‹ Essai sur la philosophie des sciences; ou, Exposition analytique d'une classification naturelle de toutes les connaissances humainesChapitre 4 sur 34 · XXJ · texte numérisé non relu

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esprit; il y joignait les éludes physiques. La Çfiirme de Lavoisier, parue depuis quelques années, mais de doctrine si récente, saisissait

vivement tous les jeunes esprits savans j et pendant que Davy, comme son frère nous le raconte, la lisait en Angleterre avec grande émulation et ardent désir d'y ajouter, M, An», père la lisait a Lyon dans un esprit semblable. Les après-dîners , de quatre à six heures , lorsqu'il n'allait pas à Saint-Germain , il se réunissait avec quelques amis h un cinquième étage , place des Cordeliers, chez son &mi Lenpir. nés noms bien connus des Lyonnais , Journel, Çonjour et Barret ( depuis prêtre et jésuite), tous caractères originaux et de bon aloi , en faisaient partie. J'allais y joindre ; pour avoir

occasion de les nommer à coté de leur ami ,

MM. Bredin et Beuchot; mais on m'assure qu'ils pétaient pas de la petite reunion même. On y lisait a haute voix le traité d>e Lavoisier, et M. Ampère, qui ne le connaissait pas jusqu'alors , ne cessait de se récrier à cette exposition si lucide de découvertes si imprévues.

Admirable jeunesse, âge audacieux, saison féconde , où tout s'exalte et coexiste à la fois , qui aime et qui médite, qui scrute et découvre,

et quittante, qui suffit à tout } qui në laisse rïéh tPiùeiploré dé ce qui la tente , et qui edt teatéè detout ce qui est trât oti beau! Jeunesse à jamàîs rëgtéttéë , qui, à Tènttfée dfe la caf- Wèrt, sôus le ciël qui lui tèrse lés rafotà , à demi J>ertéhéé hors du ëhàr, livtfë des dëuk mains toutes tes rênes ét pousse de ft*6nt~tbus sés coursiers*! ' ' ; -~'J ' ' < Le maridgé de M. Ampère et de M,lfe Julie Carrôn ëut lieu, rèligieusetneiît et secrètement ëhcore, le i5 thermidor ah vn (i5 août 1799) , et civilement quelques semaines après. M. Bat lanche, pàr un éplthalame én prose , célébra , dans le mode antique , là félicité de son ami et les chastés rayons dfe l'étoile nuptiàlë dû Sblr, Sé levant sur les montagnes de Pùléfhieuàè. PôUr le ttottvel épôut , lès deUï premières ànhées te passèrent dans le même bonheur, dans les mêmes études. Il continuait ses leçotts dè mathématiques & Lyon, ët y demeurait àVee sâ femme , qui d'ailleurs était souVéht & Saint*. Gèrutaift. Elle lui donna un fils , celui qui honoré aujourd'hui et confirme son nom. Mais biëUtôl la sâtité de là mère dédlina, et qUand M. Ampère fut nommé, ën décembre 1801, professeur de physique et de chimie h l'École

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céntralede l'Ain, il dut aller s'établir seul à Bourg* laissant à Lyoïï sa femme souffrante avec son enfant. Les correspondances surabondantes que noua avons sous les yeux , et qui comprennent les deux années qui suivirent , jusqu'à la mort de sa femme, re présentent pour nous, avec un intérêt aussi intime èl dans une révélation aussi naïve , le journal qui précéda soti mariage et qui ne reprend qu'au* appro-

dfe ses projets , de ses sentimens, s'y fait suivre sans interruption* jv peine arrive a uourg, 11 mit en état le cabinet de physique , le laboratoire de chimie , et commença du mieux qu'il put , avec des instruraens incomplets! , ses expériences. La chimie lui plaisait surtout; elle était) de toutes les parties dé la physique i celle qui l'invitait le plus naturellement , comme plus voisine des causes. Il s'en exprimé a vèc charmé»: « Mfi chimie, écrit-il, a commencé aujourd'hui : de superbes expériences ont inspiré « une espèce d'enthousiasme. De douze auditeurs, il en est rèsté quatre après la ieçdn. Je u leur ai assigné des emplois, etc. » Parmi les professeurs de Bourg, un seul fut bientôt particulièrement lié avee lui / M. Clerc , profea-

