‹ Essai sur la philosophie des sciences; ou, Exposition analytique d'une classification naturelle de toutes les connaissances humainesChapitre 5 sur 34 · XIV1J · texte numérisé non relu

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Dès l'abord , dans la psychologie de ceux-ci , on distingue sensibilité, raison , activité libre , et on suit chacune séparément , toujours oc* cupé, en quelque sorte, de préserver Tune de ces facultés du contact des autres, de peur qu'on ne les croie mêlées en nature et qu'on ne les confonde. M. Ampère y allait plus librement, et par une méthode plus vraiment naturelle. 8i Bernard de Jussieu, dans ses promenades à travers la campagne, avait dit constamment en coupant la tige des plantes : h Prenons bien garde, ceci est du tissu cellulaire, ceci est de la libre ligneuse; l'un n'est pas l'autre ; ne confondons pas 5 le bois n'est pas la sève ; » il aurait fait une anatomie , sans doute utile et qu il faut faire , mais qui n'est pas tout, et les trois quarts des divers caractères, qui président à la formation de ses groupes naturels, lui auraient échappé dans leur vivant ensemble. — L'anatomie radicale psychologique, ce que M. Ampère appelle Vidéogénie , serait venue dans sa méthode, plus tard, à fond; mais elle ne serait venue qu'après le dénombrement et le classement complet. Mais surtout, la préoccupation des facultés distinctes

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ne scindait pas, dès l'abord f les groupes analogues, et ne les empêchait pas de se multiplier dans leur diversité.

La quantité de remarques neuves et ingénieuses , de points profonds et piquaus d'observation , qui remplissaient une leçon de M. Ampère, distrayaient aisément l'auditeur de l'ensemble du plan, que le maître oubliait aussi quelquefois , mais qu'il retrouvait tôt ou tard à travers ces détours. On se sentait bien avec lui en pleine intelligence humaine, en pleine et haute philosophie antérieure au avili* siècle; on se serait cru, à cette ampleur de discussion , avec un contemporain des Leibnitz, des Malcbranche, des Arnauld; il les citait à propos familièrement, même les secondaires et les plus oubliés de ce temps-là, M. de la Chambre, par exemple; et puis on se retrouvait tout aussitôt avec le contemporain lies présent de M. de Tracy et de M. de Laplace. On aurait fait un intéressant chapitre, indépendamment de tout système et de tout lien, des cas psychologiques singuliers et des véritables découvertes de détail dont il semait ses leçons. J'indique en ce genre le phénomène qu'il appelait de concrétion, sur lequel on peut lire

l'analyse de M. Roul'm, insérée dans l'Essai de classification des sciences. Je regrette que M. Roulin n'ait pas fait alors ce chapitre de miscellanées psychologiques, comme il en a fait un sur des singularités d'histoire naturelle.

A partir de 1816, la petite société philosophique qui se réunissait chez M. de Biran avait pris plus de suite, et l'émulation s'en mêlait. On y remarquait M. Stapler, le docteur Bertrand , Loyson, M. Cousin. Animé par les discussions fréquentes, M. Ampère était près , vers 1820 f de produire une exposition de son système de philosophie, lorsque l'annonce de la découverte physique de M. OErsted le vint ravir irrésistiblement dans un autre train de pensées, d'où est sortie sa gloire. En 1829, malade et réparant sa santé & Orange , à Hières , aux tiédeurs du midi, il revint, dans les conversations avec son fils, a ses idées interrompues ; mais ce ne fut plus la métaphysique seulement, ce fut l'ensemble des connaissances humaines et son ancien projet d'universalité qu'il se remit à embrasser avec ardeur. L'Épitre que lui a adressée son fils à ce sujet , et le volume de l'Essai de

