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M. Daburon fil observer qu'ils étaient en lalin : sur quoi 1 enfant parut consterné de ne pas sae latin ; et le père dit : « Je les explique- « rai à mon fils ; » et M. Daburon ajouta : « Mais « c'est le calcul différentiel qu'on y emploie, le « savez-vous ? » Autre consternation de l'enfant; et M. Daburon lui offrit, de lui donner quelques leçons, et cela se fit. ; . ,
Vers ce temps, à défaut de l'emploi des infiniment petits, l'enfant avait de lui-même cherche, ma-t-on dit ^ une solution du problème des tangentes par une méthode qui se rapprochait de celle qu'on appelle méthode des limites. Je renvoie le propos, dans ses termes mêmes, aux géomètres.
Lessoinsde M.Daburon tirèrent le jeun? spute de Pascal de son embarras , et l'introduis*rent dans la haute analyse. En même temps, un ami de M. Daburon , qui s'occupait aveç succès de botanique, lui en inspirait le goût, et le guidait pour les premières connaissances. Le monde naturel, visible, $i vivant et si riçjbeep ces belles contrées, s'ouvrait a lui dans ses secrets, comme le monde de l'espace et des nombres. Il lisait aussi beaucoup, toutes sortes de livres, particulièrement l'Encyclopédie , d'un
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bout à l'autre. Rien n'échappait à sa curiosité d'intelligence ; et, une fois qu'il avait conçu, rien ne sortait plus de sa mémoire. II savait donc, et il sut toujours, entre autres choses, tout ce que l'Encyclopédie contenait, y compris le blason. Ainsi son jeune esprit préludait à cette universalité de connaissances qu'il embrassa jusqu'à la fin. S'il débuta par savoir au complet l'Encyclopédie du xviu8 siècle, il resta encyclopédique toute sa vie. Nous le verrons , en 1804, combiner une refonte générale des connaissances humaines ; et ses derniers travaux sont un plan d'encyclopédie nouvelle.
Il apprit tout de lui-même, avons-nous dit, et sa pensée y gagna en vigueur et en originalité ; il apprit tout à son heure et à sa fantaisie, et il n'y prit aucune habitude de discipline.
Fit-il des vers dès ce temps-là, ou n'est-ce qu'un peu plus tard ? Quoi qu'il en soit, les mathématiques, jusqu'en g5, l'occupèrent surtout. Adix-huit ans, il étudiait la Mécanique analytique de Lagrange, dont il avait refait presque tous les calculs ; et il a répété souvent qu'il sa* vait alors autant de mathématiques qu'il en a jamais su. 4 î
La révolution de 89 , en éclatant , avait re*
tcnti jusqu'à l'âme du studieux, maïs impétueux jeune homme, et il en avait accepté l'augure avec transport. Il y avait , se plaisait-il à dire quelquefois, trois événements qui avaient eu un grand empire, un empire décisif sur sa vie z l'un était la lecture de l'éloge de Descartes par Thomas, lecture a laquelle il devait son premier sentiment d'enthousiasme pour les sciences physiques et philosophiques. Le second événement était sa première communion qui détermina en lui le sentiment religieux et catholique, parfois obscurci depuis, mais ineffaçable. Enfin il comptait pour le troisième de ces événements décisifs, la prise de la Bastille qui avait développé et exalté d'abord son sentiment libéral. Ce sentiment bien modiûé ensuite et par son premier mariage dans une famille royaliste et dévote, et plus tard par ses retours sincères à la soumission religieuse et ses ménagemens forcés sous la restauration , s'est pourtant maintenu chez lui, on peut l'affirmer, dans son principe et dans son essence. M. Ampère, par sa foi et son espoir constant en la pensée humaine, en la science et en ses conquêtes, est resté vraiment de 89. Si son caractère intimidé se déconcertait et faisait faute, son intelligence gardait
son audace. Il eut foi, toujours et de plus en plus, et avec cœur, à la civilisation, à ses bienfaits, à la science infatigable en marche vers les dernier es limites, s* il en est(\)à des progrès de l'esprit humain. Il disait donc vrai en comptant pour beaucoup chez lui le sentiment libéral que le premier éclat de tonnerre de 89 avait enflammé.