seur de mathématiques, qui s'était mis tard à cette science, et qui notait qu'entamé les parties transcendantes • mais homme de candeur et de mérite, devint le collaborateur de M. Am- «père , dans un ouvrage qui devait avoir pour titre 2 Leçons élémentaires sur les séries et autres formules indéfini**- Cet ouvrage , qui avait été mené presque h fin , n'a jamais paru. C'est vers ce temps que M. Ampère lut dans le Moniteur le programme du prix de 60*000 francs propose par Bonaparte , en ces termes : « Je désire donner en encouragement une somme de 60,000 francs à celui qui, par ses expériences et ses découvertes , fera faire à l'électricité

et au galvanisme un pas comparable à celui qu'pnt fait faire à ces sciences Franklin et Volta,... mon but spécial étant d'encourager et de fixer l'attention des physiciens sur cette partie de la physique , qui e$t , à mon sens , le chemin des grandes découvertes.» M. Ampère, aussitôt cet exemplaire du Moniteur reçu de Lyon, écrivait à sa femme : « Mille remerciemens à ton cousin de ce qu'il m'a envoyé , c'est un prix de 60,000 francs que je tâcherai de gagner quand j'en aurai le temps. C'«st précis sèment le sujet que je traitais dons l'ouvrage

sur la physique que j'ai commencé d'imprimer; mais ilfàut le perfectionner, et confirmer ma théorie par de nouvelles expériences*» Cet ouvrage, interrompu comme le précédent, n'a jainais été achevé* Il s'écrieencore avec cette bonhomie si belle quand elle a le génie derrière pour appuyer sa confiance : « Oh! mon amie , ma bonne amie , si M. de Lalande me fait nommer au lycée de Lyon et que je gagne le prix de 60,000 francs, je serai bien content, car tu ne

manqueras plus de rien n Ce fut Davy qui

gagna le prix par sa découverte des rapports de l'attraction chimique et de l'attraction électrique, et par sa décomposition ;des terres. Si M. Ampère avait fait quinze ans plus tôt ses découvertes électro- magnétiques, nul doute qu'il n'eût an moins balancé 1$ prix* Certes, il a répondu aussi directemeat que l'illustre Anglais à l'appel du. prtraier Consùl , dans ce chemin des grandes découvertes : H a rempli en 1820 sa belle part du programme de Napoléon. • , ,1

Mais une autre idée, une idée purement mathématique, vint alors à la traverse dans son esprit* Laissons-le raconter lui-même : , -•

« 11 y a sept ans, ma bonne amie, que je

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« m'étais proposé un problème de mon invente tien, que je n'avais point pu résoudre directe temeiit, mais dont j'avais trouvé par hasard « une solution dont je connaissais la justesse 4t sans pouvoir la démontrér. Cela me revenait « souvént dans l'esprit, et j'ai cherché vingt ce fins à trouver directement cette solution. De- « puis quelques jours céttë idée me suivait (f partout. Enfin , je ne sais comment , je viens « de la trouver avec une foule de considéra-* « tions éfarietises et nouvelles sur la théorie des « probabilités. Comme je crois qu'il y a peu de h mathématiciens en France qui puissent ré* ic souche ce problème en moins de temps , je « ne doute pas que sa publication dans une ci brochure d'une Vingtaine de pages ne me fût « uh bon moyen de parvenir à une chaire de « mathématiques dans un lycée. Ce petit ouït vrage d'algèbre pure , et oh l'on n'a besoin « d'aucune figufe , sera rédigé n près-demain j « je le relirai et le corrigerai jusqu'à la semaine « prochaine, que je te l'enverrai.... » Et plus loin : i, • ■ •

•f J'ai travaillé fortement hier à moù petit « ouvrage* Ce problème est peu de choae en a loiMnême^ mais la manière dont je l'ai tésolu

ic et les difficultés qu'il présentait lui donnent « du prii* Rien n'est plus propre d'ailleurs à if faire juger de ce que je pais faire en ce if genré*... r *

