‹ Essai sur la philosophie des sciences;Chapitre 47 sur 70 · CHAPITRE SECOXD · texte numérisé non relu

CHAPITRE SECOXD

SCIENCBS K00L0GIQUE3 RELATIVES AUÏ MOYENS PAR LESQUELS l'homme agit sur l'intelligence ou la YOLOKTB DBS AU- TRES H0MME9.

A la suite des éludes que nous venons de faire sur la pensée considérée en elle-même , il convient de placer celles qui s'occupent des moyens par lesquels l'homme agit sur la pensée de ses semblables , en leur rappelant des idées ou en leur en communiquant de nouvelles, en faisant naître en eux les sentimens, les passions , etc. , qu'il veut leur inspirer.

Les moyens employés dans ce but: les formes, les couleurs , les sons appartiennent aux sciences physiques relativement à l'impression qu'ils font sur nos organes, et leur étude n'entre dans le règne des sciences noologiques que sous le rapport des idées, des sentimens , des passions qui accompagnent cette impression.

Sous ce rapport, il y a deux cas à considérer :

1** Les moyens dont nous parlous peuvent agir pa eux-mêmes, comme îapeinlui'e ou la gravure d'un objet nous eu donne ou nous en rappelle Tidéc et dsuxib:»b partie. 4

peut nous inspirer di^ senlimens ou des passions analogues à ceux que la vue de cet objet produirait en nous: comme, en contemplant une église gothique, nous nous semons pénétrés d'un sentiment religieux, comme la vue d'un tombeau nous inspire la mélancolie, et, les emblèmes dont il est décoré, l'idée de la brièveté de noire existence, comme une musique harmonieuse charme notre oreille, etc.*,

2° D'autres fois, ils agissent comme signe d'institution ou de convention, en vertu dune liaison établie arbitrairement entre eux et les idées ou les senlimens qu'ils expriment, union fortifiée par Thabitude , conservée de génération en génération, soit en se transmettant des pères aux enfans, soit par l'étude que chacun peut faire des signes en usage chez les diflerens peuples.

C'est à ce second cas qu'on doit rapporter tout ce qui est langage parlé ou écrit, comme les langues, récriturealphabétiqueouhiéroglyphique, les signaux de tout genre , les gestes de convention des sourdsrauels , les signes propres à certaines sciences, etc.

Commençons par les groupes de vérités relatifs au premier cas.

Sciences du troisième ordre relatives aux moyens qui agissent par eux-mêmes sur nos idées , nos sentimens , nos passions , etc. j moyens, dont Vétude est l'objet des beaux-arts.

Avant de nous occuper des sciences dont nous avons à parler dans ce paragraphe, je crois devoir établir d'une manière précise la limite qui sépare les beaux-arts des ans mécaniques dont l'étude appartient aux sciences cosmologiques. Le caractère qui dislingue les premières est dans l'influence qu'ils exercent sur la pensée humaine, eu faisant naître en nous les idées que l'artiste se propose de nous transmettre, les sentimens qu'il veut nous inspirer. C'est ainsi que l'architecture est un des beaux arts, quand elle a pour but d'exprimer dans la construction d'un temple, d'un palais, d'un tombeau, des sentimens de piété, d'admiration , de tristesse et de douloureux souvenir-, tandis que la construction d'un bâtiment, où l'on n'a en vue que ce qu'exigent le bien-èîre de ceux qui doivent l'habiter ou les besoins de l'industrie qui doit y être exercée , fait partie de la technologie, de même que la construction d'une machine ou d'une roule. C'est ainsi que la plantation d'un jardin ou d'un parc dans la vue de nous donner des idées de grandeur et de magnificence , ou de plaire à nos yeux, comme le ferait le plus aimable paysage,

en nous inspirant les divers senlinuns (|uc pourrait exciter en nous la vue de la nature même, est l'oLjet d'un des heaux-aris : celui du jardinier paysagiste, qu'on a mal à propos confondu avec l'architecture. Il en diffère trop par les moyens qu'il emploie pour qu'il puisse y être réuni. D'un côté, ce sont des constructions dont la nature ne nous présente réellement aucun modèle ^ de l'autre, des mouveniens de terrains, des distributions d'eaux , d'arbres et de plantes, qui nous affectent en général d'autant plus agréablement qu'ils imitent mieux les beautés dont elle charme nos regards ; au lieu que la plantation d'une forêt, d'un verger , d'un jardin d'orangers , faite seulement pour tirer le plus grand profit possible du bois ou des fruits qu'ils doivent nous procurer , appartient à l'agriculture.

a. ÉDumération et déûnitions.

