III
Sciences du troisième ordre relatives aux écrits de tout genre existant dans les diverses langues.
L'étude des langues doit être suivie de celle de cette foule d'écrits où les auteurs ont consigné les connaissances qu'ils possédaient et les sentimens qu'ils éprouvaient, les résTiltats de leurs travaux, de leurs méditations. C'est là l'objet spécial des sciences dont nous allons nous occuper dans ce paragraphe, a. Énumération et définitions.
I. Bibliographie. Tant que l'usage des langues est borné à la parole, les communications de pensées ou de sentiment qu'il établit entre les hommes n'offrent que des avantages passagers qui s'évanouissent en quelque sorte à mesure que l'on s'en sert. Mais , depuis l'invention du langage écrit , ces mêmes communications ont pu s'établir entre les hommes de tous les climats et de toutes les époques. De là est née une science bien faite pour intéresser le philosophe : la connaissance générale des ouvrages que nous ont légués les peuples qui nous ont précédés , et de ceux qui naissent tous les jours chez les peuples civilisés. Cette science ne consiste pas seulement à savoir les titres des divers ouvrages et les époques de
leur publication j elle consiste surtout daus un compte rendu de ce que l'ouvrage contient de plus important, de la manière dont il est exécuté , du but que l'auteur s'est proposé et des résultats auxquels il est parvenu. Un recueil méthodique de comptes rendus de ce geure , relatifs à tous les ouvrages qui existent, formerait précisément un traité complet de la science que j'appelle Bibliographie, du grec piSXîov, livre, en étendant la signification du mot bibliographie, conformément à son étymologie, et non en la restreignant, comme on le fait assez souvent, aux titres des ouvrages, à l'indication des principales éditions , des époques où elles ont paru et des prix qu'elles ont dans le commerce. Sous ce point de vue restreint, la bibliographie n'appartiendrait même au règne des sciences noologîques, qu'autant qu'elle pourrait guider le littérateur dans ses recherches, carie prix d'un objet quelconque doit être rapporté à la technologie, dans l'espèce d industrie à laquelle il se rattache. Mais, vu l'utilité dont la connaissance des titres et des diverses éditions peut être à ceux qui s'occupent de recherches littéraires , cette bibliographie incomplète appartiendrait encore à la littérature, comme une zoographie qui ne contiendrait sur chaque animal que la synonymie et l'indication seulement de caractères suffisans pour le distinguer de tout autre , tels que les caractères dont Linné a formé ses phrases spécifiques , serait encore de la
zoographie, mais une zoograpbie incomplète-, tandis que la bibliograpliie complète, telle qu'on la fait aujourd'hui dans les comptes rendus qui paraissent dans les journaux, correspond à une zoographie complète , où l'on expose, outre les caractères spécifiques dont nous venons de parler, les détails relatifs à la manière de vivre, aux mœurs, au climat, etc., de chaque animal.
Mais , dira-t-on , une telle bibliographie embrassant tous les ouvrages qui existent, serait bien au dessus des forces d'un seul homme ou même d'une réunion de bibliographes. Ce n'est pas là une objection, car il en est de même de la plupart des sciences que j'ai signalées jusqu'ici , et de celles dont il reste à m'occuper. Une technographie qui comprendrait la description de tous les arts, une lexiographie où l'on trouverait les dictionnaires et les grammaires de toutes les langues des peuples qui existent sur la surface de la terre ou qui y ont existé, en offrent des exemples frappans. Aussi, lorsqu'il est question de ces sciences, les hommes qui s'en occupent n'en cultivent ordinairement qu'une partie. Ils se bornent, en technographie, à étudier les procédés de l'art qu'ils veulent exercer et y joignent tout au plus la connaissance de ceux qu'on emploie dans quelques arts analogues. S'il s'agit des langues, ils n'en apprennent qu'un certain nombre, qui est souvent très restreint. C'est aussi ce que nous trouverons
eu
daDS les sciences dont nous n'avons pas encore parlé. Je crois devoir ajouter à ce que je viens de dire sur la science que je nomme bibliographie, que lorsqu'il est question d'un ouvrage destiné à plaire ou à émouvoir, l'indication de l'impression qu'il nous fait, des beautés, des défauts qu'il présente en général, fait évidemment partie du compte rendu de cet ouvrage et appartient par conséquent à la bibliographie. Mais, il en est ici comme pour les beaux-arts*, l'appréciation ou la discussion de ces beautés et de ces défauts d'après les lois du goût, et la comparaison de l'ouvrage dont il s'agit avec les modèles, en un mol, ce qu'on appelle critique littéraire, doit être rapporté à la science dont nous parlerons tout à l'heure sous le nom de Littérature comparée.
