CHAPITRE n La Rédemption d'après Vapôtre Paul
La croix est au centre de la doctrine de Paul. Quand il veut définir l'Evangile, ill dit : a La Parole de la Croix » (1 Cor., 1, 18 ; cf. Gai 6, 14 ; PhU. 3, 18).
Sans doute, il ne faut pas méconnaître que, sur ce point, l'apôtre Paul n'a pas innové. Ce n'est pas sa pensée à lui seul : c'est déjà celle de l'Eglise primitive. Quand il entreprend de résumer, à l'usage des fidèles de Corinthe, l'enseignement commun des premiers chrétiens, énumérant les points essentiels sur lesquels il est d'accord avee les apôtres de Jérusalem, il dit : « Je vous ai enseigné ce que j'avais aussi reçu : c'est que le Christ est mort pour nos péchés, selon les saintes Ecritures » (1 Cor, 15, 3). On peut entendre ce texte de deux façons un peu différentes, suivant que l'on met l'accent sur le premier membre de phrase : c( Le Christ est mort pour nos péchés », ou sur la liaison
des deux : (( Il est mort pour nos péchés, selon les saintes Ecritures » ; mais qu'il s'agisse de la mort expiatoire ou du fondement scripturaire de cette mort, le fait essentiel, sur lequel tous sont d'accord, c'est que la mort du Christ était en relation avec les péchés des hommes, et qu'elle avait pour hut, soit de les effacer, soit d'en obtenir le pardon. C'était un sacrifice expiatoire. Tel était l'enseignement de l'Eglise primitive dans son ensemble. « C'est ainsi que nous enseignons, soit moi, soit eux, et c'est ce que vous avez cru » (1 Cor., 15, IJ). Ainsi s'exprime l'apôtre ; et l'unanimité de cette croyance est du plus grand poids.
Mais, chez Paul, il ne s'agit pas seulement d'un enseignement important. C'est l'enseignement fondamental, duquel tout le reste découle : « Je n'ai voulu savoir parmi vous, écrit-il aux gens de Corinthe, que Jésus-Christ, et Jésus- Christ crucifié » (1 Cor. 2, 2) ; et aux Galates, dans une apostrophe passionnée : « Vous, aux yeux de qui Jésus-Christ a été représenté comme s'il avait été crucifié devant vous » {Gai., 3, 1).
Sans doute, si cette scène de la crucifixion était celle à laquelle l'apôtre, dans sa prédication missionnaire, revenait avec une pa;rticulière insistance, cela tenait d'abord aux circonstances spéciales de sa conversion. Il ne faut pas oublier avec- quel acharnement il s'était joint aux perse-
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cuteurs de l'église naissante. Il semble qu'il ne se soit jamais pardonné ce fanatisme. Si l'on remonte à la cause initiale de son intolérance, il faut, probablement, y voir le mépris et la haine qui l'animaient à l'égard de l'imposteur dont le sanbédrin avait condamné les prétentions messianiques, et qui avait subi un supplice considéré comme une flétrissure, comme le signe visible d'une maliédiction. Et quand, sur le chemin de Damas, la lumière s'était faite en lui, Saul de Tarse n'avait pu comprendre le mystère de cet opprobre, de la folie de la croix, qu'en y voyant le moyen choisi par Dieu lui-même pour confondre l'orgueil des sages et les prétentions de la théocratie. Dès lors, il a interrogé avec une ardeur passionnée ce mystère d'angoisse, et il n'a eu de repos qu'il ne l'ait compris.
Toutefois, il ne faut pas chercher dans les épîtres pauliniennes un enseignement systématique sur la signification de la croix. Ce sont plutôt des points de vue pris sur le sacrifice du Christ, et qui se complètent. li est très difficile de distinguer ici entre le lait" des enfants et la viande des forts. C'est un morceau de gnose paulinienne, mais c'est aussi un élément de la foi des simples. Le fait est que le Christ est mort pour nous et que nous sommes justifiés par la foi, en vertu de son sacrifice. 11 y a un rapport entre notre salut et sa mort. Ceci, parce que n'étant pas un
maudit, il ne peut être un vaincu : il est un vainqueur, et sa mort est un libre sacrifice.
