‹ Essai sur la philosophie des sciences; ou, Exposition analytique d'une classification naturelle de toutes les connaissances humainesChapitre 2 sur 34 · SA JEUNESSE 9 SES ÉTUDES DIVERSES, SES IDEES MÉTAPHYSIQUES , ETC · texte numérisé non relu

SA JEUNESSE 9 SES ÉTUDES DIVERSES, SES IDEES MÉTAPHYSIQUES , ETC

Le vrai savant, l'inventeur dans les lois de l'univers et dans les choses naturelles , en venant au monde, est doué d'une organisation particulière comme le poète, le musicien. Sa qualité dominante, en apparence moins spé-

ciale, parce qu'elle appartient plus ou moins a tous les hommes et surtout à un certain âge de la vie où le besoin d'apprendre et de découvrir nous possède , lui est propre par le degré d'intensité, de sagacité, d'étendue. Chercher la cause des choses, trouver leurs lois, le tente, et là où d'autres passent 4vec indifférence ou se laissent bercer daps la. contemplation par le sentiment, il est poussé a voir au-delà et il pénètre. Phobie faculté qui, à ce degré dç développement , appelle et subordonne h elle toutes les passions de l'être et ses autres puissances ! On en a eu f à la fin du xvm* siècle et au commencement du nôtre , de grands et sublimes exemples; Lagrange, Laplace, Cuvier, et tant d'autres à des rangs voisins, ont excelle dans cette faculté de trouver les rapports élevés et difficiles des çhçses cachées* de les poursuivre profondément , 4e les coordonner, de les rendre. Ils ont à Fenvi reculé les bornes du connu et repoussé la limite humaine. Je m'imagine pourtant que nulle part peut-être celte faculté de l'intelligence avide , cet appétit du savoir et de la découverte, et tout ce qu'il entraîne, n'a été plus en saillie, plus à nu et dans un exemple mieux démontrable que chez

M. Ampère, qu'il est permis de nommer tout a côté d'eux , tant pour la portée de toutes les idées que pour la grandeur particulière d'un résultat. Chez ces autres hommes éminens que j'ai cités , une volonté foide et supérieure dirigeait la recherche, l'arrêtait a temps, l'appesantissait sur des points médités , et, comme il arrivait trop souvent, la suspendait pour se détourner à des emplois moindres.Chez M. Ampère l'idée même était maîtresse. Sa brusque invasion, son accroissement irrésistible, le besoin de la saisir, de la presser dans tous ses cnchaînemens , de l'approfondir en tous ses points , entraînaient ce cerveau puissant auquel la volonté ne mettait plus aucun frein. Son exemple, c'est le triomphe , le surcroît , si l'on veut , et l'indiscrétion de l'idée savante ; et tout se confisque alors en elle et s'y coordonne ou s'y confond. L'imagination , l'art ingénieux et compliqué, la ruse des moyens, l'ardeur même de cœur, y passent et l'augmentent. Quand une idée possède cet esprit inventeur, il n'entend plus à rien autre chose, et il va au bout dans tous les sens de cette idée comme après une proie , ou plutôt elle va au bout en lui se conduisant ellemême, et c'est lui qui est la proie. Si M. Am-

père avait èu plus de cette volonté suivie , de ce caractère régulier, et , on peut le dire, plus ou moins ironique , positif et sec, dont étaient munis les hommes que nous avons nommés, il no nous donnerait pas un tel spectacle, et en lui reconnaissant plus de conduite d'esprit et d'ordonnance, nous ne verrions pas eu lui le savant en quête, le chercheur de causes aussi à nu.

11 est résulté aussi de cela qu'à côté de sa pensée si grande et de sa science irrassasiable , il y a , grâce a cette vocation imposée, à cette direction impérieuse qu'il subit et ne se donne pas , il y a tous les instincts primitifs et les passions de cœur conservées, la sensibilité que s'était de bonne heure trop retranchée la froideur des autres, restée chez lui entière, les croyances morales toujours émues, la naïveté, et de plus en plus jusqu'au bout, à travers les fortes spéculations, une inexpérience craintive, une enfance , qui ne semblait point de notre temps , et toutes sortes de contrastes.

Les contrastes qui frappent chez Laplace, Lagrange, Monge et Cuvier, ce sont, par exemple, leurs prétentions ou leurs qualités d'hommes d'état , d'hommes politiques influens ; ce sont les titres et les dignités dont ils recouvrent

et quelquefois affublent leur vrai génie. Voilà, si je ne me trompe, des distractions aussi et des absences de ce génie , et , qui pis est , volontaires. Chez M. Ampère, les contrastes sont sans doute d'un autre ordre ; mais ce qu'il suffit d'abord de dire, c'est qu'ici la vanité du moins n'a aucune part, et que si des faiblesses également y paraissent , elles restent plus naïves et comme touchantes, laissant subsister Fentière vénération dans le sourire.

Deux parts sont à faire dans l'histoire des savants : le côté sévère, proprement historique, qui comprend leurs découvertes positives et ce qu'ils ont ajouté d'essentiel au monument de la connaissance humaine, et puis leur esprit en lui-même et l'anecdote de leur vie. La solide part de la vie scientifique de M. Ampère étant retracée ci-après par un juge bien compétent, M. Littré , nous avons donc h faire connaître , Vil se peut, l'homme même, à tâcher de le sui-

vre dans son origine, sa formation active , son étendue, ses digressions et ses mélanges, à dérouler ses phases diverses, ses vicissitudes d esprit, ses richesses d'âme, et h fixer les principaux traits de sa physionomie dans cette élite de la famille humaine dont il est un des fils glorieux.

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André-Marie Ampère naquit a Lyon le 20 janvier 1775.80a père, négociant retiré, homme assez instruit, l'éleva lui-même au village de Polémieux, où se passèrent de nombreuses années. Dans ce pays sauvage , montueux, séparé des routes, l'enfant grandissait, libre sous son père, et apprenait tout presque de lui-même. Les combinaisons mathématiques l'occupèrent de bonne heure ; et dans la convalescence d'un e maladie , on le surprit faisant des calculs avec les morceaux d'un biscuit qu'on lui avait donné. Son père avait commencé de lui enseigner le lalin , mais lorsqu'il vit cette diposition singulière pour les mathématiques, il la favorisa, procurant à l'enfant les livres nécessaires, et ajournant l'étude approfondie du latin à un âge plus avancé. Le jeune Ampère connaissait déjà toute la partie éié#«ntaire des mathémadques et l'application de l'algèbre à la géométrie, lorsque le besoin de pousser ap-delk le fit aller un jour a Lyon avec son père. M. l'abbé Daburon (depuis inspecteur-général des études) vit entrer alors dans la bibliothèque du collège M. Ampère, menant son fils de onze à douze ans, très petit pour son âge. M. Ampère demanda pour son fils les ouvrages d'Euler et de BernouUli.

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