‹ Essai sur la philosophie des sciences; ou, Exposition analytique d'une classification naturelle de toutes les connaissances humainesChapitre 6 sur 34 · PHYSIQUE · texte numérisé non relu

PHYSIQUE

Ce qui, chez les anciens, constituait la scieuce de la physique, était surtout' une recherche des conditions essentielles de la matière, une sorte de métaphysique sur les phénomènes naturels , laquelle s'efforçait de trouver dans une loi générale l'explication des faits particuliers. Ce que les modernes entendent par physique est , au contraire , une science qui commence par l'investigation des faits particuliers, et qui se propose, comme but suprême, de tirer de leur comparaison des lois de plus en plus générales , des formules de plus en plus conipréhensives. C'est une longue expérience , c'est l'impuissance des méthodes divinatoires , c'est l'insuccès des esprits les plus hardis et les plus vigoureux qui a ramené les écoles modernes dans des spéculations hasardées aux obser-

vations patientes et minutieuses, et les théories destinées à expliquer les faits aux faits destinés à fonder les théories. Retrouver, dans les observations isolées qui se multiplient, le lien qui les unit ; mettre en relief, d'une manière évidente à tous, Lr raison cachée qui y est contenue ; arracher l'apparence trompeuse qui les montre différentes, et manifester, dans un fragment du système, un fragment de la loi univerune des œuvres les plus difficiles de la science moderne ; c'est aussi une de celles qui importent le plus à son avancement et qui honorent le plus les efforts du génie.

M. Ampère, dans ce domaine des découvertes laborieuses et influentes, a signalé son nom par ses travaux éminents et définitifs sur le problème , si compliqué au premier coup d'oeil , des phénomènes électro-magnétiques. Comme ses travaux formeront dans l'avenir la gloire principale de M. Ampère , et lui assureront un nom dans les annales de la science , il est important d'exposer, avec quelque détail, en quoi ils oat consisté. On avait déjà remarque h différentes fois que l'électricité exerçait une action sur l'aiguille aimantée. Ainsi, la boussole, sur des vaisseaux frappés du tonnerre , perdait la

lxij

propriété de se tourner vers h nOrd et 4e ma*quer la route du bâtiment. Quand ces flammes électriques , que les marins connaissent sous le nom de feux Saînt-Elme, brillaient avec un vif éclat h la pointe des mâts, l'aiguille était, dé la même façon 9 dépouillée de sa faculté caractéristique : ou bien les pôles en étaient renversés, de sorte que la pointe, qui se dirige vers le nord, se dirigeait vers le sud ; cm bien elle restait complètement insensible à l'action magnétique de la terre, et demeurait immobile dans toutes les positions. De fortes décharges d'électricité, produites avec la bouteille de Leyde ou une grande batterie , avaient modifié de la même manière , dans les expériences instituées pour cet objet, les aiguilles aimantées. On en avait conclu qpe l'électricité agissait par son choc , et Ton en était resté là. L'influence réciproque de cet agent et du magnétisme était a peine soupçonnée , et rien ne mettait encore $ut< la voie des faits merveilleux et des importantes conséquences que contenait l'examen de l'action entre une petite aiguille et un fil d'archal traverse par un courant électrique.

M: OErsted, physicien danois, qui s'entretenait depuis long-temps dans des inductions

Wjj

théoriques sur l'essence des iluides électrique et magnétique , découvrit , en 1820, un phénomène capital , qui est devenu le point de départ des travaux subséquens. Ce qui avait échappé à ses prédécesseurs, et ce qui n'échappa point à M. OErsted , c'est une condition à laquelle nul n'avait songé : à savoir, que l'élec- Iricité n'agit sur le magnétismequ'autantqu'elle est en mouvement. En effet, le physicien danois mettant en action la pile voltaïque , et plaçant l'aiguille aimantée à portée du fil métallique qui en réunitles deux pôles, remarqua que l'aiguille est déviée de sa direction et qu'elle tend à se placer en croix avec le fil conducteur du fluide électrique. Voilà le fait dans sa simplicité primitive, fait qui ouvrit une vasie carrière aux découvertes et qui enrichit la science , en un court espace de temps, d'observations fécondes et de belles théories.

Ce ne fut pas M. OErsted qui s'engagea dans cette route : le fait bien observé, il l'interpréta mal. Les accidens très variés du phénomène lui firent illusion ; il ne sut rien y voir de constant, et il n'était pas assez maître de l'analyse mathématique pour ramener à un principe commun les mouvemens complexes qu'il obser-

Ixi?

Tait. En effet, le pôle de l'aiguille aimantée qui se tourne vers le nord, est, par l'influence d'un courant électrique , porté soit vers l'orient , soit vers l'occident, suivant que le courant, auquel on donnera la direction du nord au sud, passe au-dessus ou au-dessous de l'aiguille.Les complications qui uaissaient de ces variations et d'une foule d'autres analogues embarrassaient beaucoup les physiciens. M. OErsted supposa, pour expliquer les phénomènes , une sorte de tour, billon électrique qui, semblable aux tourbillons de Descartes, circulait en dehors du fil conducteur perpendiculairement a ce fil , entraînait l'aiguille, et la dirigeait de manière à la mettre perpendiculaire à la ligne de la plus courte distance qui la séparait du courant. Cette explication n'était, pour ainsi dire, que la reproduction du fait lui-même, contenait une hypothèse gratuite, et n'offrait aucun moyen vie retrouver géométriquement les phénomènes particuliers dans une formule générale. Ce n'était point là une théorie dans la bonne acception du mot ; ce n'était qu'une manière d'exprimer que l'aiguille aimantée se met en croix avec la direction du courant électrique. Mais cette idée, émise par M. OErsted , sans qu'il y attachât

lx?

beaucoup d'importance, était tout-à-fait inacceptable pour les géomètres ; car, en supposant gratuitement une action rotaloirê , elle renver-

Newton , principe suivant lequel toute action , attractive ou répulsive entre deux corps , s'exerce suivant la ligne droite qui les unit.