2. Bibliognosie. Mais cette sorte de description de ce que contient un ouvrage ne constitue que la moindre partie de l'étude qu'on doit en faire, quand on veut s'en former une idée complète. Il reste à rechercher la manière dont l'auteur s'est acquitté de la lâche qu'il s'est imposée et jusqu'à quel point il a rempli son but; à interpréter les passages obscurs, à rétablir les textes qui auraient été altérés; et, si l'ouvrage renferme des pensées que l'auteur n'a fait qu'indiquer, ou des allusions à dos faits bien connus de ses contemporains et plus ou moins oubliés depuis, à retrouver toute la pensée de l'auteur sous le voile dont il l'a recouverte , en uu mot à faire ce
qu'on appelle le commentaire de son ouvrage. Tel est l'objet de la science qui a pour but de nous en procurer une connaissance approfondie et à laquelle je donnerai le nom de Bihliognosie.
On voit donc que ce qu'on appelle le commentaire d'un ouvrage appartient à la bihliognosie, comme le simple compte rendu est l'objet de la bibliographie. Quant aux beautés littéraires et aux défauts d'un ouvrage destiné à nous plaire et à nous émouvoir , la biblioguosie peut, en le commentant, indiquer plus en détail que la bibliographie les morceaux où l'auleur a atteint son but, ceux où il a été moins heureux, mais toujours en considérant l'ouvrage individuellement et non sous le point de vue de comparaison et de lois générales , sous lequel il doit être jugé dans la littérature comparée.
3. Littérature comparée. Celui qui aura ainsi étudié individuellement un grand nombre d'ouvrages possédera toutes les connaissances nécessaires pour les comparer et déduire de cette comparaison les lois de l'art d'écrire et les règles du goût. Ces lois et ces règles lui serviront à faire une appréciation phis juste des beautés et des défauts des ouvrages dans cette branche de la littérature comparée, à laquelle on a donné le nom de critique littéraire. Enfin, le tableau général de tous les écrits que le temps a épargnés ou qu'a produils l'époque où nous vivons constitue une dernière partie de la littérature comparée.
UBUXIBSIK PARTIE. S
Cette partie est à la fois la plus étendue et la plus importâmes c'est elle qui nous révèle les idées et les sentimens des auteurs que nous étudions , les seuls que nous puissions connaître immédiatement; car les idées et les sentimens des hommes qui ne les ont consignés dans aucun écrit , ne peuvent être qu'indirectement conclus de leurs actions. Il n'en est pas de même des écrivains en tout genre ; nous pouvons en quelque sorte lire dans leur pensée et y trouver des types de l'état intellectuel et moral des sociétés humaines dans les lieux et aux époques où ils écrivaient.
La science du troisième ordre que je nomme Littérature comparée se trouve complètement définie par l'indication que je viens de faire du triple but qu'elle se propose.
4. Philosophie de la Littérature. Il reste maintenant à rechercher la raison et le fondement des lois et des règles dont nous venons de parler, si elles sont arbitraires ou puisées dans lanature^ les causes qui développent le génie littéraire dans les individus , celles qui l'ont développé chez certains peuples , dans des circonstances sociales et à des époques déterminées. La solution de ces grandes questions est l'objet d'une quatrième science du troisième ordre , à laquelle je donne le nom de Philosophie de la Littérature, &. Classification.
