LA SOCIÉTÉ
L'état sauvage est l'état d'isolement, et n'en déplaise à l'illustre citoyen de Genève, l'état contre nature de l'homme. Plus l'homme s'isole, plus il décroît , s'appauvrit et descend vers l'animalité. Plus il s'associe , plus il augmente sa puissance et s'élève vers l'humanité.
On a recherché laborieusement l'origine des sociétés humaines, et l'on s'est demandé si l'homme avait en lui un principe naturel qui le poussât à l'association? Le fait général de l'association serait , ce nous semble , une réponse suffisante. Partout l'homme s'associe à l'homme, donc il est dans la nature de l'homme de s'associer.
L'homme isolé , menacé de tous côtés par des forces ennemies, a rencontré l'homme. Ils se sont unis contre un danger commun ; seuls ils eussent été vaincus , ensemble ils ont triomphé. La nécessité d'une défense commune produit, même chez les animaux, des associations passagères ; mais l'ennemi vaincu , l'union n'a plus
de cause. Cependant, quoi qu'on en ait dit, ce n'est point là qu'il faut chercher l'origine des sociétés humaines. Le besoin d'une défense commune n'eût pas sufQ pour créer des liens permanents et constituer la société ; il fallait un principe supérieur, né de la nature intime de l'homme et engendrant , non pas seulement des associations fortuites et transitoires comme la cause extérieure qui les avait amenées , mais une réciprocité durable et profonde. Ce principe est avant tout dans notre être intellectuel. L'homme pense ; son premier besoin est de trouver un être auquel il puisse communiquer sa pensée. L'isolement l'étouife. L'échange des idées est la nécessité de l'existence intellectuelle. Avec la curiosité qui pousse à former des idées , et l'instinct qui porte à les communiquer, la vie de l'esprit est constituée et son progrès certain ; or, le progrès de l'esprit humain est celui de la science, qui est celui de la société.
Mais nous ne sommes pas pure intelligence.
L'instinct de la vie affective se fait valoir à son tour, et rapproche les hommes par le besoin d'échange de leurs sentiments. Lequel d'entre nous
n'a ressenti parfois cette affreuse solitude du cœur, la plus terrible assurément, où Tâme délaissée remplit de ses cris d'amour un désert sans échos ! Il faut vivre , il faut aimer. Le cœur humain commence avec l'homme lui-même , et d'instinct cherche le cœur humain, l'être capable de comprendre , de souffrir, de se réjouir avec lui. sainte communauté qui nous allège la vie ! Misérable mille fois , et de la plus triste misère , celui qui n'aime personne et que personne n'aime ! Échange des forces intellectuelles et affectives , échange de l'humanité, en un mot , voilà le véritable principe social.
Mais tout n'est pas principe de sociabilité dans l'homme. L'animalité subsiste , hostile dans son brutal égoïsme à l'humanité. Elle se nomme le droit du plus fort, la tyrannie. L' égoïsme est l'individualisme. Illimité , absolu , il sépare les hommes, en fait des ennemis, détruit la société. La brute est égoïste, l'homme doit être humain. ^Homo homini lupus )> , dit Hobbes. Oui , en chacun de nous , il y a la bête féroce , toujours prête à rompre sa chaîne. Ayons garde de l'éveiller! L'animalité est le despotisme du
moi y s' exerçant sur l'individu d'abord , sur ses semblables ensuile. Nul n'est tyran des autres s'il ne commence par être son propre tyran. Un homme libre n'opprime pas; qui respecte la liberté en soi , c'est-à-dire l'humanité , comment la violerait-il dans son semblable? Mais l'homme injuste envers lui sera injuste envers les autres. Deux tendances nous sollicitent en sens inverse : envahissante , exclusive , l'une veut soumettre l'humanité et l'absorber à son profit ; son mot est celui du despotisme : l'humanité, dit-elle, c'est moi. L'autre veut l'harmonie et l'équilibre des forces, la justice. Il en est de l'organisation sociale comme de l'organisation individuelle; toutes deux résultant d'un ensemble de facultés , d'organes, d'aptitudes et de fonctions, dans l'une comme dans l'autre ce qui fait la santé, la vigueur et l'indépendance, c'est l'ordre qui naît de l'accord des parties dans l'activité collective.
L'association entre les hommes , conséquence de leur besoin de vivre dans l'échange du travail , des idées et des sentiments , repose encore sur la nécessité d'une légitime défense contre un péril toujours renaissant. L'homme a un en-
nemi acharné , le plus cruel , le plus difficile à vaincre. Cet ennemi n'est pas la nature dans la rigueur de ses saisons , dans ses intempéries et la fureur de ses éléments; ce n'est pas le sol parcimonieux et rebelle, ni la bête fauve armée contre l'existence de l'homme : c'est l'homme luimême. L'homme est né oppresseur de l'homme, et la vie commune est féconde en tentations qui réveillent le tyran. A peine ébauchée dans ses formes grossières , l'association donne déjà au plus fort la révélation de sa force, en lui fournissant le moyen de la mesurer à celle des autres ; le voilà despote.
Toutes les sociétés humaines ont débuté par l'exploitation du faible ; le despotisme est l'enfance de la société. — Quelle sera sa virilité? la justice. La société et la justice s'organisent en même temps, il y a entre elles identité parfaite. Mais comment atteindre la justice? Le plus fort ne restera-t-il pas toujours le plus fort? Et s'il l'est, comment résistera-t-il à l'envie de le prouver? Il y a un remède cependant, long, il est vrai, et fécond en martyrs, mais infaillible. Terrible combat, où la barbarie ne cède que pied à
pied , accumulant les ruines et répandant le sang sous ses pas ! Les sociétés guérissent de l'injustice , mais à quel prix elles achètent la liberté ! Veuille la loi implacable qui préside aux destinées du genre humain , que son œuvre s'accomplisse sans s'élever sur de nouveaux holocaustes !
Suivons en quelques traits rapides la marche de la justice dans la société.
L'homme doit à l'oppression elle-même sa première idée de la justice. Elle en naît par réaction. ' L'instinct de la personnalité s'éveille avec force sous le joug qui l'accable, et, chosedigne de remarque, ce même instinct de personnalité qui a fait le tyran et qui eût mis l'esclave à sa place s'il avait été le plus fort , suscite le désir de la délivrance , germe d'où se développe par degrés l'idée de droit, de justice et d'égalité : la science sociale tout entière. Germe où l'avenir est contenu, et qui , du sein de l'association barbare où il s'est éveillé, fera surgir la civilisation.
Les opprimés sont faibles par leur isolement , et s'ils ne savent s'unir dans une résistance commune, irrévocablement condamnés. Mais par l'association ils peuvent, à leur tour, devenir les
plus forts. Le despotisme le sait ; aussi sa maxime favorite est-elle: «diviser pour régner.» D'instinct, et de tous ses efforts, il tend à empêcher l'union , qui doit briser son 'sceptre de fer , et dont l'absence lui livre des hommes à merci.
La conscience de la force dans l'union pousse aux premières révoltes. Elles étaient prévues , elles sont réprimées. Le pouvoir, sentant frémir les cœurs sous le frein , augmente ses ressources et se retranche contre l'assaut ; la tyrannie s'organise en vue de la résistance. Mais le combat est engagé et la révolution s'est mise en marche ; ridée de justice va se répandre et se fortifier par les échecs mêmes qu'elle subira ; c'est un ferment jeté dans les esprits , et qui transformera le corps social. Le pouvoir inquiet augmente sa pression ; c'est tendre d'autant le ressort révolutionnaire. — De nouveaux troubles éclatent ; ils sont encore réprimés , mais plus sérieux , avec plus d'efforts et de sang. La tyrannie , à mesure qu'elle est plus menacée, devient plus opiniâtre aussi et plus inflexible. C'est sa fatalité et sa perte. — Elle sent venir son heure; le sang-froid lui échappe ; elle y est décidée , elle résistera à ou-
trance. Mais une force s'est constituée contre elle lentement, force morale qui grandit par la résistance qu'on lui oppose , et dans chaque revers puise une énergie nouvelle; tandis que les triomphes du despotisme sont ceux dont parlait Pyrrhus: «Encore une victoire comme celle-là, disait-il , et je suis perdu.» Le bruit des armes a cessé ; le silence se fait : mais un silence de mort. Nul despote ne peut arrêter les pensées ni les cœurs; ils se rejoignent en dépit de lui, percent les murailles des prisons , se rient des échafauds^ et passent inaperçus au travers des armées les plus compactes. L'âme du pays est constituée. Tout pouvoir désormais comptera avec celui-là: s'il lui obéit, il sera fort; s'il lui résiste , il sera brisé. Les faibles ont vaincu , non par le nombre, mais par l'association. Leur triomphe est celui de la justice.
La justice est la conscience des nations libres, la fin et la perfection des sociétés. Un peuple , comme un homme, manque du sens moral quand le $ens de la justice lui fait défaut. Us ne peuvent être indépendants ni l'un ni l'autre. La science politique est celle de la justice.
Or, qu'est-ce que la justice? On Ta définie?
dans une formule d'une précision remarquable , la liberté réciproque. Cette définition revient, au fond , au commandement de l'Évangile : Ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu'il vous fît. Quelle est l'essence de ce précepte? Le respect de soi-même dans autrui, la reconnaissance en lui d'une personnalité semblable à la sienne. Où trouver un autre fondement pour l'égalité? Peut-on appeler juste celui qui reste en deçà de ce commandement? Et celui qui l'accomplit n'a-t-il pas payé en entier sa dette à la justice ?
On se trompe lorsqu'on veut égaler les individus en les passant sous le même niveau. L'égalité commumste est l'antipode de l'égalité. La justice équilibre les individualités, mais c'est afin que toutes soient respectées. Prétendre mesurer les individualités au même compas , abaisser les grands pour élever les petits , c'est détruire l'individualité et avec elle infailliblement la liberté: c'est, non pas la justice j mais l'arbitraire sous sa forme la plus odieuse, et de tous les jougs le plus insupportable à l'homme.
Là se Irotivent l'hérésie et l'odieux du communisme. Le communisme est le plus grand crime que l'homme ait conçu contre lui-même , le plus grand attentat qu'il ait rêvé contre la liberté. L'échafaud est communiste. Il n'y a d'égalité sociale que celle qui garantit, comme l'arche sainte de toutes les libertés , la liberté individuelle. La loi respecte les individualités ; si elle les limite , c'est dans leur intérêt mutuel , et les unes par les autres. L'individualité lui est chose inviolable et sacrée par dessus toutes , jusqu'à cette limite où, si elle passait outre, elle détruirait dans autrui l'exercice de la même liberté qu'elle revendique pour elle-même.
Chacun est à la fois garant et garanti, la société doit constituer un contrat d'assurance mutuelle contre l'arbitraire, de quelque part qu'il surgisse ; hors de là, elle est la barbarie organisée. Celui qui rompt le contrat se met hors la loi ; il doit y être ramené. Je n'ai pas signé ce contrat , dites-vous , et je proteste ! Fort bien ; reprenez donc votre individualité tout entière, et usez-en, si vous le pouvez, pour vous assujettir les faibles ; mais vous trouverez bon aussi qu'ils pren-
nent envers vous le même droit, et que, dans l'exercice d'une défense aussi légitime que l'attaque fut arbitraire , ils se mettent à l'abri de vos usurpations. — Allez vivre au fond des bois et discuter sur le droit du plus fort avec les tigres et les lions , vos semblables !
Où commence la liberté d'autrui , là finit la mienne; où commence la mienne, finit celle d'autrui. Les individualités se touchent sans se pénétrer , et s'équilibrent réciproquement. Telle est, dans sa simplicité, la notion de la justice et de l'égalité sociale : la liberté collective.
L'État, n'importe son nom et sa forme, s'il n'existe pas comme garantie de la liberté réciproque , n'est pas pour la société , il est contre elle. A l'inverse, du moment où, sous un titre quelconque , il garantit cette liberté , il est fondé en droit, repose sur la justice et représente la société. La justice fait la légitimité, qui fait l'autorité. La justice est le droit divin , il n'y en a pas d'autre. La chose est tout, le nom n'est rien.
L'autorité est la liberté réciproque ; l'on chercherait en vain entre autorité et liberté un autre rapport. Rapport de solidarité : l'autorité n'est
pas sans la liberté , la liberté est nulle sans Fautorité. L'autorité existe pour la liberté et par la liberté. Mais ne confondons pas l'État avec l'autorité. La justice est l'autorité sociale partout et toujours ; l'Etat [ne devient l'autorité que par la justice, ce n'est qu'autant qu'il la représente qu'il représente la société et qu'il est le gouvernement civil. L'anarchie se montre aussi bien au sommet qu'à la base. En haut et en bas elle porte le même nom : licence, usurpation. Le progrès en ceci consiste à réduire l'autorité aux limites exactes de son principe : pouvoir nécessaire à la protection des libertés individuelles dans leur solidarité ; en même temps, par voie de conséquence immédiate , toute liberté individuelle se trouve inviolable jusqu'au point où, débordant sur celle d'autrui , elle devient , dans l'atteinte portée à la liberté d'un seul , une violation de la liberté de tous.
L'État peut-il garantir plus que la liberté individuelle? Non évidemment. Peut-il garantir moins? Dans ce cas il laissera subsister à côté ou au-dessus de lui des usurpations, il n'accomplira pas son mandat. Représentant de la
justice, de la justice entière et rien que de la justice: en deçà, au delà, il sort de ses attributions naturelles. Nous pensons généralement en France que l'État doit se mêler de tout; preuve trop concluante que nous ignorons encore ce que signifie le mot de liberté politique. Tant que nous ferons des révolutions au nom de la liberté, sans savoir ce qu'est la liberté, quelle chance aurons-nous de réussir? La liberté individuelle n'est pas définie, elle n'est pas comprise : voilà le mal. La définition de la liberté individuelle implique nécessairement celle de l'autorité. Trente millions d'hommes discutent en France sur la liberté ; en trouverait-on trente mille qui la connaissent?
L'intérêt suffit pour suggérer aux hommes vivant en commun l'idée d'un contrat de réciprocité qui les mette à l'abri de leurs mutuelles atteintes. Cette œuvre de justice peut naître d'une méfiance mutuelle , de la peur, de l'envie le plus souvent et de la haine. Mais qu'y a-t-il dans une société organisée de la sorte? Un corps sans âme. Des égoïstes jaloux qui se surveillent et se tiennent en échec. Est-ce là la vraie société,
la véritable justice ? « Où n'est pas la charité , » a dit saint Augustin , « là ne saurait être la justice. » Il parlait de cette justice qui vient de l'amour et qui fonde dans l'échange des cœurs la société intérieure , la société vivante , société des âmes , la seule , enfin , qui puisse s'appeler une société humaine. Si le pacte de justice n'a pas sa caution dans les cœurs, il sera violé dès que la force matérielle l'abandonnera. Les hommes restent ennemis ; c'est la paix , mais la paixarmée. Menace incessante, épéede Damoclès suspendue toujours sur nos têtes , et qu'un fil retient ! Quel fragile édifice ! Quel équilibre précaire !
L'amour est la forme supérieure de la sociabilité , supérieure non pas seulement par ses résultats , mais par son principe. L'amour ne s'impose pas , il ne s'achète pas , il se donne. C'est sa noblesse. Si les œuvres de la fraternité étaient imposées par la loi sociale, la fraternité n'existerait plus. Un dévouement infligé avilit également celui qui l'accomplit et celui qui en profite. Inscrire la charité dans le code social est une anomalie et un péril immense. Ceux qui y songent ne con-
naissent pas la charité. Ils ressemblent à ces personnages de la fable qui tuèrent la poule aux œufs d'or pour lui ravir d'un seul coup toutes ses richesses, ou à ces sauvages idiots dont parle Montesquieu pour caractériser le despotisme , el qui , afin d'avoir les fruits , abattent l'arbre. N'arrachons pas du cœur la racine de ridéal ! Que vous restera-t-il de l'homme et de sa grandeur, quand vous lui aurez pris le dévouement? Respectons la charité; ne prostituons pas à l'égoisme cette vierge immaculée de l'âme humaine !
La loi de justice est négative : « Ne faites-pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu'il vous fît. » « Fais à autrui ce que tu voudrais qu'il te fît ; » voilà la loi d'amour. Quand je pratique la justice , je m'abstiens de faire le mal ; je ne suis qu'un honnête homme aux yeux de la société, et ma vertu , la plupart du temps , n'est que prudence , nulle par conséquent. Quand je pratique l'amour et le sacrifice envers mon semblable , je suis homme de bien.
La loi de justice sociale et la loi d'amour sont placées à des points de vue directement opposés.
Gelle-Ià fonde l'égalité sur Tintérêt collectif et s'impose matériellement; celle-ci y aspire parle dévouement et le sacrifice , et pour appui ne veut que la conscience. La justice , identique des deux côtés, dans son objet et sa définition, liberté réciproque , n'en demeure pas moins en principe foncièrement distincte. Justice matérielle et justice morale sont deux. En veut-on la preuve irrécusable? Si la justice était dans les cœurs, à quoi servirait de la proclamer dans les constitutions et de mettre des baïonnettes à son service ? Hélas ! il faut le dire : ils sont nombreux ceux qui n'ont d'autre conscience que la crainte du châtiment! A mesure que se développe chez une nation le sens de la justice , la force morale augmente et la nécessité de la force matérielle est diminuée d'autant. Mais un peuple sans moralité ne peut vivre que de la force matérielle. Il est condamné fatalement au régime militaire. Le mot de Joseph de Maistre est profond : « un peuple a toujours le gouvernement qu'il mérite.»
La loi civile ne connaît pas la fraternité , elle ne connaît que l'arbitraire et la haine contre les-
quels elle doit être une défense. La loi morale ne connaît que Tamour et n'en sépare point la justice.
Au delà de la société matérielle , qui ne présente que rimage extérieure de Tégalité , vit une société supérieure et idéale. La conscience la régit, autorité spirituelle librement acceptée ou récusée. Jamais le pouvoir séculier ne saurait pénétrer dans ces régions sans commettre une profanation sacrilège , sous quelque nom qu'elle se dérobe. Veillez bien sur cette frontière , sentinelles de la liberté, qu'elle ne soit jamais franchie!
Les sociétés périssent par le manque de cœur; c'est par le cœur qu'elles se sauvent et sont glorieuses aux yeux du genre humain. Que nous manque-t-il , avec les moyens immenses dont la science, l'industrie et les arts disposent , moyens que chaque jour augmente , pour nous élever à une force et à une grandeur sans pareilles? le cœur , rien que le cœur.
A l'œuvre donc, vous qui avez l'intelligence et la fortune ! A l'œuvre , rédempteurs ! En avant pour l'humanité! Haine à la misère! Haine à
rignorance! Haine à l'esclavage ! Fortune , talent, génie , que tout ce qui a un pouvoir pour le bien répète ce grand cri de liberté: «Aimons-nous les uns les autres ! »
Nous le savons : la fraternité est le privilège de quelques âmes d'élite. Qu'importe? qu'elles se recherchent, qu'elles s'unissent, et leur influence sera grande. Que ne peuvent pas les généreux exemples ! le cœur humain heureusement connaît aussi la contagion du bien. La haine n'engendre que la haine , l'égoïsme au haut de l'échelle produit l'égoïsme en bas ; mais l'amour enseigne l'amour.
Deux voies sont ouvertes. L'une bordée d'abîmes, couverte de ruines et de sang, conduit dans les ténèbres entre des bûchers et des échafauds. Sur la seconde brille, comme une étoile sereine , l'esprit d'amour et d'humanité ; la prudence seule , à défaut du cœur, devrait l'enseigner à l'homme. Les grands et les forts y viennent au secours des petits et des faibles. Il n'y a plus deux armées acharnées à se détruire ; il y a des hommes qui cherchent ensemble la jtistice et la liberté. Ce que l'amour accomplit ,
il l'enlève à la violence ; mais Tœuvre que la fraternité abandonne, un jour ou Tautre, sortira des convulsions de la lutte. vous qui pourriez travailler à cette œuvre, qu'attendez-vous encore? Si le drame poignant de l'ignorance et de la misère qui se déroule à vos yeux ne suffit pas à vous émouvoir, que l'histoire du moins vous apprenne qu'on ne prévient les catastrophes qu'en marchant sans hésiter au devant des exigences de la justice ! Ne laissez pas à la génération de demain ce que celle d'aujourd'hui peut réaliser, et ne dites pas , aveuglés par un hideux égoïsme : demain je ne serai plus , que m'importe demain? Eh quoi! cœurs pétris de boue ! ne laisserez-vous donc rien derrière vous que la honte de votre exemple ? Vos enfants ne doivent-ils pas récolter un jour là où vous aurez semé ? vos enfants vous maudiront.
Noblesse oblige, puissance oblige; voilà le code du dix-neuvième siècle.
Vous prêchez le socialisme, nous dira-t-on peut-être. stupide accusation ! Oui ; c'est du socialisme, le socialisme le plus radical : celui que le Christ a prêché , il y a de cela tantôt deux mille
ans. Si Tamour de Thumanilé et de la civilisation est le socialisme, tantpispour ceux quine sont pas . socialistes. Prêchez ce socialisme-là, apôtres de la justice : votre parole aura de Técho dans tous les nobles cœurs ! C'est avec ces armes seulement que vous triompherez du socialisme de la haine, socialisme faux, impie et despote, qui s'en va prêchant un matérialisme infect. La liberté est spiritualiste avant tout. Aimez-vous , et le socialisme s'évanouira comme le cauchemar d'une nuit fiévreuse. Ce fantôme hideux qui vient s'asseoir à votre chevet , vous suit dans vos plaisirs et jette dans le tourbillon de vos fêtes son cri de désespoir, — dites, comment vous en débarrasserez-vous? Par la force. Très-bien ; elle est à vous. Mais êtes-vous bien assurés qu'elle ne vous échappera jamais? Non; ni la peur ni la violence ne vous sauveront : ce qui vous sauvera , c'est l'amour, c'est la tutelle du puissant envers le faible, son ardeur à le protéger, à l'élever. Dans cette tutelle est le remède, le seul. La civilisation est une œuvre lente à venir, un pénible labeur qui ne s'accomplit qu'avec les siècles , un calice amer trop souvent. Les sociétés ne se métamorphosent
pas à vue et d'un coup de baguette ; le développement social est graduel , successif, comme le progrès individuel. Il faut se résigner à suivre cette chaîne dont aucun anneau ne peut être enlevé. Rien n'y fait , et en voulant avancer l'heure au cadran , on la recule. Mais aussi , en comprimant le ressort du progrès , on jette le trouble dans la société et provoque de redoutables explosions. Au devant! toujours au devant! Rien que le possible, mais tout ce qui est possible. N'attendons pas que la peur nous arrache ce que régoïsme s'est obstiné à refuser à la justice. Mauvais calcul ! l'échéance est reculée ; la dette augmente. Dieu nous garde de faire appel à la terreur pour entraîner les âmes ! Mais il est bon de ne point s'endormir sur un oreiller facile , il est bon de prévoir afin de prévenir, de se jeter en avant, pour éviter ce qui serait un désastre pour les vaincus , mais pour les vainqueurs peut-être une calamité plus grande encore. La haine suscite la lutte, l'aigrit, la nourrit dans son acharnement. N'importe alors le parti qui triomphera, il sera injuste ; car il se vengera, e la vengeance ignore la justice. Qui se venge, ne
juge pas : il frappe. L'hisloire le sait. Quand donc la sagesse entrera- t-elle dans nos conseils? Quand viendra le moment où la révolution s'accomplira dans les faits , sans secousse , sans crise , parallèlement au progrès de l'esprit humain?
Arrivera-t-il jamais le jour où les intérêts qui se trouveront en travers de sa route , au lieu de tenter une résistance vaine et insensée, sauront apporter à la société , par calcul sinon par amour du bien public , le sacrifice de privilèges devenus incompatibles avec l'ordre et la liberté ? Mais ils s'obstinent dans leur aveuglement , et le flot qui eût suivi son cours, rencontrant l'obstacle, monte et s'irrite à mesure. Devenu irrésistible bientôt, il brise l'obstacle et se répand de toutes parts 'avec fureur. Il est trop tard alors pour le diriger : il creusera son lit en dépit de tout. Que de victimes ! que de ruines amoncelées ! Vous êtes incapables de dévouement ; soyez-le au moins de prudence !
Dans certains esprits , et ils sont nombreux , le mot d'assistance n'éveille que l'idée de l'aumône. L'aumône ! c'est le fléau et la honte de la société. L'aumône est un mal pour celui qui re-
çoit, parce qu'elle rhumilie, quand elle n'en fait pas un cynique fainéant ; elle est un mal pour celui qui donne , parce qu'elle l'enorgueillit lorsqu'elle ne lui est pas un remords ; elle est un mal surtout, parce qu'elle condamne l'humanité. La nécessité de l'aumône suppose au sein de la société des hommes incapables de suffire aux premières exigences de la vie physique : elle accuse la société d'homicide. Tout homme doit pouvoir vivre de son travail. Le travail est la grande loi de toute existence humaine, le travail est un devoir. Mais le travail manque , ou bien son salaire est insuffisant. L'aumône arrive , ou elle n'arrive pas. Déplorable remède! incapable de guérir la plaie , trop habile à l'envenimer. La vie n'est pas un don que Thomme doive attendre de Is^ précaire munificence de l'homme. La charité matérielle est un fléau , issu d'un fléau plus terrible encore. Elle tient lieu de béquilles à une orçanisation infirme et malsaine. C'est contre elle que tous les eflbrts doivent se conjurer. Tous, et de toute la puissance du cœur et de la pensée, conspirons contre le monstre. Tant que la société sera obligée de s'appuyer sur l'aumône , son œuvre
restera encore à faire et le mot de justice sera un vain mot. Il faut que la justice tue l'aumône, si Taumône ne doit pas tuer la justice.
Nous le répétons ici pour ceux qui aimeraient à se méprendre sur notre pensée : nous ne sommes pas de ceux qui croient que la société puisse guérir de ses infirmités par un coup de théâtre ; les changements à vue , hélas ! ne sont pas de son ressort. Longtemps encore, nous le craignons , le mal de la charité restera un mal nécessaire. Mais tant qu'il subsistera, nul n'a le droit de fermer les yeux pour ne pas voir , chacun doit, dans la mesure de ses facultés et de sa puissance, chercher à frapper l'hydre formidable de la misère. Jusqu'à ce que nous l'ayons vaincue, soyons sobres de chants de triomphe. Il faut que tout homme, en échange de son travail, puisse trouver la vie et la sécurité. Nul, nous dit-on, s'il veut travailler, n'est condamné à la triste alternative de mourir de faim ou de vivre de l'aumône. Soit ; nous aimons à admettre une pareille affirmation. Mais pour vivre, est-ce assez que de ne pas mourir?
Le secours matériel est le degré le plus infime
de l'assistance : Thomme ne vil pas de pain seulement. L'assistance a une signification plus haute et plus digne. Lequel d'entre nous est assez élevé pour qu'il n'en ait encore besoin ? Lequel est tombé assez bas pour qu'il ne la puisse encore pratiquer? Elle est, sous toutes les formes, l'esprit de l'humanité, de l'échange. Ceux qui s'assistent , s'associent. Ne vous dites donc pas , quand vous avez grossi le budget d'un bureau de bienfaisance : j'ai payé ma dette , me voilà quitte envers l'humanité. Pitié ! vous n'avez rien fait encore. C'est de sa personne qu'il faut payer surtout , de ses conseils , de son exemple , de son autorité, de son cœur, de son intelligence. Ouvrir sa bourse, quand elle est pleine , c'est quelque chose, mais c'est peu vraiment. Ce qu'il faut essentiellement, c'est l'assistance morale et intellectuelle auprès de l'assistance matérielle. Eussiez-vous créé des Crésus , si la pensée reste aveugle et le cœur croupissant dans l'égoïsme, vous n'aurez fait que des esclaves. L'homme riche n'est pas l'homme libre. La fortune s'entend mieux à enchaîner les âmes qu'à les délivrer. Elle est une admirable chose assu-
rément, lorsqu'elle se met au service des grandes aspirations de l'humanité; mais une calamité publique , qmnd elle se prostitue à la matière , à régoïsme et à l'ignorance. Vil métal , ditesvous? non pas : c'est l'homme seul qui est vil ou qui est noble.
Que suis-je, direz-vous peut-être, pour avoir une influence dans la société? Quoi! n'êtes-vous point partie de l'ensemble , et ignorez-vous donc que la perfection du tout ne peut dépendre que de la perfection de ses parties ? Ouvrez les yeux sur vous-même ; tout homme, quel qu'il soit, a sa part dans le gouvernement de son pays et de l'humanité : en se développant, c'est un progrès social qu'il réalise , car il dote sa patrie , en même temps que le genre humain , d'un homme de justice et de liberté. Celui qui peut le moins peut infiniment encore : ce qu'il fait pour lui, il l'accomplit pour les autres ; l'intérêt individuel compris avec intelligence est toujours d'accord avec l'intérêt général. C'est une fausse distinction que l'on fait. Un homme qui agit contre la société agit contre lui-même. Le bonheur ne sera jamais pour aucune créature que dans son développement. Ce-
lui de l'homme consiste dans l'accroissement constant et harmonieux de ses facultés physiques, morales et intellectuelles ; cet accroissement devient pour la société un accroissement de forces, une richesse que l'individu apporte au fonds commun sans qu'il en soit nullement appauvri luimême. Un amoindrissement des forces et du bonheur dans l'individu amène , par l'effet de la même loi de solidarité , un épuisement social ; c'est un vol que l'individu se fait à lui-même et à tous. Que chacun voie dans son éducation l'instrument de sa félicité , un devoir vis-à-vis de lui-même, un devoir vis-à-vis des siens , vis-àvis de son pays et de la société tout entière , quel pas nous aurons fait dans la civilisation ! Tout se pénètre mutuellement dans l'organisation sociale, s'enchaîne étroitement, et tel est cet enchaînement, que l'existence la plus obscure produit souvent, par une série de conséquences inaperçues , et bien au delà de la sphère apparente de son action, des effets d'une portée immense pour tous. Entre mille, un seul exemple, le plus apparent : celui du père de famille. Celui de la mère aussi , à laquelle il fut tant donné
pour éveiller dans le cœur de Tenfanl les grands instincts de la sociabilité , la bienveillance , Ta* mour, la justice. Quelle influence! et combien ne sera-t-elle pas difierente dans ses résultats , selon ceux qui Tauront exercée ! Cette autorité , d'une si haute valeur sociale , avons-nous bien songé que presque tous nous serons appelés à la revêtir un jour? Y sommes-nous préparés? En sommes-nous dignes? Avons-nous réfléchi que la société d'un pays n'étant après tout que l'organisation des familles qui vivent sur son sol , toute autorité de famille est un sacerdoce social? Qu'il est restreint cependant le nombre de ceux qui se rendent compte de l'importance et de la sainteté d'une pareille mission ! On parle beaucoup du progrès social , et l'on attend tout de l'Etat, C'est lui seul qui peut agir , lui seul qui est responsable. Songeons un peu moins à lui et un peu plus à nous-mêmes. Le progrès? 11 est un moyen pour le réaliser à coup sûr. Que chacun commence par son propre progrès, et celui de tous en sortira tout naturellement. Ceux qui auront compris cela n'auront plus le droit de gémir hypocritement sur leur impuissance , faisant
un oreiller à leur paresse. Deviens un homme libre , tu engendreras la liberté autour de toi.
La société est l'échange des individualités. De cet échange, et du concours de toutes les activités particulières ^ naissent quatre grandes puissances collectives : la science et l'industrie , Fart et la religion. Ces forces collectives deviennent pour l'individu des milieux de réalisation. Représentants de l'esprit humain dans ses diverses activités , elles correspondent à tous les besoins de notre nature. La science nous délivre de l'ignorance , qui est le dénuement intellectuel , principe de toutes les servitudes. L'industrie, parl'applicationdes découvertes scientifiques aux besoins matériels de l'homme , brise les chaînes de la misère physique. L'art , s'kdressant au sentiment et à l'inspiration, satisfait par ses créations aux plus nobles instincts , élevant l'âme , par delà les besoins vulgaires de la vie , vers les cimes de l'humanité , sommets voisins du ciel , où brille le soleil de l'éternelle beauté. La religion , enfin , concentrant en elle toutes nos espérances , toutes nos aspirations vers l'idéal , relie l'homme incertain de sa route , éperdu et chan-
celant devant le grand mystère de la mort et de Dieu , à l'infini et à Téternité.