I. Tcrpno graphie. Nous trouvons d'abord ici la science du troisième ordre qui a pour objet une première élude, soit des cliefs-d'œuvre en loul genre que les beaux-arts offrent à notre admiration, soit de celles de leurs productions qui , sans mériter ce titre, ne laissent pas d'être digues de notre intérêt pour les beautés qui peuvent quelquefois y briller, pnr leur originalité ou l'époque qui les a vu naître. Quand celle étude ne peul pas se faire sur les objets eux-mêmes, elle a lieu au moyen de descriptions qu'en ont faites ceux qui les ont vus, ou des repré-

DO

sentnlions que nous en oÛVe celui des beaux-arts à l'aide duquel il nous est facile de multiplier ces représentations : Vart de la gravure.

J'ai donné à cette science d'obserralion immédiate et où par conséquent les beautés et les défauts des objets de Tart ne doivent être indiqués qu'autant qu'ils nous frappent à la première vue, le nom de terpnograpliief du mot grec TîpTrvôç, ^e qui est agréable, ce qui plaît.

2° Terpnognosie. Après que la terpnographie nous a fait connaître ce qui, dans les productions des beaux-arts, est soumis à Tobservation immédiate, il nous reste à étudier le sujet que représente un tableau, une statue, les sentimens qu'un compositeur a voulu exprimer dans une pièce de musique , les idées que s'est proposé de léguer à la postérité l'auteur d'une médaille, les beautés et les défauts de détail que nous découvre dans un ouvrage d'art un examen plus approfondi, en un mot , tout ce qui peut concourir à nous donner une connaissance complète de cet ouvrage, du but que s'est proposé l'artiste et de la manière dont il l'a atteint. Tel est l'objet de la , science que j'ai nommée terpnognosie.

d. Technesthétique comparée. La comparaison des créations du génie dans les beaux-arts conduit à une nouvelle science. Celte comparaison nous révèle les règles que doivent suivre le sculpteur, le peintre, rarchitectc, le jardinier -paysagiste, les lois de la

composition musicale, de la déclamation, etc. L'application de ces règles et de ces lois vient ici compléter ce qu'il appartient à la terpnographie et à la terpnognosie de dire sur les beautés et les défauts soit d'ensemble, soit de détail, d'un ouvrage d'art. Ces deux sciences n'en jugent que d'après l'impression que ces beautés ou ces défauts font naître sur nous. C'est à la technesthétique comparée aies apprécier, à les discuter d'après les lois et les règles dont nous venons de parler. Là , se trouve encore l'histoire des beaux-arts et celle des hommes qui se sont fait un nom dans cette carrière. Tel est le triple but de la teclineslhélique comparée.

4* Philosophie des beaux-arts. Mais bientôt se présente un autre objet de recherches : en quoi consiste ce beau dont les règles et les lois n'ont été jus» qu'à présent établies que d'une manière en quelque sorte empirique? Quelle en est l'origine ? Est-il arbitraire? ou repose-t-il invariable sur la nature du cœur humain , ou même sur des archétypes éternels, comme le supposait Platon? Quelles sont les causes qui ont développé le génie des arts à telle époque ou chez tel peuple, etc. ? Ces hautes questions sont l'objet d'une quatrième science du troisième ordre qui couronne toutes les connaissances que nous pouvons avoir relativement à l'objet qui nous occupe^ nous la nommons Philosophie des beaux-arts.

b» Classification.

