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Le troisième cas classique d’hypnotisme (r) est celui de l'empoisonneuse d’Aïn-Fezza. Comme la seconde Gabrielle, elle était un véritable sujet : mauvaise hérédité, adaptation déplorable, vie passionnelle, tempérament hystérique, Son amant lui suggère, un jour, d'empoisonner son mari, avec de la liqueur arsenicale de Fowler — parce qu’elle ne voulait pas recourir à du cyanure. — Elle verse longtemps à son mari le perfide breuvage, et son crime est découvert par une lettre qu’elle écrit à son amant, en lui disant : Qje n’ai plus de poison, envoie-m'en une provision dans les babouches des
enfants. »
Ce crime par suggestion (2) n’a pas été considéré par les médecins experts et par les tribunaux
comme devant entraîner l'irresponsabilité de la
(1) Car tous les cas que nous étudions sont classiques.
(2) N.-B. — Nous tenons ici à répondre par avance à l’objection qu’on ne manquera pas de nous faire. « Mais tous ces crimes, dira-t-on, sont-ils bien des crimes commis dans l’état hypnotique type? Il est permis d'en douter. En tout cas, vous ne le prouvez pas. »
Le grand maître en hypnotisme, le célèbre Bernheim, a fait (op. cit.) une étude très approfondie sur le caractère hypnotique d’un certain nombre de crimes célèbres. Nous avons puisé dans cette étude tous les renseignements que nous venons de donner. Ils émanent tous, soit des débats criminels, soit des rapports médicaux, soit des déductions des grands médecins de
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célèbre empoisonneuse. Le docteur Lachronique conclut à la responsabilité, et la Cour d'assises condamna l’accusée à vingt ans de travaux forcés. Le médecin expert et la justice eurent raison. Cette femme était responsable, les détails du procès le montrent à l'évidence. Certes, cette suggestion, conforme à l’hérédité et à l'adaptation du sujet, avait une action puissante sur lui. Mais le sujet avait la plénitude de son intelligence, avec ces facultés supérieures qui comprennent ce que Kant appelle la raison pratique ou la conscience morale — et cela est si vrai que les débat sont révélé qu'elle se servait de sa conscience morale, de sa volonté, dans l’état hypnotique — ainsi elle raconta ellemême que, pendant une année, elle avait lutté contre la force qui la maïtrisait, contre la suggestion ; que bien des fois, après avoir juré d’en finir, elle avait reposé le flacon de cyanure qu'elle venait de saisir d’une main décidée ; qu'elle ne voulut pas
finalement employer le cyanure, et que c’est alors
l'école de Nancy : Brülard, Beaunis, Liébeault, Liégeois, Bernheim, etc...
Il nous est impossible de reprendre leurs dissertations, elles nous entraineraient trop loin. Nous ne faisons que reproduire leurs constatations, analyser leurs principaux arguments et en tirer, par voie de déduction ou d'induction, ce qui paraît conforme aux idées soutenues dans cette étude.
que Roques, son amant, lui procura la liqueur arsenicale de Fowler!... Elle déguisait sous des caresses le crime horrible qu’elle accomplissait. Tout cela démontre un calcul qui ne peut évidemment exister sans intelligence, sans raisonnement,
et partant sans volonté, sans liberté.
Les hypnotiseurs suggèrent à leurs sujets des actes simples : aller donner un coup de couteau, voler une montre, etc... Mais aussitôt que la complexité paraît, il faut que l'agent agisse par luimême, sans doute sous l'influence de l’opérateur, mais en adhérant à l’ordre qu'il reçoit, en y appliquant toute la puissance de son être et en ayant
conscience de ce qu'il fait (1.)
On pardonne, à la rigueur, à la fille séduite — et sous la suggestion de son amant — de tuer son
enfant. On peut pardonner au criminel qui, sous
(1) « Justement vous reconnaissez que ces actes n'ont pas été commis par des sujets hypnotisés (proprement dits)! » nous a-t-on objecté.