Telle est la première phase de l'électro-ma* gnétisme. Uu fait important , le fait d'uneact tion constante de l'électricité . en mouvement sur l'aiguille aimantée, est établi d'une maniéré incontestable. A M. OErsted en appartient l'honneur. Il ne s'agit plus de ces influences variables de la foudre ou du choc électrique sur la boussole ; il s'agit d'un phénomène aussi fixe que celui qui dirige le pôle sud de l'aiguille aimantée vers le pôle nord du monde , et qui, sans doute, est mystérieusement lié aux plus puissantes et aux plus universelles forces de 1* nature. Ce que la terre fait incessamment su*toute aiguille aimantée , le courant électrique le fait sur celte aiguille : par l'attraction du globe, elle dévie dans un sens déterminé > et se tourne toujours vers le nord; par l'attraction du courant électrique, elle dévie avec non moins de constance, et se met toujours en croix avac

Ixvj

lui. Ainsi, un phénomène, reconnu avec exactitude et précision, démontre une singulière affinité entre le magnétisme et l'électricité, signale des analogies merveilleuses entre Taclion de la terre et l'action des cour ans électriques , et permet d'entrevoir que la science touche là à d'importans secrets. Remarquable lenteur dand la découverte des phénomènes naturels ; il y a plusieurs siècles que Ton sait que le nord dirige l'aiguille de la boussole, et c'est hier seulement que l'on a appris qu'un courant électrique la dirige aussi. ' !-V. • î

Peut-être la science se serait -elle arrêtée long-temps devant l'observation de M. OErsted, et, égarée par des théories insuffisantes et fausses, comme par de vaines lueurs, aurait-elle perdu la voie véritable des découvertes qui devaient si rapidement l'enrichir. Mais heureusement il se trouva alors un esprit aussi systématique qu'habile à manier l'analyse mathématique; celui-lk ne s'arrêtà pas devant les Apparences du phénomène. Trop habitué, par •sa nature même , à remonter du particulier au 'général, trop instruit des lois rationnelles de la mécanique pour croire qu'il eût trouvé quelque chose d'important , s'il n'avait pas trouvé

lxvij

une formule qui conliat tous le* &îts sans exception, M. Ampère se mit à l'œuvre, et donna à la découverte de M. OErsled une face toute nouvelle et une portée inattendue. Non seulement il l'accrut par des observations fécondes, mais encore il la résuma dans une loi simple, qui ne laisse plus rien à désirer.

« Les époques , a dit M. Ampère dans sa Théorie des phénomènes électro- dynamiques, page 1 3 1, où l'on a ramené à un principe unique des phénomènes considérés auparavant comme dus à des causes absolument différentes, ont été presque tqu^oars accompagnées dé la découverte de nouveaux faits, parce qu'una nouvelle manière de concevoir les causes siig* gère une multitude d'expériences à tenter, d'explications à vérifier. C'est ainsi qoe la démonstration donnée par Volta, de ndentité du galvanisme et de l'électricité j a été accompagnée de la construction de la pile, et suivie de- toutes -les découvertes qu'a enfantées cet admirable instrument. » Cesréflexiônsde M. Ampère expliquent parfaitement à ses propres travaux. A peine eut-il saisi , par le calcul , la loi des nouveaux phénomènes , signalés, pour la première fois , par M» OErsled, que deux observations,

Ixviij

de la plus haute importance, vinrent accroître la science, et récompenser magnifiquement les efforts du physicien français.

M. OErsted avait vu qu'un courant électrique exerce une action sur l'aiguille aimantée ; M. Ampère pensa qu'une action semblable devait ê teexercée par deux courans électriques, de l'un sur l'autre. Ce n'était nullement une conséquence nécessaire et forcée de la découverte dû M. OErsted, car on sait qu'un barreau de fer doux , qui agit sur l'aiguille aimantée, n'agit pas cependant sur un autre barreau de fer doux. Il se pouvait que le courant électrique fût , comme le barreau de fer, incapable d'agir sur un autre courant, tout en ayant une influence constante sur l'aiguille magnétique. Ce sujet de doute n'eu était pas un pour M. Ampère , dont l'esprit systématique avait vu dès le premier abord (le fait de M. OErsted étant reconnu) la nécessité de celui qu'il cherchait à son tour. Mais il fallait le démontrer par l'expérience, seule capable en ceci de lever toutes les incertitudes. M. Ampère ne se montra pas moins ingénieux dans l'établissement de l'appareil nécessaire à sa démonstration , qu'il ne s'était montré doué d'une sagacité pénétrante

en devinant le phénomène qui allait s accomplir sous ses yeux. Il s'agissait de rendre un courant électrique mobile; il le rendit mobile ; et quand toutes les conditions de l'expérience furent établies; quand l'électricité circula dans les deux fils qu'il avait mis en présence , celui auquel une disposition ingénieuse av*it permis de changer de position , obéit à la force qui le sollicitait, et vint prendre la direction que les prévisions de M. Ampère lui avaient assignée. C'est certainement une heure de pures et nobles jouissances, lorsque le savant, attentif à dévoiler les merveilles de la nature, et plus récompensé quand il lui arrache un de ses secreis, que celui sous les yeux duquel brille soudainement un trésor enfoui, voit s'accomplir un phénomène qu'il a pressenti, se manifester l'effet d'une force mystérieuse , et agir une de ces grandes lois qui entrent dans les rouages du monde*

