creux. Ar. 4. 10 gr. 62. British Musmm (Taylor' Combe, pi. Xm, 14. Cf. Six, Num. Chroniclef 1885, p. 31). Le type de la chouette prouve à révidence que cette pièce est postérieure à la colonisation athéjiienne d'Amisus (au temps de Périclès) .
^ Sur ces monnaies voir Six, Stnope, dans Num, Chron,, 1885, et mes Rois de Cappadoce, p. 8 suiv.
5 Xén. Anaboêe, VII, 8, 25. Ce paragraphe est peut-être de Sophénète.
raul au grec Apollodore, était, en effet, exlrêmet commun chez les Perses. Cependant, la fa- ', des Mithridate existait déjà et jouait même \ta très en vue au iv* siècle, mais dans une tout B province de l'empire. 11 est question chez Diode trois personnages qui se succèdent de père Is, depuis 42o environ jusqu'à 337, dans une :ipaulé dont il ne donne pas l'indication exacte ; ridate I", Ariobarzane, et Mithridate II', Ces personnages, qui descendaient d'un des sept rtriers du mage S sont d'ailleurs bien connus i'autres sources. Le premier fut l'ami du Plalo- !n Cléarque, avec le concours duquel il chercha împarer d'Héraclée. Le second fut satrape de 'gie et se révolta contre le grand roi, de concert les Athéniens. Le troisième débuta par le meur. e Datame, livra son propre père au grand roi, Uia aux Macédoniens après la conquête d'Aidre, quitta Eumène pour Antigone et se dispoi trahir celui-ci pour Cassandre, lorsqu'Anti- , averti, le fit périr. C'est à cette occasion que ore nous indique enfin la situation de fa princii que cette famille d'intrigants possédait en té de fief héréditaire ' : elle comprenait le port ios sur la Propontide et la ville mysienne de
odore, XV, 90; XVI, 90; XX, iH.
lybe, V, 43, 2 ; Diodore, XIX, 40; Florus, III, 5, 1 ; De uir. 76. Probablemenl du père d'Orontobate jCtésias fr. 29, dot) car Mithridate I" est fila d'Orontobate (Dîog, Laérce, I; correction évidente de Meyer pour i 'PoSoSitou. Sur aOrontobate cf. L. deHirsch, R«v. num. 1887, p. 89 et
Dd., XX, 111. Lire xa) Kap(vi]( (Dindorf) et nonxci\ 'Applvi];, -
Cariné. Les petits apanages de ce genre, conslitués au profit de nobles perses ou d'émigrés hellènes, n*étaient pas rares à notre époque sur la côte de la mer Egée et de THellespont. En numismatique ils se trahissent presque toujours par la présence de la mitre perse sur les types de monnaies locales. On peut la signaler à Teuthrania, à Amastris, etc. ; Cios ne fait pas exception à la règle. On connaît, en effet, deux monnaies de bronze de cette ville qui appartiennent probablement au iv"* siècle.
1" Jeune tête coiffée de la mitre perse.
i^. KlANflN. Massue (et parfois arc dans son étui). M. 4 (pi. X, fig. 1).
2"" Même droit, i^. KIA. Cantharus, grappe de raisins et épis de blé. Jf^. 3.
La massue sur la première de ces monnaies est un souvenir d'Hercule, fondateur légendaire de la ville de Cios.
Depuis Mithridaie Ctîstès jusqu'à Mithridate Eupator
(281-121 avantJ.-G.)
Le dernier dynaste perse de Cios, Mithridate, fils d'Ariobarzane, mis à mort par Antigone à la veille de la campagne d'Ipsus (302 avant J.-C), laissait un fils également appelé Mithridate, dont Antigone aurait aussi voulu se défaire. Sauvé par Tamitié de Démétrius Poliorcète, ce jeune homme se réfugia en Paphlagonie *, fortifia une bourgade perdue dans les
* Diodore, XX, 111; Appîen, Mith,^ 9. Plutarque {Démétriui, c. 4) confond Mithridate, le père, et son fils ; cette confusion a exercé une malheureuse influence sur les historiens modernes .