Toutes les vérités relatives aux beaux-arts trouvent leur place dans l'une ou dans l'autre de ces quatre sciences du troisième ordre que nous venons de parcourir. De leur ensemble se compose une science du premier ordre que je nomme TECHNESTHETI- QUE, de Ts;(vï3, art, et aîffGïjffiç, sentiment; en sorte que ce mot signifie ce qui dans les arts se rap» ■poite au sentiment. Cette science du premier ordre se divise en deux du second : la terpnologie et la TECHNESTHÉTiQUE PROPREMENT DITE. Cette dernière expression est justifiée parce que ce n'est que dans la science du second ordre qu'elle désigne, qu'on trouve les préceptes qui doivent guider Tarliste, et qu'on étudie les causes auxquelles les beaux-arts ont dû leurs développemens successifs. La première de ces deux sciences du second ordre comprend la terpnographie et la terpnognosie, et l'autre la technesthétique comparée et la pliilosopliie des beaux-arts.

Voici le tableau de cette classification :

Science du i^r ordre, | Sciences du 2« ordre. [ Sciences du 3« ordre,

I /Terpnographie.

TeSPNOLOGIE } { Terpnognosie.

t Techaesthe tique comp.

Tkchhisthbtique prop. d. < ' Philosop. des beaux-arts.

Observations. Cette classification des sciences relatiYes aux beaux-arts est fondée sur les mêmes considérations que toutes

celles qui l'ont précédée. La terpnographie , qui fait connaître ce que les productions des beaux- arts offrent à l'observation immédiate , est évidemment le point de vue autoptique de la technestbétique. La terpnognosie en est le point de vue. cryptoristique , puisqu'elle étudie ces mêmes productions d'une manière plu» approfondie, et découvre ce qu'elles contiennent de cache, La technesthétique comparée, qui s'occupe des changemens qu'elles ont éprouvés suivant la diversité des lieux et des temps, présente tous les caractères du point de vue troponomique. Enfin, la philosophie des beaux-arts , où l'on se propose de rechercher des causes , de résoudre de véritables problèmes , est toute cryptoristique. Nous trouvons donc , dans les quatre sciences du troisième ordre dont se compose la technesthétique, une nouvelle application des quatre points de vue.

su.

Sciences du troisième ordre relatives aux langues et à tous les systèmes de signes institués pour exprimer 7ios idées ^ nos sentimens , nos passions , etc.

Tout s^'slème de signes institués est un véritable langage, soil qu'ils s'adressent à la vue ou à Touie. Le caractère qui dislingue ce moyen spécial d'agir sur rintelligencc ou la volonté de nos semblablc's consiste en ce que cette aciion n'a lien qu'ni vertu d'une liaison arbitraire, qu'on \>QUi appeler conventionnelle, entre les signes cl 1rs idées auxquelles ils sont associés.

Nous allons parcourir dans ce paragraphe les sciences qui serappojlenl à la communication entre

les hommes, des idées, des sentiraens , des passions, à Taide de signes institués.

a. Énaméralion et défioitioDs.

1 . Lexîo graphie. Quels sont les mots par lesquels les hommes désignent les objets et leurs qualités, les rapports qu'ils aperçoivent entre eux , les actions et manières d'être diverses qu'ils veulent exprimer? Quelles modifications éprouvent ces mots d'après le rôle qu'ils jouent dans les phrases dont ils font parlie? Quelles places doivent-ils occuper dans le discours? en un mot, tout ce qui compose le vocabulaire et la grammaire des diverses langues ; voilà ce que l'observation immédiate peut nous en apprendre; et c'est ce qui constitue une première science du troisième ordre à laquelle je donne le nom de Lexio graphie, de ^éHtç , mot , parole.

Ce mot lexiographie doit être soigneusement distingué de lexicographie, qui yïent de '^z^iyô-^^ dictionjiaire j et qui n'a, par conséquent, qu^in sens extrêmement restreint, en comparaison de la signification 1res étendue du mot lexiographie.

2. Lexiognosie. Dans toutes les langues il y a des mots dont le sens varie suivant les divers usages qu'on en fait, et d'autres qui expriment des idées ou des rapports tellement rapprochés qu'ils ne sont distingués que par des nuances légères. Déterminer le vrai sens des mots, distinguer ceux que l'on doit préférer à leurs synonymes, en rechercher l'élyraologie et

signaler les changemens de signification qu'éprouvent certains mots en passant d'une langue dans une autre , tout cela constitue une science du troisième ordre que, d'après ce que j'ai dit pages 3 et 4> je nomme Lexiognosie, parce qu'elle a pour but de nous donner une connaissance plus approfondie de chaque mot.

