L'Apôtre Paul, 3e éd. (Paris, Fischbacher, 1896), p
curseur d'Ansel^me, mais quel était, selon Paul, le caractère du sacrifice de Jésus. Il y avait plusieurs catégories de sacrifices dans l'ancien Israël. Peu à peu, cependant, nous l'avons dit, le sentiment du péché s 'intensifiant, tous les sacrifices avaient pris un caractère expiatoire. Tel devait être, dans l'esprit de l'apôtre Paul, le sacrifice '^ de Jésus.
L'exégèse ritschlienne s'est ingéniée à distinguer entre le sacrifice d'alliance et le sacrifice expiatoire. On veut que lia mort de Jésus serve simplement à assurer les fidèles de la réalité de la grâce de Dieu. Ce qui me paraît, en sens contraire, décisif, c'est que l'apôtre compare le sacrifice du Christ à l'immolation de l'agneau pascal. « Christ, notre Pâque, a été immolé », écritil aux Corinthiens (1 Cor. S, 7).
Des exégètes ont vu dans cette expression une simple métaphore. Mais toutes les inventions des modernes, désireux d'atténuer les archaïsmes de la pensée paulinienne, se heurtent à un texte essentiel de Paul, et s'y brisent.
« Dieu l'avait exposé en son sang, victime - expiatoire dont la vertu se réalise par le moyen de la foi, afin de faire paraître sa justice par le pardon des péchés commis auparavant ; afin, disje, de faire paraître sa justice dans le temps» présent, en sorte qu'il soit juste, et an' il justifie ceux qui ont la foi en Jésus » {Bom. 3, 24-26).
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C'est ici qu'apparaît le mot si souvent commenté d'hilastérion.
Paul ne l'emploie que cette unique fois, mais peu importe. Le texte est capital, et le sens du mot est clair : c'est un moyen expiatoire.
On a songé, à ce propos, au couvercle de l'arche.
Le sang de la victime ne produisait un effet expiatoire, selon Je Lévitique, que lorsqu'on en avait aspergé le couvercle de l'arche.. C'est pourquoi le couvercle de l'arche, d'après l'interprétation ritschlienne, serait le point central de la présence miséricordieuse de Dieu en Israël.
D en serait de même du Christ crucifié.
Cette interprétation est quelque peu bizarre. Des auteurs récents en ont suggéré une qui paraît meilleure. Ils font remarquer que nombre d'ex-votos sont désignés, dans la littérature du temps, par les noms de sotérion et de chanstérion. Le sotérion, le charistéripn, c'efet une offrande expiatoire par laquelle on apaise le courroux de la Divinité. Pourquoi n'en serait-il pas de même de l'hilastérion, mot de formation identique, et dont la racine a une signification sembliable ?
L'hilastérion serait donc un monument expiatoire que Dieu, à qui appartient l'initiative souveraine du salut, s'érigerait en quelque sorte à soi-même.
Dans le même texte, le sacrifice du Christ est qualifié de rachat. L'image liturgique du sacri-
fice sanglant se combine donc avec l'image liturgique de la rançon.
Enfin, ce sacrifice apporte ses bienfaits à la foi. N'aurait-il sa vertu expiatoire que pour les croyants ? Nous verrons tout à l'heure que telle n'est pas l'idée paulinienne.
Le Christ, en s'offrant pour l'humanité, satisfait les exigences de la justice divine. Il n'a pas connu le péché. Mais Dieu l'a fait péché pour nous, c'est-à-dire qu'il l'a traité comme un pécheur, afin de pouvoir nous traiter comme des Justes. Il fallait que le châtiment tombât sur un être qui ne l'avait pas mérité, pour que Dieu pût en faire grâce à ceux qui le méritaient.
Le raisonnement relatif au péché est parallèle au raisonnement qui concerne la Loi.
