ANT
volonté intervient, elle arrête l’action en train de se produire, elle cesse de lancer le vitriol ! Appelée à donner son adhésion au mobile, la volonté la refuse. Par conséquent, le crime passionnel, commencé antérieurement, était produit en dehors de toute volonté et de toute liberté:
N'est-ce pas là une inflexible logique ?
Ce raisonnement, qui semble assurément assez concluant, n’est que spécieux. En réalité, dans les crimes passionnels, la volonté n'est point paralysée par le mobile, elle est simplement entrainée — ce qui est bien différent — et, tout en n’ayant pas la force qu'elle devrait avoir, elle a néanmoins assez de pouvoir pour engager la responsabilité
de l’agent.
La cause déterminante est infiniment plus forte que toutes les autres causes d'activité et l'agent est plus porté à l’accepter et à la suivre. Il peut cependant se soustraire à sa « hantise », sa volonté est plus forte que cette raison d'agir.
On ne peut raisonnablement soutenir qu'il ne saurait lutter contre cette impulsion passionnelle et la vaincre, car mille fois, dans des circonstances analogues, d’autres personnes, se trouvant dans
des conditions identiques, ont résisté à ces sug-
gestions. L'agent qui y succombe parce qu'il le veut, y a souvent résisté victorieusement luimême auparavant. Donc la justice a le droit de le punir, parce qu'il fait ce qu'il aurait pu ne pas faire, ce à quoi il avait déjà pensé et qu'il n'avait pas fait cependant, jusque-là.
Mais la punition qu'on lui inflige doit être réduite presque indéfiniment, parce qu'il a, sinon une cause de non-responsabilité, du moins une excuse réelle, dans l'intensité de sa passion et la
réalité de ses souffrances morales.
Comment ne pas se sentir ému de pitié, devant ces cas si nombreux de misères morales où des jeunes filles déshonorées, martyrisées, recourent à une vengeance, à laquelle sans doute leur volonté concourt dans une certaine mesure, mais où leur passion les entraine, avec une puissance sinon irrésistible, du moins pour laquelle la résistance serait presque un exemple d’héroïsme !
Ces martyrs moraux méritent la pitié. Souvent, ils hésitent à se venger ; souvent, leur cœur est plus fort que la passion qui les pousse à la vengeance, et leur volonté de ne pas devenir criminels domine leurs souffrances... Souvent aussi, lorsqu'ils ont obéi aux impulsions de leur sensibilité,
de leur passion, ils se repentent et se donnent la
MOPL. 4 Ce suicide post-passionnel est la meilleure preuve de la vérité de notre thèse : sans doute leur responsabilité était aveuglée, leur force de volonté affaiblie par la passion. Mais néanmoins ils se rendaient bien compte de ce qu'ils avaient fait, savaient bien qu'ils l'avaient voulu, puisqu'ils se considéraient comme responsables de leur acte, en s'appliquant eux-mêmes, par remords. le dernier châtiment, la dernière sanction
— c’est-à-dire la mort. —
Ce sont des cas de cette nature que relatent les faits-divers de journaux, qu'on rencontre par milliers et qui sont tous analogues à celui pris au
hasard que nous citons à la fin de cette étude (1).
Il est cependant un autre crime passionnel proprement dit qui semble accompli sans volonté libre. Nous l'avons rencontré, il Y a un peu de temps. Nous plaidions, en effet, aux assises d’un département voisin du nôtre, pour une femme qui avait été séduite : devenue mère, elle alla un jour trouver son séducteur, pour lui demander de remplir ses
engagements vis-à-vis d'elle. Il refusa sèchement.
(1) Voir Annexe n° 10.
Elle le supplia de l’aider à subvenir à l'entretien et à l'éducation de leur enfant. Il refusa encore. Elle s’attacha à lui, pour essayer de le fléchir. Furieux, il prit une cravache et lui cingla le visage... Cette femme, indignée, arracha de ses mains l’odieuse cravache et, la retournant, frappa à son tour son amant avec le pommeau d'argent. Ce pommeau massif l’atteignit à la tempe, la saillie de métal lui fit une terrible blessure, et il mou-
rut le lendemain.
Nous vimes dans l'acte de cette femme une action involontaire : ce n'était pas, pour nous, un agent libre, elle avait agi sans délibération, elle ne s'était pas déterminée. C'était pour ainsi dire un mouvement réflexe qui l'avait fait agir. La cause de son crime, c'était un mobile externe : c'était l'impression du coup de cravache qu’elle avait reçu. Son indignation, le désir de vengeance n'était qu'un intermédiaire, sans action sur l’acte
tout physique qu’elle avait accompli.
Nous plaidâmes avec conviction ce système et nous n’eûmes pas de peine à affirmer que, dans ce cas unique, la volonté n'avait pu s'exercer. Un être humain sensé avait agi sans liberté, sous
l'empire d’un mobile déterminant. Et nous, qui
n'avions jamais admis qu'un être raisonnable — c'est-à-dire intelligent et libre — püût agir un jour sans intelligence ni liberté... nous fimes amende honorable aux partisans des tribunaux cliniques,
et la Cour prononcal’acquittement de notre cliente.
Nous eûmes bientôt à nous repentir de cette naïveté philosophique : la femme vint nous remercier et, pour prendre sur son cas des notes complètes, nous fûmes forcé de l'interroger encore sur son crime. Elle nous répondit par l'explication suivante qui nous stupéfia et nous ramena bien vite à notre cher spiritualisme : € Ah! Monsieur. quand René m'eût frappé, j'ai perdu la tête. j'ai revu en une seconde toute ma vie, sa première visite, ses mensonges, son abandon... j'ai pensé à mon petit Raymond, à ma vieille maman et j'ai
frappé! »
Cet acte, ce crime, qui est l'exemple le plus typique, le cas le plus parfait de mobile déterminant, de cause externe fatale, était donc un véritable acte volontaire, précédé de cette phase où la liberté se manifeste le mieux : la délibération. L'examen des causes possibles d'activité, déjà perçues par la conscience, si court soit-il, est le
fait d’un agent libre et responsable.
Certes, cette femme avait agi sans préméditation, mais avec conscience et délibération. Elle s'était déterminée. Le motif qu’elle avait choisi était de beaucoup le plus fort, mais sa volonté aurait pu lui en faire choisir un autre... Sa culpabilité était atténuée dans une très large mesure, on avait bien fait de l’acquitter, pour des causes morales — en considération des souffrances qui la laissaient plus sujette aux entraînements de ses
instincts — mais en droit, elle était responsable.
Nous en avons conclu que l’expérience conduit aux mêmes résultats que la raison, en matière de crimes ou de délits passionnels. La raison dit : l’homme est toujours, par essence, intelligent et libre, la volonté libre intervient dans toutes ses actions, sans cela elles ne seraient pas des actions humaines. L'expérience dit de son côté : il est des cas où la volonté libre semble ne pas intervenir, où des causes externes semblent déterminantes, mais examinez bien tous ces cas, vous verrez une délibération et une détermination pales, presque imperceptibles, mais enfin suflisantes pour engager la responsabilité de l’agent et pour montrer
qu'il ne perd jamais l'usage de sa volonté libre.
En réalité, nous nions l'existence des délits et
des crimes exclusivement passionnels, de ces méfaits devant lesquels les tribunaux doivent se déclarer désarmés, parce qu'ils n’engendrent pas
la responsabilité de leur auteur.
Notre excellent ami Henri Robert a plaidé, à Paris, presque toutes les affaires remarquables de crimes passionnels. Son immense talent a obtenu des résultats qu'on peut qualifier de surprenants — c'est-à-dire des acquittements, toujours des acquittements. — Il a plus fait pour la théorie de l'irresponsabilité, du déterminisme passionnel, que tous les philosophes et que tous les théoriciens réu-
nis.
Nous avons suivi attentivement tous les grands procès où il à fait absoudre, comme irresponsables, au milieu des applaudissements d’une foule en délire, des criminels qui déclaraient avoir suivi irrésistiblement un mobile déterminant. Eh bien, il n’est pas un de ces cas où nous n’ayons découvert — sans avoir eu besoin de faire une analyse bien subtile — les projets conscients, la délibération et la détermination — c'est-à-dire l'intelli-
gence et la volonté libre de l'agent. —
Ainsi peut-on considérer comme irresponsable
ce fameux Maurice Martin, qui assassina récemment une danseuse et qui fut acquitté par la Cour d’assises de la Seine ? (1) Assurément non.
Et tous les autres cas sont analogues, sinon plus graves encore, au point de vue de la responsabilité.
Nous connaissons les crimes de Vidal, « le tueur de femmes, » dont la responsabilité a été mise en doute. Cet individu, aujourd’hui célèbre dans les annales du crime, fut l’objet d’études sérieuses de la part de deux médecins experts, dont le savant docteur Lacassagne.
Longtemps on n’avait pu émettre sur sa responsabilité que des hypothèses vagues et imprécises ; l'examen physique et moral de l'assassin a donné des conclusions plus formelles, et par cela même, plus intéressantes.
A la vérité, Vidal ne présentait pas les tares morbides qui sont, pour les médecins, les indices apparents de dégénérescence mentale, telles que
le délire du toucher, la susceptibilité à l’état de
(1) Tantôt écuyer à l'Hippodrome, tantôt chauffeur d’automobiles, cet individu était, en dernier lieu, l'amant d'une danseuse. Cette dernière position lui plaisait si fort que, le jour où il se vit menacé de la perdre, il plongea un grand couteau dans le cœur de l'infidèle (Echo de Paris, 10 janvier 1902).
veille et certaines anomalies pupillaires. Rien de pareil n’a été observé chez le tueur de femmes, et si l’on a pu constater chez lui un état de faiblesse physique assez marqué lors de son arrivée à Lyon, cette faiblesse a disparu assez vite, par suite du régime de calme qu'avait ordonné pour le détenu le médecin des prisons.
Cette faiblesse physique passagère n’était done qu'un accident, elle n’était pas antérieure aux crimes de l'assassin et n’a pu entrer en cause dans la responsabilité de ce dernier.
On sait que Vidal avait prétendu qu’au moment où il plantait son couteau dans la chair de ses victimes, il était guidé par une force irrésistible, la haine de la femme (1), et il obéissait fatalement à cette impulsion.
Le dossier volumineux qu'ont examiné les experts a démontré, au contraire, que lassassin avait parfaitement conscience de ses actes.
Vidal a tué pour tuer et pour voler, ont dit deux des médecins, et dans ces conditions, sa responsabilité n’a pu être limitée.
L'examen médical a porté aussi sur d’autres
points précis; c'est ainsi qu'on à envisagé le cas
(1) Comparez avec le cas de Vacher, qui a invoqué le même mobile déterminant.
de savoir si le tueur de femmes était un obsédé ou un délirant.
Or les phénomènes d’obsession et de délire mental sont accompagnés de faits physiologiques dont la constatation a fait complètement défaut en ce qui le concerne.
Dans ces conditions, la conclusion des deux médecins ne pouvait être que la suivante : Île tueur de femmes est responsable de ses crimes.
Il convient d'ajouter, cependant, que l'examen minutieux fait par les experts à la prison Saint- Paul de Lyon a révélé chez Vidal un état d’instabilité et d’impressionnabilité nerveuses qui ne paraissaient pas devoir être mis en doute et qui constituaient aux yeux des praticiens, une très légère atténuation à la responsabilité de l'assassin.
Au surplus, cet état nerveux n’était pas suffisant pour expliquer et surtout pour excuser les actes de Vidal, et c’est dans ce sens que les médecins ontdéfini aux jurés la légère atténuation dont nous parlons plus haut.
Donc Vidal, qui déclarait avoir suivi irrésistiblement un mobile déterminant, était, lui aussi,
responsable.
Nous ne voulons pas terminer cette très légère
esquisse des crimes passionnels proprement dits, (c'est-à-dire des crimes inspirés par l'amour), sans formuler notre vœu en ce qui concerne leur répression.
En vérité, l'état passionnel a fini par devenir un danger humain, un danger social de tous les instants, non seulement par l'exemple funeste qu'il offre, mais par l'absurde opinion qui le hausse au-dessus des gestes criminels ordinaires, parce qu'il a plu à des jurys trop sensibles de le placer au-dessus des lois. Tous les jours maintenant, de pâles énergumènes se dressent à la barre des inculpés, exultant d'orgueil, s’innocentant d’un seul mot : Q j'ai vu rouge ! »
Et on les acquitte, parce que leur vision rouge avait une vague excuse (/) passionnelle. Et personne pour crier aux juges que la passion ainsi comprise est le premier, le plus grand de tous les crimes, comme les passionnels sont les plus dangereux des hommes (car un malfaiteur qui tire vanité de ses méfaits n’a plus aucune chance de s’amender) et qu'enfin la société a le devoir de les mettre dans l'impossibilité absolue de nuire à leurs semblables.
Notez qu'il ne s’agit point ici d'une protestation platonique et sentimentale. Nous avons voulu
savoir, et nous nous sommes donné la tâche ardue
de compulser les statistiques criminelles de France depuis vingt-cinq ans. Or, il appert de ce travail que les crimes passionnels progressent d’une façon effrayante et qu'ils entrent aujourd'hui pour un tiers environ dans les pénalités infligées par nos tribunaux. Ce qui est plus sinistre encore, c’est qu'ils figurent pour la proportion de trois quarts dans les acquittements prononcés.
Ce qu'il y a de plus monstrueux, enfin, c’est que le crime passionnel se complique le plus souvent d’alcoolisme. Le délire homicide — soit dit pour nous exprimer comme les psychiâtres — se révèle dans un très grand nombre de cas, comme une forme déguisée du délire alcoolique, et il existe un lien terriblement étroit entre l'ivresse passionnelle qui voit rouge et l'ivresse provoquée par les spiritueux. Mais, dès que le mot & passionnel » entre en scène, les jurés, hypnotisés, acquittent, parce qu'il est convenu une fois pour toutes, que ce mot, en tant que mot seul, excuse tout et que les passionnels sont des irresponsables.
Des dégénérés, dit la science morale. Mais elle, du moins, les catégorise. Elle distingue entre les dégénérés supérieurs et les dégénérés inférieurs, entre l’anormal simple et le criminel pur. Et c’est une lourde erreur de croire qu’elle réclame l’irres-
ponsabilité juridique du criminel passionnel. C’est
par ignorance seulement et par soumission au préjugé populaire que nos jurés ont adopté cette façon de voir. L'illustre Lombroso, par exemple, s’est efforcé surtout de définir le type criminel contemporain et de le séparer du fou moral ou de l’aliéné simple. Selon lui, la dégénérescence risquait vraiment d'englober trop de monde. Morel qui, le Prenmersen2597:
rescences, appliquait l’épithète indistinctement à
écrivit un 7railé des Dégéné-
tout ce qui s'éloignait du type normal. L'école Lombrosiste créa une hiérarchie et des castes. Puis les criminalistes survinrent qui achevèrent de fixer le type criminel moderne et proposèrent une réforme adéquate de notre système pénal, réforme qui consistait surtout dans la diminution de la peine en infumie el en rigueur et son augmentalion en durée et en garantie sociale. (Nous copions ces mots textuellement dans le remarquable discours prononcé par Lombroso en 1897, au congrès international de médecine de Moscou).
Dans quelle mesure ces théories mal digérées ont-elles influé sur la sentimentalité de nos jurés ? C’est ce que nous ne nous chargerons pas d’expliquer. Toujours est-il que le crime passionnel, sans cesse absous par eux, se multiplie. Il deviendra, si l’on n'y prend garde, le stigmate sanglant de notre
époque.
$S 2. — Amour du beau.
A côté des faits criminels et délictueux produits par les passions les plus basses, les appétits et les impulsions sensibles, à côté de ceux produits par l'amour proprement dit, on trouve un domaine psychologique plus élevé qui comprend les faits passionnels provoqués par ce qu’il y a de plus beau, de plus noble dans notre âme, par ce qu’Aristote, Descartes et Augustin Thierry appelaient «& les
passions supérieures ».
La fin ne justifie pas les moyens; des passions nobles peuvent, pour s'exercer, employer des procédés délictueux et criminels. L'artiste, le savant, le philanthrope poussés par leur passion du beau, d'a vrai, du bien, peuvent commettre de véritables crimes où délits prévus par le Code pénal. Aïnsi le collectionneur qui dérobe un objet d'art à la vitrine d’un musée, est guidé par l’amour du beau. Le savant qui empoisonne son semblable pour se rendre compte des ravages causés par un poison qu’il étudie, est poussé par l’amour du vrai. Celui
qui massacre ceux qui ne veulent pas adorer le
dieu qu’il adore lui-même est obsédé par l'amour du bien. EL nous pourrions multiplier les exemples à l'infini. Disons simplement un mot des crimes Commis au nom de l'amour du beau et de l’art.
On considère done comme des méfaits passionnels, certains crimes ou certains délits assez fréquents, commis sous une impulsion noble en soi :
l'amour du beau.
Le collectionneur qui enlève une médaille à la vitrine d’un musée, le bibliophile qui s'empare d'un volume sur les rayons d'une bibliothèque publique, est poussé par une tendance inconsciente, un amour irréfléchi. C’estun irresponsable, c'est un monomane. Il agit, aflirme-t-on, sous l'empire d’une impulsion, d’un mobile irraisonné : l'amour du beau ou de Part, et doit échapper à toute sanction.
L'analyse psychologique, qui dissipe beaucoup de fausses irresponsabilités, semble justifier cellelà. En effet, le collectionneur a, par une sorte de culture intensive, développé jusqu'à l'extrême sa passion. Par l'habitude, il s’est créé des manières d'être et des besoins factices où son amour du beau
et de l’art se développe tout à son aise. Cet amour
«sui generis » est devenu tout puissant, c'est lui qui guide sa vie, son activité. La volonté en est devenue peu à peu l’esclave, elle n’a plus de part dans l'acte. Et il semble qu'on doive assimiler le savant qui vole ou qui tue pour conquérir la chose précieuse, objet de ses recherches, à l'homme qui se défend contre un assassin, pour obéir à l’instinct de conservation, à l'instinct vital; car lui aussi subit fatalement la loi inéluctable d’une impulsion irrésistible : l'amour du beau, l'amour de
l’art.
Un de nos camarades d'enfance, grand bibliophile, s'intéressant surtout à l’histoire locale d’un département voisin du nôtre, où il résidait pendant une grande partie de l’année, avait dans sa collection une plaquette rarissime sur l’histoire de St-J... Un jour, celte plaquette disparut et personne ne sut où elle était passée. Trois ans après cette perte, dont il ne s'était Jamais consolé, notre ami, qui suivait assidûment les ventes, vit à son grand étonnement annoncer, lors de la dispersion de la bibliothèque du Docteur X..., d’une petite académie de canton, qu'il estimait fort et recevait souvent, la brochure volée. Son identité était certaine : à la page35, 1e yavait
une piqure de vers et à la page 40, une anno-
tation manuscrite du xvur siècle concernant un aquamanil (1).
Le voleur était le plus honnête homme du monde, il n'aurait jamais voulu faire de tort à son prochain, mais c'était un bibliomane! Il aurait donné mille francs de l’histoire de St-J., si l’on eût voulu la lui vendre. Notre ami ne s’en serait Jamais défait pour tout l'or du monde. C'est pour-
quoi le Docteur la lui avait volée.
Notre première opinion, après un superficiel examen, fut que ce collectionneur, indélicat en fait, était irresponsable. Sa volonté n'avait pas adhéré à l'acte commis et, à plus forte raison, n'avait pas participé à l'acte que lui avait fait uniquement accomplir sa passion.
Avions-nous raison? Nous ne le croyons pas.
Nous ne pouvons pas reprendre ici toute la théorie de l’acte instinctif, sous peine de dépasser les limites que nous nous sommes imposées ; mais disons encore d’un mot que l'acte instinctif est irresponsable, parce qu'il est simple. Cet acte se produit brusquement, sous l'empire d’une force naturelle que
Dieu a mise en nous. Et il s’est déjà produit,
(1) Sorte de bouillotte artistique, fort rare, pour conserver de l'eau chaude.
qe
quand la conscience nous le révèle. En lui, la volonté ne peut pas avoir de part.
Il n'en est pas de même du cas du voleur de
livre. Le collectionneur est poussé par son amour du beau, de l’art, mais cette force ne produit pas l'acte avant d’être perçue par la conscience, par l'intelligence, et soumise au verdict de la volonté.
L'acte du bibliomane est complexe : il suppose réflexion, calcul, délibération. Or, pendant tout ce temps où elle intervient avec la raison, la volonté a largement le loisir et le pouvoir d'intervenir à son gré.
Sans doute la liberté du bibliophile est fortement atténuée par la force de sa passion, car sa volonté est presque toujours asservie à cette passion — bien qu'elle puisse en fait et doive en justice lui résister — par l’habitude de suivre toujours les impulsions de cette instinctive manie. Mais cela n'est pas suflisant pour absoudre des faits volontaires en dernière analyse, des faits qui
doivent être sanctionnés (1).
(1) Dans cette classe de délits passionnels, nous placerons encore une sorte de délit dont nous avons trouvé la curieuse manifestation dans un fait-divers de journal. (Voir annexe n°11). Nous reconnaissons que ce vol ne présente pas absolument le caractère passionnel, mais il nous a semblé si original que nous demandons la permission de le reproduire.
Tout ce que nous venons de dire pour l'amour
du beau peut s'appliquer à l'amour du bien ou à
l'amour du vrai (1).
Disons enfin, à titre de corollaire à notre très légère ébauche des crimes passionnels, qu'il y a, en fait, des gens qui n’ont pas le eourage, l’énergie de vouloir (2). Ils n'ont pas de passion ; leur indolence naturelle, développée par leur inertie, a atrophié leurs instincts. Ils ressentent peu, dans leur sensibilité fortement émoussée au point de vue de l’âme, les phénomènes psychiques qui pourraient constituer pour eux des mobiles, des impulsions. Leur volonté n'intervient jamais, parce que la volonté suppose l'effort, l'effort suppose une peine, et parce qu'une peine détruit le bien-être auquel ils sont prêts à tout sacri-
fier.
