CHAPITRE III La Rédemption d'après l'Epître aux Hébreux
Selon l'auteur de l'épître aux Hébreux, toute l'œuvre du Christ aboutit à son sacrifice, et s'y résume.
Le Christ, en entrant dans le monde, dit à Dieu : « Tu n'as voulu ni sacrifice, ni oblation..., tu n'as agréé ni holocaustes, ni sacrifices pour le péché. Alors j'ai dit : me voici, ô Dieu, pour faire ta volonté » (10, 7). Ainsi, en abolissant les holocaustes et les sacrifices pour le péché, il se conforme à la volonté divine, et (( c'est en vertu de cette volonté que nous sommes sanctifiés, par l 'oblation que Jésus-Christ a faite, une fois pour toutes, de son propre corps ».
Donc, le sacrifice du Christ met fin à ceux de l'ancienne alliance, et cela, de façon définitive. Les prêtres recommencent indéfiniment leurs sacrifices, parce qu'ils ne peuvent pas enlever les péchés. Mais lui, le Christ, son sacrifice a été jugé suffisant; après l'avoir accompli, il s'est
assis pour toujours à la droite de Dieu, « car, par une oblation unique, il a procuré pour toujours Ja perfection à ceux qui sont sanctifiés » (10, S-14).
Le sacrifice du Christ est donc de même ordre que les sacrifices lévitiques. « Sans effusion de sang, il n'y a pas de rémission des péchés »
L'auteur rappelle le geste inaugurateur de Moïse. « Lorsqu'il eut proclamé la Loi, il prit le sang des veaux et des boucs, avec de l'eau, de la laine écarlate et de l'hysope, et il aspergea le Livre et tout le peuple en disant : Ceci est lé sang de l'alliance que Dieu a ordonné de conclure avec vous » (9, 18-20).
La conclusion de la nouvelle alliance a nécessité, eUe aussi, l'effusion du sang, mais il y fallait un sacrifice plus grand et meilleur (9, 23).
Le Christ est à la fois sacrificateur et victime. Par opposition aux saoerdotes de l'ancienne alliance, il est le Grand Sacrificateur (4, 14). Il est prêtre selon l'ordre de Melchisédeq (S, 6). Le .Psaume 110 ne dit- il pas : « Tu es prêtre à perpétuité, suivant l'ordre de Melchisédeq? » Et cette parole ne s'adresse-t-elle pas au Messie, donc au Christ?
Je n'insiste pas sur les raisonnements subtils par lesquels l'auteur s'ingénie à démontrer la supériorité de l'ordre de Melchisédeq sur l'ordre
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de Lévi et, par conséquent, du Christ dont Melchisédeq est le type prophétique sur le sacerdoce d'Israël.
Après avoir comparé la sacrificature du Christ à celle de Lévi, l'épître aux Hébreux considère dans le Christ la victime. Les sacrifices de l'ancienne alliance n'étaient que des sacrifices d'animaux. Le Christ, lui, s'est offert lui-même. Si le sang des taureaux et des boucs, si la cendre de la génisse ont une vertu sanctifiante, combien plus le sang du Christ ! (9, 12-13). Purement extérieure et charnelle était la purification opérée par les sacrifices de l'ancienne- alliance. Elle se rapportait aux transgressions rituelles, aux innombrables souillures prévues par le Code lévitique. Elle n'effaçait pas les péchés. C'est pour cela que le Fils de Dieu s'est offert ; et son sacrifice avait pour but de purifier la conscience humaine des œuvres mortes, c'est-à-dire, en somme, de toute sorte de péché (voir 9, 12-14 ; 10, 4-10).
Considérons enfin les deux sacrifices. H y a des analogies. Le grand-prêtre brûlait l'holocauste hors du camp. Jésus a été mis à mort hors de la ville. Le grand-prêtre traversait le voile pour entrer dans le saint des saints. Jésus a traversé un voile, qui est son propre corps. Mais voici la différence. Le grand-prêtre offre à Dieu, dans le saint des saints, le sang de la victime. Jésus, dans le
sanctuaire céleste, offre à Dieu son propre sang.
S'agit-il, dans la, pensée de l'auteur, d'un châtiment substitutif? Notre maître Eugène Ménégoz, qui a écrit, comme on sait, un beau livre sur la théologie de Vépître aux Hébreux ^ ne le croyait pas. Il ne se représentait pas l'offrande du bouc émissaire comme un sacrifice, mais comme un acte symbolique. Le précédent d'Azazel ne pouvait donc, selon lui, être invoqué pour conférer le caractère substitutif au sacrifice du Calvaire.