Au contraire, nous en concluons que, comme il est établi (par les grands médecins légistes) que ces crimes ont été accomplis par des sujets véritablement hypnotisés, l'hypnose véritable laisse place à une certaine liberté, à une certaine responsabilité, et par conséquent à une certaine sanction.
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l'influence de l'hypnotisme, exécute une suggestion criminelle, Mais l’un et l’autre sont responsables, et par conséquent on ne peut pas dire que la
loi doive s'arrêter devant eux.
L'école de Nancy, après ces deux exemples classiques de suggestion, par autrui, d’un crime à commettre par un agent hypnotisé, s'efforce d’exposer des cas d’auto-suggestion. Nous ne voulons pas nous y arrêter. Le cas classique d’auto-suggestion est celui de Meunier. Nous préférons y substituer celui du crime de Corrancez, que tout le monde connaît.
Lorsqu'on désire fortement une chose et qu'un obstacle vous empêche de l'obtenir, l’idée de faire disparaitre cet obstacle germe dans votre cerveau, s'y développe, devient une obsession, une suggestion. Brierre voulait épouser une fille pour laquelle il éprouvait une ardente passion ; cette fille ne voulait pas de lui, parce qu'il avait une lourde charge de famille — cinq enfants. — Ces enfants étaient l'obstacle : l’idée de cet obstacle obséda son esprit, et peu à peu cette idée fixe, lancinante, suggestive, se développa dans son cerveau. Brierre en vint naturellement à désirer la suppression de cet obstacle, il repoussa ce désir, le désir revint :
l’idée s’ancra profondément, prit corps, devint
fixe, exclusive, hallucinante, détruisit tout ce qui génait son développement. Et un jour, maitresse de toute l’âme et de tout l'organisme de Brierre, elle lui fit accomplir l’horrible forfait qui causa l’épouvante et l'horreur de tout le monde civilisé. Brierre était à l’état d'hypnose, par suite d’autosuggestion. L'idée avait pris possession de son être et l'avait détruit tout entier, rejetant, refou-
lant, écrasant tout le reste...
Peut-on dire que Brierre était, pour autant, irresponsable ? Non. Pourquoi avait-il laissé prendre à cette idée la prédominance sur toutes les autres ? Pourquoi, alors qu'il avait encore une parcelle de volonté, un atôme de conscience morale, n'’a-t-il pas combattu cette idée ; ne s'est-il pas mis dans l'impossibilité de la réaliser ? Certes, ce serait trop facile, si l’on voulait échapper à toute sanction, de se mettre soi-même, par auto-suggestion, sous la domination d’une idée et d'accomplir impunément, dans un but quelconque, les crimes les
plus épouvantables !
Brierre a eu, jusqu'au bout, sa conscience morale, sinon sa pleine liberté ; il a joué la comédie, il a pris des précautions, il a accompli son crime avec
une complexité d’action telle qu'il est impossible
de tout attribuer à l’hypnotisme, car il n’a jamais été prouvé que l'hypnotisme ait pu faire autre chose — même dans les laboratoires — que des actes simples, soil successifs, soit à des intervalles
plus ou moins éloignés.
Nous concluons de tous ces exemples ce que nous avons déjà dit maintes fois dans notre thèse : l'hypnotisme est une vérité scientifique, c’est la forme scientifique de la suggestion, assez analogue à celle qu'on trouve à travers la vie, dans l’hérédité et dans l’adaptation. Mais, pas plus les unes que les autres, ces suggestions n’enlèvent la res-
ponsabilité.
Du somnambulisme.
Le somnambulisme est une forme toute spéciale de l'hypnotisme, il mérite un examen particulier. Le somnambulisme suppose un dédoublement de personnalité, deux vies juxtaposées et indépendantes : la vie réelle et la vie somnambulique.