Ces gens-là, dit-on, agissent pourtant, mais d’une
facon indifférente, au hasard, sans intention incon-
(4) Voir annexe n° 12 (merveilleux exemple de crime commis au nom de l'amour du vrai, de la science).
(2) Voir le système de «la liberté d’Indifférence » que nous avons étudié dans la 1° partie de notre travail.
testablement, mais aussi sans liberté, sans volonté. Ils ont, si l’on veut, un but unique dans la vie: ne pas se donner le souci de vouloir, et cette intention dicte le seul acte volontaire qu'ils accomplissent dans leur existence... ne pas se donner la
peine ni la fatigue de vouloir !
Nous ne nous arrêterons pas à ce tableau singulier d'êtres imaginaires et impossibles. Un être inerte, comme on le peint dans ce système, ne peut exister. On n’est pas le maître d’annihiler ses instincts ; de supprimer ses impulsions, sa raison, son intelligence, sa volonté; de vivre dans une sorte d’atonie psychique. Et si la paresse subordonne, une fois pour toutes, la volonté aux instincts, c'est encore un acte libre et volontaire qui rejaillit sur tous les autres.
Nous n'avons pas besoin d’insister sur cela, tout ce que nous avons dit jusqu'ici fait comprendre
l’insuflisance de ce système (1).
(1) Voir la doctrine de la liberté d'indifférence, dans la 1" partie de notre thèse. Comme celui de la pierre qui tombe, l'acte est mécanique.
Aperçu général de cette étude.
A côté des divers mobiles que nous avons étudiés, on peut encore en trouver d’autres, notamment le mobile très rare qu’un homme peut donner à l’activité d’un autre homme, par cette influence, encore peu connue, que la science mo-
derne a appelée l’hypnotisme et la suggestion.
Avant d'étudier ces questions, disons de suite que l’hypnotisme est un état — c’est-à-dire un
tandis que la sugges-
ensemble de phénomènes tion est la phase de l’hypnotisme dans laquelle le sujet actif fait naître, à son gré, dans le cerveau du sujet passif, certaines résolutions ou volontés
déterminées.
L'hypnotiseur veut, comme s’il devait agir ; il a une volonté arrêtée, profonde, plus énergique même que si elle était destinée à mettre en œuvre
son activité propre, et il impose cette volonté à un
autre. Ce dernier n’a pas d’autre cause à son activité que cette volonté là. Par conséquent, il paraît que son activité est sans sanction possible, car il
n’en à pas la responsabilité.
La volonté externe de la suggestion se trouve si rarement en droit pénal qu'un statisticien a prétendu que sur 100,000 crimes ou délits, on trouve à peine un fait pénal paraissant commis sous son influence. Ce calculateur a raison et nous irons plus loin que lui, car nous n'avons pas trouvé, dans toute notre carrière déjà longue, un seul fait pénal vraiment commis sans conscience intellectuelle des motifs et des mobiles d’acüivité, en un mot sans idée et connaissance quelconque des raisons d’agir à présenter à la volonté.
La volonté externe, dit-on, est suggérée suivant des lois toutes physiologiques et, par l'effet du physique sur le moral, elle produit des actes accompagnés d’une conscience « intermittente ». Cette conscience particulière, nous la connaissons : c’est celle du sujet passif qui ne se rend pas compte, lorsqu'il est éveillé, des volontés qui lui sont suggérées, — que le sujet actif a mises en lui, — projets qu'il retrouve à l’état conscient,
lorsqu'il retombe dans l'état hypnotique.
En droit criminel, cette volonté est-elle destrucetive de la liberté, de la responsabilité? Enlèvet-elle à la société le droit de punir et rend-t-elle le Code inapplicable entre les mains des magistrats ?
La science répond à cette question, en disant : «€ l'agent auquel on suggère une volonté est irresponsable » et pour appuyer cette théorie scientifique, absolument moderne, on à recours à plusieurs systèmes. Deux écoles ont essayé de faire la lumière sur ce point : l’école de Paris, représentée par des médecins remarquables. Cette école, qui a son siège à la Salpétrière, reconnaît comme chefs l’illustre docteur Charcot, Gilles de la Tourette, Pierre Janet, Bourneville. L'école de Nancy, qui a son siège à la Faculté de Médecine de cette ville, a pour promoteurs le docteur Liébeault, le docteur Beaunis et le savant protesseur Liégeois. Son véritable chef est l’éminent docteur Bernheim. Sa perspicacité d’observation, sa netteté d'exposition et — ce qui est plus rare encore — la mesure qu'il apporte généralement dans ses conclusions, lui assurent le pre-
mier rang parmi les maîtres en hypnotisme (1).
(4j Nous tenons à mentionner ici, à titre de reconnaissance, que les deux grands savants le professeur Liégeois et le doc-
De ces deux écoles, l’une représente le matérialisme : c’est l’école de Paris. L'autre, le spiritualisme : c’est l’école de Nancy. Nous considérons en effet qu'il y a une certaine liaison entre le spiritualisme et l’école de Nancy, parce que cette dernière a pour base la suggestion des idées qui sont des phénomènes immatériels, spirituels. Au contraire, l’école de Paris nous paraît se rapprocher du matérialisme, parce qu’elle réduit tout à des transmissions de mouvements. En fait, la suggestion des idées, dans l’école de Nancy, emploie des moyens physiologiques; mais il ne s'ensuit pas moins que cette école a une base psychique que nous pouvons assimiler à un certain spirilualisme.
Il faut avouer que toutes nos sympathies sont pour cette dernière. Pour l’école de Paris, de Charcot et de Gilles de la Tourette, l’hypnotisme se réduit à des phénomènes physiques et physiologiques : ce sont des états morbides, des cas pathologiques qui produisent les suggestions. Et pour l'expliquer, l’école de la Salpétrière a classifié les
faits hypnotiques, dans une note adressée à l’Aca-
teur Bernheim daignèrent nous expliquer eux-mêmes leurs théories et se mirent à notre disposition, avec la plus extrême obligeance. (Nancy, 15 février 1902).
démie des Sciences en 1882, elle a ainsi déter-
miné trois phases d’hypnotisme :
1° la catalepsie ; 2° la léthargie;
3° le somnambulisme.
À chacune de ces phases correspondent des phénomènes physiologiques qui provoquent des
phénomènes psychiques.
Par conséquent en réalité, pour cette école de Charcot, la volonté de l'opérateur n’entraine pas directement l’activité du sujet. Elle passe par une foule d’intermédiaires, elle provoque des états physiologiques. Et ce sont ces états physiologiques, morbides, pathologiques, qui créent chez le sujet un automatisme où les facultés entrent beaucoup moins en acte que le corps lui-même et l'or-
ganisme.
Cet hypnotisme, matérialiste, nous paraît moins exact que la théorie si poétique, si savante, si
vraie de Bernheim (1), qui produit en droit des
(1) De la suggestion dans l’état hypnotique et dans l’état de veille, Paris, 1884, Doin éditeur.
conséquences immenses, nettement expliquées
par M. Liégeois (1), le juriste de l'Ecole.
D'après l’école de Nancy, l’âme de l'opérateur agit directement sur l’âme de l’opéré. [Nous disons : l’âme de l'opérateur, puisque c’est une idée, une résolution qui est suggérée (d’après cette école) et non pas un simple phénomène mécanique qui est produit]. Sans doute l’état physiologique de l’opéré facilite la suggestion, mais cette dernière n'en est pas moins un état mental et moral. L’hypnotisme n’est plus, comme à Paris, un simple phénomène physiologique, c’est avant tout un phénomène psychologique. Par conséquent, comme conclusion normale et naturelle, nous pouvons dire dès à présent — sauf à le prouver dans la suite — que toutes les conséquences des faits psychologiques se produisent : conscience chez le sujet et par là (selon nous) déterminaüon, restreinte il est vrai, mais néanmoins sufii-
sante pour engendrer la responsabilité.
Les expériences de ces deux écoles semblent se
(1) De la suggestion et du somnambulisme, dans leurs rap ports avec la jurisprudence et la médecine légale, Paris, 1889, Doin éditeur.
contredire. En réalité, elles sont les mêmes. La cause seule diffère. L'école de Paris est une école médicale, qui ne voit que des choses matérielles : les conséquences, les actes, les mouvements.
L'école de Nancy est une école philosophique, qui examine les états d’âme, l'intervention des facultés. Elles concluent toutes deux à des conséquences identiques, qui sont contraires à notre manière de voir et qui aboutissent à lirresponsabilité (r). Mais l'irresponsable, à la Salpêtrière, est un automate, analogue aux machines de Vaucanson ; tandis que l’irresponsable, à Nancy, est un homme qui agit en homme, mais dont l’état d'âme n'est pas une activité, un état d'âme personnel à lui agent, mais bien personnel à celui qui le sug-
gère.
Il n’y a pas de responsabilité, à l’école de la Salpêtrière, parce qu'il n’y a pas ni de conscience intelligente des motifs d'action, ni de volonté, bref parce qu'il n’y à pas d'acte psychologique. Il y a un ingénieur irresponsable qui fait mouvoir une machine, laquelle ne peut être responsable, avec
ses lois fatales, nécessaires. L’ingénieur n’agit pas
(1) De l'agent, bien entendu. Il ne s’agit que de l'agent.
par son sujet, il fait mouvoir sa machine qui, à elle seule, par ses lois physiologiques, produit non des actes, mais des effets. Il n’est pas plus responsable, au point de vue pénal, que le mécanicien qui met son moulin en mouvement, lorsque par suite de ce mouvement, le moulin occa-
sionne des accidents.
Il y à une responsabilité en jeu, à Nancy, parce qu'il y à fait psychologique, il y a conscience intelligente des motifs et volonté; mais, pour cette école, cette conscience et cette volonté, ce fait psychologique, cette responsabilité appartiennent uniquement à l'opérateur, n’appartiennent jamais au sujet. (C’est Justement sur ce point
que nous nous écartons de l’école de Nancy.)
Abandonnons les intéressants systèmes des écoles hypnotiques et voyons une manifestation de l’hypnotisme en criminalité.
Nous avons vu, à Dijon, Donato ou Pickmann mettre entre les mains d’un sujet volontaire un coupe-papier, l'hypnotiseur voulant fortement, ayant la volonté énergique que ce sujet aille frapper telle personne de l'assistance. Et le sujet est allé frapper la personne désignée. Or si, au lieu
d’une démonstration scientifique, il se fût agi d’un
drame véritable, la volonté de Donato ou de Pickmann n'aurait pu être attribuée à son sujet et l'acte pénal de ce dernier n'aurait pu être puni par les tribunaux.
«Mais ce sont là, direz-vous, des expériences de laboratoire ! En serait-il de même dans la réalité ? » Nous nous réservons d'examiner cette question d’une façon consciencieuse et avec tout le développement qu'elle comporte, dans un cha-
pitre spécial.