La LITTÉRATURE est le nom de la science du
premier ordre qui embrasse les quatre sciences du ircisième que nous venons de distinguer et de définir. Tous les écrits appartiennent plus ou moins à cette science du premier ordre , comme nous le verrons dans le cinquième paragraplie de ce chapitre, où nous aurons à circonscrire et à définir d'une manière précise les sciences du premier ordre qui y sont indiquées. La littérature se compose de deux sciences du second ordre : la bibltologie qui comprend la bibliographie et la bibîiognosie , et la littérature PROPREMENT DITE , formée par la réunion de la littérature comparée et de la philosophie de la littérature. Celte division est exprimée dans le tableau suivant ;
Science du i" ordre. 1 Sciences du 2^ ordre. 1 Sciences du 3* ordre.
BiLliographie
BiBLIOLOCIE. ^
* Bibliogaosie LITTÉRATDRE.
! Littérature comparée.
Philosophie de lalittérat.
Observations. Cette classification des sciences qui ont pour objet d'étudier les ouTrages où les hommes qui les ont écrits ont consigné leurs idées , leurs sentimens , leurs passions , et qui , grâce à l'invention de l'imprimerie , racontent ces idées , ces sentimens , ces passions à tous ceux qui peuvent les lire et les comprendre , est fondée sur les mêmes considérations que toutes les classifications semblables obtenues précédemment.
L'analogie des divisions et subdivisions de la littérature avec celles de la technesthétique est partout frappante. Cette analogie vient de ce que la littérature est aux signes institués de la glosso-
logie , ce que la technesthétique est aux signes naturels. La seule ditiérence consiste en ce que les ««ignés institués n'agissant sur l'intelligence et la volonté de l'homme que par les idées associées arbitrairement à ces signes , la glossologie appartient comme la littérature au règne des sciences noologiques, tandis que, quand il s'agit des signes naturels , l'étude de ces signes considérés en eux-mêmes, qui serait à l'égard de la technesthétique ce que la glossologie est à l'égard de la littérature , se trouve dans les sciences physiques comprises elles-mêmes dans le règne des sciences cosmologiques.
L'analogie dont nous parlons est telle , qu'il suffit d'appUquer aux quatre sciences du troisième ordre dont se compose la littérature , ce que nous avons dit des quatre sciences du troisième ordre appartenant à la technesthétique , pour voir comment la bibliographie est le point de vue autoptique de la littérature , la bibliognosie son point de vue cryptoristique, la littérature comparée le point de vue troponomique de la même science , et la philosophie de la littérature son point de vue cryptologique.
§ IV
Sciences du troisième ordre relatives aux moyens à employer -pour l amélioration, intellectuelle et morale des hommes.
Quand racliou qu'exercent sur rinlelligence et la volonté de l'homme les moyens que nous venons de décrire , n'est déterminée que par le plaisir qu'il y trouve, ou par le hasard des circonstances, les résultats de cette action sont tantôt utiles et tantôt nuisihles. Si les beaux-arts peuvent inspirer aux hommes de nobles sentimens, ils peuvent aussi les corrompre. Si l'usage des langues est nécessaire au dé-
veloppement de leur mtelîigence, il peut aussi leur faire adopter des erreurs-, si la littérature peut élever leurs âmes et perfectionner leur intelligence, elle peut aussi égarer leur esprit et ébranler en eux les fondemens delà morale. De là , la nécessité d'une nouvelle élude des moyens par lesquels on peut agir sur Tintelligence et la volonté de l'homme , non plus pour connaître ces moyens et Temploi général qui en a été fait, mais pour les diriger vers le but auquel ils devraient tendre sans cesse, celui de rendre les hommes plus éclairés et plus vertueux, et pour s'en servir, surtout à l'époque où leur jeune âge lee met dans la dépendance de ceux qui sont chargés de les instruire et de les former à la vertu. a. Énumération et définitions.
I. Pédio graphie. INous avons ici à étudier d'a-sbord tous les moyens qui ont été employés ou qui le sont encore pour l'instruction et l'éducation des enfans, des jeunes gens, et même en certains cas des hommes faits. La connaissance de ces moyens constitue une science du troisième ordre , à laquelle j'ai donné le nom de pédiographie, du grec vratocbj éducation,
1, Idioristique. Dans l'éducation, il est un élément qui ne se révèle point à l'observation immédiate, qu'on ne peut découvrir qu'à force de recherches, c'est le caractère de l'élève, ses goûts , ses passions, les divers degrés d'aptitude qu'il a pour les diilé-
rens genres d'instruction, etc. La détermination des qualités propres à ceux dont on dirige l'éducation et les moyens de parvenir à cette détermination ont fournile sujet de considérations d'une haute importance dans plusieurs ouvrages relatifs à l'éducation; mais il resterait peut-être à y consacrer un ouvrage spécial , qui aurait vraisemblablement une grande influence sur l'éducation publique et prive'e. C'est là l'objet d'une science à laquelle je donne le nom à^ idiorislique , du grec toto;, particulier, propre à.
