L.V PRIÈRE DANS LE BUDDHISME
On n'invoque généralement une divinité que pour la conjurer de faire ou faire faire à votre place, ou de vous aider à faire, une chose que Ton s'ennuie ou que l'on désespère d'accomplir soi-même. La prière est le bâillement du làclie ou le hurlement de détresse de l'afFolé. Les populations paresseuses, comme les Italiens, les Espagnols, les Portugais, et celles que leur habitat et leur genre de vie exposent à des périls perpétuels, comme les marins et les montagnards, sont aussi celles qui exhalent les plus fréquentes, les plus prolixes et les plus ferventes implorations. Et rien ne jaillit aussi aisément qu'une prière du cœur d'un homme qui se noie ou d'un criminel qui se pressent découvert, d'une coquette qui se voit vieillir ou d'un sceptique à son lit d'agonie.
216 ESSAI SUR LA PHILOSOPHIE HoUDDHIOUE
Les cas où l'oraison supplie en faveur d'aulrui, et ceux où elle prend le caractère d'une action de grâces ou de pure adoration, sont des exceptions fort rares.
D'ailleurs, quels que soient le motif et la forme de cette manifestation cultuelle, c'est la pire insulte qu'il soit possible de cracher à un être qualifié de suprême. Car, ou le dévot croit mériter l'épreuve dont il sollicite l'allégement, ou n'être pas digne de la faveur qu'il quémande ou il est persuadé qu'il ne mérite pas l'épreuve et qu'il est digne de la faveur, mais de toute façon n'accuse- t-il pas le dieu d'être injuste ou de pouvoir le devenir?
Il est évident que dans le Buddhisme Religion, les classes non cultivées, c'est-à-dire l'immense majorité des fidèles, prient. Le vulgaire, en pays Bod, Mongol, Chinois, Mantshu, Koréen, Japonais, Annamite, Khmer, Thaï, Barman, Singhalais, confie ses angoisses et ses convoitises aux Arhats d'antan, aux Manushi-Bodhisattvas et Buddhas et aux Dhyani-Bodhisattvas et Buddhas, non moins qu'aux puissances de ses panthéons nationaux. Et les sommations qui doivent être scandées à ces entités et les châtiments auxquels on condamne leurs images sil'on n'est pas exaucé,
LA PRIÈRE DANS LE BUDDIiISxME 217
il en use aussi liabituellemeiil que le Napolitain menaçant son saint Janvier et les nonnes catholiques d'un peu partout fustigeant saint Joseph ou le tournant face au mur (1). Il est copieusement approvisionné de formules indulgentielles, récupératoires et thérapeutiques, et ne manque pas de chapelets et autres compteurs à piété. Même, on a inventé pour lui le moulin à prières, un cylindre virant sur pivot intérieur et rempli de languettes de papier où sont écrites des proses rogatoires: chaque révolution du barillet équivaut à la lecture de la totalité des textes y inclus. -
Telles immoralités sont incompatibles avec les principes duBuddhisme-Philosophie. Aussi l'exaltation par lui préconisée n'a-t-elle rien de commun avec les implorations ci-dessus définies.
C'est quelquefois unephrasesynibolique à répéter déplus en plus longtemps et de plus en plus vite» instrument offert à la volonté pour la dresser à se concentrer et par entraînement la développer en intensité et en constance. Ou bien la simple réitération illimitée d'un monosyllabe, comme le tri-
(1) Voir dans \aTradi(ion, revue française du foik-lore anthropologique dirigée par MM. Emile Blémont et Henry Carnoy, l'enquête sur les Saints et Idoles c/tâtiés.
gramme aim, dont l'émission inaudible, en diminuant l'exspiration de l'acide carbonique, attarde la nutrition, supprine à peu près les sécrétions, et détermine l'état hypnotique, c'est-à-dire facilite les œuvres psychiques et hâte la maturation du sixième sens.
C'est souvent la communion de pensée qui relie, à des dates et à des heures et durant des laps préfixés, les membres d'une collectivité, soit assemblés expressément, soit épars à des distances diverses sur des étendues indifférentes ; et des cou-^ rants d'électricité organique qui circulent entre^ les Frères, les forces morales et les fonctions intellectuelles reçoivent une impulsion féconde.