Tous les sommeils hypnotiques ne sont pas des
cas de somnambulisme (1), parce que le somnambule doit essentiellement perdre la notion de sa personnalité, tandis que l'hypnotisé ne fait qu’o-
béir à une suggestion, en restant ce qu'il est.
Le somnambulisme peut être provoqué par la suggestion et par l’auto-suggestion, et, dans ces deux cas, il fait naître un dédoublement de souvenir et une double amnésie. Le somnambule ignore, à l’état de veille, ce qu'il fait à l’état de sommeil, et ii ne connaît pas, à l’état de sommeil, ce qu'il accomplit à l’état de veille.
L’amnésie doit toujours exister dans le somnambulisme, mais elle peut être plus ou moins forte,
elle peut être vague. Aïnsi, le somnambule, à
(1) Pour l’école de Nancy, l'hypnotisme consiste essentiellement (et c’est le système propre de Bernheim) dans la suggestion d’une idée qui provoque l’état hypnotique, sans dédouble ment de personnalité. C’est une czractéristique qui différencie complètement (pour cette école) l'hypnotisme du somnambulisme.
Nous savons que l’école de Paris notamment soutient une théorie différente.
Mais comme la théorie à laquelle nous faisons allusion, soutenue par de très grands psycho-physiciens, nous semble beaucoup plus fondée et résulte de toutes les déductions que nous venons de faire, nous l’acceptons et nous nous emparons de ses résultats à l'appui de notre thèse. (Voir Schneider, page 173.)
l'état de veille, peut avoir conservé un souvenir vague de la scène vécue dans l’état somnambulique, mais sans se rappeler qu'il en a été l'acteur, et en travestissant les faits. Bref, il faut — et c’est l'essence du somnambulisme — qu'il y ait un changement de personnalité consciente, dans les
deux états.
Le somnambulisme n’est pas un état hypnotique unique qui ne trouve rien de pareil dans la réalité. Ainsi, certains malades — les typhoïdes, par exemple — lorsqu'ils sont guéris, ne se souviennent plus de ce qu'ils ont accompli dans le cours de leur maladie ; les ivrognes, qui, à la suite d’une forte excitation alcoolique, ont fait du tapage dans le cabaret, ont tout brisé et ont achevé leur nuit au poste, ne se rappellent plus, au réveil,
ce qu'ils ont fait en l’état d'ivresse.
Mais le somnambulisme a ceci de particulier que le souvenir de la vie anormale, effacé par le réveil, revient lorsque cette vie reprend; tandis que livrogne qui retombe en l’état d'ivresse, ignore encore ce qu'il a fait dans son premier dé-
lire alcoolique.
L'école de Paris à dit que le somnambulisme
pouvait être considéré, jusqu'à un certain point, comme un cas pathologique. C’est vrai, s’il est consécutif de maladies organiques. C’est faux, s’il résulte de la suggestion, s'il est une forme spéciale et perfectionnée de l'hypnotisme. [C’est uniquement à ce dernier point de vue que nous
allons l’étudier.]|
Avant d'en voir les manifestations les plus curieuses,nous allons Lout simplement l’examiner, à l’aide des principes que nous avons posés, et voir s'il y a incompatibilité absolue entre eux. Nous avons posé cet axiôme, que nous avons confirmé par tous les exemples et par toutes les expériences connues, qu'il y a toujours dans l’âme des principes innés auxquels le suggéré peut avoir recours. Lorsque ces principes donnent leur adhésion à la suggestion, elle suit son cours. Lorsqu'ils refusent leur adhésion, l’état hypnotique ne peut pas se produire. Nous avons vu que celte adhésion était entraînée par des tendances héréditaires, par l’adaptation, et surtout par la force de la suggestion; mais que néanmoins elle n’était jamais telle que la volonté et la liberté n’y aient pas au moins une petite part.