Et ce sacrifice est une rançon. C'est le fond de la doctrine. Mais elle revêt des aspects variés.
Considérons d'abord tes effets du sacrifice rédempteur par rapport à la Loi.
La Loi était, pour l'Israélite fervent, l'objet d'un grand amour. L'apôtre Paul l'a chérie. Il a été, d'abord, un adhérent enthousiaste du judaïsme. Tout ce qui a été allégué au sujet des influences hellénistiques qui se seraient exercées sur lui — et sur quoi nous aurons à revenir — se heurte à son témoignage formel. Il a été, au point de vue du judaïsme, un pur entre les purs, a De la race d'Israël, de la tribu de Benjamin ; Hébreu, né d'Hébreux ; quant à la Loi, Pharisien ; quant au zèle, persécuteur de l'Eglise ; quant à la justice de la Loi, irréprochable » (Phil 3, 5-6). On se représente ce qu'il en a coûté à un pareil homme pour se détacher de ce passé qui le tenait par toutes les fibres de l'être. Il s'est comparé, par une métaphore intraduisible, à l'enfant arraché par violence, avant le temps, du sein Tnaternel. L'événement du chemin de Damas, quelles qu'en aient été les préparations psycholo-
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giques (sur lesquelles on est réduit à inventer), a été d'abord une catastrophe — l'effondrement de tout ce qu'il avait aimé.
Et désormais, son amour s'est tourné €n haine. Respectueux, toujours, de ce qu'il y avait de divin dans la Loi, il a vu en elle, avant tout, l'instrument de la condamnation du Christ. En lé condamnant, ell.e s'est condamnée elle-mêmo. Elle n'était pas le chemin du salut, puisqu'elle a condamné le Sauveur.
Comment s'expliquer ce mystère?
La Loi régnait sur l'humanité, qui lui avait été livrée depuis le péché de nos premiers parents. Elle régnait, en quelque façon, par délégation de Dieu, mais c'était un maître sévère. Elle aurait dû donner à l'homme la vie. En réalité, elle ne lui. a apporté que la condamnation. Sous son influence, le péché a passé de la puissance à l'acte. L'humanité était incapable d'obéir à ses commandements. Paul le savait, de reste, lui qui avait loyalement servi la Loi sans pouvoir faire taire le remords d'une conscience affolée par les exigeances du code pharisaïque (Rom. 7, 7-25).
La malédiction qui frappait le transgresseur de la Loi, quelle que fût l'insignifiance de la faute, pesait sur l'humanité tout entière. Il n'y avait pas d'issue à cet esclavage.
Mais, en condamnant Jésus, la Loi s'est condamnée elle-même. L'humanité lui appartenait
jusqu'alors, Dieu la lui ayant en quelque sorte abandonnée. Jésus, en mourant par elle, lui a payé le tribut qui lui était dû. Il le lui a payé, non pour M-même qui était sans péché, mais pour les autres, qui étaient pécheurs. Il nous a rachetés de la malédiction de la Loi, en devenant malédiction pour nous.
Cependant, comment le Christ a-t-il pu devenir malédiction pour nous ? La Loi maudit quiconque transgresse un seul de ses commandements ; mais, lui, il n'en a transgressé aucun. Comment a-t-il pu se substituer aux transgresseurs, lui qui n'avait point connu le péché .!^ Il fallait pourtant qu'il tombât sous le coup de la Loi, afin d'en affranchir les hommes.
Ici intervient un des raisonnements les plus subtils de l' apôtre.
