‹ Essai sur la rédemption [microform]Chapitre 15 sur 51 · Cur Deus homo, 1, lÔ · texte numérisé non relu

Cur Deus homo, 1, lÔ

COUP d'ceil sur l'histoire du dogme 123

dilemme qu'il faut bien comprendre si l'on veut apprécier la nuance propre de la doctrine d'Anselme.

C'est donc au point de vue de l'honneur de Dieu qu'Anselme va se placer pour montrer la nécessité de la rédemption. Lui aussi, d'ailleurs, il envisage l'incarnation comme le fait essentiel du Christianisme ; mais, voulant établir le but de l'incarnation, il le trouve dans le sacrifice du Christ. Si bien qu'en fin de compte, tout, dans le Christianisme, aboutit à la croix, qui est le moyen du salut du monde et le but dernier de la venue du Sauveur.

Il s'agit de l'honneur de Dieu ; mais il faut prendre garde que tout raisonnement qui conclura des exigences du droit humain à celles du droit divin sera un raisonnement a fortiori. L'honneur de Dieu, c'est bien autre chose encore que l'hon neur du particulier qu'on offense. C'est l'honneur du Créateur, qui a un droit absolu sur la créature. La plus petite désobéissance de la créature porte atteinte à l'ordre du monde, et par conséquent à l'honneur du Dieu infini. Dès lors, le péché lui-même a un caractère infini. Dieu a été privé de soni honneur par le péché. Il faut le lui rendre, ce sera l'œuvre de l'obéissance. Mais, de plus, Dieu a été déshonoré par la révolte de sa créature. Il faut donc lui rendre plus qu'il n'a perdu, de même que, lorsqu'un particulier a été

frustré d'une certaine somme, il a droit à plus d'argent qu'il n'en a perdu, pour compenser le tort moral qui lui a été causé. L'offensé a droit, en somme, à la restitution de ce qu'on lui a pris, mais aussi à des dommages-intérêts. Dieu peut-il remettre les péchés par pure miséricorde ? Ce serait tolérer dans l'univers un désordre qui serait incompatible avec l'idée de la justice divine. Au surplus, il ne se peut que Dieu perde son honneur.

Comment faire, cependant P L'homme, par son obéissance, ne peut rendre à Dieu que ce qu'il lui doit. Il ne peut rien lui donner en surplus. Oii le prendrait-il .»* Il ne peut pas dépasser son devoir et donner à Dieu un surcroît qui compenserait l'offense faite à son honneur. A un autre point de vue, l'homme ne peut être réconcilié avec Dieu que s'il l'honore, en triomphant du Diable, tout comme il l'a déshonoré naguère en se laissant vaincre par le Diable. Mais cette victoire qa'il n'a pu remporter dans sa force, il devrait la remporter dans sa faiblesse ; ce qui est proprement impossible, puisqu'il est né dans le péché. Il ne. s'agit pas, ici, d'une souffrance expiatoire. Il n'est question ni d'expiation, ni de châtiment. Il s'agit tout uniquement de rendre à Dieu l'honneur qui lui est dû. L'homme n'a pas à payer à Dieu, pour une offense déterminée, une taxe déterminée de souffrances ; et d'ailleurs, une souf-

COUP d'ceil sue l'histoibe du dogme 125

france passive ri 'atteindrait pas le but voulu. Anselme déclare, au surplus, qu'une compensation matérielle, si importante qu'on l'imagine, ne serait jamais l'équivalent de l'acte volontaire qui a frustré Dieu de son honneur. L'homme ne peut rien faire pour cela. Il lui faut l'intervention de l'Homme-Dieu, qui, n'étant pas forcé de mourir, puisqu'il est sans péché, s'offre librement à la mort..

D'autre part, la vie du Christ est plus précieuse que le monde entier : donc, l'offrande de cette vie à Dieu surpasse en valeur l'honneur qui a été ravi ' à Dieu par le péché.