Le Christ avait dû revêtir la forme d'une chair pécheresse (Rom. 8, 3). Cette chair n'était pas identique à la nôtre ; mais, étant analogue, elle devait mourir. Il fallait que le péché produisît en elle ses effets délétères. Mais le péché, en tuant Jésus, a épuisé son pouvoir à l'égard de lui. Par sa mort, le Christ est affranchi du péché. Il lui a, en quelque façon, réglé son compte. « En tant qu'il est mort, il est mort au péché, une fois pour toutes » (Rom. 6, 10). Or, il n'a pas connu le péché. Donc ce n'est pas pour lui-même qu'il a payé ce tribut. C'est pour d'autres. « Lui qui ne connaissait pas le péché, Dieu l'a fait péché
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pour nous, afin qu'en Ini, . nous devenions justice valable devant Dieu )> (2 Cor. 5, 21). Cette conséquence s'explique, si l'on songe qu&, pour l'apôtre, le Christ est le second Adam. Le genre" humain est représenté en lui comme il l'avait été dans son premier ancêtre. « Un seul est mort pour tous », déclare l'apôtre {Rom. 5, 15), et il conclut: « Tous sont morts ». Ainsi, les hommes sont considérés comme morts parce que Jésus est mort à leur place. Les souffrances du second Adam enveloppent dans leurs effets tous ceux qu'il représente. C'est l'a loi de solidarité, en vertu de laquelle l'individu représente l'espèce. Conception à la fois antique et moderne, où l'action du' chef de la famille, de la tribu, de la nation se trouve figurer l'action de la famille, de la tribu, de la nation elle-même. Dès lors, ceux qui s'unissent au Christ par la foi participent aux bienfaits de son sacrifice. Ils deviennent une même plante avec lui ; sa vie devient leur vie. Mourir avec lui à tout le passé, rompre avec l'ordre naturel de la chair, c'est ressusciter avec lui. Si quelqu'un est en Christ, il est une création nouvelie (2 Cor. 5, 17).
Le Christ n'a plus rien qui soit chair, désormais. II est Esprit. Sur cette réalité spirituelle qu'il est, ni le péché, ni ta mort n'ont de prise. En lui, l'humanité crevante est libérée de ses tfîrribles dominateurs.
L'horizon va s'élargir encore. Les conséquences de la mort de Jésus retentissent dans l'univers entier. C'est ici, à proprement parler, la gnose paulinienne de k Rédemption. Gnose vertigineuse qui déborde, en son élan, les limites de la foi des simples. Ce qu'il y a de plus profond, en un sens, et toutefois, en un autre, de plus apparenté au milieu et au temps, dans cette iiiterprétation paulinienne de la Croix.
Pour bien comprendre ces spéculations, il faut se transporter au milieu des terreurs du monde antique.
Dans ces temps où fusionnaient les races et les religions, les puissances intermédiaires pullulaient entre le ciel et la terre. C'étaient, pour les païens, des dieux. Et véritablement, en cet âge du syncrétisme,
...le ciel sur la terre Marchait et respirait dans un peuple de Dieux.
Mais lies divinités du paganisme étaient démons aux yeux des Juifs.
Et si, à côté des démons, il y avait les anges, dont l'imagination juive superposait les hiérarchies entre la terre et le ciel, on pouvait se représenter les anges eux-mêmes comme plus ou
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moins distincts de Dieu. Il y avait une certaine façon de concevoir l'économie universelle qui leur attribuait ce genre de décisions que la piété, parfois, entendait désolidariser de Dieu. Quand Paul dit que la Loi a été promulguée par le ministère des anges, il entend accentuer ce que la/ Loi renferme de subalterne, de dérivé, et pour le dire nettement, d'étranger à la pure essence des révélations divines.
L'apôtre Paul connaît diverses catégories d'êtres invisibles. Il distingue les Dominations, les Puissances, les Trônes, sans que nous puissions dire à quelles nuances ces termes correspondent.
Ce sont ces Puissants mystérieux qui, selon lui, régissent le monde invisible-. Ce sont eux qui inspirent la politique de Rome. Ils président au cours de l'histoire. Ils sont les auteurs de la souffrance, ils produisent les catastrophes, ils convoient les malédictions. Ils sont, en quelque sorte, les exécuteurs des hautes œuvres divines. Mais, peu à peu, ils se sont détachés de Dieu et, présentement, ils sont en révolte contre les desseins de son amour.
Or, le CJirist est venu arracher le monde à leur empire. Soumise à ces puissances de néant, non de son propre fait, mais par la répercussion mystérieuse de la faute du premier homme, la nature entière soupirait après la délivrance.
Elle haletait, comme en travail, dans l'attente de la liberté glorieuse des enfants de Dieu (Rom. 8,-21).
Le Christ est venu l'affranchir. Dans cette lutte avec les Dominateurs du monde, il a succombé.
S'ils avaient su qui il était, ils n'auraient pas osé le toucher. Ils se seraient gardés de crucifier le Seigneur de gloire (1 Cor. 2, 8). Mais ils ne l'ont pas reconnu, sous la chair qui l'enveloppait, et qui cachait l'éclat de la gloire divine. Ils se sont acharnés sur lui. En le tuant, ils ont libéré de leur enveloppe terrestre la gloire et la puissance qui étaient en lui. En mourant sur la croix, le Christ a attiré à lui l'humanité jusqu'alors esclave. Il l'a délivrée, et il a traîné les archontes du monde, enchaînés, à la suite de son char triomphant (Col. 2, 15).