3. Mathésionomie. Il faut ensuite comparer tous les objets d'instruction possibles , tous les groupes de vérités qui constituent les sciences, et d'après leurs rapports de similitude, de connexion et de subordination , définir et classer chaque groupe , ainsi que j'ai essayé de le faire dans cet ouvrage j et, pour chaque science , reconnaître le point où elle est arrivée, prévoir les progrès qu'on peut espérer, et déterminer quelles méthodes doivent être suivies, soit pour l'enseignement, soit dans la recherche de nouvelles vérités. Tels sont les matériaux d'une science qui doit être placée ici et à laquelle j'ai donné le nom de mathésionomie ^ du grec fA2t9r:^iç, enseignement^ et de la terminaison nomie que j'ai déjà tant de fois employée, lorsqu'il s'agissait de comparaisons, de classifications et de lois.
4. Théorie de V éducation. Reste enfin à examiner les effets des divers genres a éducation et toutes
les circoustances qui peuvent en modifier les résultats; quels sont, par exemple , les avantages et les iuconvéniens respectifs de Finslruclion publique et privée, de Téducation sévère ou trop indulgente? Faut-il laisser les enfans libres dans le choix des études qui leur plaisent, ou faut-il leur imposer chaque jour une tâche et user de contrainte pour les obliger à la remplir? Quels sont, en un mot, les moyens les plus propres à former le caractère de l'élève , à l'armer contre le malheur et les passions , et enfin à faire de lui un homme à la fois éclairé et vertueux ? Ces questions et une foule d'autres sont l'objet d'une nouvelle science du troisième ordre , qui a beaucoup à emprunter à une science précédente dont j'ai parlé plus haut sous le nom à' Ethogénie \ elle prendra ellemême le nom de Théorie de V éducation, h. Classification.
Ces quatre sciences du troisième ordre embrassent toutes les vérités relatives aux moyens que doit employer l'instituteur pour l'amélioration intellectuelle et morale de son élève. Elles composent une science du premier ordre à laquelle on a , tantôt donné le nom de pédagogique, tantôt celui de pédagogie. On a vu dans la préface , p. xv, pourquoi celte dernière expression, signifiant, d'après son étymoîogie, l'éducation elle-même et non la science ou art de l'éducation , ne pouvait être admise, et qu'on devait préférer celle de pédagogique ïormée , en sous- entendant
ré'/yn y de l'adjectif grec TraioaYw'/t/ô; , qui désigne tout ce qui a rapport à réducation. Celte science se divise naiurellemenl en deux autres du second ordre. L'une est formée de la réunion de la pédiographic et de Tidioristiquc ; Tanalogie m'aurait porté à la désigner sous le nom de pédagogique élémentaire, si celle dernière expression ne signifiait pas naturellement les connaissances qui doivent être données aux commençans , tandis que la science dont il s'agit ici est ia science du maître; c'est même à elle que convient particulièrement le nom de pédagogique qui veut dire : art de conduire les enfans. C'est pourquoi j'ai cru plus convenable de lui donner le nom de pédagogique PROPREMENT DITE. Quaul à l'autre scieucedu second ordre , composée de la mathésionomie et de la théorie de l'éducation , et consistant dans la connaissance générale de tout ce qui est relatif à renseignement, elle doit porter le nom de mathésiologie dont rélymoîogîe ne peut présenter aucune difliculté d'après ce que je viens de dire de celle du mot mathésionomie.
Voici le tableau des sciences dont il est question dans ce paragraphe :
Science du i«' ordre, l Sciences du 2' ordre. \ Sciences du 3« ordre.
Pédacociqvk raoPK