C'est d'ordinaire un recueillement puissant, la descente lente et calme aux abîmes de l'être, le pourchas de la cause à travers le spécieux lacis des effets, — la méditation, Samadhi.
l'esthétique buddhique
Jamais la foule n'a saisi une abstraction, et il est hors de doute que toujours elle y sera inapte. C'est seulement parla voie du concret, et d'un concret très grossier, que l'on peut espérer de l'amener à s'assimiler le schéma d'une philosophie religieuse. Ses facultés ne s'émeuvent qu'à des contacts brutaux, elle est tourmentée du besoin d'attacher ses vénérations à de l'objectif, et si ne lui est pas accordé le symbolisme rudimentaire dont elle a faim, elle se prosterne devant les occurrences mayaviques, devant un Messie, devant un Livre.
Quelque apparence qu'ait adoptée l'adoration des images, nulle race n'y a échappé.
Bien plus, au sein de la race, c'est à tous les degrés de son ascension que l'homme vibre de vel-
220 ESSAI SUR LA PHILOSOÏMIIK IJOlDDHinUE
léités telles. Les multiples manifestations de l'art dit profane représentent la phase seconde de l'évolution du culte, le mode d'idolâtrie propre aux esprits policés.
Or, un besoin n'est pas destructible, on ne peut qu'en réglementer l'assouvissement et aider à sa transformation. La coercition aboutit simplement à un arrêt du progrès ; ce trouble est à la vérité momentané, et cause un minime dommage social si l'individu qui le suscite restreint à soi-même Tapplication de l'illogique exercice de la force, mais il devient criminel dès qu'il est étendu à une collectivité.
Le Buddhisrae a su éviter ce crime.
Du reste, en favorisant la satisfaction des aspirations esthétiques, il était d'accord avec les données fondamentales de son enseignement. Car, s'il est exact que toute jouissance soit négative et que l'abolition de l'existence ne soit réalisable que par la perpétuation de cette négation, n'est-ce pasJra- vailler à sa salvation individuelle que de rechercher le beau, et à la salvation universelle que de le propager.
L'institution et la diffusion del'iconolàtrie buddhique ont trouvé un auxiliaire considérable dans
L ESTHETIQUE BUDDHIQUE 221
l'athéismo do la doctrine, loquel par cela môme qu'il rendait impossible le culte des phénomènes naturels, celui des hommes providentiels et celui des écritures révélées, rejetait la ferveur populaire sur l'artiticiel, et, une appétence s'exaspérant en raison des concessions abandonnées à ses exigences, l'incitait à accroître le nombre et la diversité des aspects de cet artificiel.
Le Brahmanisme présectaire ignorait les images, et ses rites, d'une simplicité pastorale, s'accomplissaient sous des huttes de bambus enfouies dans la djungle. Les zélateurs de Gautama ont innové dans l'Inde l'architecture religieuse. Les célèbres hypogées etlcs monastères excavés à même le roc, furentleurspremières créations. Plus tard, principalement sous le règne d'Asoka, leurs pagodes somjDtueuses, leurs Viharas vastes, leurs Stupas, pullulèrent par la vallée du Gange, le Kashmir et le Pendjab, le Dekkan et Geylan. La plupart des sanctuaires du Vishnuïsme et du Sivaïsme reposent sur des soubassements de temples buddhiques, et les matériaux employés à leur édification proviennent en général des ruines de ceux-ci. Egalement la plastique du l'Hinduïsme est fille de la sculpture et de la peinture des Bhikshus.
'ii^ ESSAI SLR LA PHILOSOPHIE BOUDDHIQUE
Les missionnaires en se répandant hors de la péninsule ne portaient pas seidement aux nations des hypothèses métaphysiques et des lois éthiques; ils amenaient parmi eux des consiructeurs, des modeleurs, des fondeurs, des ciseleurs, des enlumineurs. Le pays des Thaïs, celui des Khmers, Java, conservent du génie de ces pieux ouvriers des témoignages admirables. L'art chinois leur doit son épanouissement, l'art japonais son existence. Entin il n'est pas jusqu'à l'empire Aztèque et jusqu'au Peru des Incas qui n'aient été fécondés par eux.