M. Ampère, par cette découverte, se plaçait sur un terrain tout nouveau, et jetait un jour inattendu sur l'affinité des deux ageps que l'on appelle magnétisme et électricité. L'effet que l'électricité produisait sur le magnétisme , elle le produisait aussi sur elle-même, de telle sorte

qu auprès dugrand fait, reconnu par M. OErsted, de l'action d'an courant électrique sur une aiguille aimantée, venait se ranger l'observation de M. Ampfcre sur une action identique entre deux courans. Le rapprochement était visible, les conséquences manifestes; et la science se trouvait ainsi toucher de plus près h ces agens merveilleux, dont les opérations viennent se mêler à foui. Rien de plus puissant en effet, rien de plus frappant, rien de plus magique que ces choses qoe les physiciens appellent fluides impondérables; que cette électricité et ce magnétisme, partout semés et partout agissans; que ces flammes destructives de la foudre, et ces brillantes et froides clartés qui parent les nuits des régions polaires; que ces attractions et ces répulsions singulières ; que cette fidélité d'une aiguille aimantée à obéir à l'appel du pôle arctique ; et cette pénétration irrésistible de l'électricité jusqu'entre les atomes qu'elle sépare et dissocié! Le moindre fait qui se rattache à ces âgèns est curieux et intéressant ; mais combien» ne le devient -îl pas davantage quand, portant sur les conditions essentielles de leur existence, il permet de pénétrer profondément • dans ces phénomènes placés si loin de notre

intelligence , quoique si près de nos yeux?

La découverte que M. Ampère venait de faire le menait directement à une autre qui en était la conséquence et qui couronnait toutes ses recherches dans un champ si fécond pour lui. La terre agissait sur l'aiguille magnétique ; un courant électrique agissait de son côté et sur l'aiguille et sur un autre courant électrique; la terre devait donc exercer aussi une attraction sur uu courant électrique, et lui donner une direction. Ce globe si grand, qui nous emporte, nous et tous les êtres vivans, autour de son soleil ; cette masse prodigieuse qui roule avec une effroyable rapidité dans les espaces ; cette terre immense, couverte à sa surface de longues plaines, de montagnes escarpées et d'océans mobiles, est dans un rapport nécessaire et mystérieux avec la petite aiguille qui tremble sur la pointe acérée d'un pivot dans la boussole et oscille en obéissant. M. Ampère a trouvé à cette grande planète un autre rapport non moins constant, non moins délicat, non moins merveilleux, et il a fait voir qu'un fil d'archal mobile, dès qu'il venait à être traversé par un courant électrique, passait sous l'influence des forces occultes qui émanent du corps terrestre,

lxxij

et était dirige aussi régulièrement qu'une mince aiguille d'acier aimanté, ou qu'une immense planète lancée éternellement dans la même orbite.

C'est ainsi que la science s'agrandit peu a peu , et qu'un fait , qui semble d'abord isolé, ouvre la voie à des conséquences inattendues et a des rapports dont le haut intérêt frappe les moins clairvoyans. La faible action qui s'exerce entre un courant électrique et une aiguille aimantée, a été le point de départ qui a conduit les physiciens jusqu'au globe de notre planète elle-même, et jusqu'aux puissances qui proviennent de ce grand corps. Le plus petit phénomène se lie au plus grand, et M. Ampère, en poursuivant dans des déductions inaperçues la découverte de M. OErsted, et en développant ce qu'elle contenait, mais ce que personne n'y voyait, a mis dans son plus beau jour cette faculté éminente qu'il possédait, de saisir les rapports des idées éloignées, et d'arriver, par des combinaisons conçues avec profondeur, à d'éclatantes vérités , qui font sa gloire. Certes, quand on considère le chemin parcouru par M. Ampère, on ne peut s'empêcher d'admirer celte sagacité divinatoire, ce génie systémati

îxxiij

que, qui, dans l'action d'un courant électrique sur une aiguille aimantée, lui montre l'action de deux courans électriques l'un sur l'autre, et l'action de la terre sur tous les deux. L'homme le moins habitué aux spéculations de la physique comprendra qu'en tout ceci M. Ampère n'a rien dû au hasard, et qu'il n'a trouvé que ce qu'il a cherché. Le grand poète allemand Schiller, représentant Christophe Colomb voguant à la découverte d'un nouvel hémisphère, lui dit : « Poursuis ton vol vers l'ouest, hardi navigateur; la terre que tu cherches s'élèverait, quand bien même elle n'existerait pas, du fond des eaux à ta rencontre ; car la nature est d'intelligence avec le génie. » Il y a là, sous la forme d'une grande image et d'une splendide exagération, l'expression d'une des conditions les plus réelles du vrai génie dans les sciences, h qui les découvertes n'arrivent point par un hasard, mais qui va au devant d'elles par une sorte de pressentiment.

Il ne faut pas oublier de noter ici avec quelle adresse ingénieuse M. Ampère sut exprimer le mouvement de l'aiguille aimantée soumise à

l'influence d'un courant électrique. Comme ce mouvement change suivant que le courant est

placé au-dessus, au-dessous, à droite, à gauche de l'aiguille, rien n'est plus malaisé que d'énoncer, avec clarté et en peu de mots, la direction que l'aiguille prendra dans un cas donné. Par une supposition , bizarre si l'on veut , mais qui remplit merveilleusement son objet, M. Ampère a levé toutes les difficultés que l'on avait a exprimer les diverses relations du courant et de l'aiguille : il s'est montré , on peut le dire , aussi ingénieux dans cet artifice que dans la manière de préparer ses expériences. Il faut se représenter le courant électrique comme un homme qui a des pieds et une tête, une droite et une gauche; il faut, en outre, admettre que l'électricité va des pieds, qui sont du côté du pôle zinc, à la tête , qui est du côté du pôle cuivre , et que cet homme a toujours la face tournée vers le milieu de l'aiguille. Cela étant ainsi conçu, le pôle austral de la boussole, c'est-à-dire celui qui regarde le nord , est toujours dirigé k la gauche de la figure d'homme que l'on suppose dans le courant. Rien de plus facile alors que de déterminer, pour chaque position du courant, la position correspondante de l'aiguille et de l'ex-

primer brièvement et clairement. C'eat à M. Ampère qu'on le doit. " ?. .

Ces expériences que je viens d'énumérer, et bien d'autres moins importantes que fit M. Ampère, je les ai exposées comme s'il les avait instituées pour examiner les phénomènes qui devaient se produire* Mais, dans la vérité, elles dérivaient pour lui d'une conception plus haute , d'une formule plus précise , d'une loi enfin qu'il avait trouvée et qui contenait , dans leurs détails les plus minutieux, tous les phénomènes de l'électro-magnétisme. Au point de vue où il se place, le fait découvert par M. OErsted n'est plus qu'un cas particulier ; tout dérive d'un fait plus général, qui est Faction exercée par un courant électrique sur un autre courant. C'est cette action que M. Ampère soumet au calcul , et qu'il renferme dans une formule savante; et c'est de là, comme d'un point élevé , qu'il voit se dérouler devant lui tous les phénomènes électro-magnétiques, s'éçlaircir ce qui parait obscur, se simplifier ce qui paraît compliqué , se réduire à la loi générale ce qui parait le plus exceptionnel, et se manifester dans tout son jour la régularité rationnelle de la nature. Voici la formule qui

lxxvj

contient tout Félectro-magnétisme ; avec elle , celui qui saurait le calcul , pourrait retrouver tous les faits, et un géomètre en déduirait môme les phénomènes qu'il ne connaît pas : deux élémens de courant électrique , placés dans le même plan et parallèles, s'attirent en raison directe du produit des intensités électriques , et en raison inverse du carré de la distance si ces courans élémentaires vont dans le même sens, et se repoussent, suivant les mêmes lois , s'ils vont en sens contraire. Formule admirable qui a place l'électro-magnétisme dans le domaine de la philosophie de Newton , en prouvant géométriquement que ! les mouvemens rotatoires observés étaient produits par une action en ligne droite.

Newton, lorsqu'il a dit que les corps s'attirent en raison directe de leur masse , et en raison inverse du carré de leur distance, a trouvé la forme qui contient l'explication des mouvemens planétaires; et Ton sait qu'en partant de ce principe si bref, et pourtant si fécond , lui et les géomètres qui l'ont suivi , ont expliqué mathématiquement, ont calculé rigoureusement , ont prévu d'avance les mouvemens de ces grands astres qui circulent incessamment

Ixxvij

autour du soleil. La loi n'a fait défaut nulle part; et soit qu'il s'agît de démontrer la marche de l'immense Jupiter et sa rotation rapide, ou de suivre Uranus> reculé jusqu'aux confins de notre monde , dans son orbite lointaine et dans son année <le quatre-vingts de nos années ; soit qu'il fallût appliquer la loi à la singulière dis* position de l'anneau qui fait sa révolution autour de Saturne , ou h ces systèmes du monde en miniature, tels que les satellites de Jupiter ou notre propre lune ; tout est Ténu se ranger dans les conséquences rigoureuses du fait générateur et suprêtoe qué Nè"\Vton avait établi. De même sur l'étroit théâtre d'une observation entre une aiguille aimantée et un courant électrique, M. Ampère a jeté une de ces for* mules compréhensives d où le calcul sait tiret l'explication de tous les phénomènes particuliers. Continuant ces généralisations, il vint à penser que l'aimant résultait d'une infinité de courans infiniment petits , circulant perpendiculairement à la ligne des pôles. Çe fut là Le dernier terme où M. Ampère arriva , soit en faits, soit en théorie. La découverte de plusieurs phénomènes électro-magnétiques de la plus haute importance; l'établissement d'une