La science aflirme, explique, constate ce que nous avons vu comme simple curiosité, lorsque nous avons suivi les spectacles, plutôt amusants, présentés par Donato. Le célèbre docteur Liégeoïs, dans son bel ouvrage sur l’hypnotisme (De la suggestion et du somnambulisme dans leurs rapports avec la jurisprudence et la médecine légale (1), raconte l'expérience suivante : je dois m’accuser d’avoir essayé de faire tuer M. M..., ancien magistrat, et cela, chose grave, en présence de M. le commissaire central de Nancy.Je m'étais muni d’un revolver et de quelques cartouches. Je ne
voulais pas que le sujet mis en expérience — et
(1) Liégeois, op. eit., page 135.
que je pris au hasard parmi les cinq ou six qui se trouvaient ce jour-là chez M. Liébeault — püût croire qu'il s'agissait d’une simple plaisanterie. Je chargeai donc un des coups du pistolet et je le tirai dans le jardin. Je rentrai ensuite, montrant aux assistants un carton que la balle venait de perforer. En moins d’un quart d'heure, je suggère à Me G... l’idée de tuer M. M... d’un coup de pistolet. Avec une inconscience absolue et une parfaite docilité, Mre G... s’avance sur M. M..., et tire un coup de revolver. Interrogée immédiatement par M. le commissaire central, elle l'avoue. On lui demande si ce n’est pas moi qui lui ai suggéré l’idée du meurtre ; elle aflirme que non,
qu’elle est seule coupable.
Certains philosophes, même ennemis de la théorie scientifique (1) et qui semblent partisans de notre manière de voir, ont été émus par ces exemples; et le savant psycho-physicien, l'abbé Schneider (2) lui-même, dit dans son chapitre de
« l’hypnotisme et la morale » : € parmi les hyp-
(1) La théorie scientifique est celle qui admet que les phénomènes d'hypnotisme se produisent mécaniquement. C’est celle de l’école de Paris.
(2) L'abbé Schneider est mort depuis plus de dix ans. Il était professeur à Saint-Sigisbert, à Nancy. C'est lui qui nous a initié aux études hypnotiques.
notisés, il en est qui marchent automatiquement, à pas comptés, vers l'accomplissement du crime, sans hésitation, sans défiance, sans inquiétude, sans précaution. Point de remords non plus, ni de responsabilité. » L'école de Nancy tout entière
adopte ces théories.
Cette argumentation est spécieuse et nous y avons cru longtemps. Mais, depuis quelques années, une étude approfondie nous a montré qu'une volonté purement externe était impossible. L'agent est obligé de prendre conscience de l'idée qu'on lui suggère et d’accepter librement cette idée. Il peut y résister. Et jamais un hypnotiseur ne pourra vaincre la résistance d’un sujet, auquel il voudra imposer quelque chose de contraire à sa propre volonté, à lui sujet. D'abord, le sujet qui se défie peut refuser de tomber à l’état d’hypnotisme. Ce n'est certes pas une simple aflirmation de notre part. Et pour se convaincre de cette vérité, il n'y a qu'à consulter les meilleurs ouvrages d'hypnotisme. Nous citerons au hasard Elie Méric (le Merveilleux et la Science), page 165, qui dit : &« pour dormir, il faut vouloir dormir. » — Bernheim {de la Suggestion et de ses applications à la thérapeutique), $ 4, page 269, qui dit :
«nul ne peut être hypnotisé contre son gré. » —
Broca (voir Schneider, page 14), qui dit : « on n’endort pas le sujet, i/ s'endort, » etc., etc., etc. Ensuite, même endormi, il peut opposer sa volonté à celle de son maître. Nous allons le voir.
M. de Puységur, dans son ouvrage intitulé :
« Mémoire pour servir à l'histoire et à l’élablissement du magnétisme animal » (1), reconnaissait déjà cette vérité en 1784 : & je questionnais un jour, disait-il, une femme en l’état magnétique, sur l'étendue de l'empire que je pouvais avoir sur elle. Je venais de la forcer, par plaisanterie, à me donner des coups avec un chasse-mouches. Eh bien, lui dis-je, si je le voulais absolument, je pourrais de même faire de vous tout ce que je voudrais, vous faire déshabiller, par exemple... » — «Non, monsieur, me dit-elle ; ce que je viens de faire ne me paraissait pas bien, j'y ai résisté Jongtemps ; mais, comme c'était un badinage, à la fin j'ai cédé. Mais, quant à ce que vous venez de dire, jamais vous ne pourriez me forcer à quitter
mes derniers habillements. »
Dans le même ordre d'idées, M. Gilles de la
Tourette raconte, dans son € Traité de l’'Hypno-
(1) Page 120.
tisme et des états analogues » (1), que, pour avoir poussé très loin cette expérience de suggestion sur une femme W..., il aboutit à une crise hystérique, sans pouvoir décider le sujet à accomplir ce qu'il lui suggérait.
Il indique encore, dans le même ouvrage, plusieurs autres cas où l’hypnotisé, trouvant la suggestion désagréable ou déraisonnable, refusa de l'accomplir.
Enfin le docteur Gibert, dans la « Revue philosophique » (février 1886), indique qu'après avoir ordonné à une dame de faire le tour du jardin, un parapluie ouvert, cette dame refusa d'ouvrir son
parapluie, pour ne pas paraitre ridicule.
A côté des cas cités par ces grands auteurs, nous pouvons invoquer notre modeste expérience d'avocat. Dans le cours de notre carrière judiciaire, nous dûmes nous occuper, il y a quelques années, d’une affaire de divorce fort curieuse : un mari, voulant se débarrasser de sa femme, lui avait suggéré à diverses reprises l’idée de se donner la mort, en allant se jeter à la rivière. Une
première fois, à l’état de veille, elle avait pu échap-
(1) Page 139 à 143.
per à cette hantise, en prenant la fuite. Une seconde fois, à l’état de sommeil hypnotique, elle avait si bien résisté qu'elle avait pu se réveiller par la seule force de sa volonté. Cette femme était pourtant un sujet très impressionnable et subissant la volonté de son mari. Ce fut pour nous la preuve évidente que l'être, qui recoit une idée externe et subit la volonté d’autrui, obéit parce qu'il ne veut pas résister. Il joint sa volonté à celle d'autrui. Et si sa responsabilité est considérable-
ment atténuée, elle n’en subsiste pas moins.
Nous citons, à la fin de cet exposé, d’après le journal le Petit Bourguignon, » un fait qui montre que la jurisprudence suit les théories de la doctrine et de la philosophie, que nous venons d'exposer, et que les juges ne croient pas — pas plus que nous d’ailleurs — que les suggestions hypnotiques et les volontés extérieures empéchent le sujet de comprendre de délibérer, de se
déterminer, en un mot d’être responsable (1).
(1) Le magnétiseur célèbre, Donato, dont le vrai nom était Alfred D'Hont, vient de mourir à la maison Saint-Jean-de- Dieu, à l’âge de 63 ans. Il était né à Chênée (province de Liège), en 1840.
On se souvient des séances d’hypnotisme qu'il donna dans toute la France, et notamment à Dijon, avec son sujet Mlle Lu-
Nous ajouterons qu’en matière pénale, les cas de volontés externes sont si rares, qu'il n’y a qu’un simple intérêt théorique et documentaire à les rappeler. En effet, il est très rare de rencontrer dans la vie, des cas de crimes véritables commis par suggestion hypnotique. Les savants qui font de l’hypnotisme sont d’honnèêtes gens, qui n'emploient ce moyen que pour de simples expériences scientifiques.
Nous croyons devoir, avant de terminer cet aperçu général sur l’hypnotisme, indiquer un fait-
divers qui semble relater un de ces cas, si rares
cile. On se souvient également que Mme D'Hont, l'ayant fait surprendre avec Mlle Lucile, le poursuivit et le fit condamner à 200 fr. d'amende.
Mile Lucile, incriminée comme complice du délit. excipa de sa qualité d'hypnotisée pour se soustraire à la condamnation : son avocat plaida qu'étant atteinte de troubles hystériques (phénomènes nerveux aujourd'hui connus et observés scientifiquement) elle devait être considérée comme irresponsable; que, vis-à-vis de Donato, elle était continuellement dans l’état supgestionnel, qu'un regard suffisait pour la plonger dans le sommeil artificiel de la catalepsie, et qu'alors il n’y avait plus chez elle d’autre volonté que celle du magnétiseur, que par conséquent le sieur D'Hont, dit Donato, abusant de son état de sujet, avait pu avoir des relations avec elle, sans qu'elle eût la possibilité de les empêcher.
Les juges refusèrent d'admettre ces raisons et condamnèérent tout de même Mlle Lucile à 100 francs d'amende, comme complice.
que nous avons jusqu'à présent douté de leur existence, Ce cas peut être précieux pour les partisans de la doctrine de l’école de Nancy, et nous l'avons indiqué aux savants maîtres de cette école. Il nous
laisse très sceptique (1).
Hypnotisme et suggestion — Définition — Conception.
L’hypnotisme, selon la définition du célèbre professeur Bernheim, de Nancy, n’est autre chose que la mise en activité d’une propriété spéciale du cerveau : la suggestibilité — c’est-à-dire le fait de pouvoir accueillir des suggestions —. La suggestion est toute idée acceptée par le cerveau. Cette idée, d’où qu’elle vienne, tend à se réaliser, à s’extérioriser, à se faire acte, à devenir mouvement, sensation, image. Cette réalisation peut se produire, même en dehors du cas de suggestibilité et d'hypnotisme, qui réclame des conditions spéciales
d’abdication de personnalité. Aïnsi les grands
(1) Voir annexe n° 13.
orateurs, les grands philosophes, qui sont des remueurs d'idées, n'arrivent au but qu'ils s'imposent que par la suggestion de ces idées aux foules auxquelles ils s'adressent, ils les font accepter au cerveau de leurs auditeurs. Ces auditeurs tendent à les réaliser. Et c’est ainsi que Napoléon suggérait le courage à ses soldats, que certains missionnaires suggèrent la foi à des masses énormes et que par l'éducation, les professeurs suggèrent à leurs élèves et la patience et la vertu. La sugges-
tion est donc l’idée acceptée par le cerveau.
Mais il ne suflit pas qu'une idée soit acceptée, qu'une suggestion soit produite; il faut encore qu'elle soit réalisée. Et pour se réaliser, il est nécessaire qu'elle soit déposée dans un cerveau suggestible. La suggestibilité est donc la proprièté du cerveau qui nous permet d'extérioriser les idées recues, de les transformer en actes, telles qu'on
les recoit.
La suggestibilité a de grands ennemis : ce sont la raison, l'intelligence, la volonté; en un mot, toutes les facultés personnelles et supérieures de l’âme qui font que l’homme veut être quelqu'un, une individualité se rendant compte de ce qu’elle
fait et voulant ce qu’elle fait. Ainsi, pour repren-
dre les exemples que nous avons donnés, les grands capitaines comme Napoléon, les grands saints comme Bernard, les grands éducateurs comme Socrate n’ont suggéré et n’ont pu faire réaliser la bravoure, la vertu, le travail, que parce qu'ils ont fait comprendre que ces choses étaient conformes à la raison, qu'elles devaient par leur nature être acceptées par la volonté, qu'elles étaient le plus noble apanage de la personnalité. L'homme, chez qui l'intelligence, la raison, la volonté, la personnalité domine, peut recevoir des suggestions, peut les suivre, mais seulement quand le raisonnement lui montre que ces suggestions sont quelque chose qu'il peut accepter et qu'il peut faire sien. Alors on ne peut pas dire qu'il est hypnotisé, parce que c'est plutôt sa raison que l'idée suggérée, qui le fait agir. Bref, c'est l’idée suggérée, acceplée par la raison.