Et enoore :

h #'ai fini hier une importante découverte « sur la théorie du jeu en parvenant k résous « dre un nouveau problème plus difficile enk core que le précédent, et que je travaille à « insérer dans le même ouvrage , ce qui ne le «i grossira pas beaucoup , parce que j'ai fait un « nouveau commencement plus court que 1W tr eiem... Je suis sût1 qu'il tne vaudra, pourvu

* qu'il soit imprimé à temps , une plat* de lycëe ; câr dans l'état dtâ il est à présetit , il n'y

* a guère de mathématiciens en Ffttnce! capa^ k blesd'en faltfeuu pareil: je te dis telaCommè

* Je le pense , pdur qjtiè tu tie le dises à périt 9ônne. » - ' ' " '

Le méoËoirë qui fût Itititttfé Esàtil Mil» là théôrie mathématique du jèu, et qtll détail êtrè terminé eh une htiitahie; subtt, selon l'habitude de detté pensée ardente et inquiète , un gitond nombre de reflbritës, de rèniâiiieiiiens, et la Cdfrespotidanèe est remplie d'annorites dé l'envoi toujours retardé. Rien he liôufc a tnis

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plus à même de juger combien ce qui dominait chez M. Ampère, dès le temps de sa jeunesse, était l'abondance d'idées, r opulence de moyens plutôt que le parti pris et le choix. Il voyait tour à tour et sans relâche toutes les faces d'^ne idée, d'uiie invention; il en parcourait irrésistiblement tous les points de vue; il ne s'arrêtait pa&. ' s

Je m'imagine (que les mathématiciens me pardonnent si je m'égare), je m'imagine qu'il y a dans çet ordre de vérités, comme dans celles de la pensée plus usuelle et plus accessible, une expression unique, la meilleure entre plusieurs , la plus droite , la plus simple, la plus nécessaire. Le grand Arnauld, par exemple , est tout aussi grand logicien que La Bruyère; il trouve des vérités aussi difficiles, aussi rares, je JecroU ; mais La Bruyère exprime d'un mot ce que l'autre étend. En analyse mathématique , il en doit être ainsi ; le style y est quelque chose. Or, tout style (la vérité de ridée étaat donnée) est un choix entre plusieurs expressions; c'est une décision prompte et nette , un coup d'état dans l'exécution. Je m'imagine encore qu'Euler, Lagrange, avaient cette expression prompte, nette, élégante,

celte économie continue du développement , qui s'alliait à leur fécondité intérieure et la servait à merveille. Autant que je puis me le figurer par l'extérieur du procédé dont le fond m'échappe, M. Ampère était plutôt en analyse un inventeur fécond, égal à tous en combinaisons difficiles, mais retardé par l'embarras de choisir; il était moins décidément écrivain.

Une grande inquiétude de M. Ampère allait à savoir si toutes les formules de son mémoire étaient bien nouvelles ; si d'autres , à son insu , ne l'avaient pas devancé. Mais £ qui s'adresser pour cette question délicate ? Il y avait à l'École centrale de Lyon un professeur de mathématiques f M. Roux, également secrétaire de l'Athénée. C'est de lui que M. Ampère attendit quelque temps celte réponse avec anxiété , comme un véritable oracle. Mais il finit par découvrir que les connaissances du bon M. Roux en mathématiques n'allaient pas là. Enfin, M. de Lalande étant venu à Bourg versée temps, M. Ampère lui présenta son travail , ou plutôt le travail, lu à une séance de la Société d'émulation de l'Ain, à laquelle M. de Lalande assistait, fut remis à l'examen d'une commission dont ce dernier faisait partie. M. de La-

lande , après de grands éloges fort sincères , fiait par demander à Fauteur des exemples en nombre de ces formules algébriques , ajoutant que c'était pour meure dans son rapport les résultats à la portée de tout le monde. « J'ai conclu de tout cela, écrit M. Ampère , qu'il n'avait {las voulu se donner la peine de suivre mes calculs, qui exigent, en effet, de profondes connaissances en mathématiques. Je lui ferai les exemples ; mais je persiste à faire imprimer

mon ouvrée tel qu'il est, Ces «amples lui donneraient l'air d'ui) ouvrage d'éqolier, * A la fin de iBos, MM. Delambre et Villar, cfo* gés d'organiser les lycées dans celte partie de