Tout ce que je comprends dans la lexiognosie fait partie de la science à laquelle on a donné le nom dé philologie. J'avais même cru d'abord devoir employer ce dernier motàla place de lexiognosie pour conserver le plus possibe les noms usités en français^ mais celui de philologie n'est point restreint à cette seule signification • on y comprend ordinairement, non seulement les lois générales des changemens qu'éprouvent les mots en passant d'une langue dans une autre, lois qui appartiennent à une science du troisième ordre , dont je m'occuperai dans l'article suivant sous le nom de glossonomie , mais encore l'interprétation des passages obscurs, la restauration des textes altérés des ouvrages que l'on commente , travail qui se rapporte à une autre science, encore du troisième ordre, dont je parlerai dans le paragraphe suivant, et à laquelle je donnerai le nom de bibliognosie.

3. Glossonomie. Quand ou a acquis les notions précédentes sur plusieurs langues, on peut les comparer entre elles pour découvrir leurs rapports et en déduire les lois générales du langage, ou la gram-

maire générale. Celte comparaison nous fait aussi connaître les lois particulières d'après lesquelles certains sons éprouvent des modifications déterminées dans tous les mots qu'une langue emprunte à une autre; et elle nous conduit à la connaissance de tous les faits relatifs à la filiation et à la classification naturelle des langues. On connaît les beaux travaux des philologues de toutes les nations sur ce sujet. La science qui réunit toutes les vérités résultant de la comparaison dont il est ici question est la glossonomie y de YAwffcm , langue.

4. Philosophie des langues. Les recherches et comparaisons dont je viens de parler préparent la solution des questions suivantes qu'on peut faire relativement aux langues : Quelle est leur origine ? Ontelles été inventées par les hommes; et si elles l'ont été, comment ont-elles pu l'être? Y a-t-il eu une seule langue primitive , dont toutes les autres sont dérivées, ou y en a-l-il eu plusieurs essentiellement différentes ? Comment les langues sont-elles sorties les unes des autres ? Les ressemblances que l'on remarque en-- Ire des langues différentes proviennent- elles d'une origine commune ou de la nature de l'intelligence qui est la même dans tous les hommes? Quelle est la cause tant des différences que l'on trouve entre les langues dont l'origine est la même , que des variations que les langues éprouvent d'une époque à une autre, etc., etc.? Toutes ces recherches sont l'objet d'une

science qu'on ne peut confondre avec les précédentes, et que j'appelle Philosophie des langues, h. Classification.

Toutes les vérités qui concernent les langues se trouvent renfermées dans les quatre sciences du troisième ordre que je viens de définir, et dont la réunion constitue une science du premier ordre : la GLOSSOLOGIE. Celle-ci se divise naturellement en deux sciences du second. La première renfermant la lexiographie et la lexiognosie, je lui donnerai le nom de glossologie ÉLI:ME^TAI^xE ; quant à la seconde qui comprend la glossonomie et la philosophie des langues, elle mérite à tous égards le nom de GL0SS0>0MiE d'après la valeur que nous avons toujours attribuée en général à cette désinence.

Voici le tableau de cette classification :

Science du i" ordre. 1 Sciences du 2« ordre. \ Sciences du 3* ordre.

Ît Lexiographie.

Glossolocik Élément Aiai. < V Lexiognosie.

I Glossonomie.

Glojsockosie \

\ Philosophie des langues.

Observations. 11 suflSt d'appliquer la considération des quatre points de vue à Tobjet spécial de ces sciences , pour reconnaître aisément que dans la lexiographie cet objet est considéré soua le point de Tue autoptique. La leiiognosie , qui s'occupe de ce qu'il y a de caché dans les mots : les nuances de leur signification, leur étymologie , etc. , offre tous les caractères du point de vue cryptoristique. Le point de vue troponomique n'est pas moins manifeste dans la glossonomie , où l'on établit les lois de la grammaire générale , et où l'on compare entre elles les diverses lan-

gués ou une même langue à diverses époques. Quant aux recherches qui sont l'objet de la philosophie des langues , elles sont évidemment cryptologiques dans le sens que nous avons donné à ce mot.

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