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CHAPITRE VI Coup d'œil sur l'histoire du do$me

Nous avons constaté précédemment l'unité de l'enseignement biblique relativement au sens et à la valeur de la mort du Sauveur, envisagée conmie un sacrifice dont l'aspect rituel et l'aspect pénal sont tour à tour considérés, mais qui apparaît aux uns et aux autres comme le couronnement de l'œuvre terrestre de Jésus-Christ. Le mystère subsistait, et l'Eglise naissante s'est penchée sur lui sans pouvoir l'élucider. Des interprétations multiples étaient possibles. Elles ont été tentées successivement, sans donner à l'esprit une pleine satisfaction.

En Christ, déclare Irénée, c'est l'histoire d'Adam qui recommence. Mais un nouvel acte du drame humain aboutit à la victoire du représentant de l'humanité. Il a triomphé du Diable par des moyens justes et droits. Il nous a rachetés rationnellement (rationabiliter) par son sang.

Doctrine peu claire, peu développée, et qui, chose remarquable, fait partie, non du domaine de la foi pure et simple, mais du domaine de la gnose. Et cette gnose a pour objet principal, ce qui est bien remarquable encore, la personne du Fils de Dieu en général, plutôt que son, sacrifice. Et elle donne l'immortalité (la connaissance du Fils de Dieu, c'est-à-dire V immortalité).

Ceci est bien hellénique, et c'est la note qui sera donnée par tous les écrivains de ce temps-là.

Sans doute, l'idée biblique d'expiation, d'une vie donnée par le Christ pour les péchés des hommes, subsiste dans la théologie des Pères d'Orient ; mais ils s'en tiennent à ces affirmations générales, sans chercher à en approfondir le mystère.

Clément d'Alexandrie met dans la bouche du Christ cette parole : « J'ai expié ta mort, celle que tu devais pour tes péchés » {Quis dives salvetur, 23). Il fait dire par le vieux saint Jean au brigand qu'il va chercher : « S'il le faut, Je souffrirai volontairement la mort, comme Christ a souffert la mort pour nous. Pour toi, je donnerai ma vie en échange » (Quis dives salvetur, 42).

Origène déclare que le Christ est venu effacer les péchés du monde, et qu'il les a effacés par sa mort. « Aucun croyant ne l'ignore » (In Num.

Hom. X, 3).

Le monde a été purifié par son sacrifice (In Joannem, "VI, 37).

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Il y a donc substitution du Christ aux pécheurs. Le péché exige une expiation. L'expiation se fait par une victime.

Mais pourquoi ? Origène ne le dit pas.

Chez Grégoire de Nysse, nous retrouvons l'idée de la rançon, et celle de la malédiction qui pesait sur les hommes, et que le Christ s'est appropriée.

Eusèbe montre l'homme pécheur qui offre la vie des animaux sacrifiés en échange de la sienne {Demonstratio evangelica, I, 10). Jésus-Christ a pris sur lui nos misères en vertu de l'ordre de la sympathie {Ihid, X, 1). Il est légitime de traduire comme le propose l'abbé Rivière : en vertu de la loi de solidarité. Quand Eusèbe ajoute que le Christ est Vantipsyche de nos âmes, nous ne devons pas méconnaître qu'il y a là, dûment posés, les fondements du dogme de la rédemption.

Mais nous ne dépassons guère l'idée générale de l'antipsychie, telle que nous l'avons vue se dessiner dans le monde gréco-romain.

Quand Cyrille de Jérusalem dit que le Sauveur portait les péchés des hommes (Catéch., XHL, 28), que, par le sang de la croix, il a réconcilié le ciel et la terre (Catéch., m, 33), il se borne à reproduire les affirmations bibliques. Et il va sans dire qu'aucun des Pères n'a songé à les mettre de côté. Grégoire de Nazianze va jusqu'à s'écrier que (( quelques gouttes de sang ont renouvelé le monde ^^ {Orat., XXXVm, 28), et ceci lui inspire

des métaphores d'un goût douteux, mais l'image voyante cache l'absence de l'idée.

Basile devance, par l'énergie de ses formules, le lent travail d'élaboration des dogmaticiens. Seul, dit-il, l'Homme-Dieu peut donner à Dieu l'expiation pour nous tous. Il n'avait pas à se racheter : donc, il pouvait nous racheter {In Psalm., XLVin, 3).

Ce ne sont là que des lueurs. Les Pères trouvent des comparaisons : ils racontent des histoires ; ils n'essayent pas d'élucider un mystère qu'ils acceptent, mais qui reste à la périphérie de leurs âmes. Quand ils parlent de rédemption, ils pensent avant tout à une rédemption physique, et la rédemption, pour eux, se confond avec l'incarnation. C'est en revêtant la nature humaine que le Christ sauve l'humanité. Ce qui domine toute l'histoire de la doctrine christologique en Orient, c'est la grande parole d'Athanase : « Le Fils de Dieu s'est humanisé, afin que nous fussions divinisés » (De V Incarnation du Verhe, ch. 3).