e rOIgassys, Cimiala ', et souleva les popu- l
oisines. Il devint ainsi le fondateur d'un État j
qui s'étendit sur les deux rives de l'Halys, ' i
1 PaphlagODÏe, moitié en Cappadoce. Comme 'j
lagonie intérieure fut bientôt perdue, cet |
le nom de Cappadoce pontique, qui resta, jus- i
n, son titre officiel ; sous Mithridate Eupa- i
'appelait vulgairement royaume de Pontet \
st resté dans l'usage '. Au midi il touchait '■)
ime de haute Cappadoce ou de Cappadoce ""
'onde la même année que celui de Pont par ;
e, fils'du satrape de Gaziura. ', idate « le fondateur » {Ktittï];) parait avoir
tre royal entre la mort de Lysimaque (juil- i
et celle de Séleucus (janvier 280), comme ';
il, seize années auparavant, son voisin, le dy- i
Bithynie, Zipœtès. Mithridate est appelé ■ Diodore, Memnon et Lucien * ; en outre, le
raphe Syncelle ' assigne au royaume de ,':
ï durée de 218 ans : en prenant pour ler-
quem la mort de Mithridate Eupator (63 av. >
est ramené pour l'origine à l'année 281 ou Lhridate survécut quinze ans à son usurpaaourut en 266 av. J.-C. ' à l'âge de 84 ans '.
n, XII, 3, 41.
3 avec H. Niese (Eheinùchit Miumm, 18S7, XUI, ST2
le nom de Pont fut d'abord appliqué k l'empire de Mi-
ipator, qui comprenait, ea effet, tout le périmètre de
fut easuite restreial au rtfyaume (la Cappadoce pontique)
t le ooyau de cet empire.
e, loe. cit. Memnon, c. 11; Lucien, Macrob. 13.
le, p. S23, 5et S93,7.
«, loe. cit.
, !oe. cit. d'après Hiéronyme. On a soupçonné ici aussi
En numismatique, Milhridate Ctistès est représenté, à mon avis, par le statère d'or unique de la collection Waddington, dont voici la description :
Tête casquée de Pallas à droite, i^. MI0PAAATOY I BAZIAEOZ sur deux lignes verticales séparées parle type. Nike debout à gauche, tenant une palme dans la main droite. En bas, à gauche, la lettre Z au dessus du monogramme n*" 1 (composé de ME) ; à droite KO au-dessus de FA.
Au. 5. Troué. (TrouvéàOrdou,rancienne Cotyora.) [PI. X, fig. 2.]
Les types de cette pièce sont exactement ceux des slatères d'Alexandre-le-Grand. Or, si les types des tétradrachmes d'Alexandre ont été imités pendant très longtemps après sa mort, il n'en est pas de môme de ceux de ses slatères ; en outre, la fidélité absolue de la reproduction et Tordre des mots de la légende indiquent une époque voisine de la mort du conquérant. Les statères d'Alexandre ont, pour la plupart, la simple légende AAEEANAPOY; sur les dernières émissions de ce prince et sur les premiers slatères de Séleucus Nicalor et d'Antiochus Soter, on trouve les légendes AAEEANAPOY BAZIAEflZ, ZEAEYKOY, ANtlOXOY B. Plus tard, l'ordre inverse (BAZIAEOZ X...) prévalut universellement et, au moins sur les statères d'or, l'autre ne reparut plus jamais. Le fait que notre statère présente la disposition archaïque MI0PAAATOY BAZIAEHZ suffit donc
une confusion entre le père et le fils. Mais comme Hiéronyme avait raconté la mort de Pyrrhus (272), il peut à la rigueur avoir poursuivi son récit jusqu'à celle du Ctistès (266).
pour l'atlribuer à un conUmporain de Séleucus 1' Le seul autre Milhridale sans surnom auquel on puis: songer, Mithridate II, petit-fils du Clistès, suit dé sur ses tétradrachmes l'ordre nouveau BAZIAEC^ MiePAAATOY ; il fait d'ailleurs figurer son portrait £ droit de ses pièces, dont le revers seul est eocoi copié sur celles d'Alexandre. Ajoutons qu'à l'époqi de ce second Mithridate, contemporain d'Antiochu le-Grand, le roi du Pont, vassal des Séleucides, i se serait guère permis de frapper des pièces d'o symbole de l'indépendance absolue ; un pareil ac d'audace convient bien mieux à l'époque anarchiqi où vécut Mithridate Ctistès.