M. Delambre le juge qu'il désirait çt un appui efficace, ht mémoire sur la rie mathématique du jw , alors imprimé , donna au savant examinateur une première idée assez haute du jeune mathématicien. Un autre mémoire sur V Application à la mécani-

composé en très peu de jours à son intention, et qu'il entendit dans une séance de la Société d'émulation , ajouta à cette idée. Le nouveau mémoire que noqs venons de mentionner, et

qui eut aussi toutes ses vicissitudes (particulièrement une certaine aventure de charrette, sijr le grand chemin de Bourg à Lyon , et dans laquelle il faillît être perdu), copié enfin au net, fut perte à Paris par M. de Jussieu et remis aux mains de M. Delambre, revenu de sa tournée. Celui-ci le présenta à l'Institut , et le fit lire à M. de Laplace. Cependant M. Amn père , nommé professeur de mathématiques et d'astronomie , avait passé, selon son désir, au lycée de Lyon. . .. . , .

Mais d?autres évéaemens non raqins imper* tans, et bien contraires, s'étaient accomplis dans cet intervalle. Au milieu de cas trçvapx continus , de ses leçons à l'École centrale , et des leçons particulières qu'il y ajoutait, on se figurerait difficilement k quel point allait la préoccupation morale, la sollicitude passion* née qui remplissait ses lettres de chaque jour, 11 éqnt régulièrement par chaque voyage du messager, la poste étant trop coûteuse. Ces dé^ tails d'éeonomie, de tendresse, l'avarice où il est de son temps, l'effusion de ses souvenirs et de ses inquiétudes , l'espoir dans lequel il vit d'aller à Lyon à quelque courte vacance de Pâques , tout cela se mêle, d'une bien piquante

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et touchante façon , à son mémoire de mathématiques , au récit de ses expériences chimiques , aux petites maladresses qui parfois y éclatent, aux petites superchéries, dit-il, à l'aide desquelles il les répare. Mais il faut citer la promenade entière d'un de ses grands jours de congé : dans le commencement de la lettre, il vient de s'écrier comme un écolier : Quand viendront les vacances !

« .... J'en étais à cette exclamation , quand « j'ai pris tout-à-coup une résolution qui te « paraîtra peut-être singulière. J'ai voulu re- « tourner avec le paquet de tes lettres dans le « pré, derrière l'hôpital , où j'avais été les lire « avant mes voyages de Lyon , avec tant de <c plaisir. J'y voulais retrouver de doux souve- « nirs dont j'avais, ce jour-là, fait provision, et k j'en ai recueilli au contraire de bien plus « doux pour une autre fois. Que tes lettres « sort douces à lire ! il faut avoir ton âme pour « écrire des choses qui vont si bien au cœur, a sans le vouloir, à ce qu'il semble. Je suis resté « jusqu'à deux heures assis sous un arbre , un « joli pré h droite, la rivière, où flottaient d'ai- « mables canards, àgauche et devant moi. Der- « rière était le bâtiment de l'hôpital» Tu con-

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« cois que j'avais pris la précaution de dire « chez M™ Beauregard* en quittant ma lettre , « pour aller h midi faire cette partie, que je m n'irais pas dîner aujourd'hui chez elle. Elle « croit que je dîne en ville ; mais, comme j'a- « vais bien déjeûné, je m'en suis mieux trouvé « de ne diner que d'amour. A deux heures, je « me sentais si calme, et l'esprit si à mon aise, a au lieu de l'ennui qui m'oppressait ce matin, « que j'ai voulu me promener et herboriser. « J'ai remonté la Ressouse dans les prés, et en « continuant toujours d'en côtoyer le bord, je « suis arrivé à vingt pas d'un bois charmant, « que je voyais dans le lointain à une demice lieue de la ville et que j'avais bien envie de a parcourir. Arrivé là, la rivière, par un dé- « tour subit, m'a ôté toute espérance d'y parie venir, en se montrant entre lui et moi. lia « donc fallu y renoncer, et je suis revenu par • « la route de Bourg au village de Cézeyriat , « plantée de peupliers d'Italie, qui en font une « superbe avenue;... j'avais à la main un pa- « quet de plantes. »

La jolie église de Brou n'est pas oubliée ailleurs dans ses récits. Voilà bien des promenades tout au long, comme les aimaient La

Fontaine et Duels.— Je voudrais que les jeunes professeurs exilés en province, et souffrfcnt de ces belles années contenues, si bien employées du reste et si décisives, pussent lire, comme je l'ai fait, toutes ces lettres d'un homme de génie pauvre, obscur alors, et s'efforçant comme eux ; ils apprendraient 5 redoubler de foi dans l'étude , dans les affections sévères : ils s'en*bardiraient pour l'avenir.