Ces puissances sociales, on le voit, s'emparent de notre être dans toute son étendue. Elles nous enveloppent tous , et à tout instant, par mille canaux , nous apportent la vie , la croissance , le progrès. Qu'est-ce qui a formé , en dehors des puissances individuelles, bien que par leur concours , ces puissances collectives ? l'échange, qui est la société, l'échange, qui est l'humanité. L'homme doit à l'échange tout ce qu'il est. Etudier l'individu en dehors de l'échange avec l'individu est un non-sens. L'échange seul crée l'existence collective , du sein de laquelle toute existence individuelle tire sa substance, et à laquelle elle rapporte toute son activité.
Le véritable gouvernement social réside dans la société elle-même , gouvernement qui se divise entre les agents que nous venons de signaler. Œuvre de l'humanité , l'humanité à son tour devient leur œuvre , et tout progrès est leur progrès. Y a-t-il quelque chose qui leur soit supérieur , et au-dessous d'eux rien qui ne subisse leur influence? Ces pouvoir^, dirigeants et cou-
servatéurs à la fois , concourent par leur unité à former le gouvernement collectif, toujours plus fort, ^lus étendu et plus pénétrant, à mesure que réchange se multiplie. La conscience publique est leur produit. Cherchez au fond de cette conscience, rendez-vous général des idées , des besoins et des aspirations, les éléments qui la composent , résultats qu'elle dégage du travail commun pour se les assimiler chaque jour comme la substance nécessaire à sa vie, vous trouverez la science, l'industrie, Tart, la religion, dans la communauté de leur échange. Révélations du génie humain dans toutes ses activités , ces grands pouvoirs sociaux gouvernent l'homme, et seuls le gouvernent en réalité, car ils le développent ; or , développer est gouverner.
Au-dessus des existences individuelles, il se constitue, phénomène trop peu étudié , une existence générique , âme de tous , où les âmes individuelles sont plongées , et dont elles tirent leur aliment. Ainsi la plante se nourrit de l'atmosphère qui l'enveloppe et des sucs de la terre où elle plonge ses racines. Par toutes ses facultés,
chaque homme, et à chaque instant de sa vie, aspire en lui quelque chose de l'atmosphère sociale, et puise dans le fonds commun , pour lui rapporter, augmenté de son travail individuel, l'emprunt qu'il lui a fait. Cette grande âme du genre humain , où se concentre la vie de toutes les générations passées , à laquelle les générations présentes laisseront leur tribut et que celles de l'avenir étendront indéfiniment, elle environna notre berceau , dès notre naissance nous en avons été pénétrés , c'est l'air dans lequel nous respirons la vie.
Que serions- nous sans tous ceux qui nous précédèrent? En est-il un seul, le plus puissant par l'individualité , qui soit en droit de se dire : je suis mon œuvre à moi-même et mon intelligence ne doit rien à l'humanité? Saitil, l'orgueilleux, le labeur et les souffrances qu'il a fallu à tant de générations pour lui permettre de devenir ce qu'il esl? Que la chaîne de l'histoire se fût brisée à notre berceau, nous naissions dans la barbarie, à côté dé la brute. Ignorants de tout , grossiers , sans industrie et sans puissance , sans art, sans idéal, le Caffre
et le Hottentot eussent été nos maîtres en civilisation. Nous ne sommes que des héritiers qui vivons du patrimoine de nos ancêtres, patrimoine péniblement amassé, et qu'à notre tour nous léguerons, enrichi de notre pensée, de notre travail , et de nos larmes aussi ! à nos descendants.
Voilà ce que doit l'individualité à la société , non pas seulement sous sa forme présente , mais sous toutes les formes qu'elle a successivement revêtues pour parvenir jusqu'à nous. L'humanité se meut lentement, mais elle se meut sans interruption. Germe imperceptible d'abord , puis arbrisseau chétif , l'esprit humain, aspirant une sève toujours renouvelée et plus abondante , croît à mesure et finit par devenir un arbre plein de vigueur et .de majesté. Le chêne n'est-il pas sorti du gland? Un jour il étendra sur toute la terre ses rameaux gigantesques , et les peuples réconciliés, invincibles par l'union, vivront en paix sous ses ombrages séculaires. Ah ! si à ce moment suprême , l'œuvre accomplie enfin, et la victoire remportée après tant de luttes, les générations pouvaient, aux rayons
d'une aurore nouvelle , se lever toutes et venir assister, la main dans la main^ sous le regard de Dieu, à cet immense jubilé de l'humanité!
Alors , se souvenant de la pierre qu'elles portèrent péniblement sur leurs épaules , et voyant l'édifice debout dans son imposante grandeur , le secret de leur destinée se révélerait à leurs yeux, leurs angoisses seraient bénies mille fois , leurs larmes séchées , le sang lavé de leurs mains à jamais , et le salaire de leur journée payé au centuple. Tous! tous! conviés à cette fête des intelligences et des cœurs! Ceux qui dorment , se levant dans la gloire au jour du grand réveil! Point de malédiction, point de pleurs et de tortures , point de séparation , les uns passant à gauche et les autres à droite, damnés ou sanctifiés : tous , tressaillants de joie! pour tous la paix , l'amour et la lumière !
Dans l'organisation sociale, un phénomène de concentration se produit ; tous les rayons individuels se rassemblent en un milieu unique , agissant à la manière d'un foyer où viendrait converger la lumière émanée de tous les points. L'échange groupe , il n'absorbe pas. Reliant les
aptitudes individuelles pour en former les puissances collectives , il ne peut supprimer aucune des individualités par le secours desquelles il a créé la force sociale. L'individu est indispensable à la société, la société Test à Tindividu. Bien que la société ne puisse pas s'abstraire et se présenter à nous sous une forme matérielle et indépendante, elle n'est pas un être métaphysique , une généralisation idéale. Elle existe en réalité, partout vivante et active. A chaque pas nous la rencontrons ; dans nos idées , dans nos désirs , nos volontés , nos actions , elle pense , désire, veut, agit avec nous. Nous sentons fort bien qu'elle n'est pas nous ; mais nous sentons également que, privés de son secours, nous ne serions pas ce que nous sommes. Plus ou moins , elle est visible et incarnée en chacun : les plus grands et les plus forts sont ceux où elle s'incarne dans sa plus haute puissance, c'est avec sa puissance qu'ils sont puissants avant tout, c'est ^on âme qui vit dans la leur. Est-il surprenant que leur influence s'étende sur tous , puisqu'ils résument la force de tous , alliée encore à celle du génie particulier que la nature
leur a départi? L'homme supérieur rend avec usure à la société ce qu'elle lui a prêté. C'est un capital qu'il sait , mieux que nul autre y faire valoir pour elle.
En France, nous nous préoccupons fort d'un changement dans l'État ; chaque gouvernement nouveau doit, comme Josué, nous conduire à la terre promise. Et chaque gouvernement nouveau est une nouvelle déception, parce que nous attendons de lui ce qu'il ne peut pas donner. Quand donc nous lasserons-nous de changer la toiture? C'est aux fondements qu'il faut songer. Quand verrons-nous enfin le gouvernement là où il est en réalité? Industriels, savants , artistes, philosophes et prêtres , vous êtes le gouvernement, et tout, en définitive, repose sur vous. Faites avancer la science, faites prospérer l'industrie; élevez l'art, épurez le sentiment religieux ; voilà par où il faut gouverner.
l'industrie.
Vivre en homme , c'est vivre par les organes qui distinguent l'homme : le cœur et l'intelligence. Mais la vie supérieure de l'esprit prend son appui indispensable dans la vie physique. Or, la condition première de l'existence ma-, térielle est le travail. Même dans les contrées où les munificences du sol viennent se joindre à l'abri d'un ciel toujours hospitalier, la nature n'offre à l'homme qu'une existence dénuée , précaire et misérable ; à peine suffit-elle , dans ses plus grandes largesses, à l'empêcher de mourir. C'est qu'il est écrit que l'homme grandira dans le besoin et dans la lutte.
Le travail est donc une loi , et la première loi pour l'humanité. Par le travail , l'homme triomphe des obstacles, annule les résistances, et, dans chaque défaite de la nature , trouve un accroissement de sa science et de son pouvoir. Au nom de la liberté, honneur et gloire au travail ! Qu'il soit sacré aux yeux de tous et à tous les degrés !
Mais dans le travail, ce qui triomphe, c'est l'esprit humain , l'esprit , qui dompte la matière et lui imprime la marque de sa souveraineté.
Chaque création de l'industrie , car l'industrie se montre créatrice sur son domaine comme l'art sur le sien, est une conquête de l'intelligence sur la matière. Les plus infimes débuts du travail de l'homme révèlent quelque chose déjà de ce génie qui fera servir quelque jour à ses triomphes ces mêmes éléments qui se déchaînèrent autour de son berceau, comme s'ils eussent voulu , comprenant qu'il leur était né un maître , l'anéantir à jamais dans leurs fureurs. Regarde à tes pieds , conquérant de l'univers , et mesure la distance que tu as parcourue ! Elle te paraît immense, n'est-ce pas? et tu t'en glorifies. Que sais-tu pourtant , si même elles compteront un pas dans les progrès dont tu es si fier , les générations qui viendront, et que sépare de toi l'infinité des siècles? détracteurs de^ l'humanité ! vous dont une. heure de ténèbres suffit pour glacer la foi, et qui vous afl'aissez au bord de la route , languissants et découragés , debout ! et en avant ! L'homme ne peut faillir à ses destins. Il
semble rétrograder, illusion ! il avance toujours ; VOUS ditesqu'il s'égare , et c'est la loi qui s'accomplit et le guide , par la main de Dieu lui-même , vers le but qui lui fut marqué.
L'industrie porte en elle le principe d'un progrès sans limites. Un obstacle vaincu, une exigence de la vie satisfaite^ il en naît une autre, à laquelle s'oppose une résistance nouvelle : à son tour elle est anéantie. Par l'effet de cette incapacité innée à l'homme de s'immobiliser dans les jouissances acquises , et qui , à mesure qu'il possède plus le pousse à désirer davantage , au triomphe de difficultés plus grandes succèdent des efforts toujours plus considérables; c'est ainsi que les résistances de la matière^ une à une dominées par l'esprit, et sans trêve renaissantes, le placent, après chaque progrès, devant un progrès supérieur à accomplir.
L'effort se mesure à l'obstacle. Ne serait-ce pas là le secret de la supériorité industrielle des nations du Nord sur celles du Midi? Un sol moins soumis aux exigences de l'homme lui impose , en retour de la vie et du bonheur, une plus grande dépense de ses facultés intellectuelles et une
somme plus considérable de travail. Or, plus Fesprit s'efforce, plus il s'exerce, et de l'exercice résulte le développemenl. Il y a là , sans doute , aussi le principe de la supériorité morale qu'on trouve chez ces peuples , de leur caractère plus vigoureux , plus digne , et de ce noble esprit d'indépendance qui les a toujours distingués. La lutte opiniâtre contre une nature rebelle fortifie l'âme et lui donne une singulière trempe d'énergie et de fierté ; c'est une rude école , en général, celle qui suscite les grandes nations comme les grands hommes. Elle leur enseigna, dès l'enfance , à ne compter que sur leurs propres forces, et par la nécessité où elle les mit de faire de leur existence le prix journalier d'une victoire opiniâtrement disputée, leur donna, dans le sentiment de la difficulté vaincue, la conscience de leur force et de la dignité humaine. S'il y a plus de fièvre et d'exaltation , plus d'éclat , d'élan et de vivacité d'imagination chez les nations du Sud , il existe chez elles , en revanche , moins de ressort, de profondeur et de persistance , parce que , sans doute , n'ayant pas appris ce que coûte ailleurs la liberté , elles ne
surent jamais Teslinier assez haut pour s'efforcer de la conserver.
L'industrie est dans la société la tutrice des intérêts matériels. Elle doit protection à ces intérêts , mais c'est au nom des intérêts supérieurs de l'homme : l'existence morale et intellectuelle. Reste-t-elle un moyen au service de cette fin souveraine , la seule qui en tout doive être poursuivie, elle accomplit une mission de délivrance, car, en dégageant l'âme des cruelles étreintes de la misère physique, c'est l'essor qu'elle rend au cœur et à l'intelligence. Elle est alors une véritable rédemption de la chair par l'esprit. Mais si, infidèle à son noble mandat, celle qui devait servir se révolte, et, sans pudeur, proclame la souveraineté des instincts matériels, l'égoïsme, l'abrutissement, arrière alors la profane ! Traître à l'humanité , ennemie du progrès , qu'elle soit flétrie !
Le matérialisme estl'écueil de l'industrie , qui tombe du côté où elle penche. La matière asservie se venge, et, à son tour, enchsune l'esprit. Combien la balance est prompte à incliner dans ce sens ! Le besoin satisfait devient habitude , l'ha-
bitude se fait tyran , et voilà l'homme dans les fers. Écrasée sous le joug, Fàme, née souveraine , obéit lâchement aux caprices de ses valets. Les sens l'enlacent, l'étouffent^ la dominent. Esclaves de la matière , que parlez-vous de former une nation d'hommes libres? Isolés ou unis, ne restez-vous pas des esclaves? Pensez- vous que la liberté soit chose extérieure, un mot dont il suffise de badigeonner les murailles et les constitutions? Si elle n'est en vous , ne la cherchez pas ailleurs ; elle n'est nulle part. Ni plus ni nioin^, le citoyen vaut ce que vaut l'homme. Un peuple immoral ne sera jamais un peuple libre. Comment , s'il est sans frein au dedans , pourrat-il éviter l'écueil de la tyrannie? 11 engendrera les despotes , qui sortiront de son sein tout armés. Il faut qu'il soit battu avec des verges de fer. Moraliser un homme , c'est l'affranchir : ainsi des nations. La liberté, si elle n'est dans les mœurs , ne sera jamais dans les lois : le peuple qui l'aura proclamée aura proclamé son propre joug. Ceux qui gouvernent ne doivent avoir qu'un but: l'éducation sociale. Or, vous et moi, tous, nous sommes à la fois gouver-
nants et gouvernés. Plus on est placé haut , plus on peut participer, surtout par l'exemple , à Téducation collective. Ceux que leur rang, leur talent, leur fortune a mis en évidence, ont une responsabilité qui se mesure au pouvoir qui leur fut donné pour agir. Responsabilité immense , dont la conscience sociale , à toute heure , est en droit de leur demander compte. Vous , puissants du siècle , vous qui sans cesse parlez des instincts effrénés de la foule et de sa soif des jouissances matérielles , quel exemple , pour la plupart , lui avez-vous donné? Leur enseignâtes-vous le mépris du matérialisme par les vraies jouissances de l'humanité , à ceux qui , ignorants vos profondes misères , vous envient ou vous haïssent? Comment sauraient-ils qu'ils peuvent être plus puissants que vous, plus nobles et plus riches, par l'énergie du travail, par l'intelligence des grandes et belles choses de notre nature , par la victoire sur eux-mêmes , le dévouement , et surtout par la conscience d'avoir servi, dans la mesure de leurs forces, la noble cause de la justice et de la liberté? Avant de crier au matérialisme, sondez bien vos cœurs : n'êtes-vous pas en proie
vous-mêmes à un matérialisme qui, pour être plus raffiné , n'en est que plus funeste peut-être ? Le nombre est-il grand parmi vous de ceux qui connaissent une autre' vie que celle des sens et delà vanité? L'industrie, la science , les arts, la religion , toutes ces grandeurs de l'homme , que sont-elles pour vous? Affaire de luxe et de parade. Est-ce pour elles-mêmes , est-ce par amour du progrès et de la liberté que vous les estimez? Est-ce du moins pour y trouver les instruments d'un développement supérieur de votre existence individuelle et la source de nobles voluptés ? Vous protégez superbement les artistes , vous daignez encourager les savants et applaudir aux grandes découvertes de l'industrie : vain étalage chez la plupart! Vous n'aimez rien de tout cela, et jamais n'en avez senti la noblesse ; vos encouragemenls sont des profanations, vos éloges des blasphèmes, votre souffle un souffle de mort pour les choses de l'esprit: le souffle du matérialisme. Si demain, d'un de ses revers, cette fortune qui vous éleva vous jetait dans la misère , à votre tour vous iriez prendre place dans les rangs de ceux que vous redoutez , et pour les*
quels , intrigants ou factieux , il n'est d'idéal que celui de la chair et de l'égoïsrae.
