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primitif — c’est-à-dire préservation, conservation de la vie — est sans doute la première des sources passionnelles d'ordre physique. Mais il peut encore revêtir une autre forme, d'ordre également physique, et produire des crimes passionnels relatifs, non pas à la conservation vitale, mais
bien à l'exercice même des instincts, des appétits.
On aime à conserver sa vie, mais on aime aussi à la développer par le mécanisme de son organisation physique. Lorsque ce développement, pour certains êtres intensifs, est délictueux, l'infraction pénale qu'il produit est sans conteste passionnelle et d'ordre physique.
Les délits et les crimes causés par la luxure raffinée des Vacher et de ses émules, constituent encore une catégorie bien spéciale de méfaits passionnels.
Sont-ils — nous ne dirons pas excusables, parce que l’excuse et l’irresponsabililé sont deux choses bien distinctes ; et, en effet, on ne peut excuser que quelqu'un de responsable — sont-ils non punissables, en vertu des principes du droit criminel ? En un mot, sont-ils les actes d’agents irresponsables, agissant sous l'empire d’impulsions irrésistibles ? Ou, au contraire, doivent-ils
être sanctionnés par les juridictions humaines ?
Cette question a beaucoup divisé les criminalistes, et tous les cours ou traités de médecine légale mentionnent les discussions qui se sont élevées à ce sujet. À côté des nombreux exemples, cités notamment par le docteur Tardieu, nous prendrons deux cas réels de faits pénaux de cette nature et nous en rechercherons les caractères.
Le premier de ces faits a donné lieu à un procès qui fut plaidé, il y a quelque dix ans, par un de nos confrères, et que nous avons suivi, avec beaucoup d'intérêt, dans une ville du Midi. Un jeune abbé était poursuivi pour attentat aux mœurs. Il avait parcouru, comme un fou, le faubourg de la ville où il demeurait, et avait accompli le crime dont nous venons de parler. L’instruction avait révélé que l'accusé était un prêtre austère d’ordinaire, n'ayant jamais donné prise à aucun soupçon, mais qu'il était pris périodiquement d’une folie génésique. D'ordinaire, il s’enfermait chez lui, pour échapper aux tentations de mal faire, dès les premiers prodrômes de cette sorte de furie. Cette fois, il avait sauté par la fenêtre de son rezde-chaussée, pour commettre l’acte auquel il était irrésistiblement poussé.
Un médecin fut chargé d'examiner cet abbé au
point de vue mental : il conclut à une responsa-
Prat
bilité limitée (1), et l'abbé fut condamné à un an
de prison (2).
Le second de ces faits est célèbre dans les annales du crime, c'est le cas de Vacher. Cet individu, atteint d’érotisme sanglant, assassina, on le sait, un nombre considérable de bergers et de bergères, notamment une pauvre jeune fille des environs de Dijon ; profitant de l'isolement des enfants chargés de garder les troupeaux, passant sans rien dire à ceux défendus par des chiens ou protégés par la proximité d’une habitation, mais attaquant au contraire làchement les malheureux éloignés de tout secours.
Son crime commis, Vacher partait au loin avec sa besace et son accordéon, de lugubre mémoire, se lavait les mains dans l’eau claire d’un ruisseau et ne laissait, comme traces et vestiges de ses monstrueux forfaits, que les cadavres affreusement souillés de ses victimes.
Ces deux cas nous ont toujours frappé par leur
(1) Voir, à ce sujet, l’article très intéressant de M. Paul Sumien, dans la Revue critique de Législation et de Jurisprudence, 1897, p. 451.
(2) Nous tenons à ne rien citer, dans cette affaire dont nous garantissons la réalité.
dissemblance. Dans le premier, nous croyons à l'irresponsabilité de l'agent. Dans le second, nous concluons à sa pleine et entière responsabilité. Pourquoi? Pour un motif absolument concluant et qui nous à déjà guidé dans d’autres circonstances.:
A quelles conditions un fait est-il exclusivement produit par un instinct, sans intervention de l’intelligence par la conscience des mobiles, sans intervention de la liberté par la volonté? A condition que ce fait soit uniquement un fait instinctif, semblable à celui qu’accomplissent les brutes. S'il a quelques-uns des caractères des faits volontaires, il ne vient pas de l'instinct tout seul. Par conséquent l’agent y a mis sa personnalité, y a adhéré volontairement. Donc, il ne peut échapper à une sanction.