formule simple qui les contient tous, la démonstration d'affinités de plus en plus grandes entre le magnétisme et l'électricité ; enfin, Une idée nouvelle sur la constitution du fluide magnétique dans les aimans ; tels sont les résultats à jamais mémorables obtenus par M. Ampère sur cette branche si délicate et si curieuse de la physique. Mais il n'alla pas plus loin , et ni lui, ni ses disciples n'ont pu constituer un système de courans terrestres capables de représenter tous Je? phénomènes généraux d'inclinaison et d'intensité. C'était un problème inverse de celui q^il avait résolu : les couràns électriques étant donnés , il s'était agi de trouver leç fnouyemens qui résulteraient de leur action réciproque; dans le magnétisme terrestre, les effets d'inclinaisQu et d'intensité sont donnés , et il s'agit de constituer un système de courais qui y réponde. Depuis, la distribution 4u magnétisme terrestre a été recopnue : on sait déjà que M. le capitaine Duperrey l'a représenté, pour toute la surface du globe, d'après une loi qu'il fera Connaître , aussitôt que l$s magnifiques cartes qu'il vient de terminer auront vu le jour : en sorte que le problème

tcment résolu , et que les expéditions scientifiques n'auront pas d'autre résultai que de confirmer la théorie.

M. Ampère savait ce que valaient ses hypothèses, et il était loin de les prendre pour des réalités physiques; il les regardait seulement comme représentant les phénomènes ; mais il y tenait par cette considération très philosophique, que, quand même on remonterait plus haut dans l'explication de l'clectro - magnétisme , quand même la science ferait des découvertes qui changeraient toutes les idées sor là constitution des deux fluides , néanmoins ses formules subsisteraient toujours. .Elles pourraient devenir une loi particulière dans nue loi plus générale , elles n'en resteraient pas moins véritables* Soit qu'oa descende des hauteurs d'une science supérieure, soit qu'on remonte des élémens vers celte science , on rencontrera toujours comme un degré subsistant , comme une assise indestructible, la formule établie par M. Ampère, De même, nos neveux arriveraient-ils à connaître la cause de la pesanteur universelle , leurs études n'en repasseraient pas moins par la loi de Newton , et la nouvelle astronomie conserverait intactes ,

dans' son sein, toules les formules qui représentent lesmouvemens des corps célestes. C'est ainsi que les théories mathématiques , contrairement aux systèmes philosophiques , sont choses permanentes et stables à toujours. Aussi M. Ampère , pour consoler Fourrier des contrariétés qu'il éprouva, rappelait-il à l'illustre auteur de la théorie mathématique de la chaleur que ses formules n'avaient plus rien à craindre, même des progrès ultérieurs delà science, et qu'une connaissance plus intime des phénomènes du calorique y ajouterait sans en rien retrancher. C'est cette propriété des théories mathématiques qu'il faut, bien concevoir : elles s'ajoutent les unes aux autres , elles ne se remplacent pas. ' :

II fallait un homme comme M. Ampère, imaginant les expériences et les méthodes de calcul , pour débrouiller des phénomènes aussi compliqués en apparence que les phénomènes électro-dynamiques , et arriver à une loi aussi simple que celle qu'il a trouvée. Sans lui , ils seraient encore dans une confusion inextricable; la théorie en serait restée un dédale pour les physiciens, et parle fait c'est la plus difficile de toutes les théories. D'autres savans y avaient

Ixxxj '

déji échoué, et l'on peut juger, par leurs explications , quel conflit de théories , plus fausses les unes que les autres, auraient inondé la science sur cet objet. ' ' ' ' '

Ce fut sans doute à cause de la profondeur de la loi qu'il avait découverte , et du genre de démonstration analytique qu'il employa , que M. Ampère éprouva tant de difficultés a la faire comprendre et admettre par les savans. Les physiciens français se montrèrent d'abord contraires, croyant que les idées théoriques de Bl. Ampère étaient opposées à la doctrine de Newton , d'après laquelle toutes les actions et réactions s'exercent suivant une ligne droite et jamais circulairement. Repoussé de toutes parts, ou plutôt mal écouté et mal compris, M. Ampère ne se décourageait pas ; il soumettait à Laplace tous ses calculs analytiques; il prouvait aux géomètres que sa loi sur les attractions magnétiques et électriques rentrait dans le principe même de Newton, etquecës mouvemens gyratoires résultaient d'attractions et de répulsions directes. De tous les membres de l'académie, Fourier est peut-être le seul qui ait accueilli favorablement les idées de M. Ampère. Néanmoins aucune objection par écrit ne

peu à peu les préveptipps étant tombées, les difficultés étant levées , et ses travaux ayant été eufin compris , sa théorie deviut une acquisition définitive pour |a physique. <l>. î»J

La résistance des savaps français fut cependaut moins gronde que celle des savans éirangers. Çeux-,çi , trop incapables de SU*tYr« 1« déductjpns analytiques du physicien français, persistèrent daps leurs vagues explications sur le tourflUlofl électrique ; BerzeUus ne dit pas un rapt 4e M, Ampère daps les. avaot-prepqi de physique qui sont à |a tête de pa chimie ; MM, Humphry Payy» Faraday, Seçbeçk, Peh* rive, Préyost, flopili , et ppe foule d'autres savanftéjevèrent objections spr objections, toutes plus singulières les upes que l«s autres j et M. Ampère p'eut gain de cause fn A»gle»ew, que lpr$qpe M. Ifobbage qui, dans un voyage à Parin, avait reçu les expjicsiiQn.8, prales p> phy* yçiep français , eut rapporté à l-ppdref une démopstration qui avait eu ta.pt de peipe à pénétrer parmi les savaps : triomphe complet que les principes de la philosophie naturelle de Newton opt remporté , apppyés de l'autorité d'up géomètre fra^uçais, . ,