Resterai tàexpliquer les lettresetlesmonogramm de notre statère ; mais ici je me récuse. Tout au pi peut-on supposer que les lettres TA (qu'on retroi vera sur un tétradrachmede Mithridate II) indique l'atelier de Gaziura, où parait avoir été à celte ép que la résidence des Mithridate ' .
Mithridate Ctistès eutpour successeur son fils iri barzane, qu'il s'était associé déjà pendant les de nières années'. Le règne de ce second roi du Po paraît avoir élé court et troublé ; il n'a pas laissé < monuments numismatiques.
Memnon ' raconte la mort d'Ariobarzane imm diateaient après l'avènement de Ziaélas, roi de I thynie, et la guerre d'Antiochus II contre Byzanc
< Strabon, XII, 3, IS, appelle ce Ue ville une ancienne résidei royale, abandonnée de son temps.
' Cela résnile de Hemnon, c. 16 (année 279) et du fragmi d'Apollonius conservé par E tienne de Byzance, a. n. "Ayiuifx.
' Hemnon, c. 24.
comme ce dernier roi esl monté sur le trône en 261 et mort en 246 av. J.-C, on ne se trompera guère en plaçant la mort d'Ariobarzane en 250. Il laissait le trône à un fils en bas âge {noûi, dit Memnon), Mithridatell, né probablement vers 260. Cette date concorde avec les autres événements connus du règne de Mithridate 11 : en 241 il figure à la bataille d'Ancyre*; il se marie peu après avec la sœur cadette de Séleucus Callinicus', et en 222 il a déjà deux filles nubiles, appelées toutes deux Laodice, qui épousèrent Tune son cousin germain Antiochus III le Grand, l'autre Achéus, le dynasle d'Asie-Mineure ', cousin d'Antiochus. Le tableau généalogique n*" 1 indique le degré de parenté entre les princes.
Mithridate II est mentionné pour la dernière fois par Polybe en 220 *, mais il y a lieu de croire que son règne se prolongea fort au delà de celle date et qu'il eut pour successeur, vers 190 seulement, Pharnace, qui règne déjà en 183. En effet, le roi Mithridate, dont nous avons des tétradraclimes, est le prédécesseur immédiat de Pharnace, comme le prouvent les pièces à fleur de coinde ces deux princes trouvées dans le même trésor à Amasie, et l'identité des monogrammes ; or le Mithridate de ces pièces est un vieillard ridé, ce qui convient parfaitement à notre Mithridate H, né vers 260. Dans Tintervalle entre 220 et 183 on trouve nommés, il est vrai, deux Mithri-
* Eusèbe, éd. Schœne, I, 251.
> Eusèbe, loc. cit, et Justin, XXXV, 2.
' Polybe, V, 43 et 74 ; Vm, 22.
^ Polybe, IV, 56 (Siège de Siuope^.
date : l'un, vers Tan 202 * ; Tautre, vers Tan 200 ". Mais le second, qui est mentionné en rapport avec les Lyciens, ne peut être que le fils d'Antiochus le Grand (appelé Mithridate en Thonneur de son grand-père maternel) qui, d'après Tile-Live^ fut précisément chargé par son père, en cette année, de conquérir la Cilicie, laLycie et la Carie ^ Quant à l'autre, la définition même de Polybe prouve qu'il n'appartenait pas à la famille de Pont : c'était, dit l'historien, un fils de la sœur d'Antiochus le Grand. Peut-être Séleucus Callinicus, au moment où il mariait ses sœurs aux rois de Pont et de Cappadoce, avait-il donné sa fille, pour un motif politique semblable, à un dynaste demi indépendant de la Petite-Arménie ^ ; le fils, né de cette alliance, serait le personnage nommé par Polybe et l'on comprend ses prétentions sur la ville d'Arsamosata, située entre le Tigre et l'Euphrate, dans le pays plus tard appelé Sophène. Il est peut-être identique au satrape de Petite-Arménie, Mithridate, qui figure trente ans plus tard comme allié de Pharnace^.