Si la suggestion a des ennemis, il est des cas où ces ennemis sont réduits à l’inaction, à l’impuissance, où ils ne peuvent contrôler l’idée suggérée, la combattre, se l’approprier, la soumettre à la volonté et à la liberté, comme dans les cas que nous venons d'examiner. C’est alors que se produit ce qu'on appelle à proprement parler l’état hypnotique — c'est-à-dire l’état dans lequel se
réalisent les suggestions du cerveau —.
Les savants professeurs Liébeault et Bernheim, les maitres de l’école de Nancy, disent à juste titre que cet hypnotisme n’est pas un état pathologique, que c'est purement et simplement le développement d'un état de suggestibilité, exalté par
l’annihilation des facultés de contrôle.
Ce développement de suggestibilité — qui se produit sans les entraves de la raison, de l’attention, du jugement, de la volonté, de la liberté — suppose le sommeil de ces facultés. Aussi lhypnotisme, a-t-on dit souvent, suppose le sommeil. C’est chose certaine. En effet, quand je veille, mes facultés d'acquisition, de conservation, d’élaboration de la connaissance sont là pour me faire savoir si l’idée suggérée est vraie. On me dit : «voici un régiment qui passe ». Je le crois. Mais l'attention me révèle bientôt si cette affirmation est une réalité ou un grossier mensonge. On me dit : « votre bras est paralysé, vous ne pouvez plus le mouvoir ». Je le crois un instant, mais ma volonté
contrôle, cette suggestion ne se réalise pas.
A l’état de sommeil, il en est tout autrement. Nos facultés supérieures se reposent, laraison sommeille,ettoutesles opérations qu’ellenécessite sont
impossibles :iln'y a plus d'attention, d’abstraction,
de jugement, de raisonnement. La volonté n'existe plus, on n’a plus de liberté, depuis le moment où l’on s'endort jusqu’au moment où l’on se réveille. Par conséquent, pendant toute la durée du sommeil, l'imagination domine, c’est la folle du logis ! Si l’on parvient à suggérer une idée au cerveau de l’homme endormi, l'imagination s’en empare et en fait une image. Or, comme toute image tend à se réaliser, la suggestion s’extériorise, en produisant des sensations, des images, des mouvements et
des actes.
Cette vérité permet de bien comprendre ce qu'est l’état d’hypnotisme. Cet état spécial n’est autre chose que la mise en activité d’une propriété normale du cerveau, la suggestibilité.
On établit par suggestion, chez un sujet docile — c'est-à-dire raisonnant peu — l’état de sommeil. Cette suggestion assure chez lui un état propice au développement, à la réalisation des autres idées qu’on pourra lui suggérer. On endort ainsi ses facultés supérieures, il est tout entier à l’idée suggérée qui deviendra rapidement chez lui une image, puis une réalité. Dans l'exemple que nous avons donné plus haut, l’idée du régiment qui passe fera vibrer son cerveau et provoquera en lui
l'image de ce régiment. Cette image, au lieu d’être
provoquée par l’activité des organes de l'œil, mettra elle-même ces organes en action, ce sera l'hallucination. L'idée du bras qu'on ne peut plus remuer provoquera dans le cerveau la sensation d'immobilité, et cette sensation, au lieu de venir des nerfs, produira l'immobilité dans les nerfs, ce
sera la catalepsie (partielle).
En réalité nous pouvons conciure, avec les grands professeurs d’hypnotisme — en nous séparant cependant un peu de Bernheim, pour nous rapprocher de Liébeault — que le sommeil hypnotique existe, mais ne constitue pas l’hypnotisme tout entier. L’essence de l'hypnotisme, c’est la suggestion. Le sommeil hypnotique, c'est la suggestibilité — ou plutôt le moyen employé pour développer lasuggestion —et constituer cet étatque nous n’appellerons pas pathologique, mais quenous pouvons néanmoins considérer Comme anormal, où l'être humain vit de la vie d'autrui et laisse de côté toutes les facultés élevées de son âme qui font sa personnalité, pour recevoir, suivre les idées
des autres, se mettre sous la domination d'autrui.
IT
Des suggestions criminelles. — Expériences. —
Discussion.
L'hypnotisme étant la mise en activité de la suggestibilité, nous devons nous demander si la suggestion et son développement par le sommeil hypnotique peuvent détruire la responsabilité, le libre
arbitre,
M. le docteur Liébeaull le soutient. M. Bernheim, M. Giraud-Teulot l’admettent et reproduisent, dans leurs ouvrages, des récits d'expériences du plus haut intérêt. C’est l'exemple classique de Brillat- Savarin : le religieux (1) qui vient, dans un accès de somnambulisme, percer de trois coups de coueau, dans son lit, le prieur Dom Duhaguet ; c’est le voyageur (2) cité par Orfila, qui se croit attaqué par des voleurs, toujours par suite du sommeil hypnotique, et qui tue son hôtelier, À côté
de ces exemples, M. Bernheim, MM. Demarquay
(1) Liégeois, op. cit., page 445.
(2) Bernheim, « l'Hypnotisme et la Suggestion. »
et Giraud-Teulot en citent d’autres que M. Gilles de la Tourette, de l’école de Paris, appelle, avec beaucoup d'esprit, des crimes de laboratoire, et qui émanent de sujets impressionnables auxquels on a suggéré le sommeil comme moyen de suggestibilité, afin de développer en eux les suggestions, sans que la raison, la liberté, la volonté puissent intervenir. C’est une jeune fille qui va tuer sa mère, une mère qui verse du poison à son enfant, un ami qui tue son ami. Mais le pistolet est chargé avec un projectile de liège, le poignard est un coupe-papier
et le poison est un verre de vieux Chambertin.…
M. Delbœuf a raillé les crimes de laboratoire, et M. Bernheim, avec une grande loyauté, a reconnu que sans doute certains sujets n'ont pas perdu le sentiment de leur identité et jouent leur rôle sans conviction, ou avec la conviction qu'ils jouent un rôle ; ils sont dociles. Mais on peut supposer que, s'ils font le simulacre d’un crime, ils reculeraient
devant un crime réel.
Les partisans de l’hypnotisme absolu (1) et de
(1) C'est-à-dire de l'hypnotisme où le sujet n’a plus ni liberté, ni responsabilité, où il est comme le bäton dans la main du voyageur « tanquam baculus » (Liégeoïis).
l'irresponsabilité de certains suggérés, sont tellement gênés par l'existence de la résistance possible de tous les sujets qui n’accomplissent pas des crimes de laboratoire, qu'ils font une concession dont on ne peut se dissimuler l'importance. Pour eux, si dans la plupart des cas, l’hypnotisé conserve — suivant les belles expressions de M. Delbœuf — une part suflisante d'intelligence, de raison et de liberté, c’est parce qu’il obéit à d’autres suggestions antérieures. Ces suggestions sont les idées qui ont été mises en nous par l'éducation, par la famille. C’est la suggestion primordiale du cerveau vierge, fortement enracinée dans la conscience, qui sait prémunir contre les idées criminelles qu’on voudra lui suggérer dans la suite. Pour ces auteurs, sur cent sujets, quatre-vingtquinze ont de ces idées primordiales. Pour la jeune fille honnête, les actes déshonnêtes qui lui sont suggérés provoquent une résistance insurmontable; le père de famille refuse de faire quoi que ce soit pouvant léser les intérêts des siens; l’'honnête homme ne peut pas voler, commettre d'indélicatesse; bref, il n’est guère de cas où l'hypnotiseur ne trouve une résistance quelconque
dans le sujet.
Bien plus, les sujets mêmes qui, sous l'influence
AT
hypnotique, accomplissent certains actes résultant d'une idée suggérée et d’une suggestibilité factice, ont des remords, de l’anxiété, à la suite de cet acte — comme le dit très bien M. Auguste Voisin (1). — Or, il n’y a pas de remords sans responsabilité. Tout cela montre, à notre sens, que si au point de vue médico-légal la suggestion, le sommeil suggéré pour atrophier, annuler, rendre inutilisables les facultés rationnelles, la conscience psychologique et morale, diminuent fortement la responsabilité et par conséquent le droit de punir, ils ne l’anéantissent pas complètement. C’est une erreur de croire que l’hypnotisé appartient corps et âme à son hypnotiseur, que c’est un automate pur, sans volonté, sans résistance, sans initiative, taillable et maléable à volonté, à la merci de l’opérateur. Q Il en est, dit M. Bernheim, qui conservent beaucoup de volonté pour certaines choses et qui n’accomplissent que les choses qui leur sont agréables ou indifférentes. Voici un très suggestible : je le rends analgésique ; (2) je le contracture, je le paralyse, je l’hallucine... Je lui ordonne de
voler une montre : il refuse, ilne veut pas voler.
(4) Revue de l'Hypnotisme, 1894, page 216.
(2) C'est-à-dire privé de sensations. (Voir Bertrand, page 74).
J'ai beau insister, lui suggérer qu'il n’a pas de scrupule, qu’il est malhonnète, je ne parviens pas
à briser sa résistance. »
En fait, si nous écartons donc les expériences de laboratoire oùles sujets savent, avant tout, être sujets — c’est-à-dire se prêter à des expériences pures, de la part de personnes fort honorables, de savants en qui ils abandonnent en toute confiance leur volonté : — si nous faisons abstraction aussi des cas exclusivement pathologiques — c’est-à-dire de détraqués, d'êtres notoirement fous, chez lesquels les organes de la réflexion, de l'attention, de la raison sont atrophiés et inutilisables — nous croyons qu'il est possible de dire, après un examen absolument complet et très attentif des belles expériences de l’école de Nancy, que l'homme ne peut Jamais être exclusivement un automate. Dans l’art, l'homme s'ajoute à la nature. Partout, dans la vie, l’homme met le cachet de sa personnalité; nulle part on ne trouve, dans les actes humains, quelque chose qui soit dépourvu de cette empreinte morale qui fait de l’activité humaine la plus noble et la plus haute des activités. Le sommeil hypnotique n'échappe pas à cette règle, l’opérateur suggère une idée, par la force de sa volonté
il impose cette idée, il crée chez le sujet la sugges-
übilité, en provoquant le sommeil hypnotique. Mais le sujet accepte tout cela parce qu'il veut bien l’accepter, il laisse sommeiller sa raison, sa volonté. N'est-ce pas là, de sa part, une certaine responsabilité ? Les grands psycho-physiciens de l'école de Nancy admettent que le sujet pourrait réveiller sa raison : il est responsable, s’il permet qu'on l’endorme! Chacun a, dans le fond de son être, la suggestion primordiale incarnée dans l'âme, dont parlent MM. Liebeault et Bernheïm, cette suggestion qui lui défend de faire le mal, quand bien même on le lui suggère. Cette suggeston, c’est la conscience morale ! Cette suggestion, c'est la raison! Ces deux facultés innées, par le fait seul qu'elles existent chez tous à des degrés plus ou moins élevés, nous suffisent pour affirmer que tous peuvent, plus ou moins, résister aux suggestions qu'on veut développer en eux, après avoir
provoqué chez eux le sommeil hypnotique (1). Cela
(1) « Oui, direz-vous peut-être, mais s'ils résistent, c’est par l'effet de suggestions antérieures, non de facultés annihilées. »
Nous sommes d'accord : lorsqu'on résiste aux suggestions de la conscience morale et de la raison, on s'appuie sur les suggestions mauvaises antérieures qui poussent dans le sens contraire aux bonnes facultés de l’âme et s'efforcent de les annihiler.