Il faut bien marquer ici tout ce qu'il y a de volontaire dans le sacrifice du Christ, et que, seul, un acte libre de la volonté pouvait réparer le tort causé à Dieu par la désobéissance humaine. Ce qui donne à l'amour du Christ son caractère rédempteur, c'est qu'il a sacrifié sa vie de propos délibéré. x\.ucun homme, en mourant, ne fait aur tre chose que payer son dû ; mais lui, il a offert à son Père ce qu'aucune nécessité ne le forçait à perdre.

II ne se pouvait qu'il restât sans récompense (2, 19). Mais il n'avait besoin de rien. H- fallait donc qu'il pût donner aux autres ce dont il n'avait pas personnellement l'usage. C'est ainsi qu'il a attribué le fruit de sa. mort à ceux pour le salut desquels il s'était donné. Il s'est

acquis des mérites ; il les met à la disposition des. hommes. Dès lors, ceux-ci reçoivent la grâce, qui leur permet d'imiter le Christ. Et Dieu récompense le sacrifice du Christ en imputant aux hommes, considérés comme les parents du Christ, les mérites de celui-ci, sans lesquels ils ne sauraient être ses imitateurs. Il n'y aura donc pas de peine pour les pécheurs, Dieu se déclarant satis/ait par la mort du Christ.

On a pu reprocher à cette doctrine, du côté catholique comme du côté protestant, de ne pas tenir un compte suffisant de la souffrance et de l'expiation nécessaires. On peut bien intercaler l'une et l'autre dans la doctrine d'Anselme. En principe, elles n'y figurent pas. Par contre l'élément volontaire dans le sacrifice du Christ est bien mis en évidence, et que, sans cet élément libre et volontaire, il n'y aurait pas de rédemption.

Il faut remarquer enfin qu'il n'y a pas substitution de l'innocent au coupable. La valeur de la mort du Christ n'est pas évaluée par rapport au péché des hommes, mais par rapport à la valeur de sa propre vie. Celle-ci étant plus chère encore à Dieu que ne lui est douloureux le péché, Dieu agrée le don que le Christ lui en fait.

Le caractère juridique de cette doctrine, qui a fait son succès jadis, cause aujourd'hui sa défaveur. On se demande en quoi l'honneur de Dieu

COUP d'œil sur, l'histoire du dogme 127

peut être satisfait par une mort, et par la mort d'un être étranger à l'offense et qui n'aurait pas dû mourir. -L'exemple donné par le Christ peut bien apporter au cœur de Dieu une consolation, mais non une satisfaction. Ce qui satisfera l'honneur de Dieu, en accroissant sa gloire, ce sera le retour des pécheurs dans la maison paternelle. Quant à l'application aux hommes des mérites du Christ, elle a quelque chose de mécanique qui nous étonne et nous choque quelque peu. C'est une transposition des données morales dans l'ordre matériel. Puis, il faut bien remarquer que le salut n'est pas réalisé une fois pour toutes et pour tous les hommes. Il est seulement possible Ce qui ne donne à l'âme aucune certitude.

Anselme a voulu montrer la nécessité des souffrances du Christ ; mais on ne voit pas qu'il en soit arrivé à dépasser l'idée d'une convenance, en particulier lorsqu'il s'agit de l'application aux hommes des mérites du Christ : application qui est convenable {conveniens), non nécessaire.

Quant à l'honneur de Djieu, tantôt il semble que Dieu ait été libre de choisir entre la peine et la satisfaction, tantôt qu'il préfère la satisfaction, ne pouvant se résigner à ne point atteindre ses fins, à savoir le salut des créatures ; tantôt, enfin, que son honneur soit au-dessus de toute atteinte.