Bronze et métaux précieux, marbre ou pierre quelconque, toutes essences ligneuses, porcelaine et terre cuite, couleurs sur bois, toile ou papier, il n'est pas de substance impropre à représenter, dans les Mandalas, à l'intérieur des temples et par les cours adjacentes et les avenues, Sakj^a-Muni et les autres Buddhas et les Bodhisattvas et les di\inités topiques.
La diversité des races et le cours des siècles ont nécessairement imprimé au type de ces images et à leur habitude d'importantes modifications. Cependant la tradition hiératique a maintenu partout certains traits symboliques, et l'art profane même, si florissant chez les fils de Han et au Nippon, ne
i/esthétique buddhique 223
s'est encore qu'imparfaitement dérobé à son influence. Le plus saisissant de ces caractères estle contraste entre un audacieux arbitraire dans la composition des ensembles et une scrupuleuse fidélité dans la reproduction des détails. Un paysage, une statue dans l'Extrême-Orient, sont constitués de morceaux vrais associés irréellementpour suggérer une évidence subjective.
Les figurations hindues du Buddha fondateur de la doctrine, sont devenues fort rares. Elles se distinguent aisément de celles exécutées par la suite au-delà de l'Himalaya et du golfe du Bengal, par leur expression fruste, et par ce fait que Gautama n'est jamais assis sur une fleur de lotus (Padma), mais sur un tapis recouvrant un socle évidé et retombant au-devant de cette sorte de table.
Généralement le Tathâgata a le front bossue de la protubérance de Sapience (Usnisha) et incrusté d'une gemme (Urna). Parfois il tend un Patra. Un manteau (Sangati) jeté à son épaule gauche laisse nues la droite et la poitrine ; celle-ci est marquée du Svastika ou croix gammée, schéma antique des deux bâtons (Aranis) du frottement desquels l'Arya primitif obtenait le feu, et devenu symbole solaire,
et symbole psychique. Derrière lui rayonne une auréole affectant, en mémoire de l'arbre Bo, l'aspect d'une feuille de figuier.
Les situations propres et respectives de ses mains ne sont point indifférentes. Le Tshela reçoit à ce sujet toute une initiation dactylologique. Les positions les plus ordinaires sont :
La dextre élevée, la paume en dehors, — énonciation de la loi ;
Les deux mains pressées contre la poitrine, — désir ardent de sauver l'univers ;
Superposées le dos appuyé aux jambes repliées et la paume face au ciel, — méditation ;
Le poignet droit sur le genou du même côté, la paume dressée en dehors, — mansuétude.
LA MORALE BUDDHIQUE
Le fondement mëtaph\^sique de la morale, pour le Biiddhisme, est le même que celui de l'esthétique.
La suppression d'un organe équivalant à la réduction cà 0 de l'intervalle entre deux stades inliibitoires de cet organe, l'anéantissement de l'existence, considérée comme organe de la souffrance, n'est espérable que par la prolongation à l'infini du mode négatif^ anesthésique, de ce dualisme, c'est-à-dire du bien.
Si l'on veut hâter l'heure de sa délivrance individuelle, il faut donc observer les lois du biea. C'est là un motif égoïste, et c'est le seul que puisse autoriser l'argument de dynamique précité. Cependant il ne laisse pas dans l'application de donner des résultats bien supérieurs à ceux dus aux exhor-
talions de la sentimentalité pure. Car un homme accède volontiers à s'abstenir de nuire à ses ambiants s'il lui est démontré que son propre intérêt y est eng'ag'é, même il ne fera pas trop de difficulté de leur procurer quelque satisfaction à condition que, sans en retirer un avantage appréciable, il n'y perde rien, mais il est exceptionnel qu'il s'y résolve dès qu'il y a vu un péril pour sa tranquillité.
Les bases éthiques sont au nombre de trois : Amour — Détachement — Justice.