D'illustres savans, que j'ai nommés déjà et dont on a relevé fréquemment les sécheresses morales, conservèrent aussi jusqu'au bout , et malgré beaucoup d'autres côtés moins libéraux, le goût , l'amour des sciences et de leurs progrès ; mais, notons-le, c'était celui des sciences puremeut mathématiques, physiques et naturelles. M. Ampère, différent d'eux et plus fibéral en ceci, n'omettait jamais, dans son zèle de savant, la pensée morale et civilisatrice, et , en ayant espoir aux résultats , il croyait surtout et toujours à Tàme de la science.
En même temps que , déjà jeuue homme, les livres y les idées et les événemens l'occupaient ainsi , les affections morales ne cessaient pas d'être toutes-puissantes sur son cœur. Toute sa
(1 j Préface sur l'Essai de la Phil-ysophie des Scienees.
vie, il sentit le besoin de l'amitié, d'une communication expansivc, active et de chaque instant : il lui fallait verser sa pense'e et en trou- ' ver l'écho autour de lui. De ses deux sœurs, il j perdit l'aînée, qui avait eu beaucoup d'action sur son enfance ; il parle d'elle avec sensibilité dans des vers composés long-temps après. Ce . fut une grande douleur. Mais la calamité de novembre 93 surpassa tout Son père était juge de paix à Lyon avant le siège , et pendant le siège il avait continué de l'être, tandis que la femme et les enfans étaient restés a la campagne. Après la prise de la ville, on lui fit un crime d'avoir conservé ses fonctions; on le traduisit au tribunal révolutionnaire et on le guillotina. J'ai sous les yeux laj^ttre touchante et vraiment sublime de simplicité, dans laquelle il fait ses derniers adieux à sa femme. Ce serait une pièce de plus à ajouter à toutes celles qui attestent la sensibilité courageuse et l'élévation pure de l'âme humaine en ces extrémités. Je cite quelquespfcsages religieusement et sans y altérer un mot :
« J'ai reçu , mon cher ange , ton billet con- (( solateur j il a versé un baume vivifiant sur « les plaies morales que fait k mon âme le re-
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« gret d'être méconnu par mes concitoyens , « qui m'interdisent, par la plus cruelle sépa- « ration, une patrie que j'ai tant chérie et dont « j'ai tant à cœur la prospérité. Je désire que « ma mort soit le sceau d'une réconciliation « générale entre tous nos frères. Je la pardonne « à ceux qui s'en réjouissent, à ceux qui l'ont « provoquée et à ceux qui l'ont ordonnée. J'ai « lieu de croire que la vengeance nationale, « dont je suis une des plus innocentes victimes, « ne s'étendra pas sur le peu de biens qui nous « suffisait, grâce à ta sage économie et à notre « frugalité, qui fut tà vertu favorite..... Après « ma confiance en l'Eternel , dans le sein du- « quel j'espère que ce qui restera de moi sera « porté, ma jttus douce consolation est que tu « chériras ma mémoire autant que tu m'as été « chère. Ce retour m'est dû. Si, du séjour de « l'Eternité, oîi notre chère fille m'a précédé, « il m'était donné de m'occuper des choses « d'ici-bas, tu seras • ainsi que mes chers en- <( fans, l'objet de mes soins et de ma complai- « sance. Puissent-ils jouir d'un meilleur sort « que leur père et avoir toujours devant les ci yeux la crainte de Dieu , cette crainte saluer taire qui opère en nos coeurs l'innocence et
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u la justice , malgré la fragilité de notre nature. « Ne parle pas h ma Joséphine du malheur de « son père, fais en sorte qu'elle l'ignore ; quant « à mon fils , il riy a rien que je n'attende de « lui. Tant que tu le posséderas, et qu'ils te « posséderont , embrassez-vous en mémoire de « moi : je vous laisse à tous fnon cœur. »
Suivent quelques soins d'économie domestique , quelques avis de restitution de dettes , minutieux scrupules d'antique probité ; le tout signé en ces mots : Ampère, époux, père, ami et citoyen toujours fidèle. Ainsi mourut , avec résignation, avec grandeur, et s'exprimant presque comme Jean-Jacques eût pu faire, cet homme simple, ce négociant retiré, ce juge de paix de Lyon. Il mourut comme tant de Constiluans illustres, comme tant de Girondins, fils de 89 et de 91 , enfants de la Révolution , dévorés par elle, mais pieux jusqu'au bout, et ne la maudissant pas !
