II
ANTKCEDENTS DK LA KHICTORIQUE 13 ISOCRATK : lUKKS SOCRATIQUES SUR l'ÉLOQUENCE.
On sait quel a été dans le développement de la philosophie grecque le rôle propre de Socrate. Les grands sophistes, Protagoras, Gorgias, venaient de proclamer la faillite de la science Ionienne. Sur ce point capital Socrate est leur disciple. Mais ce qui le met aux antipodes de ces sceptiques, c'est que, bien loin d'admettre comme eux le néant de toute étude, il entreprend au contraire de restaurer la science abolie, en lui donnant un autre objet et en la munissant d'une méthode.
L'objet de la science socratique, ce sera rétudg-ile
l'homme; sa méthode, la maieiilicjue, ou art de faire sortir des esprits, par voie de questions et de réponses, les connaissances latentes qui y sont envojoppées. Cette méthode comporte plusieurs règles, ou si l'on veut, plusieurs procédés intellectuels toujours applicables '. Les principaux sont :
i" La division 0u analyse^^par laquelle on descend du genre à la pluralité des espèces. Les Mémorables nous odrent plus d'un exemple de cette opération. «Veux-tu, dit Socrate discutant avec Euthydème sur le;us/eet I'i'hjitsle, que nous tracions ici un 2 et là un a, et que ce qui nous paraîtra juste (5(xat:v), nous le placions sous la première lettre, et ce qui nous paraîtra injuste (âS'.y.îv) sous la seconde? » La chose convenue, Socrate demande suc-
1. Cf. Zellei-, La philosophie dex Crées, l. III (Iraduclion Boutroux) et surtout Kouillon. Philosophie de Socrate.
cessivement sous quelle lettre il convient de poser le mensonge, puis la tromperie, puis le dommage, puis l'action de réduire autrui en servitude. Euthydème répond que tous ces actes doivent être rangés du côté de l'injustice. Nous avons ainsi une première classification, où le genre injustice est ramené à ses espèces, mensonge, fraude, dommage, etc. — Mais Socrate va montrer qu'on ne peut s'arrêter là. 11 reprend ses questions : « En asservissant une nation injuste et ennemie, un général commet-il une injustice?^ Et en trompant les ennemis?'' Et en leur portant tort de toute façon? » Euthydème convient que tout cela est justice :« J'avais cru que tes questions ne regardaient que les amis. » Voilà donc une seconde distinction : seuls sont mjustes les torts faits à des ennemis. — Mais nous ne sommes pas au bout de ces divisions. « Si un général trompe ses propres troupes pour leur rendre courage?'' Si un père trompe son enfant malade pour lui faire prendre un remède? Si l'on dérobe à un ami désespéré l'arme avec laquelle il allait se tuer? Dans quelle colonne mettrez-vous toutes ces actions? » « Dans celle de la justice », répond Euth\dème. Donc les ruses à l'égard des amis se classent à leur tour en ruses destinées à leur salut et ruses destinées à ;leur détriment'. — On voit par cette série de dédoublements comment Socrate s'y prenait pour éclaircir et préciser une notion complexe et en dégager finalement la différence propre. «Quand Socrate parcourait lui-même une question pour la traiter, il ne s'avançait qu'au moyen des propositions les plus généralement reconnues (c-.àTwv ;j.â/,'.;Ta i[j.i/~z-[fj[}.vtM-/), convaincu que de là dépendait la sûreté du raisonnement'. »
1. Xi'noplion, Mémovtihlcx. ]V, '?, \'ù si\. ■Z. Ihid., IV. 0, 15.
induclinij) « Si quelqu'un contredisait Socrate
sans avoir rien de clair à dire, s'il lui soutenait sans démonstration valable que tel homme était plus sage, plus habile politique, plus couraf^eux qu'un autre, ou quelque assertion semblable, Socrate taisait alors remonter toute la question au principe (i-l rrjv •j-i')i'::'t i-avr,7ïv) '. » C'est en ces termes que Xénophon décrit le procédé d'induclion familier à Socrate. Kt il l'éclaircit par l'exemple suivant: «Tel homme, d'après toi, est meilleur cito\en que tel autre? — Oui. — \'o\'ons donc : ne faut-il pas examiner d'abord quel est l'office d'un bon citoxen? » Ainsi se tnnive substituée à un débat particulier cette question générale : qu'est-ce qu'un bon cito\en? i^our résoudre cette question, il faut suivre encore la même ascensi(jn du particulier à l'universel. On rassemblera d'abord nombre de faits particuliers. « Dans l'administration des finances, le bon citoyen n'est-il pas celui qui enrichira le plus la république? Dans la guerre, celui qui lui procurera le plus souvent la victoire? Dans les négociations, celui qui lui ménagera des alliances? », etc.. Puis de ces exemples on dégagera le trait commun. Kt ainsi de suite, jusqu'à ce que Von atteigne au genre. « C'est par des discours ainsi ramenés à leurs principes (sjTd); cà xmv \6'iM'/ i-T/i';i[).vmy} que Socrate rendait la vérité évidente, même à ses contradicteurs". » Une fois le genre établi par induction, il restait à en redescendre et à chercher si l'individu dont il s'agissait, personne ou chose, était, ou non, une de ses espèces.
3" La déjinilioii) « Socrate, dit Aristote, chercha le prcniPer a delinir universellement {'cpiKi-Jiv. •/.x<)6'ki\>) •> '.
l. litid., IV, (i, l;i-li.
•i. Ilnd., IV, (!, l'i.
;!. Molaplnjsiqui', Xi, 'i, 't (Didol).
Le but, ou du moins le dernier terme de la science socratique, c'est en effet la définition. Les deux procédés logiques que nous avons décrits précédemment y convergent. La division aboutit à la différence; l'induction au genre. Or l'essence d'un objet ne peut être exactement saisie que par la double détermination du genre et de la différence.
Tels sont les instruments principaux de la méthode socratique. Il suffit ici de les rappeler. Nous insisterons davantage sur leur adaptation à l'art oratoire, telle qu'elle est présentée dans une scène du Phèdre, probablement fictive, mais où l'on trouve sûrement le résumé ou l'écho de maintes conversations réelles de Socrate. On sait le sujet du dialogue. Après que Phèdre a lu à Socrate le discours de Lysias Sur l'amour, le philosophe prend la parole. Critiquant d'abord l'écrit qu'il vient d'entendre, puis reprenant à son tour sous deux formes successives le même thème, il ébauche ainsi à grands traits une rhétorique originale, très différente de celle de Lvsias et de ses pareils. Mais le mieux est de citer les textes mêmes.
« Socrate. — Lis le commencement du discours de Lysias '.
Phèdre. — « Tu es donc instruit de tous mes sentiments, et tu sais que je regarde l'accomplissement de mes désirs comme devant nous profiter à tous deux. 11 ne serait pas juste de repousser mes vœux parce que je ne suis pas ton amant. Car les amants, une fois satisfaits... »
Socrate. — Arrête. 11 faut examiner en quoi Lvsias se trompe et manque d'art, n'est-il pas vrai? Phèdre. — Oui...