Or, dans le cas du malheureux abbé, il s'agissait bien d’un fait instüinctif, accompli brutalement, sans la conscience des mobiles, sans délibération, sans réflexion, sans calcul ni précautions, sous l'empire d’une force physique et physiologique plus puissante que la volonté et que les habitudes contraires librement contractées.
Dans ce fait, une analyse psychologique minutieuse ne permettait pas de tronver la trace d’une
activité volontaire quelconque. Donc l’accusé de-
= 0 Le
vait échapper aux sanctions humaines. La juridic-
tion qui l’a condamné s’est trompée.
Le cas de Vacher au contraire est tout différent. Vacher a accompliune foule de meurtres pourassouvir sa passion, et ces meurtres s'échelonnent en théories sanglantes... Tous cependant ont des caractères communs : l'astuce et le calcul de leur auteur.
Sans doute Vacher était poussé par l'instinct de la luxure, mais cet instinct n’était pas irrésistible et sa volonté y adhérait, concourait à l’assouvir. Bien des fois il à refréné sa passion. Il ne s’est jamais jeté — comme le malheureux abbé dont nous avons parlé — sur la première femme rencontrée, il a prudemment abandonné celles qui eussent pu se défendre ou le faire arrêter, et a pris d'infinies précautions , au moment précis de chacun de ses crimes.
C’est là la note, la marque caractéristique, la signature (comme on dit en médecine légale) de la volonté dans les actes. Les jurés de l’Aïn, qui ont fait tomber la tête de Vacher sous la main du bourreau, ont jugé sainement ses crimes, malgré les efforts du merveilleux avocat d'assises qu'est
Me Charbonnier.
Nous avons étudié, à l’époque, d’une façon
toute spéciale, le cas de Vacher et nous avons éprouvé une certaine satisfaction à nous trouver absolument d'accord avec le distingué magistrat qui a dû instruire cette colossale affaire. Nous sommes heureux aujourd'hui de pouvoir produire l'analyse psychologique exacte du célèbre criminel, analyse qui nous a été fournie, d’une facon très obligeante, par notre excellent ami M. Fourquet lui-même, dans une lettre qu'il nous à adressée à cet effet : €... Les experts qui ont eu à se prononcer sur le point de savoir sil était ou non responsable, l’ont examiné très sérieusement, très attentivement, mais leurs observations forcément espacées, décousues en quelque sorte, n'ont pu dès lors être complètes. Il est bien certain que le rôle qu’il m'a été donné de jouer, en cette affaire, m'a mis à même d'étudier Vacher de plus près et d’une manière plus suivie. Mes observations très attentives m'auraient permis d'écrire des choses inédites très vraies sur ce criminel, si J'avais pu les consigner au fur et à mesure des impressions ressenties. Malheureusement j'étais alors trop occupé, et depuis, les impressions se sont atténuées avec le temps qui détruit tout.
Mon excellent ami le professeur Lacassagne,
qui a écrit sur Vacher un livre que vous pourriez
ON
lire, si ce n'est déjà fait, « Vacher l’'Eventreur et les Crimes sadiques » (Storek, à Lyon, et Masson, à Paris, éditeurs), m'a harcelé bien souvent pour obtenir, sur l’état mental de Vacher, une étude que seul, prétend-il, je puis écrire, s’est heurté à la fois à ma négligence et à mon appréhension.
M. Lacassagne a écrit une préface à l'étude que j'ai publiée dans la Revue des Deux-Mondes, sous ce titre : &les Vagabonds criminels. »
Ceci dit, quels étaient chez Vacher les motifs d'action ?
Cet individu était vaniteux, violent, vindicatif, luxurieux. Sa vanité l’a fait verser de bonne heure dans l’anarchie : cette théorie du Vacher anarchiste m'a valu les railleries du Petit-Journal et de deux ou trois autres feuilles périodiques, mais mes détracteurs sur ce point raisonnaient & priori : leur théorie à eux dérivait des seules conceptions de leur imagination, et dès que j’eus signalé aux médecins experts les faits qui motivaient mon opinion, ils s'y rallièrent sans hésitation. — Des fiches laissées par moi au dossier, sur ce point, sont reproduites dans le livre du docteur Lacassagne.
J'ai dit que Vacher était vaniteux, pour expliquer comment il était devenu anarchiste. En effet, il m’a répété souvent que & la société était mauvaise —
rose
c'était son expression — les abus étaient innombrables, on ne tenait pas compte des aptitudes de chacun ; s’ilétait un vagabond, un roulant, lui Vacher, la faute en devait être imputée à la société ».
Vous apercevez tout de suite comment devenaient séduisantes pour lui les théories de subversion sociale. Il disait : «Les compagnons que j'ai rencontrés résumaient ainsi leurs idées : ni Dieu, ni maitre.» Le second terme seul me satisfait, car je suis un croyant. Ilajoutait : (En tuant des humbles,
j'étais moins exposé à d’actives recherches. »
J'ai dit que Vacher était violent et vindicatif : ceci explique en partie certains crimes commis par lui. Il avait conçu un amour très vif pour une jeune fille de Baume-les-Dames (Doubs), Louise Barant. Celle-ci, effrayée par sa nature violente, l’abandonna. Il lui tira trois coups de revolver, et c'est là ce qui motiva son internement dans un asile d’aliénés. Cette mesure ne s'explique pas, il s'agissait d’un fait banal. Chaque jour, les journaux enregistrent de pareils actes de désespoir, et personne ne songe à soutenir qu'ils supposent l’aliénation mentale de leurs auteurs. Mais l’orgueil de Vacher s’irrite de l’internement auquel il est condamné, il proteste violemment, il maudit
la femme dont l'amour l’a porté à cette extrémité,
SRE) il la rend responsable de tout ce qui lui est arrivé de fâcheux, et son premier mouvement, lorsqu'il vient d’avouer ses premiers crimes, est de l'accuser. Il fallait entendre avec quel accent de sincérité poignant il me disait : € La malheureuse, c'est elle qui est cause de tout ce que j'ai fait ;
elle m'a fait prendre les femmes en haine ! »
Cependant un mobile émerge, au milieu de ceux que j'indique ; une sorte d’exaspération du sens génésique, si l'on peut s'exprimer ainsi : Vacher, avant son arrivée au régiment, avait des habitudes de pédérastie ; il l’a avoué, l'information l’a d’ailleurs prouvé surabondamment. Mais ce violent est — chose étrange — en même temps un timide auprès des femmes : pas de caresses préliminaires, il se précipite sur elles (ce procédé d'attaque brutale, vous le retrouvez dans la nouvelle intitulée « Ce cochon de Morin » des Contes de la Bécasse, de Guy de Maupassant), et dès lors les effraie. Et puis, il ne veut pas des femmes publiques ; elles le dégoûtent, il aime mieux les
bergères (1).
(1; Cette savante étude sur Vacher est assurément un peu réaliste, mais comme elle est vraie, nous tenons à n'en rien retrancher, tout en nous excusant de la reproduire.
Voulez-vous maintenant quelques renseignements touchant sa liberté d’action ? Prenez, dans « Vacher l’éventreur et les crimes sadiques », mon interrogatoire final du 12 décembre 1897, si je ne me trompe. Tout ce que je pourrais vous dire sur ce point s'y trouve résumé, et le défaut d'impulsion y est mis, je crois, suffisamment en lumière. L'instruction de l'affaire a révélé qu’en de nombreuses circonstances, Vacher a abandonné brusquement les personnes sur lesquelles il s'était précipité, parce qu’il voyait surgir quelque personne, dans le voisinage ; que, d’autre part, il choisissait ses victimes — faibles, incapables de lui résister — les endroits propices, l'isolement, le
voisinage des bois, etc...
J'ai oublié de vous dire que le vol avait aussi été un des mobiles qui le poussaient au crime (assassinat de Gautrais, à Lacaune (Tarn).