Dès lors, la souveraineté divine, usurpée par les puissances intermédiaires, est rétablie sur le monde. Par son obéissance et son sacrifice volontaire, le Christ a vaincu les seigneurs de oe siècle. Sa mort a fait crouler le despotisme de toutes ces tyrannies que la superstition du temps accumulait sur les hommes. La Passion a été le début de. son triomphe. Elle l'établit dans la royauté du ciel, qui est le prix de son sacrifice.
Dès maintenant, la Mort est vaincue. Elle était
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le salaire du Péché. Elle n'a pu retenir dans ses liens celui sur qui elle n'avait aucun droit. La Résurrection a établi le Christ dans la souveraineté du ciel. Etant Esprit, le Christ communique à ses fidèles les puissances de l'Esprit.
Il subsiste une souffrance chez l'homme régénéré : celle qui résulte de la lutte de la chair contre l'Esprit. « Nous aussi, nous soupirons, attendant l'adoption, la rédemption de notre corps » {Rom. 8, 23.) Tant que dure la vie terrestre, la rédemption n'est pas achevée.
Mais dans l'Invisible, la lutte est virtuellement terminée. Le Christ règne. Relisons le chant de triomphe de l'épître aux Romains :
« Je suis fermement convaincu que ni la Mort, ni la Vie, ni les Anges, ni les Princes des Esprits, ni le Présent, ni l'Avenir, ni les Puissances du Ciel ni celles de l'Abîme, ni quelque créature que ce soit, ne pourra nous séparer de l'amour de Dieu qui est dans le Christ Jésus notre Seigneur » (Rom. 8, 38-39).
La Mort n'est pas encore vaincue. Pour finir, elle le sera. A ce moment, l'univers étant soumis au Fils, le Fils remettra l'empire entre les mains du Père, « afin que Dieu soit tout en tous »
(1 Cor. 15, 28). Délivré de la souffrance et de la mort, l'univers retournera en Dieu. L'harmonie de la terre et du ciel sera rétablie. Ce sera l'achèvement de la Rédemption.
Il serait facile de montrer que, dans cette gnôse paulinienne, les réalités spirituelles transparaissent sous l'enveloppe symbolique dont les revêt l'imagination d'un homme qui pense la foi chrétienne avec les formes intellectuelles de son temps.
L'apôtre a été saisi le premier par. cette puissance mystérieuse de l'amour du Christ, dont il célèbre l'universel rayonnement. S'il parle de cette attraction miraculeuse par laquelle les hommes, arrachés aux fatalités naturelles, deviennent, quoique soumis en apparence aux conditions de la chair, des ressuscites, c'est qu'il en a le premier ressenti les effets. <( L'amour du Christ nous presse », a-t-il écrit. C'est là, et non dans l'interprétation allégorique d'un texte du Deutéronome, qu'il faut chercher les racines de sa théologie de la rédemption.
Si Jésus n'avait pas été (( pendu au bois », s'il était mort lapidé, Paul aurait trouvé d'autres textes pour étayer sa doctrine d'expiation substitutive et solidaire. Sans doute, ce texte du Deutéronome, destiné, semblait-il, à confondre les prétentions messianiques du Nazaréen, est devenu, entre les mains de l'apôtre, un moyen efficace d'en démontrer la validité. Mais si Paul a pu rétorquer contre ses adversaires un argument qui
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leur semblait péremptoire, toute sa théologie se fondait sur la déchéance de la Loi, et cette déchéance lui est apparue certaine le jour oii il a vu," rayonnant de gloire céleste, celui que la Loi avait condamné.
Le Christ vivant a pris cet ;homme. II lui a pétri une âme nouvelle. A la lumière de cette expérience mystique, tout le passé s'est éclairé. La Croix a pris une signification prodigieuse. Ce monument d'infamie est devenu l'instrument de la réconciliation de l'univers avec Dieu.
Pourquoi .5^ Comment? L'apôtre essaie de le dire. Il chemine, parfois à tâtons, dans le dédale des raisonnements juifs et des superstitions antiques. Il se rend bien compte qu'au regard de la sagesse divine, aucune démonstration ne vaut, que c'est la « folie de la Croix » ; mais elle est (( plus sage que les hommes » . « Si la prédication de la croix est une folie pour ceux qui périssent pour nous, les croyants, elle est la puissance de Dieu » (1 Cor. 1, 18).