Mais Gressmann attribue au sacrifice d'Azazel une valeur substitutive, et il rapproche la mort du Serviteur de Yahvé de l'offrande du bouc émissaire. N'est-il pas à craindre que l'exégèse d'Eugène Ménégoz ait été, sur ce point, influencée par des considérations dogmatiques ? On lui fait remarquer l'existence, dans le îévitisme, de Vaschâm, du sacrifice pour le péché. Sans doute, répond-il. Mais la victime qui expie le crime à la place du criminel, c'est Je pécheur qui expie sa faute en sacrifiant à Dieu un objet précieux. En ce sens, Jésus-Christ a offert ce qu'il avait de plus parfait : sa propre vie, sans qu'il soit nécessaire de parler de substitution.
Ces raisonnements nous semblent bien spécieux.
•1. Paris, Fischbacher, 1894.
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Quoi qu'il en soit, les résultats du sacrifice du Christ ont été décisifs. Nos cœurs, aspergés du sang de la sainte Victime, sont débarrassés de leur trouble (10, 22). La coulpe, en somme, est abolie. La conscience humaine est purifiée des œuvres mortes (9, 4). Nous recevons notre pardon, c'est-à-dire la certitude que Dieu ne se souvient plus de nos péchés (10, 17). Le diable voit sa souveraineté réduite à néant ; les hommes sont libérés de la crainte de la mort, qui les tenait esclaves (2, 14). Le Christ a frayé à tous les siens l'accès du trône de la grâce (10, 19-20). Par là, il est devenu pour eux l'auteur d'un salut éternel (S, 9). Avec cette restriction toutefois — due au parallélisme de l'Ancien Testament — que le sacrifice du Christ n'efface que les péchés commis autrefois, en un temps d'ignorance, et les péchés commis inconsciemment dans le temps présent (10, 26).
Mais en principe, les conséquences du sacrifice du Christ s'étendent à tous les hommes. Le ministère de Jésus a un caractère purement humain et universel. Il semble même que son sacrifice ait une valeur rétroactive. Quand il apparaîtra, à la fin des âges, il abolira le péché d'un seul coup (9, 28). L'immunité conférée par le sa-
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crifice du grand-prêtre ne durait qu'une année. Mais le Christ n'a eu besoin de mourir qu'une fois : donc, l'immunité conférée par son sacrifice s'étend à tout le passé (9, 17-28). Les hommes d'autrefois n'ont pas obtenu l'effet de la promesse, Dieu n'ayant pas voulu qu'ils parvinssent sans nous à la perfection (11, 40). Ils y parviennent par lei sacrifice du Christ.
En effet, le Christ officie, comme grand-prêtre, dans le sanctuaire éternel. Il apporte son sang dans le temple céleste ; et c'est là qu'il exerce son sacerdoce (9, 24).
Et cela, en apparence, est du pur philonisme. Le Logos, lui aussi, dont le type biblique est Melchisédeq, officie dans le sanctuaire éternel.
Il y a pourtant entre Philon et l'épître aux Hébreux cette différence essentielle, que le Logos de Philon ne passe pas par l'existence terrestre. L'ensemble a une couleur assez différente du paulinisme. Chez Paul, la mort du Christ est assimilée, comme le dit Ménégoz, à l'exécution d'un malfaiteur, tandis qu'ici, nous avons à faire à une victime sans tache. La nuance, assurément n'est pas très considérable, puisque Paul emploie, à propos du Christ, l'expression hilastérion, victime expiatoire, laquelle s'applique très bien aux offrandes des sacrifices lévitiques. Reconnaissons toutefois que l'idée de la loi et de la justification ne joue pas un grand rôle dans notre
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épître, qui accentue plutôt les idées de purification et de perfectionnement moral.
Le point essentiel est que la sympathie du Christ pour les hommes, motif fondamental de son sacrifice selon l'épîtré aux Hébreux, nous met sur la voie d'une doctrine de l'expiation par solidarité qui serait tout à fait analogue à celle qui se dégage des écrits de Paul.
Telle est, en résumé, cette théologie toute pénétrée d'alexandrinisme, qui n'est juive qu'en apparence, et qui, si elle fait au sang, dans la rédemption, une place telle, que seul l'évangélisme moderne a osé reprendre ses métaphores, n'en est pas moins une des interprétations les plus idéalistes qu'il y ait moyen de concevoir. C'est dans le sanctuaire céleste que le Christ offre son sang, et l'action purificatrice de ce sang, à la différence du lévitisme, est uniquement spirituelle. Le sacri^ce terrestre du Christ n'est pas nié ; mais ce qui retient les regards c'est le ministère céleste de celui qui, par son obéissance, est devenu « grand-prêtre d'une alliance éternelle ». Et ceci suffit pour donner è, la doctrine de l'épîtré aux Héijreux un caractère universellement humain qui nous la rend contemporaine.