CHAPITRE PREMIER
SCIENCES N 00 LOGIQUES QUI ONT POUR OBJET L'ÉTUDE IBS FACULTES INTELLECTUELLES HT MORALES DE L1HOMME.
J'ai réuni dans ce chapitre toutes les sciences qui sont l'objet d'un cours ou d'un traité de philosophie. Les divisions et subdivisions que j'établ\s entre elles ont été, pour la plupart , faites depuis long- temps -, maie comme je l'ai déjà remarqué, les noms donnés aux diverses sciences qui résultent de ces divisions , ont des sens très divers, selon les diflerens systèmes des auteurs. Je vais tâcher de fixer les limites de chacune de ces scieness et de les ranger dans l'ordre le plus naturel, de manière que chacune d'elles naisse en quelque sorte de la précédente. J'appellerai ainsi successivement l'attention sur les principales questions dont les philosophes se sont occupés, sans chercher toutefois à les résoudre : ce qui serait l'objet, non d'un ouvrage du genre de celui-ci, mais d'un traité complet de philosophie.
S Ier-
Sciences du, troisième ordre relatives à l'étude àe la pensée considérée en elle-même.
Avant d'étudier la pensée dans ses rapports avec les êtres qu'elle nous fait connaître, avant d'examiner les diverses modifications qu'elle éprouve dans les différens hommes , suivant la diversité de leurs
caractères, de leurs sentimens, de leurs passions, etc., on doit la considérer en elle-même.
o. Énumératioi et définitioni.
i . Psychographie. Le premier pas à faire dans la carrière où nous entrons, c'est de reconnaître, par l'observation intérieure que l'homme, se repliant sur lui-même , peut faire de sa propre pensée , tous les faits intellectuels dont elle se compose et toutes les circonstances que présentent ces faits, de décrire les uns et les autres , tels que nous les observons , sans s'inquiéter de leur origine , ni de la vérité ou de la fausseté des jugemens et des croyances qui font partie de ces faits.
Je prends ici le mot de croyances dans le sens le plus général; j'y comprends tout ce que noos croyons vrai, soit que nous nous en soyons assurés nous-mêmes, soit que nous nous en rapportions à l'autorité d'autres hommes , soit qu'ayant admis une chose comme vraie à une époque antérieure à toutes celles que nous retrace la mémoire , nous persistions à la regarder comme telle, par suite d'une habitude profondément imprimée en nous , sans que nous puissions nous rappeler les circonstances où nous avons commencé à croire , ni les motifs qui nous y ont portés.
Ces diverses sortes de croyances doivent ici être signalées et décrites-, quant à l'examen de leur vérité
ou de lèur fausseté, il appartient à d'autres sciences dont nous nous occuperons bientôt.
Cette étude, par simpje observation, des faits intellectuels, conduit l'homme à distinguer en lui diverse* facultés , et Ton sait combien les philosophes ont varié sur le nombre de ces facultés, les uns voulant les réduire à une seule, les autres en en admettant plusieurs ; d'autres encore, tels que le docteur Gall et son école, en les multipliant bien davantage.
De là d'interminables disputes, qu'on aurait peutêtre prévenues, en constatant d'abord l'existence des drVers faits intellectuels, tels que nous les observons, et en déduisant ensuite de ces mêmes faits la définition des facultés qu'ils supposent. Qui ne voit, en effet, que la distinction des diverses facultés n'es: réellement qu'une classification de Ces faits en groupes naturels , chacun de ces groupes étant rapporté à une faculté dont nous n'avons d'idée nette que par l'idée même que nous nous sommes formée de ce groupe. Plus une telle classification est détaillée et les caractères sur lesquels elle repose multipliés, plus le nombre de ces groupes et par conséquent celui dqs facultés correspondantes augmentent.
Quoi qu'il eu soit, relativement à la manière dont on doit procéder dans celle première étude de la pensée humaine, le résultat de toutes les recherches qui s'y rapportent constitue une science à laquelle je crois devoir donner le nom de psychographie, du
tt
mol grec Yo** qui m'a paru plus propre que tout autre à désigner l'ensemble des faits intellectuels , conformément à l'emploi qu'on en a déjà fait dan» la composition du mot psychologie généralement adopté.
a. Logique. U est de la nature même de U pensée humaine de ne concevoir, aux premières époques de son développement , un objet quelconque que comme existant, ou, si Ton veut, de le croire, par cela même qu'où le conçoit. C'est l'expérience qui apprend à l'enfant que des choses qu'il a conçues comme existantes peuvent souvent ne pas l'être ; et ce n'est qu'à mesure que sa raison se développe qu'il apprend à se défier de cette tendance d'abord irrésistible, qui ltii est souvent si utile, mais qui lui fait croire aveuglément tout ce j^u'on lui dit et tout ce qui se présente spontanément a son imagination. C'est ce qui arrive nécessairement dans le sommeil, où les lumières de r expérience et de la raison ne nous éclairent plus *, tandis que l'homme, trop souvent trompé, finit quelquefois par tomber dans l'excès opposé. Le grand problème de l'intelligence humaine , c'est de distinguer, entre ces différentes idées, ces divers jugemens, ce qui est conforme à la vérité dé ce qui n'est qu'un préjugé ou un jeu de l'imagination. Lots* qu'il s'agit d'idées que l'homme a reçues ou déjugemens qu'il a portés à des époques que sa mémoire lui retrace , cette distinction se fait en examinant la
manière dont il a acquis ces idées , les circonstances et les motifs qui ont déterminé le jugement qu'il en à porté, et c'est là l'objet de la science du troisième ordre, qui a reçu le nom de logique, que je lui conserverai .
Mais quand il s'agit d'idées, de croyances qui ont précédé toutes les époques que notre mémoire peut nous retracer, telles que celles que nous avons de la matière , et de l'existence , dans d'autres hommes, d'intelligences semblables à la nôtre, ce n'est plus sur l'examen des circonstances et des motifs qui les ont déterminées , que le même discernement du vrai et du faux peut êlre fondé , puisque nous n'avons plus aucun souvenir de ces circonstances et de ces motifs. 11 ne doit donc plus appartenir à la logique et devient l'objet d'autres sciences dont il sera question dans le paragraphe suivant» et qui comprennent non seulement les idées et les croyances dont nous venons de parler, mais encore tout ce qui est relatif à la distinction entre les substances inertes et matérielles, et les substances motrices et pensantes, entre les êtres créés et l'Être infini et éternel dont ils ont reçu l'existence.
3. Méthodologie. Une autre science que Ton réunit ordinairement à la logique , mais que je crois devoir en distinguer, a pour objet d'enchaîner, d'une part, nos connaissances pour les disposer dans l'ordre le plus convenable, de l'autre, les jugemens qui
dérivent les uns des autres pour conclure de nouvelles vérités de celles qui nous sont connues. Dè là, les méthodes de classification , de raisonnement , d'induction, d'enseignement, etc.
Soit qu'il s'agisse de classer, de raisonner, de déduire ou d'enseigner, on peut suivre diverses méthodes; il est alors nécessaire de les comparer dans la vue de choisir celles qu'il convient de préférer suivant le but qu'on se propose d'atteindre et la nature des objets auxquels s'appliquent ces méthodes : ce qui nous conduit à conclure de ces comparaisons les
lais générales d'après lesquelles le choix doit être fait. Je donnerai à cette science des méthodes le nom de MélJwdoIogie. s ,
4- ldéogénie. Maïs quelles sont la source et l'origine de nos idées ? Ne squl-ellcs que des transformations de nos sensations, comme Condillac a cherché à l'établir, ou bien, comme l'a dit Locke, ontelles deux origines bien distinctes, dont l'une, la sensibilité , nous donne toutes les idées que nous avons des objets extérieurs , et dont l'autre , qu'il a nommée reflexion, nous fait connaître la nature et les phénomènes de la pensée ? Par ce mot réflexion Locke voulait exprimer que, dans l'exercice de cette faculté, la pensée se repliait sur elle-même et acquérait ainsi les idées de sa propre existence, de ses actes et de ses facultés. Rien ne pouvait cire plus mal choisi que ce mot pour désigner la faculté dont
Obs ebvàtiohs. Nous avons vu jusqu'à présent les divisions et subdivisions de la classification naturelle des sciences du premier régne résulter des quatre divers points de vue sous lesquels un objet peut être successif ement considéré. Le même principe expliquera et justifiera celles de la classification des sciences du second régne ; mais, comme je l'ai remarqué aux pages 43 et 4 de la première partie de cet ouvrage , ces quatre points de vu sont susceptibles de se modifier suivant la nature des objets) auxquels ils s'appliquent. C'est en passant de l'étude du monde à celle de la pensée humaine, que ces modifications sont plu* marquées*, ainsi qu'on devait naturellement s'y attendre ; Ces ce qui m'engage à placer ici les remarques suivantes :
i° Les sciences cosmologiques étudiant des objets dont l'existence est indépendante de l'esprit qui les connaît , les erreurs , quelque dominantes qu'elles aient été à de certaines époques , ne peuvent être considérées comme faisant partie de ces sciences; et ce n'est que quand il peut rester des doutes , soit sur les faits , soit sur leur classification ou sur leurs causes , qu'il est bon de rapporter les diverses opinions qui ont été émises à ce sujet , en attendant que les doutes soient dissipés. Mais il n'en est pas de même dans les sciences dont nous allons nous occuper. Comme elles ont pour objet l'étude des facultés intellectuelles et morales de l'homme , les erreurs mêmes font ici partie de l'objet qu'on étudie. De là , la nécessité dans ces sciences de signaler les erreurs comme les vérités ; v £4
2° Le caractère d'observation immédiate qui distingue le point de vue autoptique est moins marqué dans les sciences du second règne , parce que, à l'exception des faits intellectuels et moraux aperçus immédiatement par la conscience, on est dans ce règne bien plus souvent que dans le premier, obligé de suppléer à l'observation par d'autres moyens de connaître les vérités qui appartiennent néanmoins à ce premier point de vue. Telles sont, par exemple , toutes celles que nous ne connaissons que sur le rapport d'autrui ; mais à cet égard il n'y a point de différence réelle entre les sciences noplogiques et les sciences cosmologiques,
puisque, à l'exception de celles des vérités de l'embranchement des sciences mathématiques, dont chacun peut s'assurer par soi-même , nous ne pouvons en général connaître que sur le rapport d'autrui , les faits dont se compose la partie autoptique des autres sciences du premier ordre comprises dans le premier règne;
3° Quoique le point de vue cryptoristique présente toujours son caractère propre de recherche des choses cachées dans les objets que nous étudions , il se trouve souvent modifié en prenant une forme interprétative que j'ai déjà signalée à l'endroit de mon ouvrage que j'ai cité tout à l'heure , et dont on verra par la suite de nombreux exemples, lorsqu'il s'agira de l'interprétation des écrits et des monumens que nous ont laissés des peuples qui ne sont plus , des lois qui régissent les nations , des traités qui les lient , etc. , etc. ;
4° Quant au point de vue troponomique , il prend, dans les sciences noologiques encore plus souvent et plus complètement que dans les sciences cosmologiques , le caractère de discussion entre divers systèmes, que nous avons déjà signalé dans la première partie pour un grand nombre de ces dernières sciences. Ainsi , dans celles qui avaient pour objet l'utilité que nous retirons des corps inorganiques ou organisés que nous offre la nature, le point de vue troponomique avait constamment pour but le choix des moyens les plus propres à les faire servir à nos besoins; dans la botanique et la zoologie, ce même point de vue comprenait la comparaison des diverses méthodes de classification des végétaux et des animaux, afin de choisir celles qu'on devait préférer ; dans l'hygiène , la nosologie et la médecine pratique , le but qu'on se proposait, lorsqu'on s'y occupait du troisième point de vue , était de déterminer le régime physique et moral le plus convenable à la santé , le traitement le mieux approprié aux diverses maladies en général , ou à chaque maladie en particulier, eu égard à l'état où se trouvait le malade et à toutes les circonstances de son idiosyncrasie.
Enfin, dans les sciences noologiques, le caractère distinctif du
DBUIIÈMB PARTIE. 2
tl
point de vue cryptologique consiste toujours tantôt à aux causes des faits connus , tantôt à déterminer les effets (fui doivent résulter de causes connues ; seulement la. recherche causes se réduit plus souvent à celle des circonstances* et événemens qui ont amené les laits qu'il s'agit d'expliquer ; et cest pourquoi les noms de plusieurs des sciences du troisième ordre correspondantes à ce point de vue, ont dû prendre dans le second régne la terminaison génie, à laquelle il n'avait pas été nécessaire 4e recourir lorsqu'il s'agissait des sciences cosmologiques.
La plupart des modifications dont nous Tenons de parler ne se manifestent point encore dans la psychologie. La psychographie présente le point de vue autoptique de cette science , sans qu'on puisse dire que le caractère de ce point de vue soit modifié. Seulement, ce n'est plus ici l'oeil du corps qui observe comme dans la phytograpbie , par exemple , ou l'œil de l'intelligence comme dans l'arithmographie ; mais l'oeil de la conscience se repliant sur elle-même pour voir sa propre pensée et distinguer tous les élémens dont elle se compose.
Le caractère du point de vue cryptoristique se retrouve aussi ians modification dans la logique] qui a pour objet de résoudre cette question si importante de la psychologie : la vérité on la fausseté de nos jugemens. La méthodologie, où il est question de la comparaison de diverses méthodes de classer , de raisonner, de déduire ou d'enseigner, est évidemment le point de vue troponomique de la psychologie. Quant aux recherches qui se rapportent à l'origine des idées , et dont se compose l'idéogénie, elles présentent le point de vue cryptologique de la science de la pensée humaine, tel précisément que nous l'avons reconnu dans toutes les sciences dont nous nous sommes occupés dans la première partie de cet ouvrage.
Sciences du troisième ordre relatives à V étude de la pensée dans ses rapports avec la réalité des êtres.
Jusqu'ici, en étudiant l'intelligence humaine , on a du admettre, comme dans toutes les autres science*; l'existence du monde , tel que nous le concevons , celle d'intelligences semblables k la nôtre , dans les hommes avec lesquels nous vivons, et auxquels nous devons et les signes qui servent à exprimer et h analyser la pensée , et toutes les connaissances qu'ils nous transmettent à l'aide de ces Signes. Mais après avoir ainsi étudié la pensée , on est conduit a se demander sur quoi est fondée cette conviction que nous avons de l'etistence réelle de ce qui n'est pas nousmêmes. Toutes les écoles de philosophie ont examiné cette grande question, et deux circonstances la rendent surtout difficile à résoudre ; l'une est que dans le sommeil , quelquefois môme lorsque nous sommés éveillés, celte conviction a lieu aitsst pour des choses qui n'ont aucune réalité; l'autre est que les premières croyances de ce genre , base de toutes les autres , remontent à une époque dont la mémoire ne peut tien nous retracer. Cette époque est-elle ceHè même oV?s premières sensations, où Jui est-elle postérieure ? Doit-on refuser à" ces croyances toute valeur objective, et les considérer comme des produits subjectifs des formes de la sensibilité, deS calgfoi tës dé* Vè n-
tendement? Doit-on, suivant l'opinion d'un grand nombre de philosophes , le9 admettre , en les regardant néanmoins comme inexplicables, ou chercher, au contraire, à en rendre raison , comme d'autres Font tenté? Ces questions ne sont pas les seules que le philosophe ait à résoudre relativement à la réalité de tout ce que nous regardons comme existant hors de nous. Les questions les plus élevées (et sur les* quelles on a écrit de si nombreux ouvrages) relatives à la distinction de la substance matérielle et de la
substance pensante, à l'existence et aux attributs, non seulement de l'âme humaine , mais de Dieu même ; toute cette partie de la philosophie donne lieu à des recherches aussi profondes que multipliées, qui supposent la connaissance de tout ce que les diverses branches de la psychologie nous apprennent sur la r nature de l'intelligence même par laquelle nous nous élevons à la contemplation de ces grands objets.
La difficulté et l'importance des recherches que nous venons d'indiquer, le nombre des questions qu'elles soulèvent, m'ont fait reconnaître que l'ensemble des résultats auxquels elles conduisent devait être considéré comme une science du premier ordre. Elle se divise en quatre sciences du troisième ordre, dont nous allons nous occuper successivement.
«• É numération et définitions.
i. Ontothétiquc. Celte conviction de l'existence d'êtres différons de nous-mêmes, qui nous maîtrise
ti
invinciblement sans que nous puissions la justifier par aucun raisonnement, cl qui semble d'autant plus mystérieuse qu'on l'examine davantage, doit être signalée dans la psychographie comme un simple fait intellectuel parmi tous les autres et dont il convient de renvoyer ici l'examen. D'ailleurs, il faut admettre provisoirement l'existence réelle de nos organes , des corps qui nous environnent , et des autres hommes, dans les quatre sciences du troisième ordre dont se compose la psychologie, ainsi qu'elle a été admise dans toutes les sciences du règne cosmologique; car elle est nécessairement supposée , quand la psychographie étudie les sensations et les circonstances organiques qui en déterminent l'apparition, et qui, dans le cas où plusieurs sensations nous apparaissent simultanémentf font qu'elles se confondent dans une sensation unique ou sont aperçues séparément x contiguês ou isolées les unes des autres 5 quand la logique s'occupe des moyens de discerner le vrai du faux dans tes jugemens que nous portons par inductions ou sur le témoignage d'autrui ; quand la méthodologie nous enseigna a déduire les conséquences des faits que nous avons observés , et a classer les corps d'après l'ensemble 4e leurs propriétés , et les rapports naturels qui existent entre eux ; quand, enfin, l'idéogénie s'occupe de l'origine des idées sensibles que nous devons a l'action mutuelle des corps extérieurs et do boa organes.
Maintenant, il l'agi l de reprendre cette conviction
et de l'examiner en elle-même sous les quatre points de yuc correspondais a ces quatre parties de la psychologie j de chercher, sous le premier, de quelles idées élémentaires elle se compose ; sous le second, quels jugemens d'induction ont pu lui donner naissance ; sous le troisième , quelle méthode de raisonnement peut la justifier; sous le quatrième, enfin, quelle est l'origine de ces mêmes idées élémentaires dont elle est formée. Ce sont autant d'emprunts qu'elle a faits à la psychographie, à la logique , à la méthodologie, et à l'idéogénie« On parvient ainsi à montrer que toutes les circonstances des faits subjectifs que nous observons dans le monde phénoménique de la sensibilité et de la conscience, ne pourraient pas s'y manifester, si les objets de cette conviction n'étaient pas réellement tels que nous les concevons , comme les mou venions apparens que nous observons dans l'étendue phénoménique, que nous appelons le ciel , ne pourraient avoir lieu, si les mou veinons du système planétaire découverts par Copernic , les lois qui les régissent établies par Kepler, et les forces auxquelles ils sont dûs, que nous a révélées Newton, n'existaient pas réellement dans l'espace. En sorte que si, pour tous ceux qui ont examiné la question, l'existenco réelle de ces mouvemens, de ces lois, de ces forces, est complètement démontrée par ce mode de raisonnement , qui , pour être indirect, n'en est pars moins concluant
et auquel j'ai donné le nom de synthèse inverse , l'existence de la matière et celle des substances motrices et pensantes se trouvent démontrées aussi complètement et de la même manière.
Je sais que ce n'est point ainsi que les philosophes considèrent en général la question dont il s'agit ici $ mais comme je suis persuadé que les progrès des sciences philosophiques les amèneront nécessairement à l'envisager sous ce rapport, je n'ai pas hésité à former une science du troisième ordre de ce genre de recherches à laquelle j'ai donné le nom de ontothétique du mot «v, ovtoç, être, et de Oiatç, l'action de poser, d'établir.
Mais , pour tracer d'une manière précise la ligne de démarcation qui dislingue l'ontothélique des autres sciences dont nous nous occuperons dans ce chapitre, et en particulier de celles dont nous parlerons bientôt sous le nom (Thyparctologie , il faut faire attention que l'ontolhétique se borne à expliquer comment nous découvrons qu'il existe autre chose que nous-mêmes et nos propres phénomènes, sans qu'elle décide rien sur la nature et les attributs de ce qui est ainsi hors de nous; qu'il n'est pas question , par exemple, dans l'ontothélique de savoir si la substance qui nous résiste est de la même ou d'une autre nature que celle qui meut notre corps, qui sent et qui pense en nous. Les sectateurs d'Epicure admettaient bien , comme distinct du reste du corps , un
moteur sentant et pensant, mais ils le croyaient étendu et matériel, comme tout ce qui peut tomber sous nos sens. L'ontothétique ne va pas jusqu'à agiter une pareille question. Cette science aurait été la même pour ces philosophes et pour ceux qui admettaient l'opinion spiritualiste opposée à la leur. Ce n'est que quand on est arrivé à l'hyparctologie , où il s'agit, non plus de l'existence des êtres hors de nous, mais de la nature et des attributs de ces êtres , qu'une pareille question peut se présenter. Ainsi , la distinction précise entre ces deux sciences , est qne l'une ne s'occupe que de l'existence des êtres dont nous parlons, et que l'autre en recherche la nature et nous en fait connaître les attributs.
2. Théologie naturelle. Nous ne pouvons observer que les œuvres du Créateur -, c'est par elles que nous nous élevons jusqu'à lui. Comme les mou vemens réels des astres sont cachés par les mouvemens apparens , et que ce sont cependant ces mouvemens apparens qui nous font découvrir les mouvemens réels; de même Dieu est en quelque sorte caché dans ses ouvra j ges, et c'est par eux que nous remontons jusqu'à lui , et que nous entrevoyons même ses divins attributs. Depuis que les hommes se sont occupés de philosophie, jusqu'à l'époque où nous vivons, les preuves de l'existence de Dieu ont été le sujet de travaux d'un grand nombre d'auteurs, parmi lesquels s'offrent d'abord Platon, Descartes, Clarke , Féaelon , J.-J.
Rousseau, etc. Viennent ensuite les recherches moins brillantes, mais non moins utiles des auteurs qui , s'appuyant sur tout ce qu'une étude approfondie des sciences cosmologiques nous fait connaître à ce sujet, se sont particulièrement appliqués, parmi les preuves qu'on donne ordinairement de l'existence de Dieu, à en développer une des plus frappantes: celle qui résulte de l'accord admirable des moyens par lesquels Tordre de l'univers se maintient et les êtres vivans trouvent dans leur organisation tout ce qui est nécessaire pour se conserver, se «multiplier et jouir des Acuités physiques et intellectuelles dont ils sont doués.
Ce sont les résultats de ces divers travaux qui forment la science du troisième ordre à laquelle on a donné le nom de théologie, naturelle, que j'ai dû lui conserver. 4
3. Hyparctologie. L'ontothétique avait pour objet de décrire cette espèce particulière de conception que nous avons de l'existence, hors du champ de la sensibilité et de la conscience, soit des corps, soit d'une substance qui meut nos organes,- et est en même temps le substratum commun de nos sensations , de nos idées, de nos senlimens, de nos jugemens, du moi phénoménique et de la volonté, ainsi que de* substances semblables et d'intelligences pareilles à la nôtre dans les autres hommes : de montrer comment nous arrivons à ces conceptions , et d'établir qu'elle*
sont différentes dans les divers individus 9 suivant le degré de connaissance auquel ils sont parvenus. Il reste à étudier parmi ces diverses manières de concevoir les substances, quelle est celle qui est conforme à la vérité , ce que nous pouvous démontrer relativement aux caractères qui distinguent la substance matérielle de la substance spirituelle, à l'action réciproque qu'elles exercent Tune sur l'autre , aux lois de cette action, etc. Comme, dans la science dont nous allons nous occuper, des recherches semblables doivent avoiflieu à l'égard de cette aulre conception, objet de la théologie naturelle, pat laquelle l'homme sort de tout ce qui est fini pour s'élever à soii créateur, il est nécessaire, quand il s'agit de donner un nom à la science dont il est question daus cet article , de la tirer d'un mot qui désigne exclusivement les substances créées. J'ai c? abord été embarrassé à en trouver un convenable. Je me suis arrêté au mot d1 hyparctologie qui m'a paru précisément avoir cette signification , l'adjectif vTrapxroç désignant . ce qui subsiste, ce qui existe, en tant qu'il a un commencement cl qu'il se trouve dessous, comme la substance matérielle est censée exister sous les phénomènes seusitifs, et l'âme humaine sous le moi
' phénoménique, puisque ce mot ûwapxrô; vient du verbe Û7r<xpxu qui est formé delà préposition vrco, dessous, et àpxn, commencement, principe.
s Ceux qui s'occupent de cette branche de no» con-
naissances agitent encore del question* qui étaient déjà un objet de discussiou chez les philosophes de l'antiquité. Une chose qu'on n'a peut-être pas assez remarquée , et qUe bien des lecteurs regardent sans doute comme un paradoxe , c'est que si plusieurs de ces questions sont testées jusqu'à présent sans solution , cela vient de ce qu'on les a traitées indépendamment des sciences du premier règne qui, seules, pouvaient fournir les doutées nécessaire* pour les résoudre \ de ce que les philosophes ont fait abstraction des résultats auxquels les mathématiciens et les physiciens ont été conduits relativement à l'existence et aux propriétés de la matière. Pou,r faire comprendre ma pensée à ce sujet , je crois devoir ajouter ici quelques réflexions sur la dépendance mutuelle qui, quoique méconnue, existe entre les questions ontologiques et ces résultats. . ».
Si , d abord, nous prenons pour exemple l'uranbiogie, nous verrous qu'elle se réduirait à Vuranogvaphie, s'il n'existait réellement que des phénomènes et des rapports entre ces phénomènes. Eu etfet , cette voûte blette semée de points brilians, ce disque éclatant qui périodiquement fions ramène le jour, cette lumière plus douce, qui se montre chaque tiuit spus une forme nouvelle, auraient la même existence phé- Uoménique. Mais, comme le mouvement de la terre et des planètes autour d'un soleil un million de fois plus gros que notre globe , n'existe nulle part
dans le monde des phénomènes , que dans ce monde les planètes ne décrivent pas des ellipses, que les aires n'y sont pas proportionnelles au temps , qu'il n'y a point d'attraction en raison inverse du carré de la distance, etc., les trois autres parties de l'uranolo— gie n'auraient pas même de réalité phénoménique , et ne seraient que des fantaisies de notre imagination.
On a dit souvent que l'idéalisme deBerckley, que celui deKant, deFichte, etc., qui, dans ses conséquences, ne diffère pas du premier, anéantissaient toutes les sciences cosmologiques en niant la réalité de la matière -, mais trop souvent on ne s'est point aperçu que ces sciences n'étaient pas moins anéanties, lorsqu'on admettait avec Dumarsais et tous les philosophes qui ont répété son étrange assertion : Que les rapports ne sont que des vues de notre esprit , an lieu de distinguer la conception du rapport qui fait effectivement partie de la pensée, de ce rapport lui-même, en tant qu'il existe à la manière dont existent les rapports entre les substances, avant que nous les ayons découverts. Autrement, il faudrait soutenir que ce n'est que depuis Kepler que, quand la distance d'une planète au soleil est quatre fois plus grande que celle d'une autre , le temps de sa révolution est huit fois plus grand; que ce n'est que depuis Newton que les planètes s'attirent en raison directe de leur masse » et en raison inverse du carré de leur
distance, etc. ; conséquences qu'aucun mathématicien, aucun physicien ne sera tenté d admettre.
Examinons maintenant une question agitée par les philosophes depuis Empédocle et Epicure jus* qu'aux écoles rivales des Descartes et des Newton. Suivant les uns , l'étendue était un attribut de la matière, et n'existait que là où existait le sujet de cet attribut; en sorte que la matière était nécessairement continue et qu'il ne pouvaîty avoir ni espace vide, ni mouvement absolu, mais seulement des mouvemens relatifs. Suivant les autres , l'existence de l'étendue était* indépendante de celle de la matière; celle-ci était formée d'atomes n'occupant qu'une portion de l'espace infini et immobile, où ils étaient séparés par dés intervalles absolument vides , et où ils se mouvaient en occupant successivement différentes parties de cet espace. Sans doute, c'est de cette dernière manière que l'univers est conçu par tous ceux qui cultivent aujourd'hui les sciences cosmologiques. Mais ce qu'on n'a peut-être pas assez remarqué, c'est que la question dont il s'agit ici n a été complètement résolue que depuis que, d'une part, les expériences dcFresnel ont prouvé que la lumière était produite par les vibrations d'un fluide , et que ces vibrations étaient transversales, c'est-à-dire, perpendiculaires à la direction du rayon lumineux; et que, d'autre part, le calcul a démontré que cette sorte de vibration était impossible dans un fluide continu, où les
vibrations devenaient néccssairentetit longitudinales, tandis que les vibrations transversales pouvaient avoir lieu, si le fluide était composé d'atomes tenus à distance les uns des autres par des forces répulsives (i). Il est évident que, dans 1 état actuel de nos connaissances j la seule ressource qui restât aiix sectateurs d'Empédocle et de Descartes , pour défendre la continuité de là matière, était de supposer que le fluide lumineux est continu, et remplit complètement les intervalles qui se trouvent entre les atomes dé tous les autres corps ; or, c est précisément cette ressource que leur enlèvent les expériences et les calculs* dont rtoUs venons de parler.
(^} Da^as an fluide ainsi discontinu le calcul donne les deux espèces de vibrations ; et comme il résulte de l'expérience que les seules vibrations transversales agissent sur l'organe de la vue, 1! faut admettre ou que cet organe n'est pas sensible à l'action des vibrations longitudinales , ou que par suite de quelques circonstances tenant à U nature de Véther, il n'y a point dans ce fluide de vibrations longitudinales. Il me semble que cela pourrait bien venir de ce qu'il n'y a pas de pression ; car les vibrations longitudinales sont produites par les condensations et raréfactions alternatives des diverses parties de l'éther, et dépendent Dsr conséauent de la force élastiaue déveloDDée dit ces condensations et raréfactions ; et il est évident que quand il n'y a pas de pression , cette force élastique est comme infiniment petite relativement a h valeur qu'elle aurait pour un même changement de volume dans le cas ou le fluide serait soumis à une pression. Les vibrations transversales au contraire ayant lieu sans quels portion de l'éther où elles existent change de volume, leur intensité ne saurait dépendre que de la pression.
Enfin, le principe sur lequel repose la mécanique , et par conséquent toutes les sciences cosmologiques qui s'appuient sur elle , savoir : que ]a matière ne peut changer d'elle-même son état de me aivement ou»de repos , exige que Ton admette une substance immatérielle et motrice, partout où il y a mouvement spontané. On découvre ensuite que c'est dans celte substance que réside la pensée , quand on voit que les mouvemens spontanés de l'homme et des animaux lui obéissent.
La substance matérielle et la substance motrice et pensante ne nous sont connues que comme causes des phénomènes qu'elles produisent : les phénomènes sensitifs pour Tune, et ceux de la personnalité phénoménique pour l'autre. Mais les propriétés qu'elles ont de produire deux sortes de phénomènes nous sont immédiatement manifestées par la conscience que nous avons de ces phénomènes. La cause des causes, la substance créatrice et toute puissante, ne nous est connue , au contraire , que médialôment par ses œuvres. C'est pourquoi j'ai borné, ainsi que je l'ai dit tout à l'heure, à 1 élude de la nature de la matière et de celle de l'âme humaine, la science du troisième ordre dont nous nous occupons maintenant -, et j'ai réservé pour la science suivante tout ce qui est relatif à l'existence de Dieu.
4. Thcodicéc. Après que la théologie naturelle nous a conduit à reconnaître l'existence de l'Etre
tout-puissant qui a créé l'homme et Je monde 9 un nouveau sujet de recherches s'offre au philosophe : jusqu'à quel point peut-il , par les seules lumières de la raison, s'élever à la connaissance des attributs du Créateur ; quels son t ces attributs, et comment peui-on les concilier avec l'existence du mal physique , et surtout du mal moral ? Ces hautes questions , si admirablement développées par Clarkc , Leibnitz , Wolf, etc., sont l'ebjet d'une quatrième science du troisième ordre, complément des trois précédentes, et que, conformément à l'usage, je nommerai théodicée.
b. ClaMificMion.
Toutes les vérités que nous pouvons connaître relativement à la réalité des objets existant hors de nous sont comprises dans les quatre sciences du troisième ordre que je viens de définir, et dont je fais une science du premier ordre sous le nom d'ontologie. Elle se divise en deux sciences du second ordre. La première est formée par la réunion de l'ontothélique et de la théologie naturelle*, je lui donneiai le nomd'owTOLOGiE élémentaire. La seconde comprend l'hyparctologie et la théodicée ; et comme ces dernières sciences se composent de connaissances plus étendues et plus relevées, je désignerai la science qui les réunit sous le nom d'oNTOGNOSiE, c'est-à-dire , connaissance approfondie des êtres.
Le tableau suivant présente les classifications des
diverses sciences dont nous avons parlé dans ce paragraphe.
Science du ï«* ordre. | Sciences du 2« ordre, j Sciences du 3e ordre.
!i Ontotbetique.
OlTTOLOOlE tLKMIJf TAIRE, .} I Théologie naturelle.
■ . Hyparctologie.
Oxtoonosi*.» {
IThëodicce.
Observations. Il résulte de ce que nous avons dit jusqu'ici sur le point de vue autoptique, que si dans les sciences cosmologiques il réunit tout ce qui nous est immédiatement connu par l'évidence mathématique ou par l'observation extérieure, que cette observation soit faite par nous-mêmes ou par autrui, il faut , pour connaître les faits dont se compose le même point de vue dans les sciences noologiques , avoir recours h cette vue intérieure appelée par Loke réflexion, et désignée aujourd'hui sous le nom bien plus convenable de conscience, quand il s'agit de notre propre pensée ; et au témoignage des autres hommes, lorsqu'il est question soit de la leur, soit de tout ce qui est relatif k la formation et au développement des sociétés humaines. Or, c'est par la conscience de notre propre pensée , ou par ce que les autres hommes nous apprennent de ce qu'ils pensent eux-mêmes , que nous connaissons immédiatement les diverses manières dont l'esprit humain conçoit les substances. L'ontothétique, qui a pour objet de décrire ces diverses manières sans les comparer ni les juger, présente donc le point de vue autoptique de l'ontologie, t-es recherches relatives à l'existence de l'intelligence suprême , qui nous est révélée par le spectaele de ses ouvrages et par la nécessité qu'il y ait une cause à tout ce qui est fini, variable, susceptible de commencement et de fin , offre évidemment le point de vue cryptoris tique de la même science dans la théologie naturelle. Quant à l' hyparctologie où il est question d'établir les lois de l'action réciproque de l'âme et du corps, la distinction de la substance matérielle et de la substance immatérielle', et les