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Le Dogme de la Rédemption, p

bourreaux du Christ qui ont péché; c'est sur lui, leur victime, que tombe le châtiment. Comment la loi morale peut-elle être satisfaite par un acte de ce genre, oiî Dieu, ne se sentant pas offensé, condamne de sang-froid, pour l'exemple. Que cette fiction mythologique, qui laisse de côté l'amour du Sauveur, est donc froide et artificielle !

Nous n'insisterons pas davantage sur la théorie de la Rédemption chez Kant, qui est naturellement d'une rare ingéniosité, mais qui se tient tout à fait en dehors du Christianisme historique, les souffrances de Jésus n'y étant envisagées que comme un symbole de réalités spirituelles d'ailleurs assez mal aisées à définir. L'idée est à peu près celle-ci : Le pécheur, n'ayant pas payé sa dette, devrait être puni. Mais il est à présent un homme nouveau ; donc, il ne peut plus être puni. Toutefois cet homme nouveau, se mettant au service dé la Loi, se substitue au vieil homme, et accepte de souffrir à sa place. L'intention qu'il a de satisfaire la Loi se personnifie ; elle devient le Fils de Dieu, qui se substitue donc ,à r homme, pécheur .

Je comprends qu'un penseur comme Gaston Frommel, qui ne s'est jamais beaucoup soucié

de l'histoire, et que les réalités morales surtout préoccupent, ait rendu hommage à la valeur morale de la doctrine de Kant. Il va tout de même un peu loin quand il déclare que, s'il lui fallait choisir entre Anselme et Kant, il choisirait Kant. Le point faible de la théorie est assez apparent. C'est le vieil homme qui a péché. Mais il n'existe plus : c'est l'homme nouveau qui existe, et celuici est libéré du péché. En quoi peut-il expier un péché qui est supposé aboli ? Mais surtout, les faits que Kant analyse sont ceux qui se produisent sous l'influence de Jésus-Christ. Or, Kant les isole de cette influence. Il voit, dans la doctrine chrétienne de la Rédemption, le symbole d'un fait humain universel, au lieu de reconnaître que là 011 ce fait se produit, il suppose la doctrine de la Rédemption et le fait historique qui est à sa base. Je rappelle que les successeurs de Kant ont renchéri sur son symbolisme. Le Christ, selon Hegel, symbolise le retour du fini à l'infini, lequel ne peut s'effectuer que par une mort. Ces développements sont séduisants ; mais à s'y complaire, on court le risque de voir s'évanouir les réalités historiques qui sont le fondement inébranlable du Christianisme. L'élément historique, a-t-on dit à ce propos, n'est plus que l'enveloppe mythique de l'élément spéculatif.

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Tout autre a été le point de vue d'Albert Ritschl*. Prenant pour base la révélation biblique, qu'il comprend, d'ailleurs, assez inexactement, il conçoit la vie et la mort du Christ comme ayant pour objet également la fondation du royaume de Dieu. Voici en quoi consiste son œuvre de salut. L'homme a conscience de son péché, qui le sépare de Dieu. Il n'a pas confiance dans le pardon ; donc il n'ose pas aller à Dieu. Mais Jésus-Christ lui offre, au nom de Dieu, son pardon. Lorsqu'il est dit que son sacrifice nous réconcilie avec Dieu, cela ne veut pas dire qu'il ait modifié, dans un sens favorable, les sentiments de Dieu à l'égard des hommes. Ce serait du paganisme. Ce sont les hommes qui ont à se réconcilier avec Dieu, en acceptant la rémission de leurs péchés. Quant au sacrifice du Christ, il a été offert parce qu'il fallait bien que Christ acceptât la souffrance et la mort pour rester fidèle jusqu'au bout à sa mission. Obéissant jusqu'à la mort, il s'est acquis le droit de s'approcher à jamais de Dieu comme représentant de l'humanité ;

4. Die Lehre von der Rechtfertigung und Versôhnung, 3® éd. Bonn, 1889. — E. Bertrand, Une nouvelle conception de la Rédemption. Paris, 1891.

et ainsi, il introduit les hommes dans la communion de Dieu, lequel les reçoit en grâce sans avoir égard à leurs œuvres. En tout cela, il n'y a pas d'expiation à proprement parler, le mot d'expiation n'ayant pour Ritschl qu'un sens esthétique. Il n'y a pas imputation des mérites du Christ ; il n'y a pas réparation.