Ce socialisme, fils de la haine, faux socialisme et brutal qui , s'il pouvait triompher jamais , serait la mort de la liberté , il est en vous , il vous do* mine , il vous remplit de sa fièvre mortelle , la fièvre d'argent. Le matérialisme et ce socialismelà ne font qu'un. Le socialisme que vous redoutez , qui l'a engendré? Vous-mêmes. La contagion ne monte pas, elle descend; ouvrez l'histoire, qu'elle vous le dise ! C'est par le sommet que la corruption s'introduit dans les sociétés. Oui, songez-y bien : ce flot fangeux qui , aux heures de tempête , vient battre de ses sourdes colères le pompeux édifice de vos richesses, vous pouvez l'apaiser. Vous êtes les plus puissants, soyez les plus nobles ; enseignez aux hommes à vous envier vos trésors , non pas pour les satisfactions d'une vanité puérile et d'un grossier matérialisme , mais pour l'inestimable privilège qu'ils vous donnèrent devons faire respecter, aimer et bénir.
Mais qu'importent après tout quelques cœurs mesquins ? Us ne parviendront pas à jeter l'in-
duslrie dans Tornière où ils sont plongés. En dépit d'eux, elle restera chose grande et qui achèvera son œuvre , œuvre de l'esprit , œuvre de liberté. Déjà elle s'élève dans la conscience des peuples à la conception des hautes destinées qui l'appellent; l'humanité, les yeux fixés, sur ce pouvoir, né d'hier et déjà immense, attend et espère. De grandes misères l'implorent, que l'on croyait sans remède ; elle ne les trompera pas. L'âme de l'industrie est l'échange, l'échange qui est partout la vie et le progrès. L'histoire de la civilisation est celle de l'échange. Il a formé les peuples en les concentrant dans l'unité nationale ; il leur permettra quelque jour de célébrer la grande fédération de l'espèce humaine. L'échange! nous l'avons vu dans l'œuvre sociale ramener à l'existence collective et en faire dépendre toute existence particulière, concentrant sans absorber, et laissant à chaque chose, à chaque être , sous l'action de la loi souveraine de réciprocité, sa règle individuelle. L'échange est la grande loi de l'humanité. L'homme s'amoindrit dans l'isolement et finit par s'annuler : il devient idiot ou insensé. Où trouverait-il, en de-
hors de l'association, l'aliment nécessaire à son activité et une sphère assez large pour son développement? La communion avec ses semblables est sa vie, sa joie et son perfectionnement. Par l'échange , aucune aptitude n'est perdue; chacun vit de tous , et tous vivent de chacun. Individuellement nous ne pouvons rien ; que ne pouvonsnous par l'échange, qui crée le levier de la force collective? L'échange rapproche les esprits, et de leur contact fait jaillir l'idée. L'échange partout,, en tout, dans le monde matériel, moral, intellectuel, est la condition première de la vie et de la puissance. Plus il est rapide, plus est abondant et rapide le courant de la circulation sociale. Perfectionner les instruments de l'échange , en les simplifiant, c'est accroître d'autant l'existence humaine et augmenter la force d'impulsion du progrès.
Telle est la loi en toutes choses , loi à laquelle l'industrie surtout ne saurait impunément se soustraire. Est-il possible d'imaginer la production se développant sans l'échange entre les produits? l'industrie sans le commerce? L'industrie ne vit que d'échanges. N'est-il pas ma-
nifeste , dès lors , que plus il y aura de facilité d'échange, plus l'industrie devra prospérer?
N'est-il pas également manifeste que tout ce qui entrave l'échange est une entrave apportée à l'industrie elle-même , et par suite au bien-être des populations? L'échange est le lien entre la production et la consommation ; l'économie politique est la science des relations qui existent entre la production et la consommation. Or, l'ensemble des rapports existants entre la consommation et la production constitue les lois de l'échange , auxquelles , en définitive , tout revient et demeure subordonné dans le monde du travail industriel. L'échange s'opère entre les produits de différente espèce que l'homme crée , avec l'aide des découvertes scientifiques , en les appropriant aux besoins ou à l'agrément de son existence, par la transformation qu'il fait subir à la substance première fournie par la nature. Avec le perfectionnement des moyens de production augmente nécessairement la faculté créatrice de l'industrie , en même temps l'abondance et la diversité de ses résultats. Mais une plus grande facilité de produire exige, comme corol-
laire, une facilité plus grande d'échanger. Là où réchange est pauvre et difficile, là production se resserre, et le sol le plus fécond en ressources demeure stérile. Créez des facultés d'échange , aussitôt vous verrez se réveiller les forces productrices. Le but de l'industrie est de mettre en valeur , au plus haut degré possible , toutes les aptitudes de la nature. La terre est un capital dont le travail de l'homme perçoit les intérêts. D a existé , il existe encore des contrées où dorment enfouis des trésors immenses , et où des populations entières végètent misérablement dans les privations. Que leur manque-t-il? Une seule chose , la possibilité de l'échange. Qu'importe , en effet , que les capacités d'une production abondante existent, si l'échange fait défaut, qui seul peut donner un prix au travail et une valeur aux produits? Pourquoi produirai-je, si je ne puis échanger? Ne faut-il pas que je prenne la mesure de ma production sur celle de l'échange qui m'est ouvert? Ne produirai-je pas d'autant plus que je pourrai échanger davantage , et d'autant moins que mes facultés d'échange seront plus restreintes ? Poirr développer la production,
il faut donc augmenter l'échange : le maximum de liberté dans les échanges doit conduire inévitablement au maximum de production. Or, le maximum de production est le maximum de travail et de bien-être. Entraver l'échange , c'est créer la famine.
Sans la liberté de l'échange, la liberté de production n'est qu'un mot. Comme la circulation du sang porte dans tout le corps humain la vie et le développement, la circulation industrielle est la sève nécessaire à Texistence et à l'accroissement de l'organisation physique des sociétés. Que de progrès réalisés, et combien qui vont se réaliser encore dans les agents de la circulation et de l'échange industriel ! Mais à quoi sentiront-ils, si leurs bienfaits sont neutralisés par l'obstacle que leur opposent des barrières élevées entre les nations par une jalousie barbare, digues funestes qui font remonter vers leur source tous ces affluents qui tendaient à s'unir en un fleuve profond, capable de porter la vie et la fécondité dans toutes les régions du globe? Ces remparts, nés de la guerre, éternisent la guerre en isolant les intérêts. Sauvegardes de
l'industrie nationale , s'écrie-t-on ! L'avenir décidera s'il fut dans l'intérêt des nations de s'isoler, et, au mépris des lois économiques établies par la nature , de créer un ordre de choses artificiel, factice et arbitraire. C'est notre conviction intime, que l'homme n'arrivera à la liberté qu'en se conformant en toutes choses aux lois de la nature , et que sa science n'est véritable qu'autant qu'elle lui apprend à connaître et à respecter ces lois. Il ne sert de rien de s'insurger contre les décrets de Dieu ; tôt ou tard la souffrance et les désastres, nés inévitablement de leur transgression, ramènent l'homme à la vérité. Il en sera ainsi pour tous les progrès , et le progrés industriel ne suivra pas d'autre voie. Rien ne donne plus de calme à l'esprit, et au cœur une confiance plus inébranlable au milieu des tourmentes , que cette foi dans les destins du genre humain, destins qui s'accompliront en dépit de tout , et contre lesquels nul homme et nul événement ne sauraient jamais prévaloir.
Notre but n'est point de faire de la polémique et de discuter le mérite respectif des deux systèmes qui se partagent aujourd'hui les esprits
dans le monde industriel. Qu'est-ce qu'une voix comme la nôtre pour être écoutée? On a discuté, on discute , encore longtemps on discutera , entassant pour et contre les chiffres et les faits. Ceux-ci nient que la révolution de la liberté des échanges doive s'accomplir jamais, et ils prédisent malheur aux pays qui la tenteraient; ceux-là , au contraire , annoncent qu'elle est prochaine et que tous les peuples la béniront un jour; et tandis que l'on discute si la révolution se fera, la révolution se fait. Qu'on la préconise ou qu'on la redoute, elle marche, et chaque jour la force des choses , cette logicienne intraitable , lui fait faire un pas de plus dans l'opinion , un pas de plus dans les faits. De toutes parts surgissent les signes précurseurs. Aveugle ou hypocrite qui pourrait les nier ! Une à une , les brèches se font dans les vieux remparts qui ceignent les nations ; l'heure viendra où leur dernier débris , monument de guerre et de barbarie , croulera aux applaudissements du monde. Ce jour-là, la paix sera assise définitivement sur la solidarité des intérêts. Disciples de la paix, prêchez la liberté des échanges I De ce côté s'ouvre pour
la civilisation une phase nouvelle : elle y entrera , elle y est entrée.
Cette révolution, la plus grande et la plus féconde que Ton aura vue, s'accomplit parallèlement au mouvement de concentration qui pousse les peuples vers l'unité. Tout, tout absolument conspire pour elle, concourt et consent. Telle est sa force déjà, qu'elle convertit en auxiliaires les résistances , et , pour triompher, se sert de ses ennemis eux-mêmes. C'est la règle. Il fut toujours dans la destinée des révolutions de s'accomplir par l'entêtement de leurs adversaires bien plus encore que par le zèle de leurs partisans.
Si peut-être , en d'autres temps , les barrières nationales furent une nécessité et une condition d'existence, avec l'expansion de l'industrie et des populations, elles deviennent un péril toujours plus imminent pour la vie des peuples, qu'elles resserrent, refoulent, étouffent : les nations sont dans l'angoisse, oppressées, inquiètes , elles cherchent, aujourd'hui, l'espace, l'air, la liberté. Oui , cette révolution s'accomplira, mais non pas comme un coup de théâtre: la civilisation humaine, disons-le encore, est un arbre qui croît
et s'étend lentement. Quand le fruit est mûr, il tombe, et il est recueilli. Mais il ne mûrit que dans l'opinion. Un progrès qui n'est pas accompli dans l'esprit public , n'entrera jamais dans les faits, et la violence n'y pourra rien. Les institutions d'une nation ne sont que ses idées matérialisées , il faut donc que les idées mûrissent. Savoir gouverner une nation, c'est savoir lire dans sa pensée et la développer. Ceux qui gouvernent ne peuvent être que des interprètes de l'opinion publique ; si elle ne gouverne pas en eux, ils ne durent pas : un souffle les emporte. Creusez son lit au fleuve , creusez-le profondément, afm qu'il puisse suivre sa pente naturelle ; si vous tentez de le détourner ou de suspendre son cours , vous le ferez déborder, et ses débordements sont terribles. Toutes les libertés que le temps a respectées se sont faites avec le temps , et sont venues à l'heure marquée. On ne gagne rien à vouloir anticiper dans les faits sur l'opinion; si vous voulez réussir, agissez sur les esprits ; c'est la pensée qu'il faut d'abord gagner. Là est la force, et la condition infaillible du succès. Avec l'appui de l'opinion, les institutions les
plus imparfaites sont inébranlables; contre Topinion , les plus parfaites n'ont aucune chance de durée. C'est que , en réalité , il n'y a de bon ou de mauvais^ à une heure donnée de la vie d'une nation, que ce qui correspond, à cette heure-là, aux aspirations qui remplissent sa pensée. Il faut bien le dire , l'opinion publique n'est pas faite encore sur la grande question de la liberté des échanges; mais, peut-être à son insu, elle se trouve engagée dans cette voie , elle y avance , elle arrivera au but. Quand? Nous l'ignorons : mais sûrement elle arrivera. De grands esprits ont entrepris de la guider, le feu du progrès embrase leur pensée : ils réussiront. Pour notre part , nous croyons que cette transformation radicale du monde économique s'accomplira par un mouvement gradué , plus accéléré à mesure qu'il se rapprochera du terme. Pièce par pièce, le vieux monde s'en ira. Point d'impatience ; on recule par l'impatience de trop avancer.
Deux grands agents , contre lesquels ni chiffres ni discours ne pourront rien, se sont mis au service de cette révolution et l'achèveront: lavapeur et l'électricité. Ajoutez l'imprimerie, vous
aurez les trois plus grands révolutionnaires qui furent jamais- Les produits s'échangent; à leur suite les idées ; les intérêts matériels se croisent, avec eux les intérêts politiques ; les nations se rapprochent et se connaissent ; de vieux préjugés , derniers lambeaux du monde féodal , s'évanouissent. L'humanité ne datera réellement que du jour où la fédération universelle des peuples sera fondée. Comme des signaux fraternels , les feux de la civilisation s'allumeront alors sur tous les points du globe, pour éclairer au loin sur la roule de l'avenir d'immenses horizons.
La mission de l'industrie sera glorieuse un jour aux yeux de l'histoire. A elle appartient l'honneur de poursuivre et de vaincre la barbarie jusque dans ses derniers retranchements : lutte admirable, à laquelle nous assistons le cœur palpitant et rempli d'espérances! Grand procès, où doivent se juger les intérêts futurs du genre humain ! Les peuples sentiront çnfm que l'union est leur prospérité et leur unique sauvegarde. Tout ce qui les isole encore s'anéantira. Enfants de ce dix-neuvième siècle, qui, en dépit de ses défaillances , sera une des belles pages du
livre de Thumanité, nous assistions naguère encore à Tun de ces rendez-vous où les peuples se sont conviés , généreusement rivaux , pour compter en commun les richesses accumulées par leur labeur. N'est-ce pas le signe qu'une ère nouvelle vient de s'ouvrir? Les nations jadis ne se rencontraient que sur les champs de bataille, dans ces horribles boucheries où les grands assassins deviennent des héros. Après avoir travaillé à une œuvre de destruction, c'est une œuvre de vie maintenant qu'elles doivent accomplir en commun.
N'y a-t-il pas également un signe des temps nouveaux dans ces mouvements toujours plus considérables qui s'accomplissent sous nos yeux? Des populations entières quittent des contrées ingrates pour aller s'installer sur un sol plus généreux. Cet équilibre qui tend à s'établir entre les populations et les ressources , la liberté des échanges le réalisera complètement par la répartition des peuples selon les aptitudes naturelles de chaque territoire et les bénéfices qu'il peut offrir au travail de l'homme. Dans ce mouvement général, des nations seront amoindries, d'autres
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grandiront ; sans doute, aussi, il s'en constituera de nouvelles, fortes de leur jeune sève et de la confiance dans leurs futures destinées. Est-ce là une vaine utopie? D'où sont sortis les États-Unis? de rémigralion , de la colonisation. Qui nous dit que la Californie ne nous offre pas en ce moment le spectacle de la naissance d'un peuple nouveau ? L'échange laissé à son libre essor sur tous les points du globe, développera les relations qui existent entre les peuples et qui ont leur raison d'être dans la nature des choses ; celles qui , par contre, ne sont que les conséquences d'un système factice, seront dissoutes nécessairement avec le principe arbitraire de leur existence. Mais il devra se former de nouveaux liens également : le génie de l'industrie , pleinement affranchi , appellera la vie sur des points où rien aujourd'hui ne nous la ferait soupçonner. Le système actuel des relations économiques devant changer aussi profondément , comment celui des nationalités , qui, avant tout, repose sur lui^ pourrait-il ne point se modifier en même temps et dans la même mesure? Le monde du moyen âge se constitua sur les ruines de l'empire romain par le mouvement
des peuples que Tardeur des conquêtes et les nécessités de la vie poussaient en avant; la liberté des échanges entraînera un mouvement pacifique de migrations, mais non moins profond, sans doute, et remarquable dans l'étendue de ses résultats. Les nationalités, remaniées, s'établiront sur leurs véritables bases, et, loin de s'effacer mutuellement , grandiront et se fortifieront dans la solidarité. Ce qu'il y a de factice dans leur existence devra disparaître, ce qu'il y a de vrai et de sain se développer; chaque peuple, organe robuste du corps social, deviendra un ouvrier nécessaire dans le travail universel. La concurrence rétablira les choses dans leur vérité , ne suscitant la vie que là où elle est réellement, et faisant justice partout de ces fictions que l'on croit nécessaires à la conservation des peuples.