Enfin, les crimes de Vacher ne s'expliquent point par une hérédité mentale — il n’y avait dans sa famille ni aliénés, ni épileptiques, ni alcooliques, aucun dégénéré. — Et, d’autre part, l’autopsie n’a révélé ni lésion du cerveau, ni adhérence. Cet organe était parfaitement sain.
Excusez-moi de vous écrire aussi à la hâte et en
un style aussi imparfait, et croyez-moi votre bien dévoué Emile Fourauer.
Il résulte clairement de ce que dit l’éminent Juge d'instruction, que Vacher avait d’une part la conscience intelligente des mobiles de ses actions, d'autre part la liberté d'agir. Donc il était respon-
sable.
$ 3. — Amour du bien-être.
A un degré un peu moins bas que les crimes et délits que nous venons d'étudier, mais toujours dans la catégorie des crimes passionnels d'ordre physique, produits par cet amour de l'être qui se trouve, selon Bossuet, à la base de toutes les passions (quelque classification qu'on accepte) se trou-
vent ceux provoqués par l'amour du bien-être (1).
Il y a moins de bestialité dans la recherche du
(1) On pourrait peut-être nous objecter que, si nous rangeons les crimes inspirés par l'amour du bien-être parmi les crimes passionnels, ils le sont tous... En réponse à cette objection, on verra comment nous avons défini, avec exactitude, ce que nous entendons par « crimes passionnels » dans notre introduction, à laquelle nous renvoyons le lecteur.
bien-être que dans celle de l'être. La vie physique s'élève un peu, la passion — tout en restant encore un appétit — revêt une forme un peu plus élevée ; il semble que l'excellence de la nature humaine la guide à rechercher le mieux. Mais en réalité, la salisfaction qu’on recherche n’ayant rien de supràsensible, c’est parmi les basses classes de passions qu'il faut placer les crimes passionnels de cette
nature. Nous allons donc étudier une troisième classe de faits passionnels qui comprend ceux
produits par l’amour du bien-être, un instinct de notre nature, et dans lesquels la volonté libre
paraît être sans aucune action.
L'instinct est irréfléchi par essence, indélibéré. Il diffère de l'habitude et l’on n’est pas responsable de ce qu'il fait faire. Par conséquent, il semble que les actes qu'il suscite soient hors du domaine des
sanctions.
Que de menus délits l’amour du bien-être ne fait-il pas commettre : on vole, on escroque, on abuse de la confiance d'autrui, uniquement pour se procurer des jouissances qu’on ne pourrait se donner avec des ressources légitimes. Nous avons rencontré, dans notre très modeste vie d'avocat,
un exemple très particulier et très suggestif de
cette sorte de délits plus ou moins «€ impulsifs. » Un enfant assisté, miséreux, ayant quitté les maitres chez lesquels l'assistance publique l'avait placé, arrive dans un village où l’on célébrait une noce avec une solennité et un confort absolus. Son amour du bien-être le pousse à essayer de participer à la réjouissance des invités. Il avait appris — nous ne savons plus comment — chez ses anciens maîtres, croyons-nous, que le père de la mariée avait un frère qui habitait Bayonne, qu'il était en correspondance suivie avec ce frère, mais qu'il ne l'avait pas vu depuis plus de vingt ans. L'enfant assisté, avec une audace inouïe, se présente comme l'enfant de ce frère. On l'entoure, on le choiïe, il prend une large part au festin, accepte de nombreux présents et disparait le lendemain, emportant ses cadeaux, ainsi que certains menus objets, après avoir, en outre, rempli sa besace des reliefs
du festin.
Cette aventure, qui a la saveur d’un conte peu vraisemblable , finit là où elle devait fatalement finir : devant le tribunal correctionnel. Le jeune délinquant, se défendit en disant à peu près ceci : « Je n’ai pas réfléchi, c'était plus fort que moi... Quand j'ai vu cette noce, j'ai voulu y participer.
J'avais un besoin irrésistible d’avoir, moi aussi,
ce bien-être... Je n’ai pu vaincre cette impulsion instinctive.. Je n’en suis pas responsable. »
Il y a quelque chose de vrai assurément, mais aussi beaucoup de faux, dans ce raisonnement. Sans doute l'impulsion première est instinctive, mais elle n’est pas seule à agir sur l’activité, car les faits produits n’ont pas, au premier examen, les caractères essentiels et primordiaux des faits instinctifs.