Et, en somme, cette doctrine est purement abs-

traite. L'enseignement et la personne de Jésus n'y jouent aucun rôle. Il est au moins étrange de dire que l'acceptation de la mort de son Fils constitue un bien pour Dieu. Que le pardon gratuit soit déclaré impossible, c'est un affaiblissement de l'Evangile. A quoi il faut ajouter ces finesses scolastiques qui nous éloignent autant du bon sens que du christianisme primitif. La mort du Christ est isolée de l'ensemble de son œuvre. La vertu expiatoire de la souffrance n'est même pas envisagée. Et il y a quelque chose de bien artificiel dans cette application des mérites du Sauveur à l'humanité, qui résulte d'une sorte de contrat entre le Père et le Fils.

Enfin, Anselme veut trop prouver, s'efforçant par là de supprimer le mystère, ce qui est, lorsqu'il s'agit de la rédemption, une vaine entreprise. ,

A la doctrine d'Anselme s'oppose celle d'Abélard qui expose pour la première fois, et avec une singulière hardiesse, ce qu'on appellera plus tard la doctrine morale de la rédemption : la croix étant une manifestation d'amour qui appelle l'amour, et par là, produit le pardon.

Cette polémique a abouti à la condamnation d'Abélard ; et il a semblé qu'ensuite on allait re-

COUP d'oeil sur L^mSTOIKE DU DOGME 129

tomber dans l'idée de la rançon payée au Diable. Mais l'école de Saint- Victor s'est approprié la doctrine d'Anselme, qui a fini par être adoptée très généralement dans les grands systèmes de scolastique du xnf siècle.

Saint Thomas, toutefois, rectifie Anselme sur des points importants. C'est ainsi qu'il déclare qu'il n'était pas nécessaire, du point de vue de Dieu, que le Christ souffrît. En effet, le genre humain ne pouvait être libéré que par Dieu. Or, Dieu ne peut être sujet à une nécessité qui affaiblirait sa toute-puissance. Sans doute, à envisager les choses du point de vue de la fin à atteindre, à savoir notre salut, la gloire du Christ et la pleine révélation de Dieu, la mort de Jésus était bien nécessaire. Mais il vaut mieux quand même parler de convenance que de nécessité proprement dite. La libération de l'homme par la Passion du Christ était en harmonie avec la justice et avec la miséricorde de Dieu. Le Christ a offert satisfaction pour le genre humain ; et, si cette initiative était de nature à satisfaire la justice de Dieu, elle était aussi l'œuvre de sa miséricorde.

Saint Thomas s'attache à démontrer l'excellence de ce mode de libération, et qu'il. n'y en avait aucun qui fût aussi convenable au salut des hommes. Il s'applique, avec une minutie qui confine à la subtilité, à établir aue le Christ a souffert toutes les douleurs possibles ; que son

130 ESSAI SUR LÀ BÉDEMPTiON

corps, formé par le Saint-Esprit, était merveilleusement apte à ressentir toutes les formes de la souffrance ; que son âme, infiniment sensible, était, plus que toute autre, capable de douleur. Il insiste, plus que ne l'avait fait Anselme, sur le caractère libre et volontaire des souffrances du Sauveur, Il précise^ mieux qu'Anselme ce qu'on pourrait appeler le mécanisme de la rédemption. Il considère que le Christ a effectué notre salut par manière de mérite, de satisfaction, de sacrifice et de rachat K Ces divisions n'ont pas toujours, il est vrai, un caractère bien rigoureux. Et on peut soutenir que tout se ramène en dernière analvse à la satisfaction.

La démonstration de saint Thomas, en ce qui Concerne la satisfaction, est plus claire que celle de saint Anselme. Christ, en souffrant par obéissance, a donné à Dieu plus que ne l'eût exigé la compensation de toutes les offenses du genre humain. Ceci, d'abord, en raison de la grandeur de sa charité ; puis, en raison de la valeur de l'existence qu'il offrait en sacrifice ; enfin, en raison de la grandeur de ses souffrances et de leur universelle vertu (propter generalitatem Passionis). Ainsi, conclut saint Thomas, la Passion du Christ a été une satisfaction, non seulement suffisante,

Page 1