En même temps que M, Ampère était un mathématicien profond, un physicien ingénieux , et un homme capable de combiner les expériences et le calcul de manière à reculer les limites de la science , il était porté , par la nature de son esprit et par une prédilection particulière , vers les études métaphysiques. Il n'avait vu (pas plus au reste que Descartes, Leibniiz ou d'Alembert), dans ses travaux mathématiques, rien qui le détournât des hautes spéculations philosophiques. Après avoir professé, pendant quelque temps, la philosophie, il n'a* bandonna jamais cette étude, la cultiva à côté de celles qui lui avaient ouvert l'entrée de l'In^ stitut, et il ne cessa, jusqu'à la fin de sa vie, d'y consacrer une partie de ses heures et une partie de ses forces, Beaucoup a été par lui médité, écrit, jeté dans des notes ; mais peu de chose a été livré à la publicité. Un volume, qu'il a fait imprimer sur une classification des sciences, est le plus important de ses travaux philosophiques. M. Ampère, dont l'esprit avide d'instruction se plaisait à se promener d'étude en étude, fut amené à considérer ce sujet d'un point de vue scientifique, et à essayer de refaire, sur un meilleur plan, ce qui avait été tenté plusieurs fois en

Imit

vaîn, même par des hommes supérieurs. Toutes les fois que Ton réunit ensemble des généralités dans un ordre logique, il en ressort des enseignemens de toute nature, ainsi que plus de justesse dans les aperçus; et l'esprit humain, revenant ainsi sur lui-même; se rend mieux compte de ce qu'il a fait et de ce qu'il peut faire, reconnaît la voie qu'il avait suivie , apprend â chercher en connaissance de cause ce qu'il avait plutôt poursuivi par instinct, et acquiert ainsi une sorte de maturité scientifique dont les effets se font toujours heureusement sentir. Les idées générales que l'on rassemble et que l'on coordonne, les classifications qui en dépendent et qui naissent, comme elles, de l'examen approfondi des détails, développent la réflexion et sont semblables à ces retours que l'homme, à mesure qu'il avance en âge, fait sur lui-même, et qui constituent pour lui le résumé de son expérience et le meilleur fondement de sa moralité. '

lies classifications ont toujours été une œuvre difficile. Ignorées dans l'enfance des sciences, où les choses sont vues en bloc, elles commencent à naître lorsque les objets particuliers commencent eux-mêmes à être mieux, connus;

et d'essais en essais > elles se perfectionnent, c'est-à-dire se rapprochent de plus en plus des divisions établies dans la nature elle-même ; car c'est un fait remarquable que moins elles pénètrent au fond des choses , plus elles sont artificielles. Il en coûte beaucoup moins à l'homme d'inventer une méthode où il fait entrer, de gré ou de force, la nature incomplètement observée, que de saisir les caractères vrais et profonds qu'elle a imprimés aux choses.

La classification des sciences appartient de droit à la philosophie , et ce n'est pas une des

rr

En effet, si la philosophie a une double étude à poursuivre, celle de la psychologie et celle de l'ontologie, il est évident qu'une. féconde instruction se trouvera pour elle dans l'usage que l'homme a fait de ses propres facultés et dans le jour sous lequel les diverses relations ontologiques , telles que celles du temps , de l'espace et de la substance, lui ont apparu. Entre la nature de l'esprit humain et ses applications, entre ses conceptions sur le monde et le monde lui-même, il est des rapports nécessaires, source d'idées profondes, qui ne ressortent jamais mieux que quand tout ce qui est appelé science

lxxxvj

se trouve rangé dans un .ordre méthodique et réuni sous un seul coup d'œil.

On peut citer, comme exemple d'une classification artificielle des sciences, celle de l'Introduction de l'Encyclopédie, où elles sont disposées suivant trois facultés que Ton considéra comme fondamentales dans l'intelligence : la mémoire , la raison et l'imagination. Il en résulte (ce qui est, au reste , le vice de toutes les classifications artificielles ) que les objets les plus disparates furent accolés les uns aux autres, et les plus analogues séparés. Ainsi l'histoire des minéraux, des végétaux, se trouve placée il côté de l'histoire civile ; la zoologie , séparée de la botanique pàr l'interposition, entre ces sciences, de l'astronomie, de la météorologie et de la cosmologie. M* Ampère , au contraire , a cherché une méthode naturelle qui rapprochât les sciences analogues et les groupât suivant leurs affinités. Comme il était parti d'un principe philosophique suivi avec rigueur, il en est résulté, dans son travail, une régularité remarquable. Voici quel est le principe qui y a présidé : Toute la science humaine se rapporte uniquement à deux objets généraux , le monde matériel et la pensée. Se là naît la division na- t