Les faits instinctifs sont spontanés, irréfléchis, tandis que les délits divers auxquels donne lieu l’amour du bien-être supposent, la plupart du temps, beaucoup de calcul ou de réflexion, et toujours une délibération plus ou moins complexe. Sans aller plus loin, nous pouvons conclure que les infractions inspirées par l’amour du bien-être n’ont en outre aucun des autres caractères des faits instinctifs. Ils ont une autre cause : c’est la volonté libre de l'agent. Et cette source-là suffit à les rendre
justiciables des sanctions du Code pénal (x).
Nous avons cru un moment, lorsque nous avons
dû étudier l'affaire de Mazué, à Chalon-s.-Saône (2),
(1) Voir annexe n° 7.
(2) Voir l'arrêt de la Cour d'assises de Chalon, en date du 31 octobre 1894.
que le fait par lui d’avoir assassiné trois malheureux bûcherons, pour se procurer de l'argent et vivre largement pendant quelque temps, était un crime passionnel, inspiré par l'amour du bienêtre. Mais un peu de réflexion nous a arrêté dans cette voie. La volonté bien ferme de Mazué détruisait toute velléité de système d’irresponsabilité et nous avons dû, à notre grand chagrin, accompagner le malheureux jusqu'aux pieds de l’échafaud, malgré les espérances que nous avait laissées le Président de la République, M. Casimir- Périer, devant lequel nous étions allé plaider « l’impulsivité de Mazué, par suite de l'instinct du bien-être. »
Nous reconnaissons aujourd’hui, en étudiant le rôle de la volonté dans ces crimes spéciaux où l'amour du bien-être a une action, que nous étions allé trop loin, en voulant appliquer, malgré tout, les idées de notre thèse à un vulgaire assassin. Et nous avons mérité, par notre acharnement à plaider l’irresponsabilité de Mazué, qu’on nous dise dans la suite et le plus finement du monde, lorsque nous avons plaidé à nouveau l'irresponsabilité en faveur du fameux Petitot : «On sait fort bien, Maitre, que vous avez l'habitude de faire perdre
la tête à vos clients désespérés... »
$ 4. — Intérêt. — Avarice.
L'avarice, l'intérêt ont également pour but le bien-être. Aussi devons-nous, semble-t-il, placer les crimes qu'ils inspirent au bas de l'échelle des faits passionnels : parmi ceux de la seconde classe d'ordre physique.
Cette classe de crimes ou de délits passionnels comprend tous ceux accomplis sous l'empire d’un mobile peu sympathique en soi : l’avarice, l’intérêt. C’est surtout chez les gens de campagne et chez les personnes âgées que ce mobile semble avoir une plus grande influence. Le paysan, accoutumé à peiner pour gagner son pain quotidien et à se priver de toutes les jouissances du bien-être pour vivre, attache une valeur infinie à la fortune qui devra assurer son existence, en dehors de la dure loi du travail.
Le vieillard sait le prix de l’argent. Lorsqu'il a amassé, durant toute sa vie, il a contracté une habitude ; cette habitude est devenue une seconde nature, a créé des mobiles intéressés irrésistibles. De prévoyant, il est devenu économe, puis avare, et ne sait plus résister à l'intérêt, au besoin impé-
rieux de thésauriser.
L'intérêt qu’il éprouve à toujours amasser est si fort, que tout ce qui peut contribuer à Jui occasionner des dépenses, à faire évanouir € son pauvre argent » doit disparaitre. Il a une tendance irrésistible à le supprimer : que ce soit le cheval, qui mange son avoine et qui est trop vieux pour lui rendre assez de services ; le chien, qui constitue un luxe coûteux ; la femme, mauvaise ménagère, qui ne gagne pas par son travail ce qu’elle coûte à son mari.
Il est poussé, pour ainsi dire malgré lui, par la force de son avarice, à faire disparaître ces enne-
mis de son cher argent.