classification qui a paru , sont du moins ici de

publics et permaneus témoignages. M. Ampère, eu même temps qu'il sentait la vie lui revenir encore, dut avoir en cette saison de pures jouissaqces. S'il lui fut jamais donné de regseutir un certain calme, ce dut être alors. En reportant son regard, du haut de la montagne de la vie , vers cçs sciences qu'il comprenait toutes , et dont il avait agrandi Tune des plus belles, il put atteindre un moment au bonheur serein du sage et reconnaître en souriant ses domaines, (1 n'est pas jusqu'aux vers latins, adressés à son fils eq tête du tableau, qui naieut dû lui retracer peu ses souvenirs poétiques de 93 , un temps plein de charmes. Les anciens doutes et içs combats religieux avaient cessé en lui : ses inquiétudes, du moins, étaient plus bas. Depuis des années, les chagrins intérieurs, les instincts infinis, une cqrrespondance active avec son an* ci** mi le père Barret , le souffle même de la restauration , lavaient ramené à cette foi et à cette soumission qu'il avait si bien exprimée en i$q3, et dont il relut sans doute de nouveau la formule touchante. Jusqu'à la fin, et pendant les années qui suivirent, nous lavons toujours vu allier et concilier sans plus d'effort, et de mauière a frapper d'étonnement et de respect,

là -foi et la Science, la croyance et l'espoir «n la pensée humaine et l'adoration envers la parole révélée. ■ ■ ! — ' •

Outre cette vue supérieure par laquelle il saisissait le fond et le lien des sciences, M. Ampère n'a cessé, à aucun moment, de suivre en détail, et sbuvent de devancer et d'éclairer, dans ses aperçus, plusieurs de celles dont il aimait particulièrement le progrès. Dès 1809, au sortir de la séance de l'Institut du lundi 27 février (j'ai sous les yeux sa note écrite et développée), il n'hésitait pas, d'après les expériences rapportées par MM. Gay-Lussac et Thénard , et plus hardiment qu'eux, à considérer le chlore (alors appelé acide muriatique oxigéné) comme un corps simple.

En 1816, il publiait, dans les Anncdes dç Chimie et de Physique, sa classification naturelle des corps simples, y domiant le premier essai de l'application h la chimie des méthodes qui ont tant profité aux ?ciencçs naturelles. Il établissait entre les propriétés des corps une multitude de rapprochemens ^u' «m Savait point faits, il expliquait des phénomènes, encore sans lieu, et la plupart de ces rapprochiez §t de ces explications ont été vérifiés depuis par les

expériences. La classification elle-même a été admise par M. Chevreul dans le Dictionnaire des Sciences naturelles, et elle a servi de base à celle qu'a adoptée M. Beudant dans son Traité de Minéralogie. Toujours éclairé par la théorie, il lisait à l'Académie des Sciences, peu après sa réception, un mémoire sur la double réfraction, où il donnait la loi quelle suit dans les cristaux, avant que l'expérience eût fait connaître qu'il en existe de tels (i). En 1824, le travail de M. Geoffroy Saint-Hilaire sur la pré* sence et la transformation de la vertèbre dans les insectes, attira la sagacité, toujours prête 9 de M. Ampère, et lui fît ajouter à ce sujet une foule de raisons et d'analogies curieuses, qui se trouvent consignées au tome second des Annales des Sciences naturelles (2). Lorsque M. Ampère reproduisit cette vue en i85a, à son cours du Collège de France, M, Cuvier, contraire en général à cette manière raisonneuse d'envisager

(!) Noos noterons encore, pour compléter ces indications de travaux, un Mémoire sur la toi de Mariottô, imprimé en

101*, uii jucuiuirç but ue:» pruprieita» nouvelles aes axes ae

rotation des corps , imprimé dans le Recueil de l'Académie des Sciences.

(2) Annales des Science* naturelles, tom. II ♦ pag. 295. M. N... n'est autre que M. Ampère.