Uxxvij

turelle en sciences du inonde ou cosmologiques, et sciences de la pensée ou noologiques. De cette façon, M. Ampère partage toute nos connaissances en deux règnes ; chaque règne est , à son tour, l'objet d'une division pareille. Les sciences cosmologiques se divisent en celles qui ont pour objet le monde inanimé et celles qui s'occupent du monde animé; de là deux branchemens qui dérivent des premières et qui comprennent les sciences mathématiques et physiques ; et deux autres embranchemens qui dérivent des secondes et qui comprennent les sciences relatives à l'histoire naturelle et les sciences médicales. La science de la pensée , à son tour, est divisée en deux sous-règnes, dont l'un renferme les sciences noologiques proprement dites et les scieuces sociales ; et il en résulte, comme dans l'exemple précédent, quatre embranchemens. C'est en poursuivant celte division qui marche toujours de deux en deux, que M. Ampère arrive a ranger, dans un ordre parfaitement régulier, toutes les sciences , et à les mettre dans des rapports qui vont toujours en s éloignant. Ce tableau, s'il satisfait les yeux, satisfait aussi l'esprit; et c'est certainement avec curiosité et avec fruit que l'on voit ainsi

lxxxviij

se dérouler la série des sciences, et toutes provenir de deux points de vue principaux, Pétude du monde et l'étude de l'homme: «

Sous ces noms que M. Ampère a classés, sous ces chapitres qu'il a réunis, se trouve renfermé tout ce que Phumanité a conquis et possède de plus précieux. Là est le grand héritage de puissance et de gloire que les nations se lèguent et que les siècles accroissent. Saus doute c'est un beau spectacle que d'observer les changements que l'homme a apportes dans le domaine terrestre ; ces villes qu'il a semées sur la surface de la terre et qui se forment, comme des ruches, à mesure que les essaims de l'espèce humaine se répandent de tous côtés ; ces forêts qu'il a abattues pour se faire une place au soleil ; ces routes et ces canaux qu'il a tracés ; ces excavations profondes qu'il a creusées pour y chercher les pierres , les métaux et la houille ; cette innombrable multiplication de végétaux qui lui sont utiles, substitués au luxe sauvage des campagnes désertes, tout cela atteste la puissance du travail humain. Mais ce travail est la moindre partie de ce que l'homme a fait ; le trésor de sciences , qui s'est accumulé depuis l'origine des sociétés , est plus précieux que

tout ce qu'il a fait produire à la terre , édifié à sa surface , arraché à ses entrailles. Une catastrophe dissiperait en Tain tous ces ouvrages de ses mains, il saurait à l'instant refaire ce qui aurait été détruit ; sa condition n'en serait qu'un moment troublée et peut-être même les choses nouvelles sortiraient de ses mains plus régulières et moins imparfaites. Mais s'il venait à perdre ces sciences qui lui ont tant coûté à acquérir, si son savoir, oublié soudainement , périssait avec les livres qui le renferment , rien ne compenserait pour lui une pareille perte. Rentré dans une seconde enfance , il errerait, sans pouvoir les imiter et sans même les comprendre , parmi les monuments de générations plus puissantes, comme le Troglodyte au milieu des temples splendides et des ruines gigantesques de Thèbes aux cent portes ; et il faudrait reprendre ce travail de découvertes, cet enseignement pénible acquis dont l'origine commence pour nous dans les nuages de l'histoire primitive , avec la civilisation égyptienne , et qui s'étend peu h peu sous nos yeux à toutes les races et sur tous les points du globe.

M. Ampère s'est complu à faire ressortir quelques uns des ^avantages secondaires que

peut produire une classification vraiment naturelle des sciences. Qui ne voit qu'une pareille classification devrait servir de type pour régler convenablement les divisions en classes et sectioas d'une société de savans qui se partageraient entre eux l'universalité des connaissant ces humaines ? Qui ne voit également que la disposition la plus convenable d'une grande bibliothèque , et le plan le plus avantageux d'une bibliographie générale, en seraient encore le résultat, et que c'est à elle d'indiquer la meilleure distribution des objets d'enseignement? Et si Ton voulait composer une encyclopédie vraiment méthodique, où toutes les branches de nos connaissances fussent enchalnéesf au lieu d être disposées par Tordre alphabétique, dans un ou plusieurs dictionnaires, le plan de cet ouvrage ne serait-il pas tout tracé dans une classification naturelle des sciences ?

Mais M. Ampère n'a pas oublié de signaler les points de vue

uent à la classification des sciences , ou plutôt à ce qu'il appelle la mathésiologie. «Si le temps m'eût permis d'écrire un traité plus complet , dit-il page a* de son Essai sur la Philosophie des Sciences , j'aurais eu soin , en parlant de

xq

chacune d'elles, de ne pas me borner a en donner une idée générale : je me serais appliqué à faire connaître les vérités fondamentales sur lesquelles elle repose; les méthodes qu'il convient de suivre, soit pour l'étudier, soit pour lui faire faire de nouveaux progrès ; ceux qu'on peut espérer suivant le degré de perfection auquel elle est déjà arrivée. J'aurais signalé les nouvelles découvertes, indiqué le but et les principaux résultats des travaux des hommes illustres qui s'en occupent ; et quand deux ou plusieurs opinions sur les bases mêmes de la science partagent encore les savans , j'aurais exposé et comparé leurs systèmes , montré l'origine de leur dissentiment, et fait voir comment on peut concilier ce que ces systèmes offrent d'incontestable. »