Les idées religieuses avaient été vives chez le jeune Ampère h l'époque de sa première communion j nous ne voyons pas qu'elles aient cessé complètement dans les années qui suivirent , mais elles s'étaient certainement affaiblies. L'absence , la douleur et l'exaltation chaste, les réveillèrent avec puissance. On sait, et Ton a dit souvent, que M. Ampère était religieux, qu'il était croyant au christianisme, comme d'autres illustres sa vans du premier ot*dre, les Newton , les Leibnitz , les Haller, les Euler, les Jtissieii. On croît, en général, que ces savans restèrent constamment fermes et calmes dans la naïveté et la profondeur de leur foi , et je lé crois pour plusieurs , pour les Jussieti, paur Euler, par exemple. Quant au grand Haller, il est nécessaire de lire le journal de

sa vie pour découvrir sa lutte perpétuelle et ses i combats sous cette apparence câline qu'on lui connaissait : il s'est presque autant tourmenté que Pascal. M. Ampère était de ceux-ci , de ceux que l'épreuve tourmente , et quoique sa foi fût réelle , et qu'en définitive elle triomphât, elle ne resta ni sans éclipses ni sans vi* cissitudes. Je lis dans une lettre de ce temps : «... J'ai été chercher, dans la petite charnel bre au-dessus du laboratoire, où est toujours « mon bureau, le portefeuille en soie. J'en <( veux faire la revue ce soir, après avoir fé^- « pondu k tous les articles de ta dernière lettre, « et t'avoir priée, d'après une suite d'idées qui « se sont depuis une heure succédé dans ma « tête, de m'envoyer les deux livres que je te « demanderai tout à l'heure. L'état dé mon es- « prit efct singulier ; il est comme Un hômme « qui se noierait dans son crachat... Les idées « de Dieu, d'Eternité, dominaient parmi celles ce qui flottaient dans mon Imagination, et après « bien des pensées et des réflexions singulières « dont le détail serait trop long, je me suis (( déterminé h te demander le Psautier fran- « çais de La Harpe, qui doit être à la maison,

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« broché, je crois, en papier vert, et un livre « d'Heures à ton choix. »

Il faudrait le verbe de Pascal ou de Bossuet pour triompher pertinemment de cet homme de génie qui se noie, nous dit-il , en sa pensée comme en son crachat. Je trouve encore quelques endroits qui dénotent un retour pratique : « Je finis cette lettre parce que j'entends sonner une messe où je veux aller demander la guérison de ma Julie, m Et encore : « Je veux aller demain m'acquitter de ce que tu sais et prier pour vous deux. » — Ainsi, vivant en attente f aspirant toujours à la réunion avec sa femme , il n'en voyait le moyen que dans sa nomination au futur lycée de Lyon, et s'écriait : « Ah ! lycée , lycée, quand viendras-tu a mon « secours ?»

Le lycée vint, mais sa femme, au terme de sa maladie, se mourait. Les dernières lignes du journal parleront pour moi, et mieux que moi :

« 17 avril (i8o3), dimanche de Quasimodo. « — Je revins de Bourg pour ne plus quitter « ma Julie.

(( ... i5 mai , dimanche. — Je fus a l'église «de Polémieux, pour la première fois depuis « la mort de ma sœur.

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« .:; 7 juin, mardi, saint Robert.—- Ce jour « a décidé du reste de ma vie.

« 14, mardi. — On me fit attendre le petit- « lait à l'hôpital. J'entrai dans l'église d'où sor-

« tait un mort. Communion spirituelle.

« ... i3 juillet, à neuf heures du matin ! « ( Suivent les deux versets : )

« Multa flagella peccatoris, sperantem autem « in Domino misericordia circumdabit.