l'organisation, combattit au mêmeCollége, dans sa chaire voisine, le collègue qui faisait incursion au cœur de son domaine; il le combattait avec ce ton excellent de discussion, que M. Ampère, en répondant, gardait de même, et auquel il ajoutait de plus une expression de respect» comme s'il eût été quelqu'un de moindre c noble contradiction de vues, ou plutôt ufbble échange, auquel nous avons assisté, entre deux grandes lumières trop tôt disparues ! Si une observation de M. Geoffroy Saint-Hilaire avait suggéré à M. Ampère ses vues sur l'organisation des insectes , la découverte de M. Gay- Lussac sur les proportions simples que Von observe entre les volumes d'un gaz composé et ceux des gaz composans, lui devenait un moyen •de concevoir, sur la structure atomique et moléculaire des corps organiques, une théorie qui remplace celle de Wollaston (i). De même 9 une idée de Herschell, se combinant eu lui avec les résultats chimiques de Davy , lui suggérait une théorie nouvelle de la formation de la terre. Cette théorie a été lucidement exposée

(!) On la troave dans la Bibliothèque universelle, tom. XLIX, et en analyse dans on rapport de M. Becquerel (Revue encuckpédiquê, novembre 18M).

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datas la Reme des Deux Mondes, en juillêt i833é Oq y peut prendre une idée de la manière de ce vaste et libre esprit : l'hypothèse

-auticpte, retrouvée dans sa grandeur; l'hypothèse à la façon presque des Thaïes et des Démecriie , ihais portant sur dei faitt qui ont la rigueur moderne. * * : Y . .. ..

Après avoir tant iatt , tant pensé , sans par- 1er des inquiétudes peepétuèlles du dedans quil se suscitait, on conçoit qu'à soixante-etunans, M. Ampère, daoa tdute la éorce et le zèle de l'intelligence, eût usé un corps trop faible. Parti pour sa tournée d'inspecteur*géné-

•ral ^ il se trouva malade dès Roanne; sa poitrine, sept ans auparavant, apaisée par l'air du midi y s'irrttiftt cette fois davantage : il voulut continuer. Arrivé à Marseille y et ne pouvant plus aller absolument, il fut soigné dans le collège, et tUk espérait prolonger une amélioration légère, lorsqu'une fièvre subite au cerveau l'em-

-porta, le to juillet i836, h cinq heures du matin, entouré et soigné par tous avec un respect filial , mais eti réalité loin des 6œns ; loin d'un fils.

tf fèsUtfàîi peut-être à fàrièr, II ègafktàécemment ce portrait de quelques-unes de ces

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naïvetés nombreuses et bien connues qui corn» posent ,*utotr<l* nom cLrfillustre savadt, une sorte de légende courante, comme les bons mots malicieux autour du nom de 1VL de Taileyrand : M. Ampère, avec des différences d'originalité,

mine et La Fontaine. Dé peur de demeurer trop incomplet sur ce point, nous ne le risquerons par» M* Ampère savait mieux les choses de la nature et de l'univers que celles des hommes et de la société; Il manquait essentiellement de calme, et n'avait pas la mesure et la proportion dans les rapports de la vie/ Son coup d'oeil i si vaste et si pénétrant au-delh* né savait pas ré-t duire les objets habituels, Son esprit immense était le plus souvent comme une mer agitée ; la première- vagiie soudaine y faisait montagne ; le liège flottant <mi le gràîn de sable y ^tait aisément lancé jusqu'au* déuÉ;

Malgré le préjugé vulgaire t*ï lies ëavans , ils ne sont pas toujours ainsi. Chez les esprits dtè cet ordre et pour les «terreau* de haut génie , la nature a , dans plus d'un cas » combiné et proportionné i'organiaatton. Quelques uns , atanés au coriiplet , outre la pensée puissante intérieure , ont l'enveloppe intérieur* eiidur-

cie , l'œil vigilant et impérieux , la parole prompte, qui impose, et toutes les défenses. Qui a vu Dupuytren et Corner comprendra ce que je veux rendre. Chez d'autres, une sorte d'ironie douce , calme, insouciante et égoïste , comme chez Lagrange, compose un autre genre de défense. Ici, chez M. Ampère, toute la richesse de la pensée et de l'organisation est laissée, pour ainsi dire, plus à la merci des choses, et le bouillonnement intérieur reste à découvert. Il n'y a ni l'enveloppe sèche qui isole et garautit, ni le reste de l'organisation armée qui applique et fait valoir. C'est le pur savant , au sein duquel on plonge.