Voici la description des tétradrachmes de Mithridate II, qui appartiennent tous aux dernières années de son règne :
1 Polybe, fr. Vm, 25 (Didot) .
« Agalharchidas, fr. 14 (F. H. G. HI, 194 b).
' Tite-Live, XXXffl, 19.
* Strabon atteste que ]a Petite Arménie eut toujours des dynastes autonomes (XII, 3, 28). Deux des dynastes arméniens mentionnés au ni« siècle, Ardoatès (Artavasde) qui restaure Ariarathe II (Diodore, XXXI, 19) et celui chez lequel se réfugie Ziaélas (Memnon, c. 24), appartiennent sans doute à la Petite Arménie.
5 Polybe, XXVI, 6.
Tète du roi diadémée à droite. Il est ridé et barbu. Bout de vêtement à la naissance du cou.
i^. BAZIAEnZIMiePAAATOY sur deux lignes verticales séparées par le type. Zeus aétophore à gauche assis sur son trône. Sous le bras droit tendu, astre et croissant. Dans le champ, monogrammes divers.
Alt 8. Poids moyen : 17 gr. 40. (PI. X, fig. 3.)
Variétés.
Monogramme 1 (composé de KAI) — Paris
(2 exemplaires). Pétersbourg *.
— 2 (rA). — Berlin.
— 3 (ME) entre les pieds du trône, 4
— (AP) et la lettre A à droite de la
lance. — Berlin.
— 3, 4 et la lettre B. — Catalogue
Bompois, n"* 1304. = Waddinglon, Mélanges, II, 1, fig. 1. Trouvaille d'Amasia. Actuellement ii Moscou.
— 3, 4 et 5 (AE ou AE?) . — Berlin.
— 3,6 (AI) et la lettre A. — Collec-
tion Hirsch.
— 3 et 7 (AZ). — Londres.
Mionnet donne encore {Supp. n** 7) d'après Sestini [Lett. num,, VI, 36), un exemplaire avec KAI, M et KO qui me parait suspect ou mal décrit.
Le style et la fabrique de ces pièces rappellent tout à fait les tétradrachmes d'Ariarathe III de Cappadoce, contemporain de notre Milhridate. Le revers est encore copié sur les tétradrachmes d'Alexandre,
* Il existe un coin faux de cette pièce par Becker.
mais le droit est un portrait, et un portrait assez réaliste. Le symbole accessoire du revers (astre et croissant) figurera désormais sur touies les monnaies de la dynastie, à travers tous les changements du type principal, qui i^arie à chaque règne. Ce symbole, assez répandu dans l'antiquité comme dans Tart oriental moderne, a été diversement interprété. On y a vu tantôt, avec les alchimistes grecs, la conjonction de Vénus avec la lune, tantôt, d'après les égyptologues, une double représentation de la lune, vue dans son plein et à son premier quartier. L'explication la plus probable est celle qui voit dans noire emblème l'association du Soleil et de la Lune, astres qui, d'après Hérodote \ jouaient un grand rôle dans la religion populaire des Perses. LesMithridate, qui professaient la religion iranienne, trouvèrent d'ailleurs le culte de ces astres déjà répandu en Cappadoce : Strabon mentionne un Apollon Cataonien, c'est-à-dire un dieu solaire, et un Mèn (c'est-à-dire Lunus), adoré près de Ciabira ; quelques-uns même assimilaient à Séléné la grande déesse de Comana, Mâ^, De bonne heure, l'Apollon indigène dut être confondu avec T Apollon Perse (Milhras) et la Séléné avec Anaïtis. On comprend dès lors l'adoption par les Mithridate de ces armes doublement nationales. Si je ne craignais pas de tomber dans la subtilité, je rappellerais aussi un passage d'Hérodote où les Mages disent à Xerxès que le Soleil est le dieu des Grecs et la Lune la déesse des Perses ^ : on pourrait alors
» Hérodote, I, 131.
« Strabon, XII, 2, 3; XII, 3, 31. Plutarque, Sylla, 9.
^ Hérodote, VII, 37.
Toir dans remblème des Mithridate une allégorie vraiment heureuse de cette alliance de Théllénisme et du persisme, qui fut le trait caractéristique de notre dynastie.