C’est ainsi que Lepault, pour lequel nous avons plaidé à Dijon (1), a commis un crime épouvantable, avec une responsabilité bien atténuée, parce que son avarice, qui était légendaire dans tout le pays, lui avait donné une habitude créant des mobiles prépondérants, sur lesquels sa volonté — comme son intelligence du reste — n'avait qu’une influence limitée. Et pour analyser cette âme misérable de l'assassin Lepault, nous dirons que son
intelligence, oblitérée par l’habitude de l'avarice
(1) Voir l'arrêt de la Cour d'assises de Dijon, en date du 30 mai 1900,
— habitude qui avait créé en lui une seconde nature — ne lui faisait pas percevoir clairement les mobiles étrangers à sa passion, en ne lui révélant avec intensité que ceux relatifs à son
vice.
Lepault était le prototype de l’avare : il prenait le moins d'exercice possible pour ne pas exciter son appétit, il faisait trainer sa charrue par sa femme pour ne point être obligé de nourrir un cheval. La force de son avarice l'avait poussé à supprimer toutes dépenses, même nécessaires.
Or, un jour, à la suite d’un calcul d'intérêt dont il était coutumier, il découvrit que sa femme lui coûtait, bon an mal an, près de 300 francs pour sa nourriture, pour son entretien et pour toutes ses dépenses. C'était une lourde charge, elle était A NSUPPPUNET Tout naturellement, et sans prendre la peine de réfléchir autrement, il prit son revolver et la tua, par mesure d'économie (x). Et cependant Lepault possédait plus de 60,000 fr. en or, qu'il avait mystérieusement enfouis au pied
d’un vieux mur.
(1) Le médecin de Semur, qui fut chargé de l'autopsie, trouva la balle de revolver, en disséquant le cœur même de la victime.
Que de fois l'avocat, le magistrat ou l’homme d’affaires trouve l'intérêt devenu un mobile prépondérant : c’est, en matière civile, un paysan àpre qui chicane ses parents à propos d’un partage. Il se ruine en procès, pour obtenir un avantage insignifiant : quelques mètres carrés d’un mauvais terrain...
C’est, en matière correctionnelle, le vieil usurier qui ne peut résister à l'attrait de prêter à 60 pour 100 à un jeune étudiant, fils de famille, qui sollicite son ministère... Nous avons tous le souvenir de ce vieillard, aux doigts crochus, que nous avons rencontré, au cours d’un procès fort intéressant qui s’est déroulé à Dijon, Harpagon que M° Robert, qui plaidait avec nous, avait su merveilleusement présenter (1).
Le président demandait à cet homme pourquoi il avait prêté à un taux formidable, en vendant pour 3,000 francs de vieux tuyaux qu'il rachetait 250 francs par le même contrat et payait comptant, sur remise d’un billet de 3,000 francs. «Je ne pouvais pas m'empêcher d’obliger ce jeune homme, répondait-il ; c'était plus fort que moi, l'affaire
était trop avantageuse. »
(4) Voir l'arrêt de la Cour d'assises de Dijon (affaire Boituzet) en date du 3 mars 1893.
C'est enfin, en matière criminelle, le faussaire par intérêt, celui harcelé sans cesse par la pensée, par l'espoir d’un héritage, qui s’hypnotise sur cet espoir, et qui, déçu au dernier moment par l’abseuce d’un testament ardemment désiré, fait de toutes pièces une disposition tertamentaire en sa faveur.
Un des premiers procès que nous ayons entendu plaider à Dijon a été une cause de cette nature: il s'agissait d’un vieux domestique (r) auquel on avait promis une petite rente. Il comptait sur un legs qui le mettrait à l'abri du besoin. Le notaire ne trouva pas de testament. Quelques jours après, le vieux domestique en produisait un. On reconnut qu’il était faux. Pour toute excuse, le pauvre homme se contenta de dire au jury : € Je ne savais pas ce que je faisais... J'ai fait ce testament malgré moi, je comptais tant sur une petite pension gagnée par quarante ans de labeur, que ce que j'ai fait était tout naturel... » Et Jean-Baptiste Nolot fut acquitté, grâce au talent de notre jeune con-
Iténer(e):
(1) Affaire Nolot, arrêt de la Cour d'assises de Dijon, de juin 1885 (?). —
(2) On pourrait, à la rigueur, voir dans ce cas un exemple d'auto-suggestion, parce que l'intérêt a un pouvoir si absolu
Que devons-nous penser de ces divers cas en quelque sorte pathologiques ?