La misère , ce vampire hideux attaché encore aux flancs des sociétés modernes , ivre de sang humain, la liberté des échanges le frappera à mort. Elle seule peut en triompher, nous en avons la conviction , parce que seule elle développera le travail et la production incessamment dans les plus larges limites où ils pourront l'être. Or,
la misère , c'est le manque absolu de travail , ou le travail sans rémunération suffisante. Nul homme de bonne volonté , et capable de vivre de luimême, ne subira plus cette implacable fatalité qui , sous le coup des fluctuations d'une industrie mal assise, peut, du jour au lendemain, condamner à Tinaction et livrer à la merci de la charité publique ou du crime des milliers d'hommes que les plus pénibles efforts suffisent à peine, en des temps prospères, à soutenir misérablement au sein des plus rudes privations, Créons des refuges pour les malheureux que les infirmités rendent impuissants au travail : ce sont les orphelins de l'humanité , elle doit les adopter. Mais l'industrie ne pourra que gémir sur elle-même, tant qu'elle n'aura pas fourni à tout homme qui participe à ses œuvres les moyens de se soutenir dans le présent , lui et les siens , et d'amasser pour l'avenir des ressources contre les jours de la vieillesse , qui avancent, et bientôt le laisseront désarmé.
Aussi longtemps que les nations resteront dans l'isolement, elles seront rédui tes à pall ier les effets de la misère par des expédients qui , presque tou-
jours , ne touchent au mal que pour l'aggraver. Le principe du paupérisme est dans le défaut d'équilibre entre les ressources et les populations ; il ne pourra donc être anéanti que par la liberté des échanges qui rétablira la balance. Le travail prendra, sous son aiguillon, un essor inattendu, immense, incalculable. On ne verra plus , entassés sur un point du globe , l'arrosant vainement de leurs sueurs et de leur sang, des hommes qui, chaque jour en lutte avec la mort, portent le fardeau d'une implacable fatalité. L'industrie, se resserrant dans certaines contrées , s'élèvera plus florissante dans d'autres et y conviera les hommes au travail. La sentimentalité patriotique de certaines gens s'accommode mal de cette perspective des émigrations , et ce mot les fait se récrier bien fort. Quitter le foyer, le sol natal ! rompre la tradition des ancêtres ! Sans doute , il est moins triste à vos yeux, philanthropes au rebours , de voir des familles rivées , comme leurs ancêtres le furent, comme leurs descendants le seront , à un sol où elles naquirent dans la misère , où elles vivront dans la misère , où elles mourront dans la misère etle désespoir. L'homme
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esl-il donc enraciné à la terre comme la plante , condamnée à végéter sans remède si la destinée la priva de sève et de soleil? L'homme, chaque jour, devient davantage citoyen de l'univers. Les pays les plus lointains se relient; en quelques jours des distances énormes sont franchies; les populations apprennent la roule de l'émigration : ceux qui sont partis sollicitent et attirent à leur suite ceux qui restent. La vieille Europe déverse son trop plein au delà des mers. C'est un bienfait, selon nous, quoique inséparable, comme tout bienfait, d'excès et de périls.
Quand nous voyons des familles en haillons se résoudre à quitter un territoire maudit pour chercher la vie sous un autre soleil, nous nous réjouissons, comptant les victimes arrachées à la misère et à l'abrutissement. Nous ne l'ignorons pas ; elles achèteront par de dures épreuves leur nouvelle existence ; des souffrances les attendent, moins profondes cependant que celles qu'elles quittent, et dont aucun effort jamais ne les eût délivrées. Les enfants du moins vivront; on ne leur transmettra pas l'héritage de misère de la terre natale. Ah! mieux vaudrait sans
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doute rester auprès du foyer ! La patrie est une seconde mère; mais que ne peut-elle, hélas!
nourrir tous ses enfants ! Dura lex sed Ux. Que lui reste-t-il à faire , à la patrie , en une si cruelle nécessité, sinon de faciliter le départ à ceux qui Fabandonnent , et de les suivre encore de son égide, pour leur alléger les débuts de l'exil , jusqu'aux contrées où ils s'établiront?
Ce remaniement des populations , commencé sous le cruel aiguillon de la nécessité , avec l'aide de moyens de transport toujours plus parfaits et plus multipliés , le libre échange l'achèvera en le régularisant. En même temps, et ce sera là, au point de vue industriel , son influence la plus radicale , il organisera le travail sur des fondements indestructibles. Organiser, c'est équilibrer. 11 existe un système de l'organisation du travail qui vaut bien assurément tous ceux que nations ou individus pourront jamais imaginer; système tout fait et irréfutable, car c'est la nature qui l'a formé en créant l'infinie variété des aptitudes du sol et des climats : là se trouve , avec la vraie division des nationalités et du travail, celle des forces économiques. Toute organisation qui va
contre celte organisation primitive est une désorganisation du travail.
Est-il personne qui ne considère la division du travail, et les spécialités qui en résultent, comme un progrès industriel? Eh bien, la liberté dans les échanges créera ces spécialités entre les nations. Chacune, sous la loi d'une concurrence franche de toute entrave , ne pourra plus produire que ce qu'il lui appartiendra, à raison de son génie particulier, des ressources de son sol ou de l'avantage de sa situation, de produire mieux que d'autres et avec de moindres frais. Des monopoles s'établiront, mais légitimes, ceux-là, nécessaires et profitables au progrès , car ils seront issus de la liberté et ne pourront se maintenir que par elle ; monopoles que la nature ellemême a établis par la répartition qu'elle fit de ses dons, et que l'on ne saurait renverser sans créer une organisation industrielle factice , violente , sans équilibre et sans durée. A l'inverse du système de Visolement, système soi-disant protecteur, qui tend à élever sans cesse, en renchérissant la production , le niveau de la vie matérielle, la liberté résoudra le problème écono-
mique par excellence , qui consiste à obtenir en toute production le plus grand résultat avec la moindre somme de travail et de capital. La concurrence universelle mettra le globe en plein rapport , en lui faisant rendre , à chaque phase du travail humain , par le minimum d'effort et de dépense, le maodmum des résultats compatibles avec la perfection des instruments dont disposera alors Tindustrie.
Trois éléments constituent par leur combinaison la valeur d'échange ou le prix de vente de toute marchandise : !<> les frais de production , 2o la convenance ou qualité du produit, 3^ la quantité dans laquelle ce produit existe. Les frais de production, premier élément, se composent du prix de la substance première employée , ajouté à celui du travail qu'il a fallu appliquer à cette substance pour la façonner, c'est-à-dire l'approprier aux exigences qu'elle est appelée à satisfaire. La qualité , second élément , résulte du rapport plus ou moins parfait qui existe entre le produit et sa destination. La quantité , enfin , est déterminée relativement par le rapport qui s'établit entre les besoins de la consommation et les existences de
la production qui doivent répondre à ces besoins, dans les termes du langage commercial, entre Yoffre et la dematîde.
Ces faits établis, et il suffit de les énoncei-, n'est-il pas manifeste que le but à atteindre pour une perfection toujours plus grande dans le travail industriel consiste : à diminuer le plus possible les frais de production, par conséquent la dépense de matière première et de travail; en second lieu , à approprier le mieux possible le produit aux exigences de sa destination , par l'emploi des matières premières et du travail les plus capables de satisfaire à ces exigences ; en troisième lieu enfin, de produire toujours en abondance suffisante, au regard de la consommation, les produits que celle-ci réclame. Personne ne contestera certainement que là est le but, là le progrès et la perfection. Mais reconnaître celte vérité incontestable c'est, ni plus ni moins, affirmer que la plus grande liberté dans les échanges doit amener le plus grand progrès industriel. C'est donc appeler la liberté commerciale. En effet : Qu'est-ce qui abaissera les frais de production, matières premières et travail,
fournira la meilleure qualité des éléments nécessaires à cette production , et permettra de créer les produits dans leur plus grande abondance? La liberté , pour chaque industrie , de se placer au sein des conditions de toute nature les plus avantageuses pour son développement. Nous répondra-t-on que cette liberté existe, et qu'il est parfaitement loisible à une industrie d'aller s'installer dans les lieux où elle juge devoir rencontrer le concours le plus favorable des circonstances nécessaires à sa vie et à sa prospérité? Ce serait une véritable dérision que de le prétendre. Il n'y a , nous le répétons , liberté de production , c'est-à-dire liberté industrielle, que là où il y a liberté d'échange ou de commerce. Que me sert de produire dans les meilleures conditions de bon marché, de qualité et d'abondance, si le bénéfice de tous les avantages qui ont environné mon travail se trouve neutralisé par l'effet d'une prohibition absolue ou d'une taxe à peu près équivalente dont mes produits sont frappés , et qui les atteint infailliblement sitôt qu'ils veulent chercher , dans les pays voisins , des consommateurs qui les appellent de tous leurs vœux , mais
qui seront privés de les acbeler, comme moi de les vendre ; pourquoi? parce que mon travail est trop parfait , et que dès lors , mes produits pénétrant au delà des frontières, les produits similaires qui existent , ont existé ou existeront peutêtre quelque jour dans le pays, n'y trouveraient plus de consommateurs. Or , il faut protéger avant tout le travail national par un impôt exorbitant frappé sur les citoyens. Plus ce travail produira mal .et onéreusement, plus il exigera de protection: c'est logique. Le prix que le consommateur paiera à une industrie sera donc en raison directe de tous les services que cette industrie ne lui rendra pas. Et plus l'industrie du voisin deviendra prospère et avantageuse, au contraire , plus elle sera suspecte et devra être sévèrement repoussée. Voilà la logique à l'usage du système protecteur, logique originale du moins, mais d'une originalité bien coûteuse! Le jour viendra où les nations compteront les misères que ce paradoxe industriel leur aura values , et elles frémiront de douleur et de regret. Des intérêts se sont formés, profondément enracinés, sous l'influence du système d'exclusion,
régime cellulaire appliqué au travail industriel. Ces intérêts protestent et réagissent : c'est une immense clameur. Ils seront sacrifiés. Quelle révolution , quel progrès n'a exigé sa rançon? Il fut réservé au siècle dernier , à la France surtout, ce sera là sa gloire éternellement , d'élablir la liberté civile en détruisant le régime de la féodalité politique fondé sur le monopole des castes. Peut-être sera-t-il donné à notre siècle d'abolir la féodalité industrielle des nations et d'accomplir une révolution bien autrement féconde encore , parce qu'elle fondera sur la liberté universelle l'unité, la paix et le bien-être de l'humanité. Que ce soit aujourd'hui le mot d'ordre de tous les hommes de progrès, car ce n'est pas seulement la liberté du travail , liberté de vivre , mais aussi la liberté politique que l'on assurera par là définitivement. Tant que l'existence ne sera pas garantie au labeur de l'homme , tant que des populations se courberont , attachées à la glèbe, sous le poids d'une misère toujours renaissante^ il n'y aura pas de sécurité pour la justice, et la liberté n'entrera pas au port : elle restera, comme le navire en pleine mer , exposée aux tempêtes
et à la foudre. Quand les nations vivront, quand le présent et l'avenir seront assurés pour tous , mais pas avant, on pourra espérer de voir s'élever le niveau des lumières et de la moralité avec celui du bien-être.
Il est des peuples , dit-on , qui seraient amoindris par la liberté industrielle, quelques-uns même frappés à mort : or, aucun peuple jamais ne signera sa déchéance ou son suicide. Vains épouvantails que Ton met en avant pour les besoins d'une cause compromise! Des sacrifices seront nécessaires , sans doute , mais il faut que le présent se résigne h une perte temporaire pour gagner l'avenir qui lui ménage d'amples dédommagements. Une œuvre pareille d'ailleurs ne s'accomplit pas en un jour, et les brèches qu'elle fait dans le vieil édifice se réparent à mesure. Aucun peuple qui possède réellement la vie ne la perdra ; mais beaucoup se renouvelleront et seront rajeunis. L'échange croisera ses mille canaux ; imhiense réseau de circulation , il portera partout la sève , le réveil , l'activité et l'abondance . A moins qu'il ne reste en dehors de la sphère du mouvement , inepte à participer à la vie collective
ni par son génie , ni par son sol et sa position, aucun peuple ne pourra périr ; il trouvera dans son sein , à l'heure de la lutte , des ressources . que lui-même ne se connaissait pas. Qu'on les cite donc ces peuples qui prospèrent et qui devront mourir ! Il y en a qui végètent et qui se relèveront , d'autres que l'on croyait morts et qui sortiront de leur sommeil séculaire. Ce sera une vie immense , inépuisable , répandue sur la surface du globe. Certes, ce n'est pas la France qui au- . rait sujet de redouter une déchéance ; sa place est marquée , et s'il devait se rencontrer des esprits réellement possédés d'une crainte aussi illusoire, voici des paroles qui sont de nature à rassurer les plus timides. Elles viennent d'un homme qui ne passera aux yeux de personne pour être disposé à déserter la cause du peuple à l'étude duquel il a consacré sa vie , et dont il a écrit l'histoire avec le cœur d'un amant dévoué pieusement à l'objet de son culte :
«Entre toutes les régions du globe , dit Henri Martin , il en est une qui attire invinciblement le regard par son heureuse situation, par le rhythme harmonieux de ses proportions et la
netteté de ses limites. Assise au bord des mers, entre les îles et les presqu'îles qui entourent, comme autant d'appendices , l'extrémité occidentale du continent asiatico-européen , elle forme en quelque sorte la tête de ce corps immense. Communiquant immédiatement avec trois des principales régions de l'Europe, et par un étroit canal maritime avec une quatrième, elle est mise en rapport, par les mers qui la baignent, avec le reste du monde et surtout avec les contrées qui bordent la mer intérieure , vrai bassin central du globe. Sa forme générale , ordonnée avec une régularité toute exceptionnelle, lui donne l'aspect d'une grande forteresse à six fronts , trois sur mer , trois sur terre. Ses fronts , presque égaux entre eux , sa longueur et sa largeur presque égales, maintiennent toutes ses parties dans de faciles relations que n'interrompt aucun obstacle naturel consi4érable. Ses limites, dessinées à larges traits par quatre mers , trois chaînes de montagnes et un grand fleuve, la protègent puissamment sans l'isoler, et en la réliant au contraire à toutes les nations. :»
Et plus loin :
« La région dont on vient de signaler l'ordonnance générale n'est pas moins favorisée sous le rapport du climat et des productions que sous le rapport de la forme ; c'est le monde tempéré par excellence , le climat où les différences de température sont tout à la fois le moins considérables de saison à saison , et le plus considérables de degré en degré de latitude , ce qui lui assure en même temps les meilleures conditions de salubrité et la plus grande diversité possible de productions. Il n'est pas de pays qui possède une faune et une flore aussi variées. Les céréales et les vignes, les premières vignes du monde, s'y étendent sur des zones immenses ; celles-là au nord, à l'ouest, à l'est, au sud-ouest; cellesci à l'est, au sud-ouest et au sud. Ce que les hommes ont ôté à ce pays en fait de bois et de pâturages, les hommes, mieux dirigés, peuvent le lui rendre dans la mesure de ses besoins.
Toutes les cultures industrielles, moins celles des tropiques , trouvent chez lui un sol propice ; les arbres fruitiers des moyennes régions prospèrent dans les trois quarts de son territoire :
les fruits des pays chauds , Tolive , la figue , Torange et le limon , mûrissent sur ses collines et ses plages du midi : les sapins de la Scandinavie couvrent ses montagnes , et les cygnes des mers polaires se baignent dans ses étangs du nord , tandis que le palmier africain vit en pleine terre sur ses côtes de l'extrême sud , et que le flamant déploie , sur les lagunes de ses côtes , ses ailes empourprées par les feux du tropique.
« La richesse intérieure répond à la richesse extérieure du sol; les mines sont nombreuses et abondantes ; sur le continent , nul pays ne possède autant de fer ; l'autre grand agent de l'industrie , la houille , cette végétation morte que la terre nous laisse arracher de son sein pour suppléer à l'insuffisance de la végétation vivante, a multiplié ses gisements dans diverses portions du territoire , et repose surtout par bancs énormes sous la région de l'extrême nord.
« Par cet ensemble de conditions , unique dans le monde , cette terre privilégiée est à la fois le pays le plus capable de se suffire à lui-même , et le pays destiné à la vit de relations la plus étendue et la plus multiple.»
Voici un portrait tracé de main de maître et qui n'admet guère la réplique. On serait fort suspect, ce nous semble, après cela, de vouloir prophétiser malheur à la France pour la part qu'elle doit prendre un jour dans le mouvement industriel du globe. — Elle deviendra plus agricole que manufacturière? Oui , là est sa destinée, et là aussi sera , nous en avons la foi , sa liberté et son bonheur. Heureuses entre toutes , les nations qui furent appelées à travailler sous le soleil , à l'air de la liberté , face à face avec la nature , dont la contemplation console et élève. Ce n'est pas nous qui regretterons pour elles ces ateliers où des hommes , des femmes , des enfants , race amaigrie , hâve et chétive , consument dans d'ingrats labeurs et des soucis dévorants , loin des champs et des cieux , leur pauvre vie empoisonnée I
Constitution des nationalités sur leurs véritables bases par l'action combinée du génie des peuples et des forces naturelles de leur territoire ; au dedans , vie individuelle , forte et concentrée; au dehors, vie de relation et d'échange , expansion multiple, infinie ; besoins réciproques.
solidarité étroite , qui fondera l'œuvre de la paix universelle en faisant de la concorde la première condition de l'existence pour chaque peuple ; équilibre des ressources avec les populations : abolition de la misère; organisation du travail universel par sa division conforme aux spécialités naturelles du climat , du sol, de la situation relative , des capacités diverses des races et des peuples ; par suite , production à la fois la plus parfaite possible, la moins onéreuse et la plus abondante. Tels sontles principaux résultats que la liberté des échanges fera naître , et que , dans ce rapide coup d'oeil sur l'industrie , son principe , son but et ses moyens , nous n'avons pu qu'effleurer. Combien de bienfaits que nous n'avons pas signalés ! combien encore qui se feront jour et que nous ne saurions entrevoir!
Convions donc les générations futures à cette grande fête du travail universel, et puissent-elles , dans l'allégresse du triomphe que leur réserve l'avenir, ne pas oublier qu'il en fut de moins heureuses qu'elles et qui contribuèrent à leur prospérité.
Honneur au travail ! Gloire , unité et concorde par le travail !
l'art.
L'idéal se révèle à l'intelligence sous la forme de la vérité, à l'imagination sous la forme de la beauté , au cœur sous la forme de la charité et de la justice.
Aspirer à découvrir le vrai , à traduire le beau , à pratiquer envers tous la justice et la fraternité , c'est pour l'homme s'efforcer d'atteindre à la perfection de son être. L'homme dénué d'idéal tombe au-dessous de la brute ; dans la série des créatures , il n'est plus que la dernière et la plus misérable. — Toute élévation et toute puissance ne vient que de l'idéal. Qu'est-ce qui élève l'intelligence et l'illumine de grandes pensées? l'idéal. Qu'est-ce qui échauffe le cœur, l'épure, l'agrandit? l'idéal. Qu'est-ce qui donne les grands élans, l'enthousiasme et la foi? l'idéal. Eteignez ce brasier divin dans l'âme humaine : aussitôt le froid, les ténèbres, le désespoir l'envahissent; des cimes de l'humanité elle tombe , manquant d'appui , de chute en chute , dans le gouffre du suicide, ou dans une mort
plus honteuse encore , celle du matérialisme et de Tabrutissement , où elle expire suffoquée par des miasmes infects. L'homme de génie est l'homme voué à l'idéal , l'homme que consume le feu sacré.
Les trois formes de l'idéal , selon que l'une ou l'autre prédomine , engendrent aussi trois formes du génie. Génie de l'intelligence , dominé avant tout par le besoin de la vérité, et qui fait les Newton et les Cuvier ; génie de l'imagination et de la poésie , qui a fait les Raphaël , les Michel- Ange, les Shakespeare et les Goethe; génie du cœur, sublime entre tous, que dévorent les saintes ardeurs de l'amour et de la justice. Ce fut celui du Christ, de Vincent de Paul, de tous les hommes qui aspirèrent à la délivrance des nations , à la concorde et à la liberté. C'est celui de tant d'âmes dévouées et aimantes , retirées , silencieuses, si souvent ignorées, parce que, dans leur noblesse, elles s'ignorent elles-mêmes, et pour lesquelles nulle volupté n'a la divine saveur du sacrifice. Lequel de nous n'en a connues, lequel n'a admiré la naïveté sublime de leur abnégation ? Ce génie-là , nos mères , nos femmes ,
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nos filles et nos sœurs nous l'ont enseigné. 11 n'est pas le monopole du prêtre , ou plutôt, tout homme qui le porte en lui est prêtre , car il fut appelé à la vie pour semer sur son passage la parole divine. Qui n'a pas l'amour n'a point mandat, et s'il prêche l'intolérance et la persécution, il prêche contre l'humanité; c'est un parjure , un usurpateur, un traître au saint ministère dont il s'est revêtu.
L'homme ne peut à un même degré réaliser en lui le génie de la science , de l'art et de la fraternité , et se montrer également grand par le cœur , par l'imagination et par l'esprit d'investigation ; mais nous avons la conviction qu'il n'y a jamais eu , et que jamais il n'y aura une nature vraiment supérieure qui ne porte en elle , gravé profondément, l'idéal de l'humanité. Non, jamais on ne nous persuadera que ces noms qui brillent de l'éclat de l'immortalité appartinrent à des égoïstes ! L'homme de génie peut faillir , car il reste un homme , mais jusque dans ses égarements il porte quelque chose de supérieur qui le révèle. Du sein des abîmes où il est tombé, Titan foudroyé, jaillissent encore les
éclairs lumineux de l'idéal. Tu es sec, intrigant, envieux, plein de vanité: peu importe la place que tu as usurpée , tu ne seras jamais qu'un homme de talent. Le génie , le grand souffle inspirateur n'est pas en toi. En vain tu t'agiteras : ton âme est stérile , elle n'enfantera pas. Tu l'as dit, noble Vauvenargues :
€ Les grandes pensées viennent du cœur. » Le génie ne peut vivre que dans les larges horizons; il faut à son vol hardi , comme à celui de l'aigle , l'espace immense , la vue du soleil , l'air vivifiant, libre et pur des hautes régions. L'intrigue et l'égoïsme lui briseraient les ailes. Les belles âmes el les belles intelligences , les cœurs héroïques vivent tous de l'idéal et non pas du limon des passions serviles. Ah ! gardez-vous d'éteindre la flamme dans les profanations et les impuretés ! Du jour où le génie prend un autre mobile que l'amour de la vérité, de la beauté ou de la justice, le génie n'est plus; il s'est frappé lui-même mortellement. Elle s'évanouit alors , cette force qui produisait les chefs-d'œuvre ; l'âme retombe sur elle-même, aride^ épuisée, sans élan; l'es prit en vain se tourmente, cherchant à s'élever enr
core vers les régions supérieures d'où il est tombé : l'inspiration n'est plus , et les convulsions d'une grande âme déchue , qui voudrait revivre et qui se tord dans son linceul , ne font pas illusion. Il est trop lard , tu ne soulèveras plus la pierre du tombeau que tu as scellée toimême sur ta tête.
Que de déplorables enseignements notre siècle aura laissés de cette justice de Dieu ! Combien il en est que la contagion de mort a gagnés , à peine ils étaient nés au soleil des arts , et qui ont respiré le poison dans les premiers parfums d'une hâtive renommée ! Leur muse , leur jeune muse si belle de virginité et de pudeur , ils l'ont souillée, profanée, vendue! Et d'autres, si nobles , si grands ! dont le pied a glissé quand ils n'avaient plus que quelques pas à faire jusqu'à une tombe glorieuse ! Ah ! quelle douleur poignante ce doit être pour de si nobles cœurs de se survivre à eux-mêmes, et de lire dans leur passé la confusion de leur présent! Pour nous, passant auprès de ces ruines qui furent de grands hommes , nous les contemplons encore avec un frémissement de respect, mais l'âme triste et débordant d'amer-
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tume , comme on contemple les débris informes , imposants encore par le souvenir, des monuments illustres que le temps a renversés dans son dédain.
Idéal ! toi qui seul fais les grandes âmes et les grandes choses , invoquons sans cesse dans nos pensées ta pensée souveraine. Et vous, qui avez été élus entre tous, préservez bien sur Tautel le foyer confié à votre garde. Veillez! veillez! de peur que dans la nuit, poussés par le démon des traîtres, nouveaux Judas, vous n'alliez vendre pour un monceau d'or le maître que vous avez juré de servir.
L'homme supérieur ne peut être étranger à aucune des choses qui font la supériorité de l'homme , et c'est pour lui que le poëte latin a dit ces belles paroles : « Homo sum; nihU humanum a me alienum esse puto. » Les âmes d'élite sont mues par le culte de l'idéal , il est leur religion , leur espérance , leur vertu. Il n'importe sous quelle incarnation elles servent le Dieu du sanctuaire; c'est le même Dieu. Que ce soit la vérité abstraite , l'idée dans son austère nudité , rêve de la science, ou l'idée étincelante, la beauté.
amour de l'artiste, ou bien encore cette grande idée dont parle Vauvenargues, cette idée qui vient du cœur et que le dévouement révèle dans des actions admirables, qu'importe? c'est partout l'humanité dans sa poésie. Vous qui vivez de l'idéal , apôtres de la liberté , la grande âme du genre humain vous remplit, répandez-la dans vos œuvres; qu'à leur contact se fortifient les faibles , et que les petits grandissent ! Le sentiment de l'idéal est la foi en l'humanité. Cette foi, vous pouvez , vous devez la communiquer. Dressez la table sainte où tous les partis , toutes les haines viendront communier dans le pardon et l'oubli. Rompez devant eux le pain de la justice, emplissez la coupe fraternelle , et dites à votre tour : « Mangez et buvez ; ceci est notre chair^ ceci est notre sang , le sang et la chair de l'humanité. » Que votre parole, votre exemple, vos œuvres, comme une sève rajeunissante distribuant sans cesse une nouvelle vie au corps social , deviennent un espoir pour ceux qui doutent et se découragent, une conviction pour ceux qui espèrent, une confusion dans le cœur de ceux qui mentent à l'humanité. De votre souiQe,
ranimez partout le feu immortel du progrès.
D'une main ferme élevez, au-dessus de nos fatales discordes , cet étendard que Dieu vous confia et qui porte la grande devise du genre humain: vérité, beauté, justice. Ne vous rebutez pas ; votre tâche ne peut être vaine , et si à vos côtés tant de cœurs demeurent muets , souvent même hostiles à votre appel, dans des cœurs ignorés de vous la semence divine ira germer. Surtout ne vous glacez point à ce perfide sourire des hommes sans foi , impuissants ou hypocrites, qui se vengent par Tironie contre ceux dont la noblesse mesure leur avilissement , et qui nient parce qu'ils se sentent condamnés. L'idéal, vous diront-ils , oui , c'est une admirable chose , mais vit-on d'idéal? La poésie est un vain luxe. Ils ont raison: les pourceaux ne vivent-ils pas aussi?
Qui donc croit au progrès? qui le poursuit?
qui le réalise ? les hommes de l'idéal : ces hommes si souvent dédaignés , ceux que les égoïstes appellent des rêveurs, parce que pour les égoïstes il n'y a qu'une chose pratique et réelle en cemonde: l'égoïsme. Citez donc dans l'his-
toire un grand nom , une grande entreprise , une grande époque où Finstinct profond de l'humanilé ne se soit pas visiblement révélé? Qui donc voys parle de rêves et d'utopies? Mais pour accomplir les grandes choses , il faut les aimer. Or, qui n'a pas le sentiment de Tidéal ne les aimera jamais, car il est incapable de les comprendre. Ambition, gisent les détracteurs^ désir de la gloire! Cette ambition-là, soyez-en certains, ne s'empare que des âmes élevées. Le poëte n'est pas l'homme seulement qui, par la parole, la plume ou le pinceau, exprime ce qu'il y a de plus élevé dans l'homme ; l'idéal parle toutes les langues : une action grande , une œuvre de civilisation , seront toujours des œuvres de haute poésie.
Plus l'œuvre est féconde, plus elle porte en elle de poésie , c'est-à-dire de grandeur et de véritable humanité , plus aussi elle est pratique. Non pas , certes , de cette pratique mesquine , routine de l'égoïsme, mais de la véritable pratique sociale, de celle des gens de cœur. Tout ce qui ennoblit l'homme l'affranchit, tout ce qui l'affranchit l'élève. La suprême poésie est dans la suprême liberté. L'homme maître de lui-même
et de la nature, l'homme dans toute la puissance et l'harmonie de ses facultés , l'homme commandant à ses passions et aux éléments : voilà l'idéal de poésie , l'idéal de liberté , l'idéal d'humanité. Qui que tu sois donc , savant , artiste , industriel , toi qui travailles à l'œuvre de délivrance, toi que le mot de progrès et de liberté fait tressaillir d'enthousiasme , toi aussi tu es poète ! Tu fus marqué du sceau divin, n'importe le rang et la place que le destin te réserva , il t'a confié de nobles devoirs à remplir. La langue de la poésie humaine n'est L'esclave d'aucun signe, d'aucun âge , d'aucun peuple ni d'aucun homme ; langue universelle, comprise et parlée dans tous les temps et dans tous les pays, par tous les hommes que le grand instinct du progrès pousse vers l'avenir. D'où vient cette splendeur d'humanité qui couronne les grandes œuvres et les grands noms de l'histoire, et leur donne cet aspect inimitable qui commande à tous le respect et l'admiration? c'est l'immortel rayon de l'idéal , c'est l'éclat de ce soleil de l'univers moral , autour duquel gravite l'humanité , retenue dans sa sphère par une attraction puissante et mystérieuse. C'est son
auréole qui brilla jadis sur le front du Christ et de ses disciples ; l'esprit saint de Thumanité , la divinité même agissant dans les âmes.
Avant de parler de l'idéal sous la forme particulière qu'il revêt dans les arts, nous avons voulu l'embrasser dans son universalité. Peutêtre nous accusera-t-on d'avoir trop généralisé et, par un désir immodéré de l'unité, d'avoir perdu de vue des différences essentielles. A pareil reproche la réponse serait aisée , et si nous ne nous abusons , sans réplique. Qu'avons-nous dit , en effet, que chacun ne dise? Ne qualifie-t-on pas de la même épithète le chef-d'œuvre de l'artiste et une action de dévouement où de justice , ce chefd'œuvre de l'homme de bien? Et la vérité n'a-telle pas sa beauté à elle comme les arts et la morale? Allez demander au savant qui voit apparaître à ses yeux , après les efforts d'une vie héroïque de patience et de travail , une vérité ardemment désirée, une de ces grandes lois de l'univers qui jette de soudaines clartés dans les ténèbres , allez lui demander si la vérité n'a pas sa grandeur, son éclat, sa beauté! Nous n'en sommes pas à ignorer ce qu'il y a de distinct
iSO ESSAI
dans les impressions que produit l'idéal sur Ta me humaine , suivant qu'il se communique en elle à Tinlelligence , à l'imagination, ou au cœur ; mais, d'autre part , on nous accordera sans doute qu'il y a au fond de tous ces sentiments quelque chose d'identique, un sentiment plus général, plus profond et plus vaste, qui est comme leur principe et qui semble les envelopper tous. C'est par des facultés* différentes que nous percevons l'idéal scientifique , artistique ou moral ; mais ces facultés sont celles de l'esprit , qui est un. Comment dès iQrs s'étonnerait-on de cette unité qui se manifeste sous Ja variété des impressions ressenties? N'est-elle pas une conséquence nécessaire de l'unité de l'esprit? Et puis, comment se pourrait-il faire , s'il n'y avait au fond de toutes les révélations de l'idéal ce quelque chose qui les relie , que d'un consentement unanime , sans que jamais une protestation se soit élevée , la conscience universelle ait appliqué à des choses , que d'ailleurs elle est loin de confondre, une qualification commune quiabsorbe leurs différences dans une analogie supérieure ? La langue de tous les peuples est d'ac-
cord sur ce point. Or, la langue des peuples est une admirable logicienne, la première du monde. Que fait la philosophie , à tout prendre , si ce n'est de rendre compte par la méthode des données contenues dans la conscience universelle du genre humain? En cela, et son rôle est assez beau , consiste toute la philosophie. Elle transforme rinstinct en idée. Mais si l'instinct n'existait pas , de quelle substance le philosophe tirerait-il ses notions ?