En se soumettant à la mort de la croix, le Christ a encouru la malédiction légale, car il est écrit : « Maudit est. quiconque est pendu au bois » (Deut., 21, 23). C'est le gibet qui l'attirait, et non le crim.e, qui n'avait pu être commis. Le bois lui-même était infâme, et il communiquait l'infamie. La croix a donc capté la malédiction, comme les pointes du paratonnerre, en captant l'électricité atmosphérique, l'empêchent de frapper et de détruire. En recevant le choc de la malédiction légale, Jésus l'a détournée de l'humanité. Or, cette malédiction, Jésus ne l'avait pas
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méritée. C'était donc bien la malédiction encourue par les transgresseurs de la Loi ; et la Loi, en la déchaînant sur lui, n épuisé son pouvoir de maudire. De ce chef, déjà, les hommes sont libérés de la condamnation qu'elle inflige. Et en même temps, la Loi est convaincue d'injustice. En frappant le juste, elle a consacré sa propre déchéance. Elle s'est suicidée sur la croix du Calvaire ; désormais, ceux qui sont en Christ en ont fini avec elle. Le maudit du Calvaire est le Seigneur du monde, et la Loi, en le maudissant,' s'est condamnée. C'est ce que l'apôtre exprime avec une admirable énergie dans l'épître aux Colossiens (2, 14). La créance de la Loi, le billet contresigné par l'humanité pécheresse, le titre de dette de la race d'Adam, le Christ l'a cloué sur la croix. La malédiction de la Loi est abolie ; c'est la fin. des religions légalistes : une ère nouvelle, de liberté et d'amour, se lève sur le monde.
Si la Loi, dans la condamnation du Christ, a démontré son limpuissance, ce n'est encore que l'aspect négatif du mystère. L'erreur judiciaire de la Loi a coïncidé avec la volonté miséricordieuse de Dieu. Le Christ n'a pas été seulement une victime. Au vrai, il a été tout autre chose
qu'une victime, puisqu'il est mort pour nous. Sa mort a été un acte d'amour, oii sa propre intention était indiscernable de l'intention du Dieu qui le livrait à la mort.
Il fallait qu'il mourût, pour satisfaire la justice divine.
Dieu a patienté longtemps. Il a toléré le péché. Les jours viennent, toutefois, oii il ne pourra plus le tolérer. L'heure du châtiment approche, les temps sont révolus.
Que faire ? La Loi même a échoué. Elle n'a servi qu'à rendre l'homme plus mauvais. Dieu va tenter un suprême effort. Il va envoyer son propre fils. Et c'est l'obéissance de Jésus, obéissance libre et volontaire, qui va préserver l'humanité du châtiment qu'elle avait encouru par ses infidélités.
Le sacrifice du Christ est donc expiatoire ; et, dans son expiation, le Christ s'est substitué aux pécheurs.
Toutefois, il ne faut pas croire que l'expiation de Jésus ait produit un changement dans les dispositions de Dieu. L'expression que l'on traduit usuellement par colère n'est point la colère au sens oii nous l'entendons, qui a, en somme, quelque chose de pathologique. C'est une juste sévérité, et qui est en somme l'équivalent de la justice pénale. Mais elle se subordonne en Dieu à un autre sentiment, qui est l'amour. Dieu ne de-
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mandait qu'à pardonner. Il ne le pouvait pas. Ce n'eût point été juste. Il faMait qu'en pardonnant, il ne cessât pas d'être juste. Or, grâce au sacrifice de Jésus, cette condition a été remplie : Dieu, désormais, peut pardonner {Rom. 3, 24-26).
C'est donc bien, pour reprendre les termes de Sabatier, la grâce souveraine et absolue de Dieu qui a pris et qui garde l'initiative dans l'œuvre de la rédemption. Dieu lui-même, dans le Christ, a réconcilié lei monde avec soi (2 Cor. 10. lS-19).
Sabatier insiste, à ce propos, sur l'idée de substitution. <( Jésus, dit-il, devient tout ce que nous étions, et nous, nous devenons tout ce qu'était Christ. » Dès lors, « la valeur de la mort de Jésus consiste, non dans une satisfaction quelconque donnée à Dieu, mais dans l'anéantissement du péché qu'amène cette mort dans la conscience de l'humanité » ^.
Ceci équivaut à retenir l'élément de solidarité en éliminant l'idée d'expiation. Or, il y a là, semble-t-il, une étrange subtilité.
On peut bien dire que l'idée anselmique d'une satisfaction accordée à l'honneur de Dieu est étrangère à l'a pensée de Paul ; mais c'est affaire de terminologie plus que de pensée. Il ne s'agit pas, au surplus, de savoir si Paul est un pré-