Mais il n’en résulte pas moins que cette lutte entre les bon-
nous suffit. La reconnaissance du sens moral, le principe incarné qui empêche irréfragablement les crimes de l’hypnotisme, constitue une porte ouverte, par laquelle l’irresponsabilité absolue de l'hypnotisme s'envole tout entière. Oui, en droit pénal, il faut avoir pitié des êtres impressionnables et impressionnés. Mais s’il faut savoir être rigoureux pour ceux qui les impressionnent et qui constituent des complices ayant (1) tous les caractères des auteurs principaux du délit ou du crime commis, il ne faut pas innocenter complètement les sujets, qui sont responsables, d’abord d’être devenus sujets, parce qu'ils pouvaient ne pas le devenir — la médecine légale l’a proclamé — ensuite de ne pas avoir, étant sujets, résisté à la suggestion mauvaise, à l’aide de ces fameux principes incarnés qui constituent la conscience morale et qui s'appellent la voix de la raison.
Peut-être allez-vous ici nous faire une sérieuse objection, en nous disant : € mais, parce que les hypnotisés résistent, cela ne prouve pas qu'ils
aient conservé leur libre arbitre. En effet, dans le
nes et les mauvaises tendances nous permet de nous resaisir et nous rend responsables, lorsque nous laissons les mauvaises suggestions antérieures dominer et vaincre nos bonnes suggestions innées.
(1) Au point de vue moral.
rêve, nous résistons quelquefois, avant de commettre une mauvaise action ! Et pourtant, nous ne sommes pas libres, nous n’avons plus notre libre arbitre. »
Nousrépondons, d’une façon anticipée, que nous avons assurément le pouvoir de faire cesser le rêve qui répugne à nos sentiments honnêtes. C’est ce qui nous arrive fréquemment, lorsque nous nous réveillons brusquement, dans un cauchemar, par la seule force de notre volonté.
Et d’une façon analogue, nous avons le pouvoir d'empêcher l’état d’hypnose de produire ses effets, si nous voulons résister à la suggestion. Il n'y à, entre le rêve et l’état hypnotique qu'une ressemblance apparente, car le rève est un état purement subjectif et imaginatif, tandis que l’état hypnotique a pour objet une activité extérieure. Comme conclusion, disons donc que la volonté, qui suppose un acte, peut et doit avoir une part
dans le sommeil hypnotique.
De la suggestion démoralisatrice et moralisatrice.
Ce que nous venons de voir au sujet des principes incarnés et qui contrarie la suggestion dans les dix-neuf vingtièmes des sujets — le vingtième restant étant constitué par des personnages de laboratoire — nous amène naturellement à nous demander si la suggestion à une influence considérable sur la criminalité, et nous invite à comparer cette influence de l’hypnotisme — c'està-dire de la suggestion se développant dans un milieu propice — avec l'influence d’autres agents qu'on connaît depuis longtemps et dont depuis
longtemps aussi on a déterminé la nature.
L'homme a une double nature : celle qu'il tient de son origine, par l'hérédité, et celle qu'il emprunte à son milieu, par l'adaptation. Par l’hérédité, il a une foule d’aptitudes, un tempérament tout esquissé, des tendances bonnes, des tendances mauvaises. Il est, pour ainsi dire, à l’état vir-
tuel, ou comme diraient les philosophes «en puis-
ANT ITSE
sance », un résumé, une synthèse de l'activité de ses ancêtres, Quelquefois des familles, des races même de natures contradictoires, de caractères divers, viennent converger en lui et imprimer dans son cerveau de nouveau-né des sillages, qui lui donneront la facilité de contracter certaines habi-
tudes, de faire certains actes.
L'hérédité est la suggestion de la nature (1). Les tribunaux en tiennent largement compte dans les cas pathologiques. Lorsque les tendances héréditaires perverses font accomplir certains crimes bien spéciaux, la médecine légale consultée donne
son avis, et la justice acquitte (kleptomanes, hys-
Les influences de l’hérédité ne sont pas les seules que l’on trouve dans la vie. Il en est d’autres qui sont fournies par le milieu, par Padaptation. L'homme naît dans une famille, dans une
société, dans une patrie ; les impressions de son
(1) L'hérédité fait accomplir certains actes d’une façon assez analogue à celle par laquelle la suggestion en fait accomplir certains autres. C’est à ce point de vue que nous disons (non pas au propre, mais au figuré) que l'hérédité est la suggestion de la nature. (Voir Bernheim, op. cit., en ce sens.
entourage, les exemples des siens, leurs enseignements, leurs volontés, dont ilest le perpétuel spectateur, font sur lui une impression, une suggestion telle qu'il finit par conformer son activité à ces exemples que l'adaptation lui fournit. Suivant les cas, l'adaptation corrige ou rend pires les aptitudes héréditaires. Dans l’éducation, l'adaptation corrige les mauvaises tendances par la loi éternelle de l’habitude. En suggérant sans cesse à un individu né vicieux l'exercice de la vertu contraire à son vice, l’éducateur fait contracter l'habitude de cette vertu, et cette habitude détruit, par son influence moralisatrice, par son éternelle sugges-
üon, ce qu'il y a de mauvais dans l’hérédité.
A l'inverse, un mauvais milieu favorise des habitudes contraires à nos vertus innées, développe les germes mauvais de notre âme qui y sont conformes. Le droit pénal tient un très grand compte de ladaptation, dans la répression des délits. Ainsi, les articles 334 et suivants du Code pénal ne sont que des exemples de répression énergique de la corruption par le milieu.
Les sociétés charitables se servent en général de l'adaptation pour relever la moralité. Que de merveilleux établissements ont été créés pour éle-
ver le repenti dans un milieu vertueux, pour
2 A0 donner aux jeunes détenus libérés les exemples
moralisateurs du travail et de la vertu !! (1)
Dans la vie, nous trouvons encore d’autres influences, ressemblant en quelque sorte à des suggestions, sans en être au sens propre et scienülique du mot. (Bernheim, op. cit., en ce sens.) Ces influences diffèrent de celles résultant de l’hérédité et de l’adaption. Et même on peut dire que tout est suygestion dans l'existence : une jeune fille est séduite par la suggestion du séducteur ; un voleur, un assassin, par la suggestion d’une richesse qu'il n'a pas, d’une vengeance qu'il veut satisfaire ; un enfant, par la suggestion d’une lec-
ture impressionnante. ..… (2). La suggestion peut aussi venir d’un autre qui excite son envie, sa
jalousie ou sa colère.
Sans doute dans l'hypnotisme — comme le dit M. Delbœuf— l'hypnotisé n’est pas si peu lui que,
malgré sa docilité superficielle, on puisse lui faire
1) Nous saluons, en passant, cette dernière œuvre éminemment philanthropique et pleine de charité, qui est si en faveur actuellement parmi nous, gräce au zèle de nos magistrats de Dijon.
(2) Voir l'exemple d'un incendiaire de 15 ans, au n° 14 de nos annexes,
faire des choses qui sont contraires à son tempérament, à ses principes. Chérubin ne se fera pas Jack l'Eventreur ; ni Marie Alacoque, la Marion Delorme !! (Bernheim, op. eit.). Mais si toujours le suggéré peut résister (1), il ne s'ensuit pas que, dans certains cas, l'opérateur n'ait pas sur lui un pouvoir si étendu qu’on pourrait presque le qualifier d’absolu.
Au cours de notre carrière d'avocat, nous eûmes à défendre une jeune fille de dix-neuf ans qui allait de porte en porte, vendre de la vannerie. Elle était née de parents Bohémiens, son âme constituait une synthèse de vingt générations de maraudeurs cosmopolites. Elle était née dans une roulotte, ses parents avaient toujours vécu de rapines et avaient développé dans l’âme de cette enfant les germes du vol, qu’elle tenait déjà de l’hérédité. Lorsque nous fûmes chargé de plaider pour elle, elle venait d'accomplir le vol classique qui est spécial à sa race, le vol Çà ramasse » que sa mère avait accompli peut-être vingt fois avant elle et en sa présence. Cette jeune fille, à l’état de
veille, était incontestablement sous l'empire d’une
(1) Le suggéré peut toujours résister. Nous croyons l'avoir établi plus haut.
double prédisposition héréditaire et adaptative, qui la préparait à recevoir facilement l'idée du vol. Supposez que cette jeune fille ait été livrée à un opérateur qui lui ait suggéré un vol à commettre et l'ait mise, pour cela, dans l’état hypnotique. Elle eut été incapable de résister à la suggestion. Et dans son cas particulier, on serait presque en droit de dire que sa responsabilité disparaissait entièrement et que, vis-à-vis d'elle, le droit de punir de la société se trouvait sus-
pendu.
Nous pouvons en conclure que l'hypnotisme, tout en laissant dans notre âme place à la volonté, à la liberté, à la responsabilité (1), a, au point de vue pénal, une importance considérable. L’hypnotisme peut faire faire, d’une façon presque irrésistible et sans laisser une place bien large à la liberté, des actes que les sujets auxquels on s'adresse sont prédisposés à faire par l’hérédité et par l'adaptation. Le voleur, mis en étatde sugges-
tibilité, résistera difficilement à la suggestion du
(1) Quand nous disons que l'hypnotisme laisse place à la volonté, à la liberté, à la responsabilité, nous ne parlons pas, bien entendu, des cas exclusivement pathologiques. Cela dit
une fois pour toules.
vol; l'Italien qui joue du couteau, l'Espagnol qui a toujours la navaja à la main, résisteront diflicilement à la suggestion du meurtre; ces races dont l'hérédité et dont le milieu prédisposent à toutes les violences, mises en état de suggestibilité,
seront dociles à l'assassinat suggéré.
Lorsque l’hypnotiseur sait choisir ses sujets, l'hypnotisme produit des résultats considérables, par les mêmes moyens que l'adaptation, dont il est pour ainsi dire le pastiche et l’amplification. L'hypnotisme est moralisateur ou démoralisateur : moralisateur, lorsqu'il s'efforce de suggérer le bien — ce qui arrive hélas assez rarement — mais ce que M. Durand (de Cros) réclamait déjà én 1860, en voulant créer, par le braidisme. une sorte d’orthopédie morale. Cette orthopédie (1) eût été la suggestion du bien, comme l'éducation en est l'adaptation. Mais, la plupart du temps, l'hypno-
tisme démoralise (2). Et alors le droit pénal doit
(1) Durand (de Cros) écrivait en 1860: « le braidisme nous fournit la base d’une orthopédie intellectuelle et morale qui, certainement, sera inaugurée un jour dans les maisons d’éducation et les établissements pénitentiaires. » (Bernheim, op. cit.
