‹ Essai sur la responsabilité pénale en général et plus particulièrement dans ses rapports avec l'hypnotismeChapitre 19 sur 38 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Avant de parler des crimes passionnels, notre devoir est d'en donner la définition. Les crimes passionnels sont ceux qui sont produits par les passions de l’âme. Il nous faut donc bien connaitre la passion, pour comprendre exactement ce

qu'on entend par (crimes passionnels. »

Descartes, dans son Traité des Passions, les a définies : « Les émotions par lesquelles passent les inclinations , suivant qu'elles sont satisfaites

ou contrariées par la poursuite de leurs objets. »

Dans l’usage ordinaire, le mot passion exprime quelque chose de plus. On entend par là, dit M. Janet : «les mouvements violents, excessifs de

l’âme, qui l’emportent hors des bornes de la rai-

PP

son. » Elles ne sont, à cet égard, qu'un phénomène en quelque sorte pathologique. Les passions, en réalité, sont des ruptures d'équilibre, comme le dit M. Maillet, dans son traité de l’Æssence des Passions (livre I, p. 22). Ce sont des passages violents et subits d’un état à un autre. Par conséquent, dans ces états, l’âme n’a plus pleine possession d'elle-même. Les facultés ne sont plus harmoniquement ordonnées et la conscience, comme la volonté, diminue d'intensité.

Il ne faut pas confondre les passions, dont l’intensité peut être destructive ou du moins diminutive de la liberté, avec les mobiles (qui existent

toujours et qui en sont les causes).

Les philosophes et les jurisconsultes ont encore considéré la passion comme un mobile porté à un haut degré d'intensité. Les Latins la nommaient quelquefois « impetus. » Dans cette acception et sous cette forme, le mobile devenu passion s’empare de l’âme tout entière, prédomine en tant que phénomène sensible sur tous autres phénomènes intellectuels ou volontaires et annihile peu à peu la conscience, l'intelligence, la liberté, la mora-

lité.

On a donné de nombreuses classifications des

passions. Les plus célèbres sont celles de Bossuet, de Malebranche, de Spinosa. Bossuet les ramène toutes à l'amour. « Posez l'amour, dit-il, vous verrez naître toutes les passions. Otez l'amour, elles disparaissent toutes... » Malebranche ramène toutes les passions à l’amour-propre ou à l’amour de soi. Les unes, dit-il dans son traité de la /echerche de la Vérité (chapitre I) sont inspirées par l'amour de l'être ; les autres, par l’amour du bienêtre. Et chacun de ces amours se subdivise luimême en d’autres amours secondaires : instinct de conservation, de possession, d’accumulation, etc., etc... Spinosa caractérise les passions et les diversifie suivänt leur objet : &« Les passions proviennent, dit-il dans son Æthique (3, 11), de la possession ou de la privation. L'amour, en possession de son objet, est la joie; privé de son objet, c’est la

tristesse, etc... »

On peut distinguer les passions suivant leur intensité. Et c'est cette intensité qui, pour certains philosophes, fait les passions. Or, elle tient soit à la nature de la passion (comme pour l'amour, pour l'instinct de la conservation), soit à l’habitude (comme pour l'usure, l’avarice).

De toutes ces classifications, égatement bonnes,

nous choisirons celle qui a rallié le plus de philo-

sophes et qui est en définitive la plus scientifique.

‘Nous dirons, avec M. Maillet, avec Janet et Proal, que la passion qui caractérise les crimes passionnels est un mobile d’une intensité excessive qui emporte l'âme hors des bornes de la raison, par des mouvéments violents. Nous dirons qu’elle consiste dans des ruptures d'équilibre, dans des passages suübits d’un état à un autre.

Comme Descartes et Bossuet, nous ramènerons toutes les passions à l'amour et plus spécialement à l’amour-propre.

‘Comme Malebranche, nous subdiviserons cet amour-propre en deux classes : l'amour de l'être et l’amour du bien-être.

Enfin nous nous élèverons, avec Augustin Thierry (qui lui-même suivait Aristote et Descartes), jusqu'aux passions supérieures qui expli-

quent certains crimes passionnels : à l'amour du

vrai — «omnis homo scire desiderat »— à amour du beau que Kant place, dans son Esthétique, audessus même de l’amour du vrai ; enfin, à l'amour du bien que nous poursuivons, comme dit Platon,

jusqu’à l'infini.

Ces différentes classifications des passions, qui

se complètent les unes les autres, qui concordent

y ess

toutes, vont nous permettre de sérier, d’une façon logique, les crimes passionnels.

Nous diviserons les passions en deux classes : les passions d'ordre physique et les passions d’ordre moral. Nous commencerons par les premières, nous partirons ainsi des crimes passionnels les plus bas, d'ordre physique, de ceux produits par les passions presque viles, qui sont, suivant les expressions de Bossuet, & des appétits concupiscibles, » pour aboutir aux passions supérieures où l'âme, suivant la belle expression de Kant, purifiée par la perfection de son objet, s'efforce d'attein-

dre la catégorie de l’Idéal !

Avant de parcourir le domaine psychologique relatif à la conscience intelligente des motifs et mobiles et des conséquences de l'acte, et à la volonté, dans les crimes passionnels, nous allons passer très rapidement en revue le domaine patho-

logique.

