‹ Essai sur la rhétorique grecque avant AristoteChapitre 124 sur 224 · Platon, Phèdre, 262 D sq., 263 D sq., 264 A sq · texte numérisé non relu

Platon, Phèdre, 262 D sq., 263 D sq., 264 A sq

SociUTK. — Mais, dis-moi, ai-jc pour mon compte défini l'amoLir en commençant mon discours?

PiiKDRK. — Par Zeus, à merveille.

SocRATE. — Que dis-tu? Les nymphes, filles d'Achéloos, sont donc plus habiles dans l'art de la parole que Lysias, fils de Kcphalos'. Ou bien est-ce que je me

trom

pe; et Lysias

)mmen(;ant

I discours sur l'amour, nous a-t-il tait accepter une définition à laquelle il ait rapporté toute la suite de son discours et la conclusion même?... Il s'en faut bien, ce me semble, qu'il ait fait ce que n(jus demandons. Il no débute pas par le commencement mais par la fin, comme un h(^mme qui na^e contre le fil de l'eau...

Phkdkk. — Mais aussi, Socrate, il n"a voulu faire que la fin du discours.

SocRATK. — Soit; mais ne trouves-tu pas que les idées sont entassées sans ordre ? Ce qu'il dit en deuxième lieu te paraît-il devoir nécessairement être à cette place, et n'v pourrait-on pas substituer quelque autre partie du discours? Il me semble, à moi, dans mon ij^norance, que l'auteur a bravement écrit tout ce qui lui \enait à l'esprit. Mais toi, trouves-tu dans son <nivraf^e une nécessité de composition (àvi^vcriv XîyîYpaçiy.v), d'après laquelle il ait dû en disposer toutes les parties dans l'ordre où elles se trouvent ?

PiiKijRi:. — Tu es bien bon de me croire en état de pénétrer ainsi dans tous les artifices de l'éloquence d'un Lysias.

SocRATE. — Tu m'accorderas, au moins, que tout discours doit, comme un être vi\ant, a\'oir un corps qui

1. Il f;iul sn nippi'ler i|Ui\ pai- mm liction pot'liqup, Socrate iiviiil attriimo i)rtk'.i''(li'iiiiiieiit h rin^piriitioii do ces Nyniplios son discourti sur runiour.

lui soit propre, une tête et des pieds, un milieu, et des extrémités proportionnées entre elles et dans un juste rapport avec l'ensemble. »

Et, à ce propos, Socrate compare spirituellement le discours de Lvsias à l'épitaphe fameuse du roi Midas, dont les quatre vers se pouvaient lire dans l'ordre qu'on voulait, en commençant soit par le premier, soit par le dernier'. Si à ce passage nous en joignons un autre, où Lvsias est blâmé « d'avoir deux ou trois fois répété les mêmes choses, comme un homme à qui manquent la fécondité et l'abondance ' », nous aurons à peu près toute la série des critiques que Socrate adresse à Lvsias. Elles peuvent se résumer ainsi : absence d'une idée générale déterminant de façon nécessaire toutes les parties du sujet et réglant leur succession, et, par suite, désordre des pensées, redites incessantes.

Mais Socrate précise davantage encore ses idées sur la rhétorique, en reprenant à son tour le thème de Lvsias :

« En toutes choses, mon enfant, dit-il au début de son premier discours", il faut, pour prendre une sage résolution, commencer par savoir sur quoi on délibère, autrement on se trompera infailliblement. La plupart des hommes ignorent l'essence des choses; et dans leur ignorance, dont ils ne s'aperçoivent même pas, ils négligent d'abord de poser l'état de la question. Aussi, en avançant dans la discussion, il leur arrive nécessairement de ne s'entendre ni avec les autres ni avec euxmêmes. Evitons donc ce défaut que nous reprenons dans autrui, et... commençons par convenir d'une définition de l'amour, de sa nature, de ses effets; et nous

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reportant sans cesse à ces principes, et y ramenant toute la discussion, examinons s'il est utile ou nuisible... »

Ici donc Socrate met en pratique pour son compte la refile que nous l'avons vu poser il y a un instant, il CfJinmence par une délinilion f^énéraie , d'où sortira logiquement la division de S(jn sujet.

Plus loin Socrate expose en quoi consiste l'art de la composition dans les deux discours qu'il a successivement imprcnisés' :

« SocR.VTK. — 'l'out le reste, selon moi, n'est qu'un badinaf^e. Mais il va deux procédés — que le hasard nous a suf^gérés sans d(jute ■ — qu'il serait très intéressant qu'un homme habile pût traiter a\ec art.

PuicnRic. — Quels sont ces procédés ?

SocHATic. — C'est d'abord d'embrasser d'un seul coup d'oeil toutes les idées particulières qui se présentent isolées, et de les réunir sous une seule idée générale, afin de faire comprendre par une définition exacte le sujet que l'on veut traiter. C'est ainsi que tout à l'heure nous avons donné de l'amour une définition qui pouvait être bonne ou mauvaise, mais d'où a résulté du moins pour tout le discours la clarté et l'accord des parties (-'z ax^î; Y.x\ txjt'îv %\t-.M sij.s).îY;'J[j,îv;v).

PnÈDKi;. — Et quel est l'autre procédé, Socrate?

SocR/VTE. — C'est de savoir de nouveau décomposer la chose en ses diverses parties, comme en autant d'articulations naturelles, en se gardant toutefois de mutiler aucