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LA LIBERTE

L'homme est-il libre? et qu'est-ce que la liberté ?

Le fer suit l'aimant ; la terre gravite autour du soleil ; la plante naît , se développe , fleurit et se fane; l'animal, poussé par l'instinct, suit les lois de sa nature; tous ils accomplissent leur loi , aucun ne la connaît. L'homme peut arriver à connaître sa loi , à la vouloir et à l'accomplir sciemment ; il peut devenir un être moral et libre. Le principe de cette supériorité réside dans la faculté propre à l'esprit humain de se replier au dedans de lui et de faire de l'homme un objet d'étude pour l'homme lui-même. Les êtres inférieurs ne réfléchissent pas sur leur propre nature, ils ne se dxialismt pas, et, ne pouvant se connaître eux-mêmes , ils restent bannis à jamais dans la sphère où l'instinct les a confinés.

« Toute morale, toute loi , tout droit, a dit un philosophe moderne , nous sont donnés dans ce précepte : être libre, rester libre. » Non, Thomme n'est pas libre ; il ne le devient que par le développement de son intelligence , qui le rend maître de lui-même et de la nature. La liberté n'est que dans l'esprit triomphant. La perfection de la science est la perfection de la liberté. Un esprit souverainement intelligent ne pourrait être que souverainement libre. La volonté est un organe de l'esprit; si donc l'esprit est esclave, comment la volonté serait-elle libre ? Or, l'esprit ne s'affranchit que dans la vérité. Les degrés de l'intelligence sont les degrés de la liberté, comme ils sont ceux de la puissance.

L'homme naît dans les fers, quoi qu'on en ait dit, et la liberté lui coûte de pénibles labeurs. La liberté est une statue. Chaque génération qui passe donne son coup de ciseau, et le grand artiste, qui s'appelle le genre humain, cherche à traduire de plus en plus dans son œuvre l'idéal qui grandit avec lui en s'épurant. Nul être ne devient libre s'il ne se réalise : ainsi de l'homme. La liberté est l'humanité.

Le progrès vers la liberté est le mouvement de Tesprit humain. Il y a dans Thomme deux choses qui le mènent à la liberté. La douleur que lui cause toute entrave à l'expansion de son être, et Tintelligence qui travaille à rompre ces entraves par une science toujours plus étendue de lui-même et de Tunivers.

« Connais-toi. » Le précepte de Socrate est celui de la délivrance. Tout être vivant porte sa loi écrite dans ses organes ; code tracé de la main de Dieu , que nul n'a violé sans que la souffrance, inévitable sanction, ne Tait atteint; auquel nul n'a obéi sans trouver dans cette servitude volontaire la plus grande plénitude de vie, de bonheur et d'indépendance.

Chaque organe se manifeste dans l'être vivant par le besoin de vivre, l'instinct. L'organe est individuel, le besoin qu'il exprime l'est également. Tout organe a sa vie , sa fonction et son instinct, mais subordonnés à l'instinct, à la fonction et à la vie commune de l'organisme.

Retranché de l'ensemble , il reste sans existence possible ni signification. La spécialité de l'organe n'est et ne peut être qu'une spécialité

d'ensemble. La vie est une œuvre collective, exigeant pour sa perfection le concours de toutes les facultés. L'unité de la vie humaine se révèle dans Tâme par un instinct qui résume tous les autres : l'instinct de l'individualité , de l'existence et de la conservation, dans lequel, pour ainsi dire, l'être s'empare de lui-même. Cet instinct est le germe dont sortira, avec le concours de l'intelligence, principe de la liberté, la conscience humaine.

Tout ce qui a vie porte en soi l'instinct de sa vocation. La vocation est la loi instinctive, l'impulsion directe et spontanée. L'animal aussi bien que l'homme a la conscience instinctive, sentiment de sa destination , mais il n'a pas de sens moral. La conscience humaine est plus que l'instinct de la loi en nous ; elle est l'intelligence de la loi. La loi qui régit tous les êtres apparaît dans la nature sous trois formes. Loi que l'être subit sans la ressentir; c'est la pierre qui tombe, l'arbre qui grandit. Loi que l'être ressent , mais qu'il ne comprend pas : loi instinctive et animale. Loi que l'être connaît, loi intelligente et humaine. La liberté est la loi intelligente. Les

créatures inférieures à Thomme subissent la loi; l'homme, nous Tavons dit , peut la vouloir, et en l'acceptant librement parce qu'il la reconnaît indispensable à son bonheur , se mettre au-dessus d'elle en se faisant son esclave. Voilà ce que nous appelons liberté morale. Mais ce n'est point par là que l'homme débute. Il commence par l'instinct et finit par l'intelligence. A moins donc que l'on n'appelle libre la créature guidée par l'impulsion aveugle, il faut admettre avec nous que l'homme ne naît point libre , mais avec une faculté pour le devenir, qui est la raison.

La raison de l'homme tend, plus elle se développe, à convertir l'instinct en science, le sentiment en idée. A mesure que nous nous élevons, l'être intellectuel domine davantage l'être instinctif, qu'il cherche , non pas à détruire, mais à transformer. L'instinct se fait idée : c'est l'histoire du progrès chez les individus, chez les peuples et le genre humain tout entier. L'instinct est à l'idée ce que la chrysalide est au papillon ; il la renferme. L'âme de l'enfant, comme celle du sauvage, est tout entière encore à l'état de chrysalide.

Le sens moral ou la conscience est la loi instinctive devenue loi intelligente. L'homme porte en lui une inspiration ou révélation naturelle, qui n'est autre que celle des organes qui le constituent. Chacune de ses facultés tend vers son objet; de l'ensemble de ces tendances naît la tendance collective, sentiment de l'individualité et de la destination. Donnez la pensée à la brute, son instinct par degrés se fera idée , notion , savoir, conscience. Conscience et liberté se tiennent par une solidarité indivisible. La conscience étant ' science de la loi , la liberté est la volonté intelligente de la loi. On ne parvient à la seconde que par la première. Voulez-vous faire des hommes libres, développez en eux la conscience. Voulezvous développer la conscience? développez l'intelligence. Toute la théorie de la liberté est là.

La conscience est l'idéal que l'homme se fait de son être dans la mesure de ses facultés. Cet idéal s'institue juge des actions de celui qui l'a conçu et de celles d' autrui. Il n'est pas deux êtres, même les plus semblables , qui , en quelque façon, ne diffèrent dans leur idéal. L'idéal est l'expression de l'individualité dans sa plus haute

formule. S'il n'existe pas , chose incontestable , deux hommes absolument identiques, comment donc pourrait-il exister une identité complète de l'idéal?

La communion toujours plus intime et plus multipliée entre les hommes a formé urle centralisation des esprits , et au-dessus des différences indivuelles institué une conscience collective. C'est là ce qui , par dessus tout, caractérise la pensée moderne et fait sa puissance. L'avenir certainement appartient à cette force qui pousse le genre humain irrésistiblement vers l'unité, et que tout aujourd'hui vient servir. Il y là le gage de progrès immenses.

Cette conscience de tous devient un ciment entre les âmes ; elle est aussi leur aliment. C'est elle qui nous a formés. Nous pensons , voyons, sentons , vivons en elle depuis que nous sommes nés. Nous croyons être notre œuvre , et avant tout nous sommes la sienne. Comme une atmosphère où les esprits seraient plongés , pénétrant tout, enveloppant tout, elle se retrouve en tout et sous toutes les formes : hommes et choses

en sont imprégnés. Nous la respirons malgré

nous à chaque instant de notre vie. Ainsi elle tend constamment à unir, en dépit de leurs distinctions originelles , en une âme supérieure les âmes individuelles. C'est l'esprit humain qui s'organise dans l'unité , appelant à lui tous ses enfants. Oui, quelque chose de grand s'accomplit. Aujourd'hui , portant le regard en arrière , nous pouvons reconnaître avec évidence, dans le développement du drame universel , l'histoire de la conscience humaine se déroulant à mesure.

L'humanité s'élève lentement à la conception d'elle-même. Elle aspire à réaliser son idéal , à formuler dans la pensée et dans l'œuvre son grand instinct : à devenir libre, enfin, en devenant humaine. Gomme les êtres particuliers, elle a sa loi de développement, et cette loi il faut qu'elle l'accomplisse. Code divin dont chaque génération , inspirée par le génie du genre humain , tourne , en frémissant , un feuillet : La destinée de l'homme y est écrite de la main de Dieu ; nulle page n'en peut être arrachée.

Il y a eu un idéal grec, un idéal romain, un idéal gaulois : le christianisme a formulé l'idéal humain. La parole du Christ vit en chacun de

nous; elle s'est inféodée à Thumanité, du sein de laquelle elle a jailli. Cette unité qui s'accomplit, et qui un jour ralliera tous les peuples sous une seule bannière, vient de la parole qui a proclamé Tidéal du genre humain dans la justice, Tamour et la vérité. Toute conscience a puisé là, et alors même qu'elle croit divorcer avec le christianisme, elle reste chrétienne dans son principe. La donnée fondamentale du christianisme , élaborée par la science et confirmée par elle , en même temps qu'agrandie, deviendra l'âme universelle, qui reliera les nations et fondera la liberté sur les assises de la justice.

Quelques grands génies du paganisme expirant avaient entrevu la nouvelle loi ; le jour qui allait poindre répandait déjà dans leurs esprits de vagues lueurs. Le christianisme parut : comme un jet de lumière, il inonda les âmes. L'homme écoulait ces étranges paroles du prophète de l'humanité, et son cœur les lui confirmait. Le Christ portait en lui l'inspiration du genre humain. Elle parlait par sa bouche , elle embrasait son cœur, elle rayonnait dans son intelli-

gence. La révélation implique un objet de la révélation, antérieur par conséquent à la révélation. Avant que le christianisme n'existât, la loi chrétienne existait. Ce n'est pas le christianisme qui a fait la loi, la loi a fait le christianisme. Si Jésus n'avait pas exprimé dans son idéal celui de l'esprit humain , si la conscience de l'homme n'eût pas répondu à la sienne, le monde l'aurait traité de visionnaire. Mais son rêve est celui du genre humain ; voilà sa force , sa vie, et le secret qui lui livre cœurs.

Le christianisme peut se définir d'un seul mot : triomphe de l'esprit sur la matière; Tel il est dans son principe, son humanité, sa vérité. L'esprit est intelligence, l'intelligence est savoir. Le triomphe de l'esprit sur la matière est celui de la science par conséquent. L'ignorance livre l'homme à la matière, la science lui livre la matière.

L'homme est un ensemble d'organes et de facultés. Chaque organe tend à l'usurpation ; répondez sans réserve à toutes ses exigences , bientôt, vous aurez un maître. Il triomphera aux dépens des autres puissances qui vous constituent; l'équilibre des forces sera rompu. Plus

d'unité et d'harmonie: l'anarchie, le désordre et la désorganisation. C'est une infraction à la loi de la vie collective dans l'être, un trouble de l'organisation qui engendre la souffrance , la maladie s'il dure , la destruction complète à la longue. En cela consiste la servitude de la matière. La vie dans Tesprit est la vie dans l'ordre.

L'esprit ne supprime pas les organes , il les équilibre en maintenant la discipline et la hiérarchie nécessaires à leur unité. Il organise l'être par le jeu mutuel de ses facultés, et soumettant chaque fonction particulière à la nécessité supérieure de la conservation commune , il les fait servir à son perfectionnement , à son bonheur et à sa liberté. L'esprit doit gouverner, car l'esprit est l'homme. Hors de là, qu'y a-t-il? une brute.

L'homme libre est celui qui se possède parce qu'il se connaît. 11 s'est fait le maître de toutes les forces qui sont en lui ; il les dirige et les emploie à réaliser par leur concours la plus haute somme d'humanité qu'il lui soit donné d'atteindre.

L'esprit affranchit l'homme , mais il ne veut point de mutilation de l'homme. A ses yeux

tous les organes ont droit à l'existence et au progrès. La raison, sens de l'harmonie et de l'unité, veut l'unité et l'hatmonie, condition d'existence indispensable pour Tenscmble. Elle limite par la réciprocité générale le droit individuel de chaque fonction, et les fait solidaires dans le travail synthétique de l'organisme. L'équilibre! l'équilibre! voilà la loi suprême de la vie , et le secret de la liberté. L'intelligence devient un frein , mais dans l'intérêt de l'homme lui-même. Elle établit par sa discipline dans l'organisation une sorte de justice interne. Elle fait un avec la morale , qui est à la fois la science de la vertu , du bonheur et de la liberté ; en un mot, de l'humanité. Il est un égoïsme supérieur, celui de la raison et du savoir, égoïsme que l'homme se doit à lui-même. Tout être qui vit est égoïste, car il veut être lui-même : c'est pour lui un droit, c'est une obligation. La différence n'est point, en réalité , entre les hommes égoïstes et ceux qui ne le sont pas ; elle réside dans la manière de concevoir le bonheur et de pratiquer l'égoïsme. Il n'y a que des aveugles et des voyants. Les aveugles sont les esclaves de la matière , les voyants ceux

de Fesprit. Les uns appartiennent à leur corps , le corps appartient aux autres.

Voilà ce que le christianisme enseigne en prêchant la vie dans l'esprit et le triomphe par la vérité. Il est donc la religion de la liberté, la religion humaine par excellence. «Car je prends plaisir , dit saint Paul , à la loi de Dieu selon l'homme intérieur; mais je vois une autre loi dans mes membres , qui combat contre la loi de mon esprit , et qui me rend captif sous la loi du péché qui est dans mes membres. »

L'homme est armé contre lui-même : c'est sa faiblesse et sa force , sa grandeur et son abaissement tour à tour. La lutte durera autant que lui, car elle est sa nature. 11 n'est pas donné, même aux plus grands et aux plus nobles , de réaliser la perfection de l'humanité; mais ils peuvent entrevoir l'idéal , y aspirer pas des élans héroïques de l'âme, y atteindre quelquefois. Le devoir suppose la loi, la loi un sujet capable en même temps de lui obéir et de l'enfreindre. La dualité qui fait de l'homme un être susceptible de moralité et de perfectionnement est l'essence même de sa nature, Il faut que la scis-

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sion existe , car il n*y a pas de triomphe où il n'y a pas eu de lutte. Vivre de Thumanité et pour elle, il n'est que celle jouissance qui soit pour rhomme vraie et durable. Toute autre laisse bientôt le vide dans son cœur et Tamertume sur ses lèvres; mais le souvenir d'une belle vie est une volupté inaltérable , qui lui adoucit l'affliction et le fortifie dans l'épreuve.

Sitôt que l'âme humaine a entrevu son idéal , elle en subit irrésistiblement l'ascendant. Il devient en elle cette force que nous appelons sens moral , et qui est le sens de l'humanité : l'homme se révélant à lui-même. Dégager l'idéal est le premier devoir de celui qui veut s'affranchir. L'idéal est l'étoile directrice. La main au gouvernail , le cœur haut , confiant et résolu , fixe les yeux sur elle invariablement , elle te conduira au port.

Un idéal obscur, incertain, laisse l'homme sans force et sans élévation. Un idéal clairement manifesté à l'intelligence et au cœur, s'empare de l'âme , devient une puissance qui la régente et la porte aux grandes choses. Les hommes de l'idéal ont un sacerdoce à remplir; ils sont les vrais apôtres de la liberté. La foule a peine à

comprendre les théories , mais elle comprend les exemples. Faites aimer et respecter la liberté , faites la connaître , vous tous qu'elle a élus pour la servir !

L'apparition de l'humanité force la sympathie et l'admiration de tous, tandis que la brutalité, même à sa victime inspire la répugnance^ souvent le dégoût et l'horreur. «Je vous méprise , » disait un courtisan irrité à un homme plein de noblesse et de courage, au défenseur de Louis XVI, Malesherbes. — «Je vous en défie, » lui répondit celui-ci. Nous sommes contraints , dés que l'idéal s'est fait jour en nous, de mépriser ce qui lui est contraire et d'estimer ce qui lui est conforme.

Développez l'humanité dans l'individu par les deux organes de l'humanité , la pensée et le sentiment. La conscience, née de leur concours, donnera à l'homme, avec la possession de luimême , la notion de la liberté morale , la dignité , la force et la quiétude. Reconnaissance de l'humanité en soi et en autrui : voilà la morale. Respect de l'humanité en soi-même et dans les autres : voilà la justice. Amour de l'humanité :

voilà la vertu. Réalisation de rhumanité : voilà la liberté et le bonheur. C'est malgré lui et contre lui que l'homme accomplit le mal. En des moments pareils , el lequel d'entre nous les a ignorés ? le sentiment de la servitude obsède : c'est le vaincu qui, terrassé, foulé aux pieds, sent l'humiliation amère de sa défaite remplir son cœur et lui couvrir le front. L'homme qui connaît le mal et cependant l'accomplit, éprouve un sentiment particulier de souffrance poignante auquel il ne saurait échapper. Le sentiment de l'idéal a ses joies inexprimables, mais il a aussi ses tortures. Le remords est la douleur de l'humanité déchue , qui déteste son vainqueur et se déteste elle-même dans sa défaite. «Car je n'approuve point ce que je fais , dit encore saint Paul , parce que je ne fais point ce que je voudrais faire, mais je fais ce que je hais. » Avec quelle énergie la dualité de l'homme est exprimée ici par le grand apôtre ! Dès que l'homme connaît sa loi , il ne peut vouloir le mal ; il ne peut plus que le subir. *

L'énergie du remords se mesure à celle de la conscience : le juge intérieur qui prononce sur

nos pensées et nos actions fait toujours juste pari. Il applique cette parole du Christ, fondement de toute justice. « A celui auquel il a été beaucoup donné, il sera aussi beaucoup redemandé. » Parole d'égalité, qui détruit à fond ces iniquités de mérite et de démérite, de récompense et de peine, que Thomme, sous le prétexte de faire justice, prétend infliger à Fhomme. pécheur impatient de frapper, quand donc laisseras-tu à Dieu ce qui est à Dieu? Si tu n'as pas assez de cœur pour plaindre le malheureux qui a failli et assez de fraternité pour t'eff'orcer de le relever , n'aie pas du moins la lâcheté de l'insulter dans sa chute. Détourne-toi et dis : « et moi aussi j'ai failli. » L'homme et le genre humain ne grandissent en définitive que dans l'expérience de leurs erreurs. Elles sont l'école du progrès et de la liberté.

liberté ! tu es le laurier au bout de la carrière, la palme qui ne doit ceindre que le front du vainqueur dans ce grand combat de l'homme contre la brute, de la civilisation contre la barbarie , dont le champ de bataille est partout où il y a un cœur humain !

LES INDIVIDUALITES.

L'humanité compte autant de réalisations que d'individus , formes multiples où le modèle souverain de Tespèce s'incarne à des degrés fort inégaux. Otez à l'individu les caractères essentiels de l'espèce, vous avez détruit l'individualité. Enlevez à l'espèce la révélation extérieure dans l'individualité : l'espèce à son tour n'existe plus. L'individualité révèle l'espèce, l'espèce l'individualité. Aucune des facultés humaines ne saurait manquer totalement dans l'individu sans détruire chez lui un des signes indispensables de l'humanité, mais aussi l'individualité n'est possible qu'à la condition d'un rapport particulier entre les facultés qui constituent l'espèce. On observera facilement qu'il est dans tout individu une puissance , une activité qui prédomine sur les autres , et les rejetant au second plan, fait saillie. C'est dans cette physionomie morale , plus ou moins accusée, que réside V originalité de l'individu. Ainsi que dans l'ordre physique il est des formes qui distinguent les hommes , il

existe pour l'âme, manifestée au dehors dans la manière de sentir , de penser , de vouloir et d'agir, une physionomie plus ou moins saisissante , et qui donne à l'être son relief. Avec plus de relief il y a plus d'individualité , et , du côté où il se montre , aussi plus de force. Mais il ne faut pas que la faculté dominante pèse sur l'organisation au point d'en rompre l'équilibre et de détruire la hiérarchie naturelle des facultés. La force alors devient faiblesse, monstruosité et désordre. La folie en est le dernier terme.

A distance , la masse des hommes sert comme de fond à quelques figures caractéristiques qui se détachent sur sa teinte uniforme et terne. Mais approchez, examinez attentivement tous ces caractères qui semblent se fondre à vos yeux en une couleur monotone ; votre œil y découvrira bientôt des nuances à l'infini , et plus votre étude sera minutieuse et pénétrante , plus aussi vous trouverez qu'entre les hommes les plus semblables au premier coup d'œil , il est encore des dissemblances profondes.

La nature ne connaît pas de double emploi :

elle crée des analogies , point d'identité. Pas-

sez du genre à l'espèce, de l'espèce à la famille , de la famille au groupe; vous vous rapprocherez à mesure de Tidenlité, vous ne l'atteindrez jamais : l'individu restera distinct de l'individu.

L'infmi, principe créateur^ se révèle dans l'infinité des formes. La science qui croirait constater l'identité entre deux êtres de l'Univers , ne marquerait réellement que son impuissance à embrasser une chose dans toutes les parties qui la constituent.

Je vois devant moi deux hommes , et je dis :

ce sont deux hommes. Qu'ai-je exprimé par là? Deux idées en une seule : celle de dualité et celle d'unité. Pour que les êtres que j'ai sous les yeux puissent me donner la notien de dualité, il faut que je les distingue comme individus ; pour qu'ils éveillent en moi la notion de l'unité , il faut, au contraire, que je les unisse selon les signes généraux de l'humanité qui m'apparaissent dans l'un comme dans l'autre. Ce ne sont pas seulement deux, mais à vrai dire trois êtres que j'ai devant moi : deux individualités , comme telles absolument indépendantes , et un

troisième être intermédiaire, l'être humain, qui les rapproche et les domine. En d'autres termes, je vois l'unité ou l'espèce dans la dualité, la dualité ou l'individualité dans l'unité. Le type supérieur et général auquel je les compare est une commune mesure que je leur applique à mon insu et d'où résulte mon appréciation.

Quelques hommes se sont montrés , à de rares intervalles , qui ont paru réaliser pleinement la perfection de l'humanité. Mais le flambeau de l'histoire , qui nous les montre à distance , n'éclaire en eux que les côtés par lesquels ils imposèrent l'admiration, et noyant dans ses lointains les petitesses du détail , ne nous laisse, en • présence de ces nobles images, que le sentiment des grandes lignes et de la sévère harmonie de l'ensemble. Effet de perspective morale , illusion d'optique dont les générations présentes sont dupes invinciblement. Le déplorerons-nous? A Dieu ne plaise ! L'exagération dans le beau ne saurait être un écueil; l'idéal ne risque guère de trop s'élever dans notre âme, et il est bien exposé à y déchoir. Laissons donc sur leur piéestal ces grandes statues ,^et que dans leur con-

templation l'homme se recueille et trouve de nouvelles ardeurs pour rhumanité !

Le Christ, cœur dévoré d'idéal, a eu, lui aussi, ses heures de défaillances. Mais c'est à cause de cela surtoutqu'il fut grand. Ecoute, toi qui pleure, il est écrit : « et Jésus pleura. »

Qu'est-ce qui constitue l'individualité? deux choses : le tempérament et l'habitude. Elle est le produit de ces deux facteurs. Sa donnée primitive est le tempérament, résultat direct de la constitution ou de la relation mutuelle entre les organes. Le tempérament est un héritage de famille. 11 se trahit à l'extérieur par un enr semble de sympathies et de répugnances instinctives. Cette donnée première, ineffaçable en ce qu'elle a d'essentiel, se modifie plus ou moins dans le milieu où l'être accomplit son développement. Ce milieu, nous l'avons tous subi et le subissons chaque jour, car son influence ne peut cesser qu'avec l'homme. Le milieu agit surtout par des impressions répétées. L'habitude est toute l'éducation ; grands et petits, elle est notre maître. Ce pouvoir, incalculable dans sa portée pour le mal comme pour le bien ,

pour le malheur de l'individu ou pour sa félicité , et d'autant plus intense qu'il se fait moins sentir, produit le tempérament acquis , dans lequel les dispositions natives , combinées aux impressions subies , forment souvent un alliage si intime qu'aucune volonté ne les saurait plus séparer. Si l'habitude et la patience sont des forces invincibles, c'est parce qu'elles ont en elles la force souveraine, le temps.

Quelques mots d'abord sur le premier élément de l'individualité, la constitution originelle. L'expérience enseigne que les inclinations qui en dérivent sont diverses et peuvent par leur seule énergie disposer l'âme à l'abaissement ou à la noblesse. Oui, il faut l'accorder, il est dans certaines organisations une élévation native , comme il est en d'autres des instincts funestes qui trop aisément les livrent à la dépravation. Mais une observation attentive et raisonnée des faits nous prouve, d'autre part, que chaque tempérament comporte un mélange qui présente le remède à côté du mal. Où est la qualité qui ne se paie par un défaut, où le défaut que ne rachète pas quelque qualité? Pour qu'elle triomphât entièrement

des vices inhérents à Torganisation , il faudrait queTéducation détruisît les vertus elles-mêmes. Pénétrer le secret de l'individualité, afin de l'incliner dans son meilleur sens et donner un contrepoids aux penchants qui pourraient la pervertir, voilà la mission de ceux qui prétendent au périlleux honneur de former des âmes. Que d'intelligence ne faut-il pas , que de cœur , de prudence et de tact , pour cette œuvre d'où dépendent tant de destinées dans le présent et dans l'avenir!

L'habitude ne peut ployer le tempérament que selon sa direction naturelle; en ceci elle est limitée ; tout effort en sens contraire serait aussi aveugle que funeste. L'éducation connaît deux écueils : vouloir trop et vouloir trop peu. Quelle tâche plus sublime que celle d'élever des hommes à la liberté ! Vous tous , qui avec tant de confiance vous chargez de ce fardeau , êtesvous bien sûrs de le pouvoir porter? Etes-vous bien dignes vous-mêmes de ce titre d'homme , ant profané et si noble , dont vous prétendez revêtir les autres? Votre propre éducation ne restet-elle pas à faire? Mais quoi! chacun de nous n'a-t-il point charge d'âmes ? Ne sommes-nous

pas fils, frère, époux, père ou arai? N'aimonsnous personne , et personne ne nous aime-t-il ? N'y a-t-il aucun cœur, ne fût-ce qu'un seul, sur lequel le sort ne nous ait donné notre part d'influence? et quand parmi nous il pourrait se rencontrer un être assez infortuné pour n'avoir ni parents ni amis, ne lui resterait-il pas sa propre éducation à faire ? Cette éducation-là, que nous nous devons à nous-mêmes et à la société, elle ne finit jamais. Qui a pu sje dire : Je suis arrivé et mon développement est complet?

L'éducation n'a d'autre but que la liberté. Le premier précepte de l'éducation est donc celui de la liberté : « connais-toi. » N'est-il pas manifeste que l'homme qui ne connaît pas son propre tempérament et l'action que les habitudes peuvent exercer sur lui , sera toujours fatalement dominé par des forces dont il n'a mesuré ni le principe ni la portée ? 11 est trop tard quand on est allé se briser contre l'écueil.

La physiologie a distingué quatre tempéraments fondamentaux ; mais en les étudiant isolément dans leurs traits caractéristiques, nous n'avons garde d'oublier que les faits ne nous les

offrent jamais dans leur intégrité; toutefois, en les mêlant dans des proportions si diverses qu'il

est impossible de trouver, nous l'avons dit , deux organisations identiques, la réalité laisse toujours prévaloir les dispositions qui se rattachent à l'un ou à l'autre.

Le tempérament sanguin se révèle dans l'individu par une impressionnabilité prompte , mais fugitive par cela même et superficielle. Ouvert aux impressions du dehors, l'homme sanguin se montre actif et mobile , mais sans fixité. Peu de sérieux, peu de durée; inconstant et inconsistant. Sa sensibilité toute extérieure se porte plus volontiers vers le monde matériel des sensations qu'au-dedans vers le monde invisible et discret, mais profond, de l'âme. L'éclat le séduit, l'éblouit et l'attache , c'est l'homme de l'apparence bien plus que de la réalité. Prompt à l'affection, mais passager, il ne fait qu'effleurer la vie en courant. Dans la joie et la douleur il ne sait pas durer, et souvent trahit la veille au profit du lendemain. Bon , mais étourdi et imprévoyant, il blesse parfois, dans l'ignorance des affections profondes et de leurs délicatesses , les

cœurs les plus dévoués. Ce jeu perpétuel de son esprit le porte en général , dans l'appréciation des choses , de préférence vers les points de vue agréables et faciles. Son humeur légère et gaie , le goût delà société, l'attrait des plaisirs sensuels, en font, dans l'acception vulgaire du mot, un homme du monde. Toujours prêt à répondre à l'appel de la vie qui s'agite autour de lui, il se montre souple en présence des événements, liant avec ses semblables, en tout et pour tous avenant, aimable, dispos. Surface unie et chatoyante , où se joue la vie en ses mille reflets changeants , son cœur est transpareftt et sans profondeur; une onde que ride le moindre vent et que fait rayonner le moindre soleil. La vie idéale n'est pas du ressort de ce tempérament; les profondeurs de la contemplation et les hautes régions de la pensée lui sont interdites. Il peut produire des hommes agréables et de talent, habiles, actifs, doués d'une grande facilité , jamais de génie.

Le bilieux ressent fortement et réagit avec impétuosité. La sensibilité est en lui plus forte que chez le sanguin et son objet a plus de durée. Un

sentiment énergique de sa personnalité le pousse aux entreprises hardies ; il est tenace , résolu ; son âme tend à se traduire au dehors dans l'action. Humeur inquiète , avide d'émotions fortes et répétées. Prompt à la colère , dominé par la vanité et l'ambition : étoffe de tyran , mais despote sans le savoir. Irritable à l'excès , il étreint avec feu et de toute son âme la résolution qu'il a conçue, et se montre alors implacable pour dompter les résistances à sa volonté; quand il ne peut assouplir, il brise. C'est l'écueil. Avant tout , il veut s'imposer ; qu'il agisse , c'est pour laisser toujours sur ce qu'il a touché une vigoureuse empreinte de sa personnalité. Habile à triompher des hommes et des choses , inhabile à se vaincre lui-même. Une impressionnabilité puissante donne à son esprit un énergique élan : les images se pressent en lui, rapides, saisissantes, colorées, pleines de feu. Mais plus véhémente souvent que réfléchie , cette imaginalion s'emporte parfois dans des projets impossibles et gigantesques , et, rompant le frein de la raison, succombe , brisée sous le poids immense qu'elle avait tenté de soulever. Une activité dévo-

rante, la lutte etraclion, tel est son élément. Le bilieux se préoccupe peu de la vie idéale , il la méprise , car elle n'est pas de son ressort. Ce tempérament peut faire de grands généraux , des hommes d'État, des individualités enfin puissantes dans l'action et qui fascinent l'imagination populaire, toujours prompte à dédaigner les hommes de l'idée qu'elle ne peut pas comprendre. • Le tempérament mélancolique, caractérisé par un état habituel de tristesse , se manifeste dans une impressionnabilité moins prompte que celle du bilieux , mais d'autant plus profonde. Ses émotions ont une force d'intensité et une ténacité remarquable : de là sa tendance marquée à approfondir. Peu bruyant au dehors , il cache discrètement en lui les affections de la joie et de la douleur; et comme par une sorte de pudeur, il les savoure en secret, nourrissant son cœur silencieusement de leur amertume ou de leur volupté. Malgré lui , il répand dans tous les breuvages de la vie cette goutte de poison que distille sans cesse son âme concentrée. Sa pente naturelle est vers le sérieux ; il a le culte de l'idéal; il en souffre et il en jouit; c'est son mal

de naissance, sorte de nostalgie, dont il ne peut guérir; de là, à côté d*un sentiment profond et digne de sa personnalité, la plupart du temps le mécontentement du monde et de la vie bruyante et vulgaire. Homme de retraite, de rerecueillement et de silence. Son âme , repliée à l'écart , est comme tendue de deuil ; tour à tour inquiet, ombrageux ou confiant à Texcès, puis réservé soudain jusqu'à la méfiance : un signe de malveillance ou d'ironie , la seule appréhension d'une trahison, peut transformer à ses yeux le monde en enfer, et les hommes en ennemis perfides conspirant sa perte. Son cœur, tourné au noir, devine partout les pièges^ la tristesse et le malheur. 11 a besoin , plus que tout autre , d'une affection sûre et dévouée dans laquelle il puisse trouver toujours un refuge contre lui-même.