L'Amour, c'est la convpa ssioji, dans la force du sens étymologique, c'est cette fusion consciente et voulue du moi en la somme des êtres différenciés au sein de Maya, qui amène l'unité à éprouver positivement les douleurs de l'universalité. C'est la pitié qui s'émeut à toutes les misères et l'indulgence qui comprend toutes les erreurs, l'humanité qui n'admet que des devoirs envers la vie des frères en existence et la tolérance qui ne connaît pas de droit sur leur pensée, le pardon qui ne ressent pas les maux personnels et le dévouement ■ qui les recherche afin d'en alléger autrui. Le principe métaph^'sique trouve là son correctif : le Buddhiste qui sait aimer ne pratiquera pas le bien,
LA MORALE BUDDIIIQUE 227
dans le dessein cralteindi'e plus tôt à son propre affranchissement, mais avec la soif d'aider, selon la mesure de ses moyens, la totalité de ses compagnons de souffrance à gagner la paix éternelle.
Pourtant, de ce que l'apparence n'est haïssable ni méprisable, il n'y a pas lieu d'en déduire qu'elle doive éveiller le respect ni l'affection. Si l'homme est condamnable de régler ses sentiments à l'égard de l'objectivité d'après ses rapports avec elle, il n'est pas plus digne d'estime lorsqu'il s'aveugle sur les mensonges à elle inhérents. Il ne nous faut pas plus chérir Maya pour elle-même que pour nous-mêmes. Il faut que nous l'aimions en ellemême absolument.
A ce but le Détachement seul conduit, par l'extirpation de la convoitise qui appelle les assouvissements et du regret qui croit les avoir manques, de la vanité qui se targue auprès d'autrui de ne les pas ignorer et de l'orgueil qui s'en persuade soi-même, de l'inquiétude qui hésite sur la voie où les rencontrer et de Tenthousiasme qui s'imagine l'avoir saisie, de la colère qui blasphème de les attendre en vain et de la tristesse qui en gémit, de la crainte qui tremble à l'idée de n'y atterrir jamais et de l'espérance qui s'ingénie à écarter cette idée.
228 ESSAI SUR LA PHILOSOPHIE ROrDDHIQT-E
Les réseaux passionnels qui l'asservissaient à l'illusion, l'homme doit les dénouer un à un.
Et alors, envisageant d'un regard calme et sain la relation de l'effet à la cause, il se pénétrera de la Loi de Justice.
Tenant les biens pour des répits nécessités par les mérites péniblement acquis au cours des existences antérieures, et qui vont lui échapper dès que la réalisation de ces mérites sera accomplie, c'est-à-dire dans l'instant immédiatement futur, il s'habituera à les considérer comme déjà hors de sa possession, de sorte que la privation prochaine ne puisse plus lui en être douloureuse.
Et constatant dans les maux qui l'assaillent la conséquence inéluctable d'erreurs passées, il s'appliquera à dégager le caractère de ces fautes et leur source afin d'en mûrir l'expiation.
Mais loin de se contenter d'éviter la réitération en acte, il pourchassera l'intention jusque dans les ténèbres de l'instinct, et s'entraînera en outre à développer en lui la potentialité adverse.
C'est ce qu'expriment les écritures lorsqu'elles disent :
LA MORALE BUDDHIQUE 229
Sabbapapassa akaraaaiii, Kusalassa iipasaïupada, Sa sliilla |)ariyo dapauain (1;, Elaiii lUiddlianu Sasanaiii.
(Version pâlie.) Abslenlion du péché, Acquisilion de la verlu, Purificalioii du cœur, Telle est la morale du Buddha.
A acquitter la dette karmique le repentir ne saurait valoir, et pas davantage la pénitence. Et c'est en vain que la prière supplie, que l'otfrande se fane, que le sacrifice fume : nulle capricieuse Grâce ne remettra au coupable sa coulpe, puisque nul être ne domine l'homme, et que l'arbitraire ne préside pas plus à Tordre universel que le hasard.
Et que le misérable ne tente point de se soustraire à l'angoisse par un suicide, certes légitime en ce que chacun ne doit compte de sa vie qu'à soi-même : le poids de ses vicissitudes n'en serait qu'ag-gravé.
— 11 n'existe point en ce monde, prononce le Sutra en 42 articles, « ni par l'espace, ni au fond
(I) Ces trois vers condensent en tiuit mots toute l'élhique du Tipilaka; le premier donne la quintessence du Viuâya, le second celle du Siilla, le troisième celle de l'Abhidtiamma.
(( des abîmes de Tocéan, ni au cœur des mon- <( tagnes, d'endroit où l'on puisse se débarrasser <( du mal qu'on a fa il ».