Comme dans les crimes de l'amour, il est évident qu’un élément étranger au € moi» intervient. L'habitude d'agir par intérêt, uniquement par intérêt, a créé un besoin presque irrésislible d’accomplir des faits intéressés. L’habitude, on le sait, aveugle la raison. Une pensée à laquelle on s’accoutume jusqu à la suggestion, pousse à consommer presque fatalement des actes propres à la réaliser.
Mais est-ce à dire que la volonté libre n'existe plus chez l’avare, qu'il n’est plus responsable de ses délits ou de ses crimes? Non certes. Et la méthode que nous avons employée jusqu'ici, l’analyse nous le démontre. L'avarice est une habitude, or l'habitude engendre des actes et est engendrée par des actes. Nous pouvons faire des actes étrangers et même contraires à nos habitudes, pendant les instants de répit qu'elles nous laissent. En
répétant ces actes, nous pouvons contracter une
sur son sujet qu'il semble le placer dans un état véritablement pathologique. Néanmoins, nous préférons classer ce crime dans les faits passionnels, parce que Nolot, qui avait l’habitude d'agir par intérêt, n'avait pas, à proprement parler, une auto-suggestion. Il obéissait plutôt à une passion qu’à une idée fixe.
habitude contraire. Ainsi l'avare peut faire des actes de générosité et, en les reproduisant, combattre par une nouvelle habitude son avarice invétérée. C’est là un fait absolument certain en philosophie, par conséquent, théoriquement, l’avare ne peut pas échapper aux sanctions en disant : &je n'étais pas libre d’agir autrement, car mon habitude invétérée d’avarice me poussait irrésistiblement à faire ce que j'ai fait ». On lui répondrait : « Votre avarice est votre œuvre, vous l’avez librement contractée. Vous pouviez la combattre, vous l’avez gardée, vous vous êtes mis dans le cas de commettre de mauvaises actions. En fait, vous pouviez, même après avoir contracté et conservé l'habitude d'agir par intérêt, faire un effort, dominer le mobile si puissant que vous vous étiez donné et ne pas accomplir le délit ou le crime qu'on vous reproche ». Il y a là deux choses bien distinctes : il y a l'habitude qui entraîne, mais il
y a aussi la volonté qui arrête l'habitude.
Lepault, notre triste client, pouvait bien, malgré ses habitudes d’avarice, ne pas commettre le crime de se débarrasser de sa femme, charge qu'il croyait inutile. Il s’est bien rendu compte de ce qu'il faisait. Et la preuve — car nous tenons sur-
tout à donner des exemples probants, en négli-
geant l'intérêt bien relatif des anecdotes — c'est que Lepault a cherché un prétexte pour le faire, en suscitant une diseussion de ménage, Ce n’est donc pas son avarice seulement qui a causé le crime, c'est bien sa volonté guidée par son avarice.
En effet, pour raisonner logiquement, nous devons dire en l'espèce : Lepault, pour commettre son crime, a calculé, cherché un prétexte, délibéré. Or, toute délibération, tout calcul suppose à la fois la réflexion de l'intelligence et la détermination de la volonté. Donc Lepault a agi, non pas sous une influence purement passionnelle, mais bien par réflexion, par calcul intelligent et volontaire. Nous avions donc raison de dire que
la volonté de Lepault avait présidé à son crime.
Voici cependant une objection qui va se présenter naturellement à votre esprit, vous allez nous dire : «mais de ce qu’un individu a lintelligence très nette d’un acte, il ne résulte pas que sa volonté de le faire ou de ne pas le faire soit libre. La conscience des mobiles peut très bien se concilier avec le déterminisme ».