Le successeur de Mithridate II, Pharnace, est mentionné pour la première fois en 183 av. J.-C, * pour la dernière fois pendant l'hiver i 70-69 \ Il peut être monté sur le trône quelque temps avant la première de ces dates, mais la seconde paraît bien marquer Tannée de sa mort, car Polybe, dans le fragment en question, porte sur lui un jugement moral qui est dans le ton ordinaire de ses notices nécrologiques ^ Au reste, en 156, le Pont a déjà pour roi un Mithridate*.
Pharnace a laissé des pièces d'argent, tétradrachmes et drachmes attiques, qui ont les unes et les autres les types suivants * :
Tête du roi diadémée à droite. Sur les premiers exemplaires il porte de légers favoris ; sur les derniers (pièces au foudre), il est imberbe.
^. BA2IAEn2|<J)APNAK0Y sur deux lignes verticales séparées par le type. Personnage mâle, debout, vu de face. Il est vêtu d'une tunique, d'un manteau et de jambières, et coiffé d'une sorte de mitre qui tombe à gauche. Sous le bras gauche, il porte un caducée et une corne d'abondance ; de la main droite,
* Polybe, XXIV, 10.
2 Polybe, fr., XXVII, 15.
3 Cf., le jugement analogue sur Prusias II, fr. XXXVII, 2.
* Polybe, XXXm, 10.
^ Les doubles statères d'or de Pharnace qu'on trouve dans certains cabinets, sont moulés sur le tétradrachme Hunter (Waddington;.
la
TJ
il tend un cep de vigne à une biche. Dans le champ, à gauche, astre et croissant. (Sur certains exemplaires, au-dessus du type, un foudre.) Dans le champ, à droite, un ou plusieurs monogrammes.
AR. 8 (poids moyen : 17 grammes) ou 4. (PI. X, fig. 4.)
Variétés.
a) Tétradrachme.
Sans foudre :
Mon. 1 (ME), 2 (AP) et la lettre B. — (Trouvaille d'Amasia) Londres, Berlin.
— 1, 3(AI?j etB.— Paris.
— 4 (MHTP). — Berlin.
— 5(niM?). — Coll. Hirsch.
Avec foudre :
Mon. 6 (ni2?). — Coll. Hun ter (troué). Pélersbourg. Mon. 7 (AB?), indistinct. — Moscou.
b) Drachme.
Mon. 5. — Coll. Hirsch.
— 1 et la lettre i. — Coll. Waddinglon.
La tête de Pharnace est, comme celle de son père, un portrait réaliste ; sa physionomie canine illustre le jugement sévère de Polybe sur son caractère :
La suppression du vêtement à la naissance du cou indique un art plus libre ou un changement dans le costume, devenu plus hellénique. J'ai constaté un progrès semblable entre les tétradrachmesd'Ariarathe IH de Cappadoce et ceux d'Ariarathe IV Eusèbe. — Le type du revers est inexpliqué. C'est une figure panthée
qoi réunit les attributs d'Hermès, de Dionysos et de Tyché. On ne peut s'empêcher de songer, avec Le Blond, à ce dieu lunaire adoré à Améria (près de Cabfara) et qui, d'après Strabon, s'appelait Mftv ^ocpyixouy c< le Lunus de Pharnace » '. 11 est vrai que notre figure n*a rien d'un dieu lunaire, mais peut-être Pharnace avait-il transformé, à son usage, la divinité d' Améria qui lui devait, sans doute, son surnom ^ La formule du serment prêté par les rois de Pont à leur avènement, fut désormais : « Par la fortune du Roi et le Mèn de Pharnace. i Quant au foudre, qui surmonte le type sur les derniers exemplaires^ il commémore sans doute la conquête dé Sinope (183).
J'ai déjà signalé l'identité des monogrammes du létradrachme de Pharnace et de celui de Milhridale trouvés à Amasia. Cette identité prouve que le monogramme nM , où l'on aurait pu être tenté de chercher une année régnale (la 45* de Mithridate), n'exprime rien do pareil.