Voyons ce qui à trait au somnambulisme : le
somnambule est un être spécial, presque un ma-
lade; c’est au moins une nature, un cerveau, un système nerveux excessivement suggestible ; et à ce point de vue, il doit se défier de son aptitude à tomber en état d’hypnotisme.
Le somnambule, à l’état de veille, a l'usage de sa volonté, et l'expérience montre que par autosuggestion il peut se mettre lui-même en état de somnambulisme. Par conséquent il a, de ce chef, une arme pour se défendre contre les suggestions : c’est de se suggestionner lui-même l’idée contraire à celle qu’on veut lui imposer. Et de même que l'habitude détruit l'habitude, de même la suggestion détruit la suggestion.
D'autre part, il est avéré que le somnambule a deux personnalités et deux consciences, il forme deux êtres complets (1) ; il raisonne, donc il a les principes de raison, done dans ses deux vies il a la conscience morale. Il a deux personnalités, donc il a, dans chacune de ses vies, une certaine volonté, une certaine liberté, Et si l’on vient à lui imposer une vie nouvelle, cette vie ne peut pas
plus être contraire à ses principes primordiaux,
(1) Liégeoiïs, op. cit. (page 440) place sous les yeux du lecteur quelques cas de somnambulisme naturel choisis parmi ceux qui semblent le mieux contrôlés. Le dédoublement de la personnalité éclate dans tous ces cas.
fondamentaux, incarnés dans son âme, que les actes isolés qu’on ordonne, dans un laboratoire, à
un hypnotisé.
Le prêtre somnambule s’est toujours refusé à commettre un sacrilège, en l’état de somnambulisme : la femme vertueuse, des actes indécents ; l’homme foncièrement honnête, des indélicatesses, Dans la vie somnambulique, sans doute l'hypnotisé fait ce qu'il ne ferait pas dans la vie réelle ; mais ce qu'il fait, il est porté à le faire par ses tendances, et sa volonté libre l’autorise à le faire (1). Les gens vicieux accomplissent des actes vicieux conformes à leur tempérament, les autres n’ac-
complissent que des excentricités.
Donc nous pouvons en conclure que, dans le somnambulisme comme dans l'ivresse, la loi doit suivre son cours. La responsabilité doit exister, atténuée mais réelle. L’amnésie qui accompagne le somnambulisme ne prouve pas qu’on doive
voir deux hommes dans cet hypnotisé (2) : un
(4) Voir à ce sujet les belles expériences du docteur Bernheim (op. cit. passim).
(2) Garnier, Annales d'hygiène publique et de médecine légale, 1887.
Motet, ibidem, 1881.
Proust. Lecture faite à l’Académie des sciences morales et politiques, 1889.
innocent et un coupable, et que ce serait risquer de punir un innocent, si l’on appliquait le Code pénal au somnambule réveillé.
Il nous reste à étudier deux cas de crimes commis, l’un grâce au somnambulisme, l’autre sous l'empire du somnambulisme. Le premier est connu sous le nom de l'affaire Chambige, le second est le cas de Pranzini. Ce sont les crimes classiques
par excellence.
Dans l'affaire Chambige, un jeune homme de ce nom, s’occupant beaucoup d’hypnotisme, était devenu amoureux d’une jeune femme fort honnête qui s'appelait Me Grille. Or un jour, on trouva, dans un pavillon isolé du jardin de M. Grille, la jeune femme tuée d’un coup de revolver, le corps souillé par un attentat. Chambige était à ses côtés, évanoui, blessé par un coup de pistolet. Revenu à lui, Chambige raconta que cette jeune femme s'était donnée à lui, à la condition que ni l’un, ni
l’autre ne survivrait à leur déshonneur.
On a vu, dans ce drame passionnel, un crime commis sous l'empire d’une folie amoureuse. M. Bernheim prétend, affirme, que c’est un crime commis par le moyen de l’hypnotisme somnambulique.
Cette jeune femme étaitfoncièrement honnête, mais