Disposé à se renfermer, sa profonde sensibilité s'exalte et le porte dans des élans d'enthousiasme vers les grandes et belles choses de l'humanité. C'est un péril souvent. Si une forte raison ne vient en aide à cette imagination fiévreuse , elle dégénère en délire, et mal disciplinée, enfante des chimères : plans de réforme sociale, sys-

tèmes humanitaires et religieux, qui surprennent, et, malgré tout, commandent l'admiration par quelque chose de grandiose au milieu même de leur aspect étrange et rêveur. Mais que l'imagination fasse alliance dans ce tempérament avec une intelligence saine et vigoureuse, elle produira des chefs-d'œuvre. Le caractère mélancolique se signale d'habitude par quelque chose de particulièrement original. Les hommes qu'il produit, méditatifs avant tout, ont en eux une grande puissance d'abstraction. Leur âme concentre fortement les rayons de l'intelligence et du cœur : de là en eux l'intensité de la pensée et du sentiment, et le besoin de traduire au dehors, dans des œuvres artistiques, le monde intérieur qui les remplit.

Le tempérament phlegmatique est calme , indolent , d'une impressionnabilité lente , presque sans force de réaction contre le monde extérieur. Avec une tendance marquée à la torpeur et à l'indifférence , la faiblesse des désirs prive son âme de ressort ; il est rarement mu par des impressions vivaces ou des entraînements passionnés ; une imagination terne , une intelligence or-

dinaire, mais réfléchie, mesurée et prudente, le maintient en équilibre à égale distance des extrêmes. C'est Thomme du sens commun dans Tacception triviale de ce mot.

L'existence du phlegmatique se meut Içnlement dans une sphère étroite. Il est esclave de l'habitude et des objets immédiats; tout choc vient s'amortir dans son âme sans élasticité et sans vibration. Sa puissance est la puissance d'inertie, sa sagesse l'absence de passions. Les avantages de cette constitution sont dans une humeur égale ^ douce, affable, dans la paix avec soi-même , avec les choses et les hommes. Le flot de la vie s'écoule avec calme dans un murmure faible et monotone. En de pareils cœurs il est peu d'amour, mais peu de déceptions aussi. La haute mer ne les tente pas. Toujours conséquent avec lui-même , le phlegmatique est de bon conseil souvent; il possède cette raison pratique qui suflit au train ordinaire de la vie. A tout prendre, bon époux, bon père , bon citoyen, et bien vu de tous ; mais également incapable de ressentir ou d'inspirer de grands mouvements, soit de répugnance, soit de sympathie.

Telles sont , dans leur contour général , les quatre physionomies qui marquent Tindividu plus particulièrement de leur cachet. Chaque tempérament a son aptitude , vocation native qu'il est bon de régler, mais en la respectant toujours. Toute force vient s'évanouir contre cette force innée, et ceux qui tentent de la détruire sont des insensés. Ils s'attaquent à l'impossible; tous leurs efforts ne produiront que ravages et malheurs. Laissez à chacun la place où l'a mis la nature ; sa puissance et son bonheur , s'il en est susceptible, ne peuvent être que là. Violer la loi du tempérament est plus qu'une faute, c'est un crime, une révolte ouverte contre la divinité, contre l'individu, contre la société. Il est dans l'intérêt de tous et de chacun que l'homme se forme dans la direction de ses facultés originelles : sans quoi il se Réforme. Ne portez donc pas une main profane sur l'existence de ceux qui vous sont confiés, approchez avec respect, étudiez avec intelligence, et n'allez pas bouleverser l'ordre de Dieu. Mais c'est bien là vraiment le souci de nos instituteurs I On élève les enfants pêle-mêle, on les entasse dans des

casernes, on les fait passer brutalement sous le niveau implacable d'une même discipline. Pensez-vous faire des hommes ? jamais ; ou s'ils le deviennent, ce sera malgré vous. C'est un avortement général que vous préparez ; vous travaillez contre l'humanité, contre la liberté. Qu'importe ? le mécanisme est simple et la manœuvre facile : à ce compte le premier venu peut être également instituteur ou sergent. Mais voilà comment l'on fait de l'éducation une plaie , lorsqu'elle devrait être un remède, et que l'on déverse chaque année dans la société des milliers d'êtres incomplets^ sinon difformes , mécontents d'eux-mêmes et de tout , « propres à tout et bons à rien » , selon les paroles d'un célèbre orateur. Continuez ainsi à fausser les individualités , à les mutiler, à les étouffer stupidement , et puis décorez du titre d'instituteurs des hommes qui portent un pareil respect à la loi divine! Des instituteurs? Allons donc ! ce sont des bourreaux. — Leur grande affaire, pensez-vous , est l'humanité? Ils n'ont garde : c'est le pot au feu. Pestalozzi ! ô Lippe ! grands cœurs dévoués à l'humanité , où êtes-vous?

Les conditions de sol , de lumière, de chaleur et d'atmosphère agissent sur le germe de la plante : incapables de le détruire , elles peuvent en faire un misérable avorton ou une végétation pleine de sève, de vigueur et d'éclat.