Ce domaine est immense : c’est l'étude des maladies mentales, de leurs formes ; c’est l'indication du moyen de les reconnaître par leurs manifestaüons. Mais il ne faut pas qu'il empiète sur le

domaine psychologique.

LE: 5e

La folie ressort de la médecine, ELLE N’A RIEN A FAIRE avec la philosophie et le droit. L'application de nos principes ne nous donnerait aucun moyen de déterminer la responsabilité ou l’irresponsabilité du fou. Ces deux choses tiennent, la plupart du temps, à des maladies de la volonté, de l’intelligence, et même des organes ordinaires de ces facultés (1). Chaque cas de folie doit être l’objet d'une analyse spéciale de la part du médicolégiste. On ne peut Jamais généraliser, en ce qui concerne les fous.

Toutefois il faut être très circonspect dans l’admission des cas particuliers et intermittents d'irresponsabilité. La logique philosophique voudrait. même qu'on ne les admiît jamais... Les «kleptomanes », par exemple, sont souvent des voleurs plus adroits et tout aussi conscients que les autres. Et si la physiologie et la médecine n'ont pas établi scientifiquement leur maladie, la philosophie du droit pénal ne peut pas la

prouver, car il y a toujours un motif, un calcul

(1) La maladie de la faculté s'explique assurément par la maladie de l'organe. La faculté a besoin de l'organe pour s'exercer. Or, quand l'organe ne peut remplir son office, la faculté est paralysée et ne peut remplir le sien. L'astronome, malgré son talent, ne pourra faire ses savantes déductions, si son instrument est mauvais.

CET sen

quelconque, une délibération possible qu’une

analyse soignée découvrira dans leurs actes.

Le sommeil hypnotique, comme nous le verrons, n’est pas en lui-même une cause d'irresponsabilité absolue, en matière pénale, car il faut que le sujet adopte la volonté de l'hypnotiseur et que sa volonté adhère à celle de son maître. Or, quelle que soit la force hypnotique qui agisse, quelque difficile que puisse être la résistance initiale de l'hypnotisé, elle est possible. Cela nous suffit pour faire de ces actes des actes pénaux et les décréter responsables, avec l’échelle infinie des

atténuations.

Les faits passionnels ne peuvent échapper aux sanctions de la justice humaine que s'ils sont simples et produits uniquement par l'instinct de la vie, le droit à la vie, sans intervention aucune de la volonté libre. Pour cela, il faut toujours qu'ils réunissent tous les caractères des faits ins-

tinctifs, ce qui est excessivement rare.

Dans ces conditions, nous pouvons aflirmer que la volonté a un rôle immense dans l'activité humaine. C’est elle qui donne l’humanilé, si nous

pouvons nous exprimer ainsi, à l'activité de

l’homme et — n’en déplaise aux psycho-physiciens qui veulent bouleverser le droit pénal — il est extrèmement peu commun de rencontrer, dans l’évolution humaine, des phases qui échappent

entièrement aux tribunaux et aux sanctions.

Nous devons mentionner encore ici, pour être complet, certains faits qui ne sont point punissables, parce qu'ils s’accomplissent en dehors et indépendamment de l'intelligence et de la volonté de celui qui les produit passivement, tels les actes

d'hallucination, de somnambulisme et de folie.

Il semble qu’il soit inutile d’en parler. On ne peut les sanctionner, parce qu’ils ne sont pas psychologiques. Ce sont de simples ‘mouvements réflexes, provoqués par l'influence du physique sur le moral et inversement. Il y a en eux du mécanisme parfait, mais il n’y a pas en eux cette partie psychique, morale, qui permettrait de les classer dans les faits prévus par le Code. Et l’absence de cet élément moral est si évident qu'il n’est pas besoin de rechercher si, en eux, le rôle de la volonté ou de l'intelligence cessant, la responsabilité est absente. La volonté et la conscience intelligente,qui n'existent que dans des faits psychologiques, man-

quent par cela seul que ces faits sont réflexes. Le

AT Oo

droit pénal ne s’occupant que de l’activité psychi-

que, les laisse tout à fait de côté.

Dans le somnambulisme, par exemple, où trouve-t-on l'intervention de l’âme, sans laquelle il ne peut y avoir ni intention quelconque, ni volonté? Dans le somnambulisme naturel — [c'est de celui-là seul qu'il s’agit, car le somnambulisme artificiel n’est autre chose que l’hypnotisme et nous verrons qu'il a pour point de départ initial un acte volontaire et responsable]. — Dans le somnambulisme naturel, disons-nous, l’agent est préoccupé par une imagination. Il sent fortement tout ce qui se rattache à cette imagination et reste insensible et fermé à tout ce qui ne s’y rapporte pas. Il vit d’une existence à part. L'image fait jouer en lui tous les ressorts de son organisme. La vie psychique est suspendue, la mémoire fait défaut, les actes s’enchaînent et se coordonnent automatiquement, sans volonté, sans réflexion, sans conscience.

Les impressions extérieures se rapportant à l’image, font mouvoir les membres avec une précision et une perfection qui ne se comprennent que par l'absence la plus absolue de toute délibé-

ration et de toute liberté (1).

(1) Voir de curieux exemples de ces malheureux, dans l'excellent ouvrage de M. l’abbé Schneider, de Nancy.

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