Pharnace eut pour successeur — au plus tôt en 169, au plus tard en 156 avant J. C. — un roi appelé Mithridate. Les historiens modernes ont ordinairement identifié ce roi avec le père de Mithridate Eupator, Mithridate E vergeté, qui régna jusqu'en 121 ; on faisait d'ailleurs de lui, conformément à la vraisemblance et à un texte de Justin, le fils de Pharnace ; enfin on lui attribuait le tétradrachme sui-
» strabon, XII, 3, 31.
^ n est vrai encore qu'un Pharnace figure déjà parmi les ancêtres légendaires des rois de Cappadoce (Diod., XXXI, 19). Mais qui prouve qu'il n'a pas été inséré dans notre liste précisément à l'époque du vrai Pharnace, pour justifier les prétentions de celui-ci sur la Cappadoce ?
^¥aal, publié par Vaillant, dont je reproduis la description :
Capul diadematum régis (sur la figure : tête laurée à droite !)
^. Figura harbata stans, capite modio insigniio, et divinitatis paltUk amicta^ dextra aquilam, sinistra scep^ trum (sur la figura : palme) transversum gerit. BAll- AEflI MIOPAAATOY EYERfETOY et in aéra litterae numérales fOP (1 73) e< infra monogramma exMK.
Es cimelio cardinali^ Maximi.
Cette pièce n'a jamais été revue depuis Vaillant ; elle porte d'ailleurs en elle-ioême la preuve de sa fausseté : non seulement les types sont inintelligibles et la description contredit la figure, mais encore l'indication d'une époque trahit la main du faussaire : car les premières monnaies de Mithridale Eupator n'étant pas encore datées, celles de son père Evergèle n'ont certainement pas pu l'être*. Personne d'ailleurs ne soutient plus aujourd'hui l'authenticité du télradrachme de Vaillant; en outre, deux découvertes récentes sont venues anéantir la théorie classique sur la filiation de Mithridate Evergète. L'une est l'inscription bilingue du roi Mithridate Philopator Philadelphe, trouvée à Rome, et que j'ai déjà publiée dans IdL Revue numismatique^ ; l'autre est le tétradrachme de ce même roi, dont on connaît aujourd'hui quatre exemplaires. Comme l'inscription atteste que le roi en question était allié des Romains et qu'on sait par Appien qu'Evergète fut le premier roi du Pont qui fit
* On serait tenté de croire que notre pièce est un tétradrachme bithynien ou arsacide démarqué.
' 2« trim. 1887. Je me permets de la replacer sous les yeux du
alliance avec Rome, Tidentité de Philopator Philadelphe et d'Evergèle peut être considérée comme prouvée. D'autre part, comme cette même inscription nous apprend que Mithridate Philopator Philadelphe (Evergète) était fils du roi Mithridate, c'està-dire, de Mithridate II, on voit que Pharnace eut pour successeur non son filsy comme on le croyait jusqu'à présent, mais son frère.
Je donne, sans autre commentaire, la description du tétradrachme :
Tête du roi, diadémée et quelquefois barbue, à droite.
^. BAIlAEflI MI0PAAATOY | OIAOnATOPOI KAI <DIAAAEA0OY sur quatre lignes verticales séparées en deux groupes par le type. Persée nu, debout et
lecteur, en profitant des corrections récemment proposées par M. Mommsen :
Rex Metradates Pilopator el Pil]adelpus regus Metradati f. poplum Romanum amicitiai e]t societatis ergo quae jam inter ipsum et Romanos optinjet. Legatei coiraverunt Nemanes Nemanei f. et Majhes Mahei f.
Pa9iXia>; MiOpaSiTJou tov §^[xov tov 'P(i>(4.a(b)v f (Xov xal] aup.[Jiayov aÙTou
7cpE96sujdcvTtt>v Naifjidi Miou Tou Miou].