« Firmabo super te oculos meos et instruam (( te in viâ bac quâ gradieris. Amen. »

C'est sous le coup menaçant de celte douleur, et k l'extrémité de toute espérance, que dut être écrite la prière suivante , où l'un des versets précédens se retrouve ;

« Mon pieu , je vous remercie de m'avoir « créé, racheté, et éclairé de votre divine lu- « mière en me faisant naître dans le sein de « l'Église catholique. Je vous remercie de m'a- « voir rappelé à vous après mes égaremens ; je « vous remercfe de me les avoir pardonnes ; je ce sens que vous voulez que je ne vive que « pour vous, que tous mes momens vous soient v consacrés. M'ôterez-vous tout mon bonheur « sur cette terre ? Vous en êtes le maître, ô mou

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« Dieu ! mes crimes m'ont mérité ce châtiment* « Mais peut-être écouterez-vous encore la voix t< de vos miséricordes : Multa flagella pecca- « toris, sperantem autem, etc. J'espère $n vous, <( ô mon Dieu ! mais je serai soumis à votre arec rêt, quel qu'il soit, J'eusse préféré la mort; « mais je ne méritais pas le ciel , et vous n'a- (( vez pas voulu me plonger dans l'enfer. Dai- „ « gnez me secourir pour qu'une vie passée dans « la douleur me mérite une bonne mort dont a je me suis rendu indigne. 0 Seigneur, Dieu « de miséricorde , daignez me réunir dans le « ciel à ce que vous m'aviez permis d'aimer « sur la terre. »

Ce serait mentir à la mémoire de M. Ampère que d'ometlre de telles pièces quand on les a sous les yeux, de même que c'eût été mentir & la mémoire de Pascal que de supprimer son petit parchemin. *M. de Condorcet lui-môme ne Poserait pas.

Sur la recommandation de M. Delambre, M. Lacuée de Cessac, président de la section de la guerre , nomma en vendémiaire an XIII (i8o5) M. Ampère répétiteur d'analyse à l'Ecole polytechnique. Celui-ci quitta Lyon qui ne lui offrait plus que des souvenirs déchirans,

et arriva dans la capitale où pour lui une uouvelle vie commence.

De même qu'en 95 , après la mort de son père, il ne parvint à sortir de la stupeur où il était tombé que par une étude Umle fraîche, la botanique et la poésie Utine , dopt le double attrait le ranima ; de même , après la mort de sa femme , il ne put échapper & l'abattement extrême et s'en relever que par une nouvelle étude survenante, qui fit, en quelque sorte, révulsion sur sou intelligence. En tête d'un des nombreux projets d'ouvrages de métaphysique qu'il a ébauchés, je trouve çettfl phrase qui ne laisse aucun doute : « C'est en i8o3 que je commençai à m'çccupcr presque exclusivement de recherches sur les phénomènes aussi variés qu'intéressans que l'intelligence humaine offre à l'observateur qui sait se soustraire a Fin* fluence des habitudes. » C'était s'y prendre d'une façon scabreuse pour tenir fidèlement cette promesse de soumission et de foi qu'il avait scellée sur la tombe d'une épouse. N'admirez-yous pas ici la contradiiion inhérente à l'esprit humain, dans toute sa naïveté ! la Religion, la Science, double besoin immortel ! A peine l'une est - elle satisfaite dans un esprit

puissant, et se croit-elle sûre de son objet et apaisée , que voilà Pautre qui se relève et qui demande pâture à son tour. Et si Ton n'y prend garde, c'est celle qui se croyait sûre qui va être ébranlée bu dévorée. * *

M. Ampère l'éprouva : en moins de deux ou trois années, il se trouva lancé bien loin de l'ordre d'idées où il croyait s'être réfugié pour toujours. L'idéologie alors était au plus haut point de faveur et d'éclat dans le monde savant : la persécution même l'avait rehaussée. La société d'Auteuil florissait encore. L'Institut ou, après lui, les Académies étrangères proposaient de graves sujets d'analyse intellectuelle aux élèves, aux émules , s'il s*en trouvait, des Cabanis et des Tracy. M. Ampère put aisément être présenté aux principaux de ce monde philosophique par son compatriote et ami, M. Degérando. Mais celui qui eut dès lors le plus de rapports avec lui et le plus d'action sur sa pensée, fut M. Maine de Biran, lequel, déjh connu par son mémoire de V Habitude, travaillait à se détacher avec originalité du point de vue de ses premiers maîtres.

