‹ Essai sur la psychologie de la mainChapitre 34 sur 41 · L IMAGE MOTRICE · texte numérisé non relu

L IMAGE MOTRICE

l'insensibilité musculaire, et il avait interprété les sensations accusées par les sujets faradisés selon la méthode de Duchenne « uniquement à l’excitation des nerfs cutanés ». Les muscles posséderaient, selon Duchenne aussi, une sensation toute particulière de pression ; il avait vu des malades, ayant perdu la sensibilité du contact, conserver celle de la pression.

La sensibilité électro-musculaire de Duchenne de Boulogne, le sens musculaire de Ch. Bell et l'acte vital musculaire de Gerdy seraient des symptômes d une même irritabilité musculaire. Les troubles pathologiques préciseraient davantage cette sensibilité musculaire. Les sujets atteints de cette affection pathologique éprouveraient des troubles fonctionnels dans le domaine de la locomotion, sans que les mouvements volontaires soient atteints. Ch. Bell avait constaté cette sensibilité musculaire en dehors des expériences de vivisection par l’examen d’un cas pathologique : « Une mère, nourrissant son enfant, atteinte de paralysie, perd la puissance musculaire d’un côté du corps et en même temps la sensibilité de l’autre. Circonstance extraordinaire et fâcheuse ! Aussi longtemps qu elle regardait son enfant, elle pouvait le présenter à son sein, du bras qui avait conservé la puissance musculaire ; mais si des objets environnants venaient à distraire son attention de la position de son bras, les muscles fléchisseurs de ce dernier se relâchaient peu à peu et l’enfant courait le risque de tomber. Nous voyons d’abord dans ce cas, ajoute-t-il, que les nerfs du bras jouissent de deux propriétés distinctes, qui disparaissent ou sonL conservées selon la perte des uns ou l’intégrité des autres ; ensuite, que ces

deux propriétés doivent l’existence à un ordre spécial de nerfs, et enfin que la puissance musculaire est insuffisante pour régler les mouvements des membres, si la sensibilité musculaire n’est là pour l’accompagner (1) ». Ch. Bell pensait que nous percevons l’action des muscles. Les muscles, pour lui, étaient pourvus de deux ordres de nerfs, dont une catégorie excitée, quoique n’ayant « pas d'action directe sur le

muscle, est destinée à produire la sensation ». Il y a

des nerfs de sensibilité et des nerfs de mouvement. « Je me suis attaché à prouver que pour l’exercice du sens du toucher, le mouvement de la main et des doigts et le sentiment de l’action des muscles, en produisant ce mouvement, doivent être combinés avec la sensation de contact de l’objet. A cette conscience de l’effort, je donne le nom de sens musculaire, l'appelant un sixième sens. » On connaît les travaux de Gerdy et les critiques des physiologistes qui n’envisagent dans les expériences de Ch. Bell que des phénomènes de sensibilité générale. Duchenne de Boulogne, admirateur de Ch. Bell, s’explique l'indifférence et l’ignorance des physiologistes à son égard parce que son chapitre « admirable » est perdu dans un livre peu connu et où l’on ne devait guère penser le chercher. Pourtant, ce livre eut un grand succès et fut un des plus lus des livres de physiologie de l’époque. « Un lord, écrit Duchenne, qui avait perdu l’usage de la main, avait promis un prix de 50.000 francs à celui

(1) Ch. Bell, The hand, ils mechanism and vilal endovmenls, aeeuincing design ., 5e édition, 1852, cliap. ix, Muscular sense, p. 214.

l’image motrice

qui publierait le meilleur traité sur la main. Cn. Bell, dont le nom était déjà illustre dans la science, envoya à ce concours son livre sur la mécanique de la main. Ce livre, dans lequel on trouve beaucoup d’anatomie et de physiologie comparée, n'ajoute vraiment rien à ce que l’on savait alors sur l’usage de la main, mais on y découvre un tout petit chapitre (la perle de ce livre), qui traite du sens musculaire. Ce livre, illustré par un grand nombre de figures (dessinées par l’auteur, qui était aussi un grand artiste), n’a pas été traduit en français, ce qui explique pourquoi il est si peu connu parmi nous. Si je n’avais dù le consulter avant de publier mes recherches sur la main, j’ignorerais encore l’existence du curieux chapitre dont j’ai traduit précédemment un extrait. » J’ai cité cette page de Duchenne à cause de l’appréciation si juste de ce livre de Bell, intéressant à tous les points de vue. Duchenne s’explique par ce fait que les recherches postérieures de Landry (1) sur la sensibilité musculaire ne mentionnent guère Ch. Bell, mais seulement Gerdy. On sait comme Duchenne protesta même à l’Académie des sciences contre l’ignorance des recherches de Ch. Bell. Le cas de Duchenne (obs. lxxx) est démonstratif à tous les points de vue. L’abolition de la sensibilité musculaire n’empêche pas l’exécution

(1) Landry, Recherches phgsiologigues el pathologiques sur les sensations tactiles. ( Arch . gén. de Méd. 1853, t. IX, pp. 268-275). Landry passa sous silence de nouveau et quand môme l’œuvre de Ch. Bell, en 1858, lors de la publication des nouveaux faits. ( Moniteur des Hôpitaux , 1858, p. 1174.) Il se contente de dire que l’activité musculaire fut « entrevue par Darwin » et « nettement indiquée par Gerdy ».

parfaitement normale de tous les mouvements de la main et des doigts, quand « on n’empêche pas son malade de voir (1) ».