?v£XEV T^s £?; aùtbv vouç TOU Naijjidlvouç
Aux arguments épigraphiques que j'ai fait valoir récemment {Rev. num.y 1888 1®' trim.) pour placer cette inscription au moins au temps des Gracques, quoiqu'elle soit encastrée dans un mur où figurent des inscriptions du temps de Sylla, je puis ajouter aujourd'hui que la dédicace des Lyciens, découverte au même endroit (G. I. G. 5880 = G. I. L. I, 589 et VI, 372), indique par son contenu même qu'elle appartient à l'année 468, époque oCi les Romains, pour punir Rhodes de son attitude dans la guerre de Persée, affranchirent la Lycie. Gf. Treuber, Oeschichte der Lyhier Stuttgart, 1887, p. 168.
de face, le manteau flottant sur les épaules ; il est coiffé d'une sorte de casque et porte des ailerons aux pieds. La main droite lient la tête de la Gorgone, la main gauche la harpe levée. Au-dessus, astre et croissant.
AR. 8 (PL X, fig, 5).
Variétés.
Sans monogramme : Berlin, Cabinet Waddinglon (cassé).
Avec le monogramme n" 1 (TTAl) : Paris et un exemplaire dans le commerce.
Le portrait, d'un relief saisissant, offre une ressemblance frappante avec la tête de Milhridate II et un air de famille incontestable avec le Pharnace. Le type du revers est absolument calqué comme mouvement sur le « dieu panlhée » de Pharnace ; le choix du héros Persée s'explique par la légende, déjà connue d'Hérodote \ qui faisait de Persée, ou plutôt de son fils Perses, la tige de la nation perse. On sait d'ailleurs que les symboles perséens sont fréquents sur les bronzes des villes pontiques (Amisus, Cabira, Comana, Chabaca) contemporains des derniers Mithridate.
On peut faire et on a fait à mon identification de Mithridate Philopator Philadelphe avec le Mithridate Evergète des historiens trois objections auxquelles je dois répondre brièvement :
!• La différence des surnoms ; celui d' Evergète est
* Hérodote, VII, i50.
transmis non seulement par Appien et Sirabon, mais encore par une inscription détienne*.
Je réponds que le surnom Everglte^ le « Bienfaiteur, » tant qu'il n'a pas été une épithète de style (comme sur les monnaies arsacides), n'a pu être porté par un roi qu'après que celui-ci Tavait justifié par des bienfaits; en réalité on ne s'arroge pas soimême un pareil surnom, on le reçoit de la reconnaissance des villes, des peuples et des temples qu'on a obligés ; et si le prince qui le reçoit a, dès son avènement, adopté un autre surnom plus banal dans sa titulature officielle, on comprend que, tout en acceptant l'épithète louangeuse qui lui était décernée, il n'ait rien changé, au moins sur ces monnaies, aux surnoms auxquels le public était habitué. C'est ainsi que Mithridate Eupator n'a jamais fait figurer sur ses médailles son surnom de Dionysos ; c'est ainsi que Nicomède lî Epiphane, roi de Bithynie, continua à s'appeler Epiphane sur ses téfradrachmes, même après qu'il eut reçu le surnom d'Evergète, attesté par Licinianus^ Ce dernier exemple est tout à fait concluant.
2° On a vu que, d'après Tinscription du Capitole, Mithridate Philopator Philadelphe est fils de Mithridate II; or, d'après Justin, Mithridate Evergète était fils de Pharnace. En effet, dans le grand discours en style indirect que Justin a emprunté textuellement à Trogue Pompée, Mithridate Eupator (fils d'Evergète) s'exprime ainsi : Sic et avum suum Pharnacem per
* Appien, Mith., 10; Strabon, X, 4, 10. G. I. G., II, 2276. ' Licinianus, éd. Bonn., p. 37.
cogtiilioimm arbitria succidaneum régi Pergameno £umeni dalum\Ei\in peu plus haut : Phrygiam,qitam proaw sao Milhridati Seleiicus Callinicus in dotem deditaet ' . Si Eupator est le petit-fils de Pharnace et l'arrièrepetil-fils de Milhridate II, son père ËvergèLe est le fils de l'un et le petit-fils de l'autre, et ne peut être identique avec Philopalor.
L'argument serait décisif si Trogue Pompée avait été bien au courant de l'histoire des premiers rois du Pont, mais cette histoire était fort oubliée à son époque et j'ai déjà relevé bien des erreurs dans celte partiedu travail de Justin. Très probablement Trogue Pompée, en rédigeant son abrégé de Thisloire du Pont ^, aura transcrit une liste de rois qui lui était fournie par un chronographe grec, liste ainsi conçue :