Après avoir parlé de l'idéal dans son principe général , nous allons l'envisager tel qu'il s'offre à nous sous la forme artistique. L'art est par excellence la langue du beau. L'antiquité appelait la poésie la parole des immortels. La poésie est la suprême floraison de l'art, fleur d'idéal où s'épanouit l'âme de l'homme dans ce qu'elle a de plus pur, exhalant autour d'elle , comme les souvenirs ou les espoirs d'un monde supérieur, ces parfums divins qui donnent au pauvre cœur humain , obsédé du poids de la terre , la sainte ivresse de l'infini.
Deux facultés caractérisent éminemment l'artiste: le sentiment et l'imagination. — Elles s'ap-
pellent mutuellement : pour exprimer avec force et éclat, il faut ressentir avec vivacité et avec profondeur.
Le monde du sentiment est ce monde intérieur, intime , profond , où l'être prend conscience à chaque instant de sa vie des mouvements que les impressions du dehors excitent en lui. Le sentiment est quelque chose de mixte , esprit et matière , relevant tout ensemble de notre nature intellectuelle et de notre nature physique. La vie idéale et la vie physique se joignent en lui, se pénètrent, et par des affinités mystérieuses forment la vie du cœur , vie intense, insondable, infinie, communion suprême de la chair et de Tesprit ! Il y a de la sensation dans le sentiment, et le sentiment n'est pas la sensation ; il y a de l'idée dans le sentiment, et le sentiment n'est pas l'idée. Enlevez l'intelligence à l'homme, vous le réduisez à la sensation. Donnez à l'animal la réflexion, aussitôt l'instinct et la sensation, combinés à l'idée , produiront le sentiment. Cette double participation fait de la sensibilité morale quelque chose d'impossible peut-être à définir. C'est à la fois l'instinct qui se fait idée , et l'idée
qui se fait instinct. La matière se spiritualise dans la vie affective , etTesprit y est matérialisé. Ce qu'il y a dans l'homme de plus fort, de plus profond , de plus admirable , c'est le cœur. Un homme sans amour est une monstruosité.
Le sentiment résume l'homme par la concentration de toutes ses puissances ; il est la synthèse de son individualité. Gomment s'étonner de l'énergie opiniâtre et de la domination du sentiment individuel , puisqu'il est l'être concentré dans sa plus haute formule? Voulez-vous convaincre un homme? Si vous n'arrachez qu'une adhésion à sa raison , votre triomphe est illusoire. Emparez-vous de son cœur, de sa manière de sentir, et il ne vous échappera plus. Un syllogisme peut vaincre la raison, mais si le sentiment proteste , c'est en vain ; vous n'avez pas pénétré dans le for intérieur de 'individualité ; elle réagira, et d'un souffle renversera cet ouvrage que vous aviez cru indestructible. Nulle idée , si elle n'a racine dans le cœur, n'est assez forte pour déterminer l'homme à agir. En réalité, nous n'agissons qu'en vertu de sentiments. L'idée abstraite n'a point de force , elle est lettre morte
tant que le cœur ne se l'est point assimilée pour lui donner la vie. L'habitude exerce ici encore, comme en toutes choses de l'homme , son immense influence. Elle ifidividuaUse les idées, germes éclos dans l'esprit , par un phénomène d'assimilation morale. Ce que l'intelligence a recueilli, elle l'élabore et le transforme en instinct, grâce à l'échange constant qui s'établit entre le cœur et la raison, circulation de la vie morale, qui alimente sans cesse , l'un par l'autre , l'esprit et la sensibilité. Les grandes œuvres procèdent toutes des grandes convictions , qui ont dans le sentiment seul le principe de leur puissance. Un homme de peu de cœur ne saurait avoir que des opinions ; il restera toujours sans force et sans grandeur réelles.
Nous connaissons si bien d'expérience la force du sentiment, que nous rusons avec lui et cherchons hypocritement à le gagner contre lui-même , lorsqu'il s'élève un de ces conflits où la brute s'insurge et s'arme en nous contre la nature supérieure.
Chaleur, vitalité, originalité, tout procède du sentiment. Sa mesure est celle de la vie. De tous
les hommes , l'artiste est celui qui vit le plus ; son cœur descend plus profondément , c'est pourquoi il s'élève plus haut. Au moindre souffle il vibre. Les mélodies de son âme deviennent ses œuvres. Enthousiaste , passionné , il s'emporte dans des élans fiévreux, s'exalte, pour retomber dans ces découragements de lui-même, où il mesure, plein d'une amère tristesse , la distance qui le sépare de son idéal. Esquif ballotté sur l'océan de l'infini, son âme, tour à tour, réfléchit les cieux purs et brillants d'étoiles, ou la nuée muette et sombre qui couve la foudre dans son flanc. Le soleil, la nature et la liberté! c'est la vie pour l'artiste.
nature ! ô liberté ! celui qui ne s'est livré à vous tout entier ignore les saintes ivresses dont vous remplissez le cœur de vos amants , coupe d'élection , où vous versez le plus pur de vos voluptés et de vos douleurs ; il n'a pas une âme d'artiste : qu'il n'entre pas dans le temple , il le souillerait. « Plus de lumière ! plus de soleil ! » s'écriait le grand Gœthe mourant. C'était le cri de l'artiste.
La vie de l'artiste est une vie du dedans surtout, vie qui se dérobe au regard profanateur.
L'artiste se retire volontiers de la foule et du bruit; beaucoup vivent avec lui, le voient, Tentendent, et ils disent: nous le connaissons. Mais jamais ils ne le connaîtront. Le trésor qu'il porte en lui , il le cache ; il craint le sacrilège. Son respect de l'idéal est saint, c'est de la piété. Hais il est plein du Dieu créateur : il faut qu'il parle. Le courant ordinaire de la vie suffit à l'homme ordinaire, son âme s'y dépense en entier. Autrement de l'artiste. Sa vie ne peut s'écouler dans ce flot fangeux des petits intérêts et des égoïsmes mesquins ; aussi les forces , ne trouvant aucune issue de ce côté, s'accumulent en lui, et le moment arrive où le poids de cette existence intérieure dans l'idéal , lentement enfantée , vient à peser sur l'âme comme un immense fardeau. C'est le moment où l'artiste devient créateur. Il faut qu'il produise, qu'irjette dans une œuvre grande et belle cette surabondance de vie qui l'étouffé; il faut qu'il coule dans le moule du chef-d'œuvre cette substance divine dont il s'est nourri ; il faut qu'il puisse contempler [hors de lui , dans sa* propre image , ce monde qu'il s'est fait au dedans de lui au
foyer de l'inspiration ; il faut qu'il se possède et qu'il s'affirme dans son œuvre. Telle est sa loi , sa fatalité. Tout artiste est créateur , et avant tout c'est pour lui-même qu'il crée. Cependant le besoin d'être compris et d'échanger son cœur est en lui plus qu'en aucun homme une condition impérieuse de l'existence. Il a sur le cœur un poids immense : il lui faut un confident. Ce confident, c'est le genre humain. Il sent que l'humanité vit en lui , que ses pensées intéressent l'humanité. Il veut partager avec elle. S'il est irrésistiblement poussé à se communiquer à elle, c'est que son instinct lui dit qu'il lui appartient. Les esprits étroits ne veulent voir d'autre stimulant dans l'âme de l'artiste que la passion de la renommée. Cet aiguillon existe, nul doute, mais absorbé dans l'instinct supérieur qui fait le génie et le porte à se révéler. Là où la gloire devient le mobile principal , le génie sort de sa destinée, il se pervertit et fait fausse route.
L'artiste crée par l'imagination. Le cœur fait la manière de sentir de l'homme , l'imagination sa manière de concevoir et d'exprimer. La solidarité est étroite, car la manière d'exprimer dé-
pend essentiellement de la manière de sentir. 11 suffit d'indiquer ce rapport, nous n'insistons pas. La nature et le rôle de l'imagination n'apparaissent bien que dans le contraste de cette puissance de l'esprit humain avec l'activité scientifique. L'esprit scientifique est l'aptitude à abstraire et à généraliser. Il tend à dégager la loi de l'ensemble des phénomènes, et à s'élever de l'Univers matériel de la sensation jusqu'à l'Univers idéal ou intellectuel, conçu dans l'unité des rapports immuables entre les éléments. C'est larecherche de l'absolu sous les formes individuelles et transitoires de son apparition. L'esprit artistique ou d'imagination agit précisément à l'inverse. 11 lui faut l'idée concrète , arrêtée , individualisée et matérialisée sous une image sensible. On a distingué dans les arts l'école réaliste et l'école spiritualiste. En principe le réalisme y est impossible, aussi bien que l'idéalisme. Une œuvre artistique participe forcément et indivisiblement des deux à la fois , car elle est l'idée matérialisée et la matière idéalisée. Est-il possible à celui qui peint ou qui écrit de prendre la substance première de sa création ailleurs
que dans la nature? Voilà le réalisme. Est-il libre de ne pas avoir sa manière de réfléchir la nature, de la concevoir et de l'aimer? Et comment s'y prendra-t-il, dès lors, pour ne pas la traduire dans son individualité? Voilà le spiritualisme. Alors même que de créateur qu'il est l'artiste s'efforce de se faire copiste , il met de lui dans ses œuvres , et quelque habile qu'il se montre à s'anéantir , son empreinte restera marquée , en dépit de lui-même, sur ce qu'il aura prétendu seulement transcrire. L'artiste ne copiejamais , il traduit. La différence est immense. Placez devant le même paysage ces deux peintres qui se disent réalistes; qu'ils en fassent le tableau. Comparez : les tableaux sont différents. Le réalisme est un mot. En fait, et d'une manière absolue, il n'existera jamais ; mais il peut exister comme tendance, et sous ce rapport il cache un écueil, car il n'est que le matérialisme prenant pied sur un domaine qui entre tous devait lui rester inviolable. Le matérialisme dans l'art! C'est la mort de l'art. L'idéal chassé, profané, que peut-il rester encore? L'imitation littérale et le métier: c'est-à-dire la servitude du génie.
Artistes qui proclamez le triomphe du réalisme , avez-vous bien songé que vous prononcez votre sentence de mort? Le réalisme est le mécanisme; vous n'êtes plus que des instruments plus ou moins parfaits, destinés à être supprimés le jour où la plaque photographique vous aura condamnés sans appel. L'art détrôné par la chimie! Quelle dérision! Quel blasphème! Y croyez-vous? Non; et pourtant, si vous voulez être conséquents avec vos doctrines , vous devez applaudir les premiers et sans réserve à ces étranges prétentions de quelques adeptes immodérés de la photographie , disciples ardents , qui , dans leur fanatisme naïf, rêvent de destituer Tart! Destituer l'art, l'entendez-vous ? Il leur sera pardonné, car ils ne savent ce qu'ils disent. Mais vous ! On ne discute pas de pareilles niaiseries, n'est-ce pas? mais si elles osent se produire au grand jour, n'en êtes-vous point responsables ? Ces hérésies ne peuvent-elles pas se mettre à l'abri sous les doctrines étranges, soutenues de la plume et du pinceau par des hommes dont le talent, certes, était digne d'une plus noble cause? La nature, nous l'admettons volon-
tiers , s'offre souvent à nous dans une beauté si parfaite qu'il y aurait profanation à ne point la traduire telle qu'elle nous est apparue. Ce respect prouve l'artiste véritable , car il prouve ce qui fait l'artiste avant tout , la passion de la nature. Mais ne reste-t-il pas encore un domaine illimité pour l'idéal , et que n'envahira jamais un mécanisme mortel ? Dans l'âme de l'homme il y a un monde aussi, et ce monde est tout un univers. Les véritables régions de l'art sont celles où le génie peut se montrer créateur. Celles-là ne seront pas envahies.
Les tendances réalistes ou matérialistes qui se révèlent dans la peinture surtout , elles ont pénétré, pour les corrompre, dans toutes les branches de l'art , et s'affichent hautement. Leur souffle empoisonné a desséché cette fleur délicate de poésie, qui ne vit, comme la rose des Alpes, que dans les hautes régions.
Le matérialisme est un écueil pour l'art , l'idéalisme est un écueil également. Son dédain de la nature et de l'imitation le conduit à la fantaisie. L'intelligence abstraite et l'esprit philosophique l'emportent ici, à l'inverse, sur l'imagi-
nation et le sentiment. Il en résulte des œuvres dénuées d'ampleur, d'expression et de force. La réalité leur manque. L'idéaliste a l'imagination ascétique, il redoute l'envahissement de la matière , il flagelle impitoyablement la chair dans ses œuvres. Plus de spontanéité, d'abandon; partant plus de véritable originalité. Tout est calculé méthodiquement. Ce n'est plus de l'art, c'est de la science, c'est de l'algèbre. L'imagination doit être contenue et dirigée, Tari ne doit pas être une improvisation. Le grand artiste sait méditer, et surtout il sait choisir. 11 porte en lui un critique sûr qui règle sa puissance de création. Mais qu'il se garde de produire par théorie, pour démon/rer.' Point d'idées préconçues , de systèmes , de doctrines : qu'il soit lui-même, s'il veut garder l'inspiration. Qu'il étudie et réfléchisse pour fortifier et épurer son individualité, mais qu'il ait garde de substituer une force étrangère à son génie, sa force naturelle , et la seule qui puisse le soutenir. Qu'il garde la naïveté , nous dirions volontiers la virginité de son génie. Qu'il l'alimente de la contemplation de la nature et des chefs-d'œuvre,
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mais sans se renier jamais lui-même. Le travail et rétude doivent nourrir l'individualité et la contenir ; mais c'est pour la fortifier. Où il n'y a plus d'individualité, il n'y a plus de génie. Dans l'artiste, l'idée ne doit pas chercher à se dégager de la forme et à se faire science; l'artiste doit penser en artiste, non pas en philosophe; sa pensée doit être création. Qu'il s'élève jusqu'à la critique de lui-même^ c'est une condition de force , parce que c'est prendre conscience de sa personnalité et apprendre à la porter par le travail à son expression culminante. Mais qu'il ne confonde pas l'érudition et l'art. L'érudittue l'artiste. Le génie est un grand instinct ; trop de science détruit la spontanéité , qui est l'individualité même.
L'artiste qui travaille en érudit et fait de ses œuvres un cours d'esthétique, ressemble plutôt au géomètre qui poursuit la solution d'un problème le compas à la main. La forme sera à ses yeux chose accessoire, même dédaignée, et ses créations marqueront comme une crainte excessive de noyer l'idée pure en la matérialisant avec vigueur. De pareilles œuvres au-
ront quelque chose d'abstrait: froides, sèches^ fausses souvent et de convention , elles fatigueront par le sentiment trop visible de l'effort; manquant d'abandon , et de cette sublime naïveté du génie qui fait son originalité , elles empêcheront aussi que celui qui les contemple se livre à elles avec abandon et naïveté. L'artiste, en visant trop ostensiblement' au but, l'aura manqué. Pour être charmé, l'esprit veut être surpris.
La tendance vers un idéalisme exagéré est surtout celle de l'esprit artistique en Allemagne ; tendance qui s'explique par la pente du caractère national vers la généralisation et la critique , c'est-à-dire vers la philosophie. Des exceptions se sont montrées pourtant, et nombreuses, admirables par l'alliance d'un esprit fortement trempé avec une imagination vigoureuse; organisations rares , du reste , en tous les temps et en tous les pays, car elles sont la perfection de l'artiste. La Grèce en ceci nous a offert des modèles que l'avenir, sans doute, lui enviera toujours. Force, unité et profondeur dans la conception ; éclat , simplicité et mesure dans l'exécution ; la plénitude du fond , enfin , dans la sobriété et l'har-
monie de la forme. A l'aspect de ces œuvres, pareilles à de suaves mélodies , Fâme se remplit d'une sérénité inexprimable ; des cieux plus profonds et plus purs , un soleil plus chaud et plus lumineux se reflète dans le cœur, doucement ému et apaisé ! On croit sentir comme une brise de mer, fraîche et parfumée, ce souffle de vie, cette âme nouvelle ! La Grèce fut artiste au plus haut degré, et le secret de ses chefs-d'œuvre est sans doute dans Talliance intime du matérialisme avec le spiritualisme, de l'idéal avec la réalité. Point de divorce entre la^hairet l'esprit : l'unité forte , ample, sereine. L'artiste grec divinisait la nature , parce qu'il adorait la nature. Son inspiration était l'amour, l'amour son art. L'amant se contemple lui-même , à son insu, dans sa maîtresse ; car elle est surtout une création de son idéal. Ainsi tu as contemplé et aimé la nature, ô Phidias !
Le sentiment et l'imagination peuvent constituer le tempérament artistique , mais ils ne font pas encore l'artiste. A ces deux éléments il faut qu'il s'en ajoute un troisième : le goût. On a beaucoup disserté sur cette faculté du goût. Où
est son principe? Est-elle donnée ou acquise? Elle se développe et se perfectionne , mais elle ne s'acquiert pas. L'expérience sur ce point ne laisse pas subsister le moindre doute. Le goût est une munificence de la nature envers ses privilégiés , le signe , et comme la fleur d'une organisation délicate et saine à la fois. Est-il un sens particulier, une puissance isolée ou complexe? Nous y voyons, pour notre part, l'expression d'un juste équilibre entre toutes les facultés de l'âme , le résultat de l'harmonie dans leur jeu réciproque. Toutes les forces psychologiques viennent se pondérer en lui ; il est le centre de gravité de l'organisation interne. Dans les choses de la vie et du monde , il s'appelle l'esprit de conduite, le tact; mot qui réveille l'idée d'un toucher subtil , capable d'avertir celui qui en est doué des plus légères aspérités, des moindres rudesses. Tel, en effet, apparaît le goût dans toutes ses applications : finesse du toucher et précision. Dans les choses de l'art , il est cette rectitude du discernement qui naît d'une juste et rare proportion entre le sentiment, l'imagination et l'intelligence. En un mot, le goût, par-
tout et en tout, est la mesure. Que Tune des facultés de Tesprit vienne à peser trop dans la balance, elle l'emporte; l'équilibre est rompu, le goût Faussé. Cette altération dans la balance des facultés au profit de l'une ou de l'autre d'entre elles , se trahit plus ou moins dans l'infinie variété des organisations; en toutes cependant, à un degré quelconque, elle existe et se fera reconnaître à l'observateur attentif. « Après l'esprit de discernement, ditLabruyère, ce qu'il y a au monde de plus rare ce sont les diamants et les perles.» Or, l'esprit de discernement n'est autre que le goût, le jugement , la faculté critique. Regardez autour de vous : combien sont entraînés par une imagination déréglée ! Leurs œuvres ressemblent à de^orgies , ou à une nature ravagée par l'ouragaii. Elles vous surprennent quelquefois par une puissance singulière de conception; leur exécution hardie, dramatique, vous attire; mais elles vous repoussent par leurs inégalités , par le su-' blime trop souvent touchant au grotesque, la force à l'impuissance, l'indépendance et l'originalité à la bizarrerie, à l'incohérence, à la difformité. Que leur manque-t-il? le goût, la mesure et l'unité ,
sans lesquels il n'est point de beauté véritable et soutenue. Cette tache se retrouve jusque sur le blason des plus grands génies : Shakespeare, Corneille , Michel-Ange. Après de si grands noms , nous devons nous taire sur les artistes de notre temps. Le goût est un frein , mais un frein qui centuple les forces en les rassemblant. Ayez donc du sentiment , de la passion et du feu , de l'imagination enfin pour concevoir avec puissance fet grandeur ; mais ayez du goût pour exécuter avec prudence, ordre et harmonie.
Après avoir analysé rapidement les facultés qui font l'artiste , ne nous resterait-il pas à parler de l'objet que l'artiste doit poursuivre , le beau, et d'en marquer les principaux caractères? L'art est l'imagination à la recherche du beau; mais en quoi consiste le beau? A quels témoignages indiscutables le peut- on reconnaître? Nous n'avons point réponse à ces ques- • lions , et nous ne pensons pas qu'on en trouve jamais qui puisse satisfaire tous les esprits. Ce problème a mis en quête bien des philosophes. Depuis Aristote et Platon jusqu'à nous, que d'essais infructueux des plus grands génies philoso-
phiques! A quoi ont-ils abouti? A déterminer quelques caractères disséminés de la beauté, à lui arracher ici ou là un lambeau ; mais de définition point, car une définition n'en est une qu'à la condition de définir tout son objet, et surtout rien que son objet. Or, aucune des prétendues définitions du beau ne satisfait à cette double exigence. Mais parvint-on jamais à trouver un critérium infaillible , nous doutons qu'il pût être d'aucun secours pour les progrès de l'art. Ferait-il un artiste de celui qui ne l'est pas? L'art y gagnerait une chose , à coup sûr : des pédants; gens qui croiraient faire des chefsd'œuvre en peignant des définitions. On verrait surgir des poètes lyriques qui feraient des théorèmes du beau en douze chants; des poètes dramatiques qui démontreraient en trois actes ou en cinq l'infaillibilité de la doctrine. L'inspiration! l'inspiration! adressez - vous à elle; elle vaut mieux, en matière d'esthétique , que tous les professeurs et philosophes du monde. On cherche ici l'impossible. Les définitions appartiennent à la science ; l'art n'est pas la science , il est l'art. Nous avons le sentiment du
beau quand nous aimons le beau, et ce sentiment est aussi le seul juge du beau. Les définitions du beau sont les chefs-d'œuvre des maîtres. Autant de chefs-d'œuvre , autant de définitions ; et il en est beaucoup à venir encore qui n'ont pas été données , espérons-le. Les maîtres ont défini la beauté en traduisant l'idéal qui était en eui. Créez , |et si vos œuvres sont vraiment d'un artiste, ne craignez rien : on saura bien reconnaître en elles la beauté, sans qu'il soit besoin de s'armer pour cela des besicles du savant. Le beau est le beau , voilà à quoi se réduisent toutes les définitions. Comment la raison abstraite jugerait-elle d'une œuvre qui est avant tout du domain^ du sentiment et de l'imagination? Voiton avec les oreilles , et peut-on entendre avec les yeux? Ceux qui n'ont pas le sentiment, l'imagination et le goût, sont incompétents pour juger en matière d'art ; aussi incompétents que le sourd l'est pour apprécier les sons , ou l'aveugle les couleurs. Mais , dira-t-on, à quelles marques reconnsutra-t-on ceux qui possèdent les facultés artistiques? Â une chose avant tout, à leur amour pour les arts. Là où des facultés existent réelle-
SUR LÀ PHILOSOPHIE SOCIALE. i51
ment, elles exigent satisfaction , et c'est l'énergie de leurs exigeïices qui mesure celle de leur capacité.
Quand la raison critique vise à la souveraineté dans les arts , elle commet un excès de pouvoir et sort de ses attributions naturelles. Elle n'a point qualité ; nous la récusons. Mais qu'on ne se méprenne pas sur la portée de notre opinion. Nous n'entendons nullement réduire la critique à néant et la condamner au silence en la déclarant impuissapte à juger. La critique a une haute mission ; ce que nous lui dénions, c'est le droit de prononcer au nom de la raison seule, et en vertu d'une formule préconçue , sur des œuvres de sentiment et d'imagination. La critique doit se montrer douée des facultés qui font le sens artistique, et les alliera l'intelligence dans cet équilibre inestimable dont nous avons parlé , d'où résulte le goût, et qui fait l'esprit de critique lui-même , car il fait le jugement. Le critique est un artiste auquel la nature ou les événements ont refusé la puissance d'exécution. Les grandes créations le ravissent autant que l'artiste luimême , et dans la contemplation du beau , tous
deux ils trouvent la même volupté. Pour juger les choses , il faut les comprendre ; pour les comprendre , il faut être capable de les aimer.
Le critique qui veut s'élever au niveau de son rôle doit juger de haut, comme l'avenir, sans se laisser assourdir par de vaines fanfares , ni éblouir par de faux éclats. L'indépendance est sa première qualité; mais il n'y a indépendance que là où existe cet amour désintéressé du beau, qui le fait rechercher avec ardeur dans la contemplation de la nature et l'étude assidue des grands modèles. Les hommes alors ne sont plus rien, ni les coteries; les œuvres sont tout, et dans les œuvres, la beauté. Celui qui juge avec ses passions , ses rancunes ou son envie , celui qui insulte au triomphe , parce que le laurier d'autrui lui est amer , celui-là fait une tâche odieuse , indigne non-seulement de sa profession , mais indigne de l'honnête homme ! Dignement exercée , la critique est un frein el elle est un encouragement. Rendus sous la caution d'une supériorité réelle, ses verdicts sont un bienfait social ; on peut les dédaigner en apparence, en réalité on les redoute, et malgré soi on les subit par la seule force de
la vérité ; lorsqu'ils ne sont pas une récompense et un stimulant, ils deviennent des remords.
Si nous devons renoncer à rassembler en une formule unique les conditions dont le concours fait la beauté dans les œuvres d'art, du moins nous savons que le beau est fait pour nous , car son aspect élève notre esprit , et notre cœur ne connaît pas de jouissance plus grande et plus noble que celle de le posséder. L'artiste ne doit pas se faire le pédagogue du genre humain , et ses œuvres ne doivent pas être des catéchismes. Celui qui écrirait ou peindrait pour moraliser , en plaçant ainsi son mobile en dehors de l'inspiration spontanée de son génie individuel, se condamnerait à l'impuissance. Pour l'artiste , créer c'est vivre; en créant, c'est lui-même qu'il crée en quelque sorte , réalisant hors de lui le rêve de beauté qui est dans son âme. Qu'il reste lui- • même , et s'il est vraiment artiste , ses œuvres réfléchiront l'idéal . Or , l'idéal moralise toujours , parce qu'il élève. Les grands artistes sont les grands moralistes. Cependant, ils n'eurent certainement pas pour but de morigéner l'humanité; mais comme ils aimaient l'humanité, et
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qu'ils étaient capables àe la comprendre dans sa plus haute noblesse , elle les fit nobles et grands eux-mêmes ; en se communiquant aux âmes , ils leur prêtèrent quelque chose de la vie qui les remplissait.
Qu'y a-t-il dans les chefs-d'œuvre de l'art qui attire l'homme par un charme irrésistible? Il y a l'homme, qui veut jouir de son huma-^ nité. Rien n'intéresse en réalité l'homme que l'homme lui-même. Dans tout ce qu'il aime, désire, poursuit, c'est lui qu'il recherche, lui seul qu'il retrouve sans cesse. Que l'œuvre donc soit humaine, afin qu'elle intéresse l'humanité :
qu'elle la sonde dans ses misères et l'atteigne dans son élévation ; alors seulement elle la saisira, l'entraînera , et la délivrant d'entraves puériles ou cruelles , lui fera respirer l'air de la liberté. Que l'art déserte l'humanité, et il ne restera de l'homme bientôt qu'une brute armée d'intelligence. Intéresser les cœurs en les élevant, la mission de l'artiste est là. « Quand une lecture vous élève l'esprit, dit Labruyère , et qu'elle vous inspire des sentiments nobles et courageux , ne cherchez pas une autre règle pour juger l'ou*
SUR LA PHILOSOPHIE SOCIALE. l55
Vrage; il est bon, et fait de main de maître.» Ces paroles ne sont-elles pas la condamnation de tant d'artistes prétendus? Leurs ouvrages élèventils l'esprit, et peuvent-ils exciter dans le cœur les grandes aspirations de l'humanité? Au lieu de développer le sentiment et l'imagination , de les épurer par la contemplation des grands spectacles delà nature , de l'histoire et de la vie domestique , ils souillent l'imagination, ils pervertissent le sentiment. Nous ne consentirons jamais à voir dans ces hommes-là des artistes. La flamme est éteinte , le métier a détrôné l'art ; la soif efi*rénée del'or , le délire des jouissances matérielles , une fièvre malsaine, respirée dans cet encens grossier qu'on va mendier chaque jour sur des autels impurs , voilà ce qu'ils ont mis à la place de la passion de l'idéal et de l'humanité. Qu'un homme, né sans élévation, sans talent, sans génie, se livre aux instincts d'un honteux matérialisme , à peine s'il peut déchoir; mais que celui qui s'est senti marqué au cœur des signes de la vocation , qu'une âme d'artiste, enfin ^ consente à fouiller la fange avec le sceptre du génie , pour y chercher de l'or et les lambeaux d'une repu-
talion infecte ; non ! il ne se peut imaginer une dégradation plus navrante.
Ah I que nous avions rêvé pour toi , artiste souverain , un rôle sublime dans la société ! Tu étais rhomme grand et fort parmi les plus forts et les plus grands ; le prêtre jaloux de son indépen* dance et de sa pureté, frémissant d'enthousiasme et de tendresse à l'idée de toutes les âmes blessées qu'il va soulager, de toutes celles qu'il pourra relever, délivrer, et par le travail, la patience et le recueillement, se préparant à accomplir une tâche aussi admirable. Tu étais l'homme qui se sent issu d'une noble famille , et qui est décidé à défendre contre tout outrage le dépôt qu'il reçut de mains pieuses et bénies. Tu avais juré dans ton cœur de servir l'idéal, et tu craignais la mort moins que le parjure. Ah ! ne vous réveillez pas , grands immortels ! Quel sublime mépris vous auriez pour tous ces pygmèes, qui profanent votre nom en l'invoquant ! Misérables histrions , qui grimacent en place publique , et à grands coups de fanfares appellent la foule à leurs tréteaux ! la triste chose qu'un peu de renommée à ce prix ! Mais
ayons courage. Il en est qui ont résisté. Salut à vous , vrais artistes ! Salut au nom de l'idéal f Vous êtes les élus. Vous avez noblement défendu votre drapeau contre les assauts du matérialisme ; vous aussi , vous surtout, vous êtes des héros. Vos œuvres seront notre rançon dans l'avenir. Bien des jeunes cœurs reposent en vous leur foi , ne les abandonnez pas. Il en est tant qui déjà ont hésité , dès les premiers pas dans la carrière ! Le bruit des applaudissements a frappé leurs oreilles. Us se sont arrêtés , ils ont écouté. Le démon du siècle les attendait là , et il leur a soufQé de perfides paroles. « Toi aussi , leur disait-il , tu as du talent : la foule est là , la foule qui t'applaudira si tu le veux. Dès demain , comme le leur, ton nom sera dans toutes les bouches. Que parles-tu d'idéal et de la mission de l'artiste? Niaiseries. Vends-toi à lafoule, ellepaiebien ; sois son courtisan, tu seras son maître. Flatteses instincts grossiers ; c'est une mine d'or pour qui sait l'exploiter. Cette cohue qui passe , brillante sous ses oripeaux , elle est sur le chemin de la réputation ; ce sont des chercheurs d'or , les véritables hommes du siècle ; suis-les. » Ainsi parle le tentateur. — Mais mal-
heur à toi, jeune homme , si tu te laisses convaincre! Malheur à toi, si tu étouffes ta conscience d'artiste! Tu t'étourdiras en vain du bruit que tu fais ; ce public auquel tu sacrifies , un jour te fera payer ses faveurs de son mépris ; les remords surgiront, et une voix s'élèvera, dans le silence de ton cœur, qui t'appellera traître et parjure. Les fronts couronnés d'un laurier légitime seront ta honte , et tu les haïras , parce qu'ils te condamneront à tes propres yeux. Tu deviendras ce qu'il y a de plus vil : détracteur de la vraie gloire. Mais ces beaux noms que tu salis, le présent les respecte et l'avenir les saura ; toi , tu mourras enseveli dans le dédain et le silence. Choisis donc , et si tu veux battre monnaie avec ton génie, tends la main vers cette couronne fanée des succès équi^ voques et faciles , promenée d'une tête à l'autre dans les orgies littéraires. Fais ta réputation, surtout fais-la vite, et plus vite encore capitalise-la; la faveur n'est que d'un jour. Mais garde-toi d'un superbe dédain, et ne parle ni de profanation ni de profanateurs; car tu étais né pour la boutique de l'épicier.