« Et celui qui s'intéresse aux progrès des sciences, e* qui, sans former le projet insensé de lea connaître toutes à fond , voudrait cependant avoir de chacune une idée suffisante pour comprendre le but qu elle se propose , les foùdemens sur lesquels elle s'appuie, le degré de perfection auquel elle est arrivée, les grandes questions qui restent à résoudre , et pouvoir ensuite, avec toutes ces notions préliminaires ,

ICij

se faire une. idée juste des travaux actuels des savans dans chaque partie , des grandes découvertes qui ont illustré notre siècle, de celles qu'elles préparent , etc. ; c'est dans l'ouvrage dont je parle que cet ami des sciences trouverait à satisfaire son noble désir. »

Il est très regrettable que M. Ampère n'ait pas exécuté un pareil projet. Un homme qui, comme lui, s'était occupé avec intérêt de toutes les sciences et en avait approfondi quelques unes, était éminemment propre à cette tâche. Exposer les idées fondamentales qui appartiennent à chaque science , déduire les méthodes suivant lesquelles elles procèdent, expliquer les théories qui y sont controversées, indiquer les lacunes que l'examen contemporain y découvre, tout cela forme un ensemble, touchant de très près à tous les problèmes philosophiques auxquels M. Ampère avait 9t longtemps songé. C'est par un détour revenir à l'investigation de l'esprit humain, c'est contempler l'instrument dans ses œuvres , la cause dans ses effets; et , à toute époque , une puissante étude ressortira de l'examen comparatif entre les sciences que l'homme crée et les facultés qu'il emploie à cette création ; en ce sens et en bien

xciij

d'autres, on peut dire que Je progrès de la philosophie dépend du progrès du reste des connaissances humaines.

♦ M. Ampère était porté, par la nature même de son esprit, vers l'examen des méthodes et l'étude des classifications. Il a publié divers essais en ce genre sur la chimie, sur la physiologie et sur la distinction des molécules et des atomes. Possesseur de connaissances spéciales profondes , ses vues élevées sur Tordre dans les sciences et sur le lien qui en unit les diverses parties , le rendaient capable de composer f mieux que qui que ce soit, le programme d'un cours et d'en diriger l'esprit. Peut-être était-il moins apte à faire lui-même un cours élémentaire : cependant il a été longtemps professeur d'analyse à l'École polytechnique , et professeur de physique expérimentale au Collège de France. ■ ..,

Ses travaux mathématiques , parmi lesquels ou cite ses Considérations sur la Théorie mathématique du Jeu ; lui ouvrirent de bonne heure l'entrée de l'Académie dès Sciences. M. Ampère est un remarquable exemple d'une vocation naturelle. Jamais il n'avait pris de

leçons ; il avait seul étudié Jet mathématiques ; à treize ans il avait découvert des méthodes de calcul très élevées qu'il ne savait pas être dans les livres, et il se plaisait souvent h répéter que, I dans ce travail solitaire de sa jeunesse, il avait appris autant de mathématiques qu'il en avait

i jamais su plus tard, A seize ans il avait appris le latin de lai-même. Cette habitude de s'instruire par ses propres efforts , cette curiosité pour de nouvelles connaissances ne l'abandonnèrent jamais; M. Ampère étudiait toujours, apprenait toujours , et avait sur toutes choses des idées originales et des aperçus profonds. Avec un esprit de sa trempe et une méthode d'apprendre comme la sienne , il n'en pouvait pas être autrement.

On prétend que je ne sais quel mathomatU clei*, après avoir entendu réciter des vers, de* manda: Qu'est-ce que cela prouve? Ce n'est pas M. Ampère qui aurait fait une pareille

! question ; il avait un goût inné pour la belle et noble poésie, et il n'avait rien trouvé, dans ses profondes études sur la physique et la philoso*phie,qui diminuât sa sensibilité pour le charme des beaux vers. Il est des esprits sourds à cette

hftlWWte » çonai^e \\ est des orçUlpg pçui- les* quelle I4 «inique n'est qu'un vain bruit; mai* c'est eyreur 4e croire que l'étude (}çs s*jen-t ces émousse le sentiment de la poçsje; bien plus, elles ont, quand elles atteignent certaines hauteurs, une naturelle affinité pour elle; et ce n'est pas sans avoir entrevu cette vérité, que le grand poète de Rome a dit : « Heureux celui qui peut connaître la cause des choses ! »

Notre temps présent, qui a été jadis de l'avenir, deviendra à son tour du passé ; et il arrivera une époque où toute noire science paraîtra petite. Ce que Sénèque a dit de son siècle , nous pouvons le répéter pour le nôtre: la postérité s'étonnera que nous ayons ignoré tant de choses. Le bruit des renommées ira en s'affaibiissant par la distance du temps, comme le son baisse et s'amortit par la distance de l'espace. Nos volumes, tout grossis par la science contemporaine , se réduiront à quelques lignes durables qui iront former le fond des livres nouveaux. Mais dans ces livres, à quelque degré de perfection qu'ils arrivent, quelque loin que soient portées les connaissances qu'ils renfermeront sur la nature, quelque élémen-

XCfJ

taire que puisse paraître alors ce que nous savons , une place sera toujours réservée au nom de M. Ampère et à sa loi si belle et si simple sur 1 électro-magnétisme.

E. LlTTRÉ.

Page 1