L IMAGE MOTRICE
Charcot et Pitres (1) inclinent vers des opinions analogues, tout en ne voulant parler qu’en tant que cliniciens. Les représentations motrices sont, d’après ces auteurs, des élaborations des centres moteurs corticaux dans les cellules nerveuses motrices cérébrales, donc centrales ; ce serait comme une décharge nerveuse. Au contraire, les impressions kinesthésiques ou musculaires viennent des organes périphériques, des tendons, des capsules articulaires, des aponévroses, de la peau, des muscles, etc., et elles « s’emmagasineraient dans les centres sensitifs corticaux ». La sensibilité des hystériques leur sert de point de vue, dans cette conception toute schématique, et ex cathedra conduisent ces auteurs à distinguer cette partie périphérique sensitive sensorielle d’une part, et d’autre part les paralysies psychiques, l'abolition des représentations motrices des mouvements volontaires.
Dans un autre ordre d’idées, il faut rappeler le problème de la reconnaissance et de la distinction des poids, indifféremment ou concurremment avec le sens tactile. Weber fut un des premiers auteurs qui l’étudia expérimentalement avec toute sa classique et intuitive précision, et que tous les auteurs postérieurs confirmèrent sous plusieurs points de vue. 11 y a une différence à l’avantage de l’appréciation musculaire, lorsqu’on essaye d’apprécier comparativement et parallèlement les poids par pression cutanée ou par contact musculaire. Cette appréciation serait,
(1) Charcot et Pitres, Sur quelques controverses de la doctrine des localisations cérébrales. ( Arch . cliniques de Bordeaux, sept. 1894.)
d’après Weber, d’un tiers du poids lorsqu'on juge la différence par pression totale, et de l/17du poids quand nous mettons en jeu nos muscles. Dans les troubles hémiplégiques et dans certaines maladies nerveuses organiques, les cliniciens ont constaté depuis longtemps l’abolition de cette conscience anesthésique musculaire et les troubles qu’elle provoque ; ces troubles se traduisent chez ces sujets par des mouvements désordonnés et par la perte de l'image de la position de leurs membres dans l’espace.
Le physiologiste J. Müller affirme après Weber, à la suite de recherches personnelles, qu'il faut distinguer dans la sensation de résistance et d'appréciation des poids, deux faits physiologiques : une espèce d’activité, de faculté locomotrice, et secondairement, un fait purement psychique, «notre énergie mentale motrice ». La première donnée nous renseigne, prend note, mesure la différence des poids, mais quant à l’appréciation, c’est un fait mental. Müller, selon sa bonne habitude, complique toujours les problèmes s’il n’arrive pas à les formuler autrement et à changer de point de vue.
Bernhardt admet aussi la double alimentation centrale et périphérique dans l’appréciation des poids et dans la sensation de résistance. 11 démontre, en outre, ce fait de toute importance, que les muscles contractés même électriquement sont capables d’apprécier la différence des poids. Les sensations cutanées de pression ne sont pas aussi sensibles dans l’estimation des
(1) Bernhardt, Troubles sensitifs d’origine cérébrale. ( Arch . für Psychalrie, XII, 1872.)
l'image motrice
poids que les muscles, surtout quand il s’agit d’un mouvement d'élévation, d’effort soutenu. La sensibilité musculaire, tout en étant sous la dépendance centrale, est une forme de sensibilité indépendante, précise et délimitable.
Arrivons à Wundt et à Bain. Les sensations des mouvements sont d’ordre central; elles siègent dans les cellules nerveuses motrices, et les sensations qui naissent ou qui accompagnent la contraction musculaire tiennent leur genèse dans les fibres nerveuses, qui sont, en somme, le canal centrifuge de l’excitabilité musculaire. La conscience de l’effort, selon Wundt, serait une sensation à part et n’aurait que de vagues et confus rapports avec la contraction musculaire. Bain se sépare en ceci de Wundt : pour lui, les nerfs moteurs sont la source de nos impressions musculaires. Comme bien d’autres auteurs, il admet que la conscience de la contraction musculaire est un fait à part et qui n’a aucun rapport avec les sensations centripètes. Cette conscience serait la résultante de la contraction musculaire. Tout cela est bien vague et bien théorique.
Esquissant rapidement les données les plus capitales de la sensibilité musculaire, nous n’avons, à dessein, pas parlé de la main et aucun auteur n’a songé, en dehors de Cii. Bell, à la main, à son rôle prépondérant et unique jusque dans l’activité musculaire. Si la peau apprécie ailleurs que sur la main des formes
de corps et des poids différents, elle réagit dans ces conditions grossièrement, d'une manière rudimentaire. La main seule possède cette puissance de nous renseigner sur la naLure des corps qui sont autour de nous, sur notre propre sensibilité musculaire. Les amputés sont des gens mutilés même mentalement à ce point de vue. J’ai pu étudier une dizaine de cas. Aucun n’avait gardé cette conscience, cette notion précise des objets qu’il touchait. Leurs rêves seuls avaient gardé par la conservation de l’élément hallucinatoire quelques vagues traces de la mobilité, de la richesse prodigieuse d’informations, que la main seule synthétise, formule, communique tout comme un sens.