Les hommes ont besoin qu'on leur impose. S'ils se sentent pénétrés et jugés par l'esprit supérieur auquel ils ne peuvent refuser une espèce de génie, les voilà maintenus, et volontiers ils lui accordent tout, même ce qu'il n'a pas. Autrement, s'ils s'aperçoivent qu'il hésite et croit dépendre , ils se sentent supérieurs à leur tour à lui par un point commode, et ils prennent vile leur revanche et leurs licences. M. Ampère aimait ou parfois craignait les hommes; il s'abandonnait à eux, il s'inquiétait d'eux; il ne les jugeait pas. Les hommes (et je

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ne parle pas du simple vulgaire) ont un faible pour ceux qui les savent mener, qui les savent contenir, quand ceux-ci même les blessent ou les exploitent. Le caractère , estimable ou non, mais doue de conduite et de persistance même intéressée , quand il se joint à un génie incontestable, les frappe et a gain de cause, en défi* nitive , dans leur appréciation. Je ne dis pas qu'ils aient tout-a-fait tort, le caractère tel quel, la volonté froide et présente, étant déjà beau» coup. Mats je cherche à m'expliquer comment la perte de M. Ampère, à un âge encore peu avancé, n'a pas fait à l'instant aux yeux du monde, même savant, tout le vide qu'y laisse eu effet son génie. *

Et pourtant (et c'est ce qu'il faut redire en*core cjn finissant) qui fut jamais meilleur, à lu fois plus dévoué sans réserve à la science, et plus sincèrement croyant aux bons effets de la science pour les hommes ? Combien il était vif sur la civilisation , sur les écoles 9 sur les lumières ! Il y avait certains résultats réputés positifs , ceux de Malt h us , par exemple , qui le mettaient en colère , il était tout sentimental à cet égard; sa philanthropie de cœur se révoltait de ce q*û violait, selon lui > la moralité néces-

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saire, l'efficacité bienfaisante de la science. D'autres sa van s illustres ont donné evec mesure et prudence ce qu'ils savaient ; lui , il ne pensait pas qu'on dût en ménager rien. Jamais

esprit de cet ordre ne songea moins à ce qu'il y a de personnel dans la gloire. Pour ceux qui l'abordaient , c'était un puits ouvert. A toute heure, il disait tout. Étant un soir avec ses amis, Camille Jordan et Degérando , il se mit a leur exposer le système du monde ; il parla treize heures avec une lucidité continue , et comme le monde est infini, et que tout s'y enchaîne, et qu'il le savait de cercle en cercle en tous les sens, il ne cessait pas, et si la fatigue ne l'avait arrêté, il parlerait, je crois, encore. O science ! voilà bien a découvert ta pure source sacrée , bouîllonuante ! — Ceux qui l'ont entendu, à ses leçons , dans les dernières années au Collège de France , se promenant le long de sa longue table, comme il eût fait dans l'allée de Polémieux, et discourant durant des heures , comprendront cette perpétuité de la veine savante. Ainsi, en tout lieu, en toute rencontre, il était coulumier de faire , avec une attache à l'idée, avec un oubli de lui-même qui devenait merveille* Au sortir d'une charade ou de quelque

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longue et minutieuse bagatelle, il entrait dans les sphères. Virgile, en une sublime églogue, a peint le demi-dieu barbouillé de lie , que les bergers enchaînent : il ne fallait pas l'enchaîner, lui, le distrait et le simple, pour qu'il commençât :

Namque canebat uti magnum pér inane coacta Semina , terrarumque , aninueque , marisque fuissent § Et liqoidi aimai ignis : ut his exordia primis Omnia , etc., etc. ; . i » • j r #

Il enchaînait de tout les semences fécondes. Les principes du feu, les eaux, la terre et l'air, 1

te Jupiter,.. >*>

Èt celui qui, tout a l'heure, était comme le plus petit, parlait incontinent comme les antiques aveugles, — comme ils auraient parlé, venus depuis Newton. C'est ainsi qu'il est resté et qu'i/ vit daus noire mémoire, dans notre cœur. .

Sàihte-Beuve.

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