La volonté suppose l'intelligence, mais l’intelligence ne supplée pas à la volonté. Ce serait du déterminisme de dire qu'il suflit à l'intelligence
de voir le bien pour le faire pratiquer à la volonté, tant est grande l'influence du bien sur l’âme, du motif déterminant qu'est le bien... L'intelligence laisse intacte la liberté. Aussi, à l'inverse du déterminisme, pour nous, on peut avoir une Conscience nette des mobiles et la volonté, après la conception claire de ces mobiles, peut ne pas les suivre. C’est notre système. L'acte volontaire suppose l'intelligence, mais encore quelque chose de plus : la détermination libre ! La conscience des mobiles se concilie parfaitement avec le déterminisme — je me déterminerai fatalement du côté du mobile le plus fort, quand j'en aurai conscience. — Mais cette conscience explique surtout notre système sur la liberté, auquel elle est indispensable. — Pour délibérer et me déterminer, discuter et choisir les mobiles, il faut que j'aie conscience de ces mobiles et que je conçoive les projets possibles de mon activité. —
En résumé, et pour répondre d’une façon plus précise à cette objection, disons qu'elle n’est autre chose que la formule même du déterminisme. Cette théorie dit que la conscience claire d’un motif déterminant entraîne fatalement l’activilé et qu’on se croit libre parce qu’on connaît si bien la valeur de ce motif qu'on y adhérerait,
alors même qu'on serait libre. On peut répondre
à cela que la conscience claire des mobiles se concilie beaucoup plus avec le libre arbitre qu'avec le déterminisme. L'agent perçoit plusieurs mobiles : dans le déterminisme, il sera obligé de suivre le mobile le plus fort; dans le système de la liberté, il pourra suivre le plus faible, Or, en fait, l'analyse psychologique démontre qu'on peut suivre indifféremment le motif le plus fort ou le plus faible. & Video meliora proboque, deteriora sequor ». Donc si, comme le dit votre objection, la conscience des mobiles peut très bien se concilier avec le déterminisme, la conscience qu’on a de suivre souvent un mobile qui n’est pas le plus fort, qui n’est pas prédominant, qui n’est pas déterminant, ne se concilie vraiment bien qu'avec notre système de la liberté. L’usurier par exemple, peut si bien se reprendre dans son activité habituelle usuraire, qu’il en prévoit les conséquences et tâche de les éviter par un double contrat: vente à l'emprunteur, puis rachat à bas prix. C’est la délibération, le calcul qui précède l’acte volontaire, lequel se termine par l’intervention de la volonté libre.
Le paysan intéressé, qui plaide dans un partage, délibère, puisqu'il discute. Le faussaire qui fait un testament en sa faveur, réfléchit en le rédigeant,
en en réclamant l'exécution. Il adhère à son inté-
rêt, mobile prépondérant, se rend bien compte qu'il pourrait agir loyalement.…
En résumé, tous ces êtres peu intéressants qui accomplissent, sous l’impulsion de l'intérêt, des faits pénaux, ont une responsabilité atténuée, mais jamais leur libre arbitre ne disparaît, par conséquent jamais ils ne doivent échapper aux tribu-
naux.
Leur responsabilité, disons-nous , est atténuée pour le motif que nous avons déjà bien des fois indiqué : parce que le mobile qui les fait agir a acquis lant de force, par suite des circonstances étrangères à l’acte délictueux, que dans l’accomplissement de cet acte, leur volonté n’a pas sa pleine et entière liberté. Ils sont, au point de vue moral, dans la situation de celui qui fait un acte devant un pistolet braqué sur lui; de celui qui, entrainé par de mauvais camarades, se laisse aller à accomplir une mauvaise action, etc..., etc... Sa volonté est bien là, pour le faire résister à l’action mauvaise que le mobile passionnel le pousse à accomplir. Mais sa volonté est moins forte que le mobile, et il faudrait une résistance héroïque de sa part pour refuser d’agir.
On peut souhaiter l’héroïsme, on peut même le
réclamer. Mais si l'on doit punir quelqu'un parce
qu'il n'a pas été héroïque dans certains cas, on doit aussi être indulgent, la faiblesse devant toujours exciter la pitié. Si tous les hommes — sauf les fous — agissent sous l’action de mobiles et de motifs, leur responsabilité varie et n’est jamais immuable. Lorsque les mobiles ont leur action normale et ordinaire en présence de la liberté, la responsabilité est entière. Lorsqu'ils ont une influence anormale et excessive, ils amoindrissent la
liberté et la responsabilité est limitée.