M. Ampère ne retourna pas h Lyon ; il resta à Paris, plus actif d'idées et de sentimens que

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jamais. Il se remaria au mois de juillet même de cette année : ce second mariage lui donna une fille.

M. Ampère , si fortement occupé de métaphysique , ne s'y livrait pas exclusivement. Les mathématiques et les sciences physiques ne cessaient de partager son zèle. Six mémoires sur différens sujets de mathématiques, insérés tant dans le Journal de l'École polytechnique, que dans le Recueil de l'Institut (des savans étrangers ), déterminèrent le choix que fit de lui, en 1814, l'Académie d2s sciences pour remplacer M. Bossuf. Nommé secrétaire du Bureau consultatif des Arts et Métiers ( mars 1806), il servait nssidument les travaux de ce comité, et ne devint secrétaire honoraire que lorsqu'il eut donné sa démission en faveur de iM. Thénard , dont la position était alors moins établie que la sienne. Il fut de plus successivement nommé inspecteur-général de l'Université (1808) , et professeur d'analyse et de mécanique a l'École polytechnique (1809), où il n'avait été jusque-la qu'à titre de répétiteur, professant par intérim. En un mot , sa vie de savant s'étendait sur toutes les bases.

Dans l'histoire des sciences physico-mathé -

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manques, comme va le taire conuaître M. Littré, la mémoire de M. Ampère est à jamais sauvée de l'oubli , à cause de sa grande découverte sur Pélectro-niagnétisrae , eu 1820. Dans l'histoire de la philosophie , pourquoi faut-il que ce grand esprit, qui s'est occupé de métaphysique pendant plus de trente ans , ne doive vraisemblablement laisser qu'une vague trace ? M. Maine de Biran lui-môme, le métaphysicien profond près de qui il se place, n'a laissé qu'un témoignage imparfait de sa pensée dans son ancien traité de V Habitude et dans le volume publié par M. Cousin. Après M, de ïracy , à côté de M. de Biran , M, Ampère venait pourtant à merveille pour réparer une lacune. M. Cousin a remarqué que ce qui manque à la philosophie de M* de Biran , où la volonté réhabilitée joue le principal rôle, c'est l'admission de Y intelligence, de la raison, distincte comme faculté, avec tout son cortège d'idées générales, de conceptions. Nui, plus que M. Ampère, n'était propre à introduire dans le point de vue, qu'il admettait, de M. de Biran , celte partie essentielle qui l'agrandissait. Lui, en effet , si Ton considère sa tournure métaphysique, il n'était pas, comme M. de

Biran, la volonté mémo , dans sa persistance et son unité progressive , il était surtout Vidée. Sans nier la sensation, trop grand physicien pour cela 9 sans la méconnaître dans toutes ses variétés et ses nuances , combien il était propre, ce semble, entre M. de Tracy et M- dq Biran , à intervenir avec l'intelligence (i) , et

(i) Nous pourrions citer, d'après les plus anciens papiers et projets d'ouvrages que nous avons sous les yeux , des preuves frappantes de cette large paît faite à l'intelligente , oui corrigeait tout-à-fait le point de vue profond, mais restreint, de M. de Biran, et l'environnait d'une extrême étendue. Ainsi ce début qu'on trouve à un plan d'une histoire de l'intelligence humaine : t L'homme , tous le point de vue intellectuel, a la faculté d'acquérir et celle de conserver. La faculté d'acquérir se subdivise en trois principales : il acquiert par ses sens, par le déploiement de l'activité motrice qui nous fait découvrir les causes , par la réflexion qu'on peut définir la faculté d'apercevoir des relations i qui s'applique également aux produits de la sensibilité et à ceux de l'activité. On aperçoit des relations entre les premiers par la comparaison, entre les seconds par l'observation des effets que produisent les causes. On doit donc diviser tous les phénomènes que présente Intelligence en quatre systèmes : le système sensitif , le système actif, le système comparatif, et le système étiologique. » Dans un résumé des Idées psychologiques de M. Ampère, rédigé en I8H par son ami M. Bredin , de Lyon , je trouve : c On peut rapporter tous les phénomènes psychologiques à trois systèmes : sensitif, cognitif , intellectuel. > Ce système cognitif et ce système intellectuel, qui semblent un double emploi, sont différens pour lui, en ce qu'il attribue seulement au système cognitif la dis-