Sans doute, Athanase, plus qu'aucun autre, a essayé de rendre compte de la rédemption.

L'homme, en vertu de ses transgressions, devait mourir. Mais l'intention de Dieu n'était pas que l'être formé à son image mourût.

Aussi a-t-il envoyé son Fils.

Christ étant le verbe de Dieu, sa mort avait la vertu nécessaire pour tenir lieu de la mort de tous

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les hommes, mort dont Dieu avait menacé l'humanité, et à laquelle il n'eût pu la soustraire sans s'infliger à lui-même un démenti. Seule, la mort d'un Dieu pouvait anéantir cette mort que Dieu lui-même avait décrétée.

Cette façon d'envisager la mort du Sauveur comme une formalité de justice nous montre à quel point l'idée de la rédemption par le sacrifice est restée superficielle chez les Pères d'Orient — même chez les plus grands. Ce qui leur tient à cœur, c'est que la Divinité elle-même se soit abaissée jusqu'à l'homme. Dans cet abaissement, elle a dû s'approprier lés faiblesses et les douleurs de la nature humaine, mais comme une conséquence, non comme un but de son incarnation'.

C'est l'incarnation qui demeure l'essentiel. Le Christ est le déificateur de la nature humaine : il donne l'immortalité.

La croix, comme signe et instrument du martyre, tient une grande place dans le cœur des chrétiens ; mais, dans l'iconographie chrétienne, elle est d'abord un signe de victoire. Telle est bien la première croix qui ait été érigée dans une église : la croix d'or élevée par Constantin dans la basilique du Calvaire. Le Christ qui est familier aux hommes de ce temps, c'est le Christ glorieux, le roi du Ciel, le dispensateur de la vie. On voit bien cela dans les mosaïques de Ravenne. Sur les murs de Saint- Apollinaire-le-Neuf, vierges et mar-

tyrs viennent déposer leurs couronnes aux pieds du roi du Ciel. Dans le tombeau de Galla Placidia, les images douces et charmantes se multiplient. Ce sont les phénix, symboles d'immortalité. Ce sont les cerfs qui viennent boire aux ruisseaux d'eau coûtante. C'est le Bon Berger surtout, autour duquel, sur l'herbe fleurie merveilleusement, se pressent les brebis.

L'expiation, le rachat des âmes par le sang, le sacrifice pour le péché, autant de données qui n'avaient pas encore pénétré profondément l'âme chrétienne.

Il est remarquable que M grand Origène luimême, tout en reproduisant, comme nous l'avons vu, l'enseignement biblique relatif à la mort du Christ, ait cru devoir y ajouter une idée étrange, qui semble correspondre à la notion qu'on se faisait du sacrifice du Sauveur dans l'imagination populaire. C'est l'idée du tour joué au Diable. Le Diable avait acquis des droits souverains sur l'humanité. ïi fallait lui racheter ces droits. Dieu lui a offert, en échange des âmes humaines, Uâme du Christ. Il savait bien à quoi s'en tenir sur la possibilité du troc. Il savait que le démon ne pourrait pas retenir en son pouvoir une âme innocente comme celle de Jésus. Suivant les mœurs, anti-

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ques, les ruses de guerre étaient permises. C'était une ruse de guerre. Le Diable en a été victime. Le Christ a vaincu la mort et il a échappé au Diable.

C'était là sans doute l'idée vulgaire : c-elle des Psychiques et non des Spirituels ; mais elle a eu beaucoup de succès. Grégoire de Nysse la développe dans ses homélies ^ Il se représente Satan sous l'aspect du Léviathan, c'est-à-dire de la baleine. L'humanité du Christ a joué le rôle de l'appât. Sous cet aspect se cachait l'hameçon, à savoir la divinité impassible du Sauveur, sur laquelle le Diable n'avait point de prise.

Le Diable a mordu à l'appât. L'hameçon l'a perforé ; et du coup, il s'est vu obligé de rendre les âmes qu'il avait dévorées, ainsi que Saturne, naguère, s'était vu dans l'obligation de restituer ses enfants. Grégoire de Nysse cherche d'ailleurs, par des arguments subtils, à justifier cette tromperie. Le Diable avait été trop gourmand. Il voulait, en échange de l'humanité, saisir une proie dont la valeur surpassait celle de l'humanité entière. Il était juste qu'ayant voulu tout obtenir, il perdît tout. C'est l'histoire du trompeur trompé.

Cette invention mythologique a eu beaucoup de

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