Le milieu est pour chacun de nous le professeur par excellence, car, bonnes ou mauvaises, il renferme en lui toutes les puissances de l'édu cation. Le tempérament est la substance , le milieu est le moule où elle se façonne. Combien elles sont variées les influences qui nous ont formés ! Il en est de fugitives , capables néanmoins de laisser des traces profondes , il en est d'opiniâtres qui agissent à petit coup , mais sans trêve ; les unes patentes , officielles pour ainsi dire , les autres, et ce sont les plus nombreuses comme aussi les plus puissantes , échappant au contrôle le plus sévère, presque toujours à l'appréciation même de celui qui les subit; elles s'emparent de l'âme par une insinuation successive et y font leur œuvre en secret , mais profondément, pour se révéler dans l'avenir par des

résultat^ désormais indestructibles.

L'individu appartient surtout à quatre milieux

principaux : son siècle , son pays , sa localité , sa famille. Moins un homme a de force de réaction dans son organisation, plus il est dépendant de ces influences ; beaucoup , pour ainsi parler , n'ont d'autre tempérament que Thabitude : cire molle que les circonstances ont pétrie sans résistance. Mais l'homme fort et vraiment original s'enrichit du milieu où il est placé , domine ses influences et se les approprie au lieu de se laisser absorber par elles. Tout en appartenant aux événements et aux circonstances qui l'entourèrent, à son

siècle, à son pays, à sa famille, il reste luimême. Ces natures sont rares, et dans leur plus haute expression d'indépendance elles s'appellent le génie. L'homme vulgaire appartient au temps , le temps appartient à l'homme supérieur. Quand nous commençons à réfléchir sur nousmêmes , et pour combien ce moment n'arrive jamais ! notre âme est enlacée déjà par toutes ses fibres ; la vie a tissé son réseau autour d'elle en mailles imperceptibles, mais de fer; entraves si familières que leur privation seule peut les faire ressentir. Qui jamais saura tout ce qui contribua à former cette individualité qui se des-

sine SOUS nos yeux? Que celui qui voudra se rendre compte du travail que son être a subi , tourne le regard en arrière sur le chemin parcouru; qu'il fouille son passé, rappelant dans sa mémoire toutes les choses, les personnes, les événements , qui laissèrent sur son âme leur trace en joie ou en douleur. Qu'il se souvienne de tout ce qu'il a aimé , haï , admiré , méprisé ; qu'il songe à ces mille incidents, obstacles à peine aperçus d'abord, qui firent dévier le cours de sa vie. C'est le ruisseau qui suit dans la plaine les sinueux caprices d'une pente insensible , puis descend en bouillonnant sur le flanc des montagnes , ou du haut des ravins tombe en cascades écumeuses. Oh ! ce que peuvent , pour peser sur une destinée humaine , tant de choses accumulées , petites et grandes , occultes ou manifestes ! Il est des hommes , certes , qui peuvent bénir le sort; mais il en est aussi qui montrent une singulière grandeur d'âme en ne le maudissant pas. Et nous, pauvres humains, nous qui nous étant rencontrés un jour sans savoir d'où nous venons , et allons nous séparer demain , ignorants également de nos destinées fu-

lures , nous n'avons hâte que de nous condamner et de nous haïr, alors qu'il n'est de remède à nos maux que la fraternité et l'amour !

Un moment arrive où les circonstances qui agirent sur lui ont marqué l'homme d'une empreinte indélébile ; l'âme , durcie au contact répété de l'existence , offre moins de prise : le caractère est fait. Choses , hommes et événements n'ont pas perdu leur pouvoir , mais ils trouvent plus de résistance et pénètrent moins : le cœur, averti et méfiant, ruse avec la vie. 11 faut alors, pour opérer de soudains revirements, un de ces chocs qui ébranlent, et souvent brisent le moule qui restait inaccessible aux impulsions ordinaires. L'endurcissement augmente avec l'âge ; tout tend à prendre dans l'homme physique et moral plus de rigidité : le vieillard ne vit que de l'habitude de vivre. La tombe s'ouvre , et l'éducation reste inachevée , car le but de toute éducation , la liberté parfaite dans l'humanité, n'est pas atteint. Mais qu'importe? un bon exemple a pu être laissé , et rien ne vaut pour la liberté humaine l'exemple d'un homme qui s'efforça de la conquérir.

Pour les individus , pour les peuples, pour le genre humain , l'éducation est tout. Mais c'est ici encore un travail réciproque. Il faut que les hommes d'intelligence , les hommes de cœur et de fortune se mettent à l'œuvre. misère î il y a des êtres fatalement écrasés sous un terrible fardeau. Seuls ils l'ont porté à travers la vie, seuls jusqu'au dernier jour, se traînant de privations en privations , les pieds sanglants , déchirés, ils arrivent enfin au tombeau. Le dénuement, l'ignorance , la haine ont étreint leur âme , l'ont étouffée. Et nous que le sort a fait naître sous une étoile propice , nous que , dès le berceau , il a choyés, environnés d'influences salutaires et douces , nous qui souvent en tendant la main à ces frères infortunés pourrions les sauver, nous les méprisons, nous les condamnons ! Oh ! que de fois le juge devrait aller s'asseoir, lui aussi, sur le banc des accusés ! Une faute individuelle ne nous enveloppe-t-elle pas tous plus ou moins dans une complicité involontaire? Mais il faut frapper, dit-on, il faut défendre la société. Frappons donc, hélas! s'il le faut, mais en gémissant sur nous-mêmes , et que les fautes d' autrui nous de-

viennent un enseignement salutaire pour chercher dans les âmes, avant qu'elles aient germé, les semences de mort.

SUR LA PHILOSOPHIE SOCIALE. 4f3

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