Nos recherches personnelles nous permettent d’affirmer, d’une part, l’existence d’une sensibilité musculaire indépendante de loule autre sensation et qu’on peut facilement déceler expérimentalement, soit sur la périphérie organique, les mains surtout, soit psychiquement. Nous avons donné un résumé au Congrès de Psychologie de Paris (1).
Mais avant de passer à l’exposition et à l'analyse de cette sensibilité musculaire, il faut dire quelques mots sur la physiologie des muscles, surtout dans la contraction musculaire. Cela complétera notre exposition et nous permettra de préciser davantage nos idées sur l’image motrice et sur la structure psychique et physiologique de la sensibilité musculaire, soit active ou passive.
Le jeu des muscles antagonistes est intéressant à
(1) N. Vasciiide, Recherches expérimentales sur la sensibililé musculaire. (C. R. Congrès de Psychologie expérimentale de Paris.)
l'image motrice
être étudié au point de vue de l’activité et de l’expression dynamique de la main. On doit, en particulier, à M. Beaunis, des connaissances précises sur le rôle physiologique de ces muscles. Jadis on croyait que les muscles inactit’s n’opposaient aucune résistance que celle de leur « lonicilé ». Beaunis nous a montré que le plus souvent les muscles antagonistes agissent simultanément, ils se contractent en même temps. D’autres cas peuvent certainement se présenter, c’est-à-dire un seul muscle se contracte et l’autre est immobile — exception, selon Beaunis, — ou encore tandis que le muscle se contracte, son antagoniste se relâche et s’allonge, mais ce sont des formes qui s’éloignent du type normal. Paul Biciier (1) a confirmé sur l’homme les expériences faites sur les animaux par Beaunis. Les muscles antagonistes se contractent, selon cet auteur, énergiquement « à tour de rôle pour entraîner le membre alternativement chacun de son côté, et, en même temps, nous constatons que chacun des muscles cesse son action subitement avant que le membre ail achevé son mouvement qui se continue en vertu de la seule inertie des parties ».
La physiologie musculaire, malgré le colossal nombre de travaux y consacrés, est encore à l’étude. Il est difficile de tirer des conclusions précises et admises par tous les chercheurs. Aussi nous évoquons rapidement cette partie du problème, à titre de document, sans vouloir nous attarder longuement. Nous renvoyons les lecteurs à l’excellent travail de
(1) I)r Paul Riciikr, De la forme du corps en mouuenienl. (Nouvelle fconofj. de la Salpêtrière, mars-avril 1895, pp. 122-13(1.)
Ch. Richet (1), où les questions sout amplement discutées ; il manque certainement les travaux ultérieurs, d’il y a une dizaine d’années. Beaunis (2) nous a donné une exposition claire et complète du problème, exposant en même temps ses recherches expérimentales devenues depuis classiques. Voici les conclusions les plus importantes et qui puissent nous intéresser directement. Nous laissons de côté les faits purement physiologiques concernant la contraction musculaire et toutes ses manières d’être et les phénomènes d’arrêt purement réflexes. « 1° Les phénomènes d’arrêt — au point de vue psychique — sc montrent dans les actes psychiques comme dans toutes les autres manifestations de l'activité nerveuse. 2° Tout processus psychique est la résultante de deux actions contraires, une action impulsive, une action d’arrêt. 3° Cette dualité se trouve au fond de toute manifestation psychique, mouvement volontaire, passion, détermination, pensée. 4° La prédominance relative de l’impulsion ou de l’arrêt détermine chez l’homme le caractère. » Or, ce qui nous intéresse surtout c’est de savoir que la contraction musculaire volontaire subit toutes les lois de la simple contraction réllexe, avec en plus une activité propre, particulière, modelant, régissant et déterminant les réflexes nerveux propres qui déterminent physiologiquement les réflexes musculaires. Ces faits nous
(1) Cii. Richet, Physiologie <lcs muscles cl des nerfs.
(2) A. Beaunis, Recherches sur les formes de la contraction musculaire et sur les phénomènes d’arrêt. — In Recherches sur V activité cérébrale , III, pp. 81-166.
l’image motkice
semblent intéressants car ils précisent la possibilité d’une image propre physio-musculaire, qui est la résultante des contractions musculaires, se conduisant et réagissant comme toutes les autres images, avec des différences propres sur lesquelles nous insisterons (1).
(1) Ici manquent une dizaine de pages que je n’ai pu retrouver. — V. N. Y.