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à remeubler ainsi l'âme de ses concepts les plus divers et les plus grands ! Il l'aurait fait, j'ose le dire , avec plus de richesse et de réalité que les philosophes éclectiques qui ont suivi , les— quels, n'étant ni physiciens, ni naturalistes, ni mathématiciens, ni autre chose que psychologues, sont toujours restés, par rapport aux classes des idées, dans une abstraction et dans un vague qui dépeuple l'âme et en mortifie, à mon gré, l'étude. Par malheur, si M. de Biran se tient trop étroitement à cette volonté retrouvée, & cette causalité interne ressaisie f comme à un aie sûr et h un sommet , d'où émane tout mouvement , M. Ampère, inoins retenu et plus ouvert dans sa métaphysique, alla et dériva au flot de l'idée. À travers ce domaine infini de Pintelligènce, dans la sphère de la raison et de la réflexion, comme dans une demeure à lui bien connue, il alla changeant , remuant , déplaçant sans cesse les ob-

tinction du mot et du non-mot, qui se tire de l'activité propre de l'être d'après M. de Biran : il réservait au système intellectuel, proprement dit, la perception de tous les autres rapports. Quoique cela manque un peu de rigueur , la lacune signalée par M. Cousin chez M. de Biran était au moins sentie et comblée , plutôt deux fois qu'une,

jets; les classifications psychologiques se succédaient à son regard , et se renversaient Tune par l'autre; et il est mort sans nous avoir suffisamment expliqué la dernière, nous laissant sur le fond de sa pensée dans une confusion qui n'était pas eu lui.

En attendant que la seconde partie de sa classification , qui embrasse les sciences woo/ogiques , soit publiée , et dans l'espérance surtout qu'un fils , seul capable de débrouiller ces précieux papiers, s'y appliquera un jour, nous ne dirons ici que très peu , occupé surtout à ne pas être infidèle. M. Ampère, dans une note où nous puisons, nous indique lui-même la première marche de son esprit. Il voulait appliquer h la psychologie la méthode qui a si bien réussi aux sciences physiques depuis deux siècles : c'est ce que beaucoup ont voulu depuis Locke. Mais eu quoi consistait l'appropriation du moyen a la science nouvelle? Ici M. Ampère parle d'une difficulté première qui lui semblait insurmontable, et dont M. le Chevalier de Biran lui fournit la solution. Cette difficulté tenait sans doute à la connaissance originelle de l'idée de cause et a la distinction du moi d'avec le monde extérieur. Il nous ap-

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prend aussi que , dans sa récherche sur \t fondement de nos connaissances, il a^commencé par rejeter l'existence objective, et qu'il a été disciple de Kant : « Mais repoussé bientôt , dit-il , par ce nouvel idéalisme , comme Reid l'avait été par celui de Hume, je lVi vu disparaître devant l'examen de la nature des connaissances objectives généralement admises. » Tout Ceci , on le voit, n'est qu'indiqué par lui, et laisse h désirer bien des explications. Quoi qu'il en soit, en s'efforçant constamment de classer le* faits de l'intelligence selon Tordre naturel , M. Ampère en vînt aux quatre points de vue et aux deux époques principales qui les embrassent , tels qu'il les a posés dans la préface de son Essai sur la Philosophie des Sciences. Cetlt qui ont fréquenté Técole des psychologues distingués de notre âge, et qui ont aussi entendu les leçons dans lesquelles M. Ampère, au Collège de France , aborda la psychologie, peuvent seuls dire combiefn , dans sa description et son dénombrement des divers groupes de faits, l'intelligence humaine leur semblait tout autrement riche et peuplée que dans les distinctions de facultés, justes sans doute, mais nues et un peu stériles , de nos autres maîtres.

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