Parmi ses notes dernières et ses instructions d'économie à sa femme , je trouve encore ces lignes expressives , qui se rapportent à ce fils de qui il attendait tout : «Il s'en faut beaucoup, ma chère amie , que je te laisse riche, et même une aisance ordinaire; tu ne peux l'imputer à
ma mauvaise conduite ni à aucune dissipation. Ma plus grande dépense a été l'achat des livres et des instrumens de géométrie dont notre fils ne pouvait se passer pour son instruction ; mais celle dépense même était une sage économie , puisqu'il n'a jamais eu d'autre maître que luimême.»
Cette mort fut un coup affreux pour le jeune homme, et sa douleur ou plutôt sa stupeur suspendit et opprima pendant quelque temps toutes ses facultés. Il était tombé dans une espèce d'idiotisme, et passait sa journée h faire de petits tas de sable , sans que plus rien de savant s y traçât. Il ne sortit de son état morne que par la botanique , celte science innocente dont le charme le reprit. Les lettres de Jean- Jacques sur ce sujet lui tombèrent un jour sous la main, et le remirent sur la trace d'un goût déjà ancien. Ce fut bientôt un enthousiasme, un entraînement sans bornes; car rien ne s'ébranlait k demi dans cet esprit aux pentes rapides. Vers ce même temps, par une coïncidence heureuse, un Corpus poetarum latinorum, ouvert au hasard , lui offrit quelques vers d'Horace dont l'harmonie, dans sa douleur, le transporta , et
lui révéla la muse latine. C'était l'ode a Licinius et cette strophe :
Saepiùs ventis agitator ingens Pinus , et celsae graviore casa Decidunt turres, feriantque snmmos Fulmina montes.
Il se remit dès lors au latin qu'il savait peu ; il se prit aux poètes les plus difficiles, qu'il embrassa vivement. Ce goût, cette science des poètes se mêla passionnément à sa botanique , et devint comme un chant perpétuel avec lequel il accompagnait ses courses vagabondes. Il errait tout le jour par les bois et les campagnes,
herborisant , récitant aux vents des vers latins dont il s'enchantait, véritable magie qui endormait ses douleurs. Au retour, le savant reparaissait, et il rangeait les plantes cueillies avec leurs racines , dans un petit jardin , observant l'ordre des familles naturelles. Ces années de g4 h 97 furent toutes poétiques, comme celles qui avaient précédé avaient été principalement adowéità la géométrie et aux mathématiques.
Nous le verrons bientôt revenir à ces dernières sciences, y joignant physique et ehimie ;
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puis passer presque exclusivement , pour de longues années, à l'idéologie, à la métaphysique, jusqu'à ce que la physique , en 1820 , le ressaisisse tout tVun coup et pour sa gloire : singulière alternance de facultés et de produits dans cette intelligence féconde , qui s'enrichit et se bouleverse, se retrouve et s'accroît incessamment.
Celui qui , à dix-huit ans , avait lu la Mécanique analytique de Lagrange, récitait donc à vingt ans les poètes , se berçait du rhylhme latin, y mêlait l'idiome toscan, et s'essayait même à composer des vers dans cette dernière langue. 11 entamait aussi le grec. Il y a une description célèbre du cheval chez Homère, Virgile et le Tasse (1) : il aimait à la réciter successivement dans les trois langues.
Le sentiment de la nature vivante et champêtre lui créait en ces mdmens tout une nouvelle existence dont il s'enivrait. Circonstance piquante et qui est bien de lui! cette nature qu'il aimait et qu'il parcourait en tout sens alors
(1) Homère, Iliade, VI; Virgile, Énéide, XI; et le Tasse, probablement Jérusalem délivrée , chant IX, lorsqu'Argilan, libre enfin de sa prison , est comparé an coursier belliqueux qui rompt ses liens. ^
avec ravissement, comme un jardin de sa jeu* nesse , il ne la voyait pourtant et ne l'admirait que sous un voile qui fut levé seulement plus tard. Il était myope et il vint jusqu'à un certain âge sans porter de lunettes ni se douter de la différence. C'est un jour, dans l'île Barbe, que, M. Ballanche lui ayant mis des lunettes sans trop de dessein, un cri d'admiration lui échappa comme à une seconde vue tout d'un coup révélée : il contemplait pour la première fois la nature dans ses couleurs distinctes et ses horizons, comme il est donné à la prunelle humaine.