Wundt dénomme plus tard le sens musculaire « sens d’innervation ». Schiff attribue à la peau la genèse des sensibilités musculaires; et citons les recherches de Bastian, qui préféra au sens du mouvement le terme de « sens kinesthétique ». Parmi les nombreux auteurs postérieurs, citons surtout Goldscheider (2), Anton (3), Oppenheim (4), Redlich (5) et Bernhardt. On trouvera une exposition complète, quoique souvent de seconde main, dans la revue générale de V. Henri, de Y Année psychologique (IIIe année).

(1) Duchenne, op. cil., p. 398. Voir aussi. § III du même chapitre, pp. 396-403. — Voir aussi Duchenne de Boulogne, De l'électrisation localisée, op. cil., 2e édit. Prolhèse musculaire de la main, pp. 841-855, avec des dissertations et des documents très complets. — Duchenne, Orthopédie physiologique de la main ( noies sur V). ( Académie de médecine de Paris, 1856.)

(2) Goldsciieider, Unlersuchungen iiber den muskelsinn. (Du Bois Regmond’s, Arch. 1889.) — Goldscheider und Bleciier, Versuche iiber Empfindung des Widerslandes, 1894.

(3) G. Anton, Beilrâge :ur klinischen beurlheilung und zur Localisation der Muskelsinn slôrungen ins Grosshirn. (Zeitschrift fur IJeilkunde, 1893). — Zeitschrift fur Ileilkunde, XIV,

(4) Oppenheim, Ueber eine durch eine Klinisch bisher nichi verwerlhele Unlersuchungen méthode , ermillelle forme der Sensibilitcits stôrung bei einseiligen Erkrankungen der Grosshirns. (Neurol. Centralbl., 1885, p. 529.)

(5) Redlich, Ueber slôrungen des muskelsinns und des slereognostischen Sinncs bei der cerebralcn Hémiplégie. [Wiener klinisch Wocheschrift, 1893, pp. 429, 456, 477, 493, 513,532, 552.)

l’image motrice 443

Mettre un ordre dans toutes ces divergences d’opinion, malgré la difficulté de la tâche, la chose est possible, car la plupart des auteurs parlent des sensations tout autres, plutôt des sensations d’ordre général et confuses, que des vraies sensations musculaires. • On pourrait résumer en quelques propositions les opinions dignes d'être retenues : 1° la sensation musculaire ne serait autre chose que la connaissance, l’appréciation de la contraction musculaire ; 2° la sensation musculaire serait la sensation de poids et de résistance, d’effort; 3° la sensation musculaire serait la notion de la position des membres, et enfin, 4° la sensation musculaire serait l'ensemble de toutes les impressions aponévrotiques, tendineuses, musculaires. Le clinicien anglais Bastian trouvait même le terme de « sens musculaire » vague et confus, et à la dénomination de « sens kinesthétique » et à son opinion se rattachèrent D. Fermer et Charcot. Bastian attira en outre l'attention sur l’existence réelle des nombreuses sensations motrices subconscientes, qui résulteraient de la synthèse coordinatrice musculaire des différents organes.

Rappelons rapidement les quelques opinions plus précises, laissant de côté la localisation de cette sensibilité, considérée par certains auteurs comme d’origine centrale, par d’autres d’origine périphérique. Les travaux ergographiques des derniers temps et surtout ceux de notre savant collègue MMo Joteyko sont à lire. On trouvera à ce sujet dans le livre de notre excellent ami le professeur Woouwortii sur Le Mouvement, de la Bibliothèque de Psychologie expérimentale internationale, une exposition claire et judicieuse de ces problèmes. Cii. Bastian, qui donne

un grand rôle aux sensations kinesthésiques, considère la sensibilité musculaire comme d’ordre essentiellement sensitif. La sensation dérive, dans certains de ses éléments, de l’activité musculaire, et elle peut nous renseigner sur la contractibilité musculaire, de même que sur l’effort qui « produit » le mouvement. Des idées de Bastian furent reprises par Goldscheider, Blecher et par Anton. Ces auteurs, surtout Goldscheider, considèrent la sensation musculaire comme une résultante, comme une sensation synthétique, et parmi les principales sensations qui la constituent, il faut en distinguer surtout trois : 1° sensation des mouvements qui peut être passive ou active ; 2° sensation de position des membres, et 3° sensation du poids. Il y a donc une relation interne fonctionnelle entre la sensation musculaire et les sensations qui émanent des articulations, des aponévroses, des muscles, de la peau (Bastian), et si par hasard elle peut être indépendante, comme on l’a prouvé expérimentalement ou dans des affections cliniques, elle peut aussi être sensiblement atteinte indirectement par les troubles des autres ordres de sensibilité qui l’alimentent. La qualité du mouvement serait due, selon ces auteurs, selon Bastian tout particulièrerement, aces sensations kinesthésiques inconscientes. Elles furent conscientes à la genèse de l’acte volontaire, mais avec l’activité continuelle, elles devinrent automatiques. Les recherches de IIocheisen sur les aveugles confirment cette opinion (1).

(1) IIocheisen, Ucbcr den muskelsinn bci Blindai. (Extr. Deulschc medicin. Zeilung , 1894, p. 885.)

Page 1