(2) Nous voulons dire simplement que l'hypnotisme est employé, soit dans les cas très rares où l’on en fait usage, soit dans presque toutes les expériences de laboratoire, à suggérer
être inflexible pour lui : l'opérateur devrait encourir, pardevers le Code, une double responsabilité : la sienne propre et, au moins en grande partie, celle du sujet hypnotisé. Le sujet suggéré devrait aussi être puni, car, quelles que soient les tendances qu'il tienne de l'hérédité et de l'adaptation, il lui reste toujours quelque chose, quelques principes qu'il tient de sa nature même, de sa raison, de sa conscience morale. Nous admettons, en effet, avec M. Bernheim, que la conscience morale est innée et persiste toujours chez le sujet hypnotisé. Certes, ces principes sont effacés par la suggestion, mais lorsqu'ils sont effacés par l'adaptation, le Code n'en punit pas moins! La jeune Bohémienne dons nous venons de parler a été frappée d’une peine de deux mois d'emprisonnement. Et cependant le vol était pour elle à l’état de suggestion (1) développée à l’état de veille. Ce raisonnement montre encore une fois de plus que l’innéité de la conscience morale et sa persistance ne permettent pas de conclure, dans aucun cas, à la
complète irresponsabilité hypnotique. Le jeune
des idées et des sentiments mauvais. Du reste, c’est à ce point de vue surtout que nous nous en occupons, en étudiant la responsabilité pénale.
(1) A l'état d'idée fixe.
homme élevé dans les pénitenciers, né de voleurs et d’assassins, a la prédisposition du vol ou de l'assassinat; le Code néanmoins ne labsout pas. Pourquoi devrait-il Pabsoudre, lorsque cette suggestion est développée par l'hypnotisme? Le principe qu'on suppose être resté dans son âme, pour combattre les suggestions mauvaises de l'adaptation, doit logiquement être considéré comme existant encore, bien qu'à un degré
moindre assurément, dans le sommeil hypnotique.
Nous pouvons conclure que la suggestion, développée dans le milieu propice de suggestibilité qui constitue l’hypnotisme, ressemble beaucoup à celle développée par l’hérédité et l'adaptation. Elle se sert de cette dernière, elle l’agrandit, elle la développe, elle lhypertrophie, elle diminue indéfiniment la liberté, la volonté, la raison, le libre arbitre qui s’y trouvaient et grâce auxquels le Code affirmait son droit de punir. Mais elle ne peut pas les annihiler complètement. Les principes de la responsabilité sont toujours là. Si le sujet les abdique, il en est responsable. Et si faible que soit la responsabilité du sujet hypnotique, nous devons l’affirmer, parce que l'expérience,
comme le raisonnement, en proclame l'existence.
Crimes subis par suggestion.
La suggestion sous la forme hypnotique peut jouer deux rôles, dans la criminalité : un rôle actif et un rôle passif. Le premier seul à une importance sérieuse, en droit pénal. Le second en a beaucoup moins. Toutefois nous ne pouvons le passer complètement sous silence. Nous nous con-
tenterons donc d’en. dire quelques mots.
Non seulement le sujet d’un crime peut agir par hypnotisme, mais encore l’objet d'un crime peut subir ce crime par hypnotisme. Des attentats peuvent être commis par l'intermédiaire d'hypnotisés, comme ils peuvent l'être sur des hypnotisés. La médecine légale a besoin de s'occuper de ces derniers crimes, surtout dans les affaires de mœurs, dans les viols, lorsque la victime est majeure. L’hypnotisée avait-elle son libre arbitre, l'usage de sa volonté”? A-t-elle accepté ce qui lui a été fait? En ce cas, il n’y aurait pas crime, l'attentat
n’existerait pas. Au contraire l'hypnotiseur, par la
suggestion, par l'hypnotisme, lui a-t-il enlevé sa liberté, sa volonté, tout pouvoir de résistance. afin d’abuser d'elle ? L’a-t-il mise sans défense à sa merci? Dans ce cas, le crime existe et doit être
sévèrement puni.
Les psycho-physiciens Devergie, Gilles de la Tourette, Tardieu (1), Ladame (2), Bellanger étudient un certain nombre de cas de viols accomplis sur des femmes en l’état d’hypnotisme. Nous croyons qu'il faut suivre leurs études, en s’éclairant des principes que nous avons exposés jusqu'à présent et nous estimons qu'en les prenant pour guides, on trouvera, dans tous leurs exem-
ples, une confirmation de notre manière de voir.
L'hypnotisée peut être mise à la merci de l’hypnotiseur de deux façons différentes : elle peut être mise en état de léthargie et devenir une masse inerte, insensible, sans conscience. Dans ce cas, évidemment, l'attentat peut être consommé,
comme dans le sommeil chloroformique. Le ca-
(1) Tardieu, Etude médico-légale sur les attentats aux mœurs, 7° édition, 1878, page 92.
(2) Ladame (de Genève), Annales d'hygiène publique et de médecine légale, 1882, page 519.
ractère délictueux ou criminel de l’acte accompli dans ce cas est indéniable. La volonté du sujet n'existait plus. Le sommeil du sujet n’était pas à proprement parler le sommeil hypnotique, on ne lui avait pas suggéré l’idée d'accepter le viol, on avait simplement anéanti toutes ses facultés, endormi sa personnalité ; elle n'existait plus qu'à l’état de masse inerte, sans conscience et sans vie, incapable de subir même une suggestion, comme
incapable d'avoir même une volonté.
Le docteur Brouardel donne un exemple de cette nature : une jeune fille de Rouen, violée à son insu par un dentiste qui la traitait (x). La jeune filleayant, sur les indications du dentiste, relevé et maintenu ses lèvres sur les narines, sentit au bout de quelques minutes qu'elle perdait connaissance. Elle dit être demeurée inconsciente, le temps que durèrent les opérations. Les jours suivants, même assoupissement, même insensibilité. Et c’est dans cet état d’inconscience que le viol fut commis et
répété.
(1) Le rapport a été fait, sur ce cas, par le docteur Brouardel, et publié dans les Annales d'hygiène et de médecine légale (1879).
Tardieu cite encore un exemple analogue. La fille qu'il indique, violée par un vagabond guérisseur, du nom de Castellan, n'était pas tombée dans une léthargie complète ; elle conservait une certaine conscience, mais elle restait inerte et ne pouvait réagir. Elle était bien hypnotisée, mais elle ne donnait certes pas son adhésion à l’acte accompli. La jeune fille était mise hors d'état de résister, inerte et incapable d'aucun mouvement. M. Gilles de la Tourette appelle cette inertie physique la léthargie lucide. C’est une variété assez rare de l’hypnose, parce que les hypnotisés peuvent d'ordinaire parler, répondre, manifester, résister, tandis que les hystériques, en état de léthargie lucide, semblent sans défense et dans l’impossibilité de manifester une résistance quel-
conque à l’action de l'opérateur.
Le second cas que nous avons annoncé est beaucoup plus intéressant au point de vue médico-légal. Une femme n’est point mise en état de léthargie inconsciente ou de léthargie lucide, elle est hypnotisée puis suggestionnée par l'opérateur. Or, comme les tendances naturelles de cette femme la portaient vers l'opérateur, elle accepte, à l’état d’hypnotisme, ce qu'il lui suggère, et elle
accomplit, en cet état, l'acte génésique suggéré,
acte qu'elle aurait énergiquement refusé à l’état de veille, Y a-t-il viol? N°y a-t-il pas viol ? Y at-il la contrainte physique nécessitée par l’article 332 du Code pénal? Ou, au contraire, n’y a-t-il que l'accord volontaire et réciproque de deux âmes ? Cette question est délicate. Cependant, d’après nos principes, elle nous semble facile à résoudre. Ce n’est pas un cas pathologique de léthargie, par conséquent l'hypnotisée pouvait, non seulement refuser de se laisser magnétiser, mais encore repousser l'acte de l'opérateur. Sans doute, ce dernier, abusant de l’état d’hypnose, a agi avec indélicatesse, par surprise dans une certaine mesure, mais On ne peut pas dire qu'il ait agi par violence. C'est en définitive une forme particulière de la séduction. Certains exercent la séduction de l’argent; d’autres, celle de leurs avantages physiques (1) ; d’autres enfin recourent aux suggestions hypnotiques. La volonté existe dans ces trois cas, aussi bien dans le dernier que dans le premier. M. Bernheim appelle fort joliment ce dernier cas la suggestion amoureuse, et c’est là le terme exact qu'il faut appliquer au cas qui nous occupe. La
suggestion amoureuse est une forme de la sugges-
‘) Il est évident que l’une est la séduction proprement dite, tandis que l’autre n’est une séduction qu'au figuré.
tion, ce n'est pas véritablement le viol; elle doit, à notre avis, tomber sous l'application de larticle 1384 du Code civil, le cas échéant, et non pas sous l'application de l’article 332 du Code
pénal.
M. le docteur Bellanger (1) donne un exemple d'un puissant intérêt de notre cas. Une jeune femme de bonne famille, fort intelligente, d'un caractère doux et affectueux, fut hypnotisée par un jeune médecin pour des crises d’hystérie.
Chaque crise était ainsi transformée en accès de somnambulisme. Pendant un de ces accès, elle fit à son médecin l’aveu de l’amour qu'elle ressentait pour lui; le docteur X... devint son amant pendant l’état anormal. Dans son état normal, cette jeune femme ne se souvenait de rien. Dans le sommeil seul, elle savait ce qu'il en était et acceptait fort bien cet état de choses. Eh bien, ce cas que nous avons tenu à citer, parce qu'il est scientüifique, nous semble absolument concluant et confirmatif de notre théorie : la suggestion hypnotique ou somnambulique a développé chez cette femme
une affection qui existait déjà, à l’état de veille, et
(1) Bellanger, Le magnétisme, vérités et chimères de cette science occulte. Paris, 1854.
le médecin n'a pas imposé à cette femme quelque chose de contraire à sa volonté, à ses sentiments. Il à abusé, d’une façon indélicate, de l’affaiblissement, mais non de l’anéantissement de la volonté. Et s'il a abusé de la jeune femme, c'est parce qu'elle y était toute disposée. Donc il n'a pas commis un viol !
En résumé, du rôle de l'hypnotisme passif dans le viol, il faut conclure que les médecins légistes doivent seulement, dans les affaires de cette nature, s'attacher à déterminer le point suivant : l’auteur du viol a-t-il mis sa victime, à l’aide de manœuvres hypnotiques, en état de léthargie, soit physique et morale, soit lucide ?? Dans ce cas, il y a eu viol — c'est-à-dire violence. — La volonté de la victime n’a pas eu à fournir une adhésion quelconque. Elle n’a pas pu en fournir une. Au contraire, par le sommeil hypnotique, l'opérateur a-t-il provoqué chez sa victime l’expansion d’une suggestion amoureuse? En ce cas, il n'y a pas viol, parce que la volonté aurait encore pu résister. Il y a une séduction médicale, une indélicatesse professionnelle. Il peut y avoir un dommage causé, mais, à proprement parler, il n'y a pas
crime.