Cette époque de sentiment et de poésie fut complète pour le jeune Ampère. Nous en avons sous les yeux des preuves sans nombre , dans les papiers de tout genre, amassés devant nous et qui nous sont confiés , trésor d'un fils.: il écrivit beaucoup de vers français et ébaucha une multitude de poèmes, tragédies, comédies, sans compter les chansons , madrigaux , charades, etc. Je trouve des scènes écrites d'une tra* gédie dVgw, desfragmens, des projets d'une tragédie de Conradin, d'une Iphigénieen Tauride..., d'une autre pièce où paraissaient Carbon et Sylla , d'une autre où figuraient Vespasien et Titus ; un morceau d'un poème moral sur la
vie; des vers qui célèbrent l'Assemblée constituante ; une ébauche de poème sur les sciences naturelles ; un commencement assez long d'une grande épopée intitulée VAn%éridde > dont le héros était Christophe Colomb. Chacun de ces commenceraens forme deux ou trois feuillets, d'ordinaire de sa grosse écriture d'écolier, de cette écriture qui avait comme peur sans cesse de ne pas être assez lisible, et la tirade s'arrête bruso uemeut . cou née le nlus souvent dqt desjc et par la formule générale pour former immédiatement toutes les puissances d'un polynôme quelconque : je ne fais que copier. Vers ce temps, il construisait aussi une espècç de langue philosophique dans laquelle U fit des vers. Mais on a là«dessus trop peu de données pour eu parler. Ce cru'il faut seulement conclure de cet amas de vers et de prose où manque , non pas la fiacilité <, mais l'art , ce que prouve cette littérature poétique, blasonnée d'algèbre, c'est rte variété, exubérance et inquiétude tous sçbs, de ce cerveau de vingt et un ans, dont la direction définitive n'était pas trouvée. Le soulèvement s'essayait sur tous les points et ne se faisait jour sur aucun. Mais un sentiment supérieur, le sentiment le plus cher et le plus
universel de la jeunesse, manquait ençpre, et, le cœur allait éclater. ,
Je trouve sur uue feuille, dèp loug-te^ps jaunie , çes lignes tracées. En les transcrivant , jp ne nie permets point d'en altérer un seul mpt , non plus que pour tgutes les citations qui
LM
« Parvenu a l'âge où les lois me rendaiept « naître de moi-même, mou coeur soupirait « tout bas de l'être epçore. Libre et iqsensjbjç « jusqu'à cet âge , il s'ennuyait de s<m pUiyçlé. u Élevé <Jan? une spjitud* presque entière , « l'étude çt la lççj-urç, qui avaient fait si long-'
« temps mff plus çhères délices» m Wfltfif n* « tomber 4*ms pue apathjç qu^ je a'ay^Ms ja* « i»^s ressentie, et h çri de )* WtyB» répaaa dait daçs njioq une inquiétée vague ç| « insupportable, Un jourquç je me p^p^na^
« après le coucher du «aleil , te IwfrdV n*U* « $f*u solitair*.. »
l,e fragment s'arrête brusqflemçat m- Que vi^ il le long de ce ruisseau ? Urç autre cahier complet de souvenirs ne pwl,« doute , et sous le titre : 4.w>Fm x Ç«M««W , jour par jour, *©at une oistoire »«ve de m sentimens , de son amour, de sou mwftgfS , çt
va jusqu'à la mort de l'objet aîmé. Qui le croirait? ou plutôt, en y réfléchissant , pourquoi n'en serait-il pas ainsi ? Ce savant que nous avons vu chargé de pensées et de rides, et qui semblait n'avoir dû vivre que dans le monde des nombres , il a été uu énergique adolescent; la jeunesse aussi Ta touché, en passant, de son auréole; il a aimé, il a pu plaire; et tout cela, avec les ans, s'était recouvert , s'était oublié. Il serait peut-être étonné comme nous , s'il avait retrouvé , en cherchant quelque mémoire de géométrie , ce journal dé son cœur, ce cahier SAmorum enseveli.
Pourtant il fallait penser k l'avenir. Le jeune Ampère était sans fortune , et le mariage allait lui imposer des charges. On décida qu'il irait à Lyon ; on agita même un moment s'il n'entrerait pas dans le commercé ; mais la science l'emporta. Il donna des leçons particulières de mathématiques. Logé grande rue Mercière, chez MM. Périsse , libraires , cousins de sa fiancée, sou temps se partageait entre ses études et ses courses à Saint-Germain, où il s'échappait fréquemment. Cependant , par le fait de ses nouvelles occupations , le cours naturel des idées mathématiques reprenait le dessus dans son