Cette théorie est facile à critiquer. Tout ce qu'on a pu reprocher à la doctrine de Luther et bien plus encore, on peut le reprocher à la doctrine de Ritschl. Le pécheur n'est pas reçu en grâce, comme on l'a dit parfois de façon injuste, sans amendement, mais bien sans réparation. Il y a réconciliation sans qu'il y ait réparation, ce qui, pour être un élément d'une théorie morale de la Rédemption, n'en est pas moins assez immoral. Donc, pas de Rédemption à proprement parler, mais une réconciliation sans conditions, dont l'amour de Dieu fait tous les frais.

Le rôle de l'Eglise, dans cette théorie, donne pareillement à réfléchir. C'est dans l'Eglise, et en vertu de son appartenance à elle, que le pécheur reçoit son pardon. Voilà un élément intégrant dû système catholique; Mais comment attribuer aux églises si diverses- du protestantisme un monopole de ce genre ? De quel droit réserver le pardon divin à la société d'âmes qui dérive historiquement du Christ ? J'entends que cette société d'âmes professe la perfection morale comme but ;

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mais n'y a-t-il pas d'autres écoles de sagesse qui aient le même idéal?

Enfin, et ceci a souvent été remarqué, l'exégèse de Ritschl est déplorable. Prétendre retrancher du lévitisme l'idée d'expiation, vouloir l'éliminer à peu près du paulinismè, c'est une vaine entreprise.

Les successeurs allemands de Ritschl ont mis au point la doctrine morale de la Rédemption, en enrichissant son contenu de telle façon, qu'il n'y a plus guère lieu de regretter l'interprétation juridique. Qu'on lise par exemple la si délicate étude de Théodore Haering sur la doctrine de la Réconciliation. On y verra comment Haering retrouve tout le contenu religieux de la doctrine juridique, tout en écartant soigneusement l'élément juridique lui-même. Il se refuse à admettre que, par le sacrifice de Jésus-Christ, il y ait eu quoi que ce soit de changé dans les dispositions de Dieu à l'égard de l'humanité. Il voit dans ce sacrifice, avant tout, la révélation de l'amour de Dieu, — le don total de soi, et par conséquent l'acceptation de la croix, étant dans la ligne du ministère de salut accompli par le Christ, incarnation de l'amour du Père céleste à l'égard du monde pécheur. Mais il ne s'en tient pas là. Le

Christ, dans son acceptation du sacrifice, manifeste l'obéissance parfaite. Il remplit pileinement la vocation de l'homme. Il est le représentant idéal de l'humanité devant Dieu. Devant son sacrifice, qui révèle l'amour de Dieu, il devient naturel et aisé de croire à cet amour, et l'âme qui y croit cesse de regarder à elle-même et à son miérite, elle regarde au Christ, qui l'assure de son pardon. « Il ne s'agit pas, écrit Haering, d'un changement dans les dispositions de Dieu, il s'agit de la condition nécessaire de la révélation de son amour... L'action de Christ, qui est précieuse devant Dieu, parce qu'elle est la réalisation de cet amour, est inséparable de son action sur les hommes : elle est cette action même... On n'a donc pas besoin de demander comment les hommes peuvent en bénéficier...

Cela va de soi... L'essentiel, ici, c'est que réellement l'action de Christ, précieuse devant Dieu, en paroles, en actes, en souffrance, est accomplie pour nous, à notre profit » ^. Comment cela? « Parce qu'au sens le plus strict il n'y a pas pour nous de révélation de l'amour de Dieu, et par conséquent, pas de foi sans ce don personnel de Christ... à la volonté d'amour du Père, dans sa foi obéissante jusqu'à la mort » ^

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