Suggestions dans l’agent — Quelques procès célèbres.
Nous avons vu les crimes commis sur des hypnotisés, dans leurs conséquences pénales. Nous allons voir, au même point de vue, les crimes
commis par des hypnotisés.
Avant d'étudier cette captivante question, nous pouvons dire a priori que tous les criminels obéissent à une suggestion ou à une auto-suggestion. Tous ont une idée qu'ils se donnent à eux-mêmes ou qu'ils reçoivent du dehors, idée en vertu de laquelle ils accomplissent leur forfait. Ainsi, dans les crimes passionnels sfricto sensu (1) que nous avons étudiés, le mari trompé a conscience de son infortune conjugale, cette obsession arme son bras, dirige ses coups... Dans les crimes politiques, l’anarchiste malheureux, pauvre, loqueteux,
a la hantise de sa misère, de la fortune hideuse du
(1) Voir les crimes inspirés par l'amour proprement dit.
capitaliste, des abus du pouvoir de la classe dirigeante, idées adventices mises en lui par les orateurs de club... C'est cette idée qui remplit sa bombe, qui attache la mèche et qui l’allume.. Bernheim a mille fois raison de dire que la suggesüon joue un rôle dans presque tous les crimes. L'idée, quelle que soit son origine, s'impose à certains cerveaux, avec une force presque irrésistible.
Si tous les crimes interviennent à la suite d’une suggestion, sans cesser d'être des crimes — c'està-dire des faits punissables, émanant d'agents responsables qui ne relèvent pas de laliéniste, de l'hôpital, de la douche (1), mais bien du jury, du Code et de l’échafaud — faut-il dire que, quand la suggestion à pris, (par le milieu factice qu'on a créé autour d'elle, par l'intensité qu'on lui a donnée), la force hypnotique; faut-il dire que l'agent hypnotisé doive, dans quelques cas au moins isolés, avoir une responsabilité si élémentaire, si infinitésimale que la justice soit désarmée devant lui, que le Code soit inapplicable et qu’on doive lui
dénier toute responsabilité”? Bref, faut-il dire que
(1) Liégeois, op. cit. passim. — Bernheim, idem.
l'hypnotisé est devenu l’esclave de l’hypnetiseur
et qu'il a perdu toute responsabilité ?
Avant d'étudier, avec les grands auteurs de l’école de Nancy, quelques crimes célèbres où la médecine légale a trouvé l’hypnotisme sous sa forme la plus pure, nous posons comme principe — et ce principe va être confirmé par tous nos exemples — que dans les cas d’hypnotisme proprement dit (nous ne parlons pas des cas pathologiques : folie, hystérie, etc...) il n’y a jamais d’irresponsabilité absolue. Et toujours la responsabilité se trouvera avec des caractères tels, soit de délibération, soit de raisonnement, qu'il sera impossible de dire qu'il n'y à pas même la place d'appliquer les articles du Code et d'engager la
responsabilité de l’agent.
Le premier crime célèbre étudié par l’école de Nancy, comme un cas très intéressant d’hypnotisme, est celui de Gabrielle Fenayrou. Bernheim (1) prend ce cas psychique dans ses moin-
dres détails : il montre cette jeune femme, douce et honnête à ses débuts dans la vie, puis épouse
(1) Bernheim, « l’Hypnotisme et la suggestion ».
dévouée, puis entrainée par un jeune homme, puis subissant la suggestion de son mari avec une invraisemblable docilité, avec une sorte d’inconscience, s’arrêtant à la Madeleine, avant d'aller là où elle doit commettre son assassinat... assistant à la scène du meurtre, n'ayant ni regret, ni remords, ne se doutant point de l’'énormité de son crime... Il rappelle la déposition d’un témoin qui disait d'elle : « C’est une pâte molle, elle allait au vice aussi bien qu'à la vertu. » Il dit que c'était un cerveau suggestible, sans aucune sensibilité morale personnelle, guidée par les instincts et les suggestions d'autrui. Et il conclut que cette femme a agi, hypnotisée par son mari, perdant ainsi la
pleine responsabilité de ses actes.
Il est absolument vrai que cette suggestion de Gabrielle Fenayrou ait diminué, dans une très large mesure, sa responsabilité pénale. Mais il y a là une atténuation comme on en trouve souvent dans la vie, cette atténuation n’enlève en rien sa criminalité, son acte a été composé de plusieurs phases successives pendant lesquelles elle à eu le temps de se reprendre, d'échapper à sa suggestion par des diversions multiples. Enfin elle à eu encore comme ressources son intelligence, les
principes de son éducation, sa conscience morale
qui, si faible qu'elle fût, n'en existait pas moins. Tout cela s’est présenté, très affaibli sans doute, dans la balance de la justice et, bien que pesant très peu, a suffi pour entrainer sa culpabilité. Mais enfin son état d'hypnotisme — si hypnotisme il y a (1) — ne devait pas la faire échapper à la justice, la justice l’a compris, et les médecins légistes de Paris n’ont pas empêché la répression d’inter-
venir, comme elle devait le faire.
Le cas de Gabrielle Bompard est plus encore un crime d'hypnotisme que celui de la première Gabrielle, car cette femme — c’est un fait indéniable — était ce qu’on appelle un sujet. Les rapports des
médecins experts constataient chez elle une cécité
(1) « C’est précisément là la question. Il faudrait d'abord prouver que Gabrielle avait été hypnotisée » pourrait-on dire.
Nous n'avons hélas pas d’autres renseignements que ceux donnés par les médecins légistes. (Voir Liégeois et Bernheim). Et c’est d’après leurs opinions et leurs observations que nous raisOnnons.
Mais n'oublions pas que ces auteurs, d'une compétence exceptionnelle, ont analysé ce crime dans ses moindres dé-
N'ayant pas eu l'honneur d’être mêlé, comme avocat, à cette affaire, vraiment sensationnelle au point de vue scientifique, nous avons dù nous contenter de discuter sur les expériences d'autrui.
de l'âme, un arrêt du sens moral, une lacune... Son hérédité était mauvaise, elle paraissait n'avoir même pas ce principe incarné de l’école de Nancy, que nous appelons la distinction du bien et du mal et la connaissance que le mal est défendu. Elle avait une adaptation déplorable, ayant trouvé dans la maison paternelle de mauvais exemples,
ayant mené, toute jeune, une vie déréglée.
Elle était très suggestible — c'est-à-dire pouvait être influencée par quiconque savait prendre de l'ascendant sur elle — acceptait les idées süggérées et était entraînée par sa nature à les réaliser. Elle était hypnotisable et hystérique. Elle avait servi à des expériences dans une maison de mauvais aloi. Elle s'était donnée corps et âme à un sieur Eyraud, homme prêt à tout, exerçant sur elle un ascendant presque irrésistible ; lui restait soumise malgré les mauvais traitements, malgré qu'elle eût tous les charmes nécessaires pour réussir dans le demi-monde.
Ce mistrable Eyraud lui suggère l’idée d’un assassinat, il jette son dévolu sur un huissier, le sieur Gouflé, et suggère à Gabrielle l'idée de le captiver, de l’amener à lui et de lui passer autour du cou la cordelière de soie qui
dcit servir à la pendaison... Gabrielle obéit avec
une invraisemblance qui parait absolue (1). Elle passe la nuit à côté du cadavre, pendant qu'Eyraud va dévaliser l'étude de l'huissier. Tout le monde connaît l’histoire de la malle qui a servi à cacher le cadavre de Gouffé, tout le monde sait la fuite des assassins. Or, chose étrange et bien faite pour arrêter notre attention, la suggestion et l’'hypnotisme, qui avaient servi à réaliser ce crime, servirent aussi à le découvrir. Gabrielle Bompard va dans le Nouveau-Monde, M. Garanger s'intéresse à elle, l'hypnotise et obtient d'elle, dans le sommeil provoqué, l'aveu de son crime. I la décide à abandonner Eyraud, à suivre son nouvel amant à Paris, à se livrer à la justice. Eyraud est pris quelque temps après et tous deux comparaissent de-
vant la Cour d'assises.
N'est-ce pas là le crime hypnotique par excellence, contrôlé à chacune de ses étapes, avec une sorte de chronométrie de course hippique ? Sans doute. Et c'est justement à cause de cela que nous sommes heureux de pouvoir l’exposer dans
quelques-uns de ses détails, parce que nous y
(1) Ou mieux, avec une sorte d'inconscience absolue : « Elle a cousu le sac, elle a aidé à ficeler le cadavre comme un poulet. » Bernheim, op. cit.
trouvons la confirmation pleine et entière de notre système, Oui, il y a là crime hypnotique : l'agent de l'attentat, Gabrielle Bompard, était dans un
état d'hypnose.
Mais pourtant cet agent était-il complètement irresponsable? Devait-il échapper à toute sanction? Etait-il simplement l'instrument d'Eyraud, l'outil docile et inconscient dont il se servait? Ou bien était-ce un être humain, raisonnable, conscient, intelligent, libre; subissant assurément une suggestion, un ascendant sérieux, mais adhérant en Connaissance de cause à cet ascendant, à cette suggestion? Les magistrats se le sont demandé. Des sommités parmi les experts de la médecine légale ont eu à se prononcer, et ils ont conclu à la responsabilité morale decette hypnotisée type. « Elle a agi en connaissance de cause, ont-ils dit, malgré la suggestion. Elle a accepté le crime suggéré. Elle a, parce qu'elle est intelligente, parce qu'elle jouit de sa raison, distingué par l'esprit — sinon par le sentiment qu'elle n’a jamais eu — le fus du
nefas, donc elle est responsable. »
M. Bernheim, que ce sujet a su captiver, critique longuement ces conclusions des médecins, il
admet l'intelligence de cette femme, mais il affirme
A OUURE qu'elle n'était pas capable de réagir contre les
mauvaises suggestions.
On peut lui répondre que l'intelligence existant chez Gabrielle Bompard, il est impossible d'en mesurer l'étendue. Elle a bien perçu le mal qu'elle accomplissait, puisque, devant le juge d'instruction, elle a travesti habilement la vérité. Elle a bien eu le loisir de prendre conscience d'elle-même et de son activité, pendant le temps assez long qu'a duré cet assassinat. En fait, cette femme comprenait le crime, mais ses passions mauvaises, dues à l’hérédité et à l’adaptation; mais l’ascendant d'Eyraud ont eu sur elle une influence néfaste. Elle n'a pas écouté sa raison, sa conscience moale, et voilà pourquoi elle a été considérée comme responsable, d’une responsabilité assurément très atténuée, mais d’une responsabilité réelle. Il y avait en elle, par le fait seul de son intelligence, un principe incarné, qui est la raison, et qui comprend par essence la distinction du bien et du mal. Elle n’a pas écouté ce principe, elle a préféré suivre ses mauvais instincts, voilà d’où est venue sa responsabilité. Les experts et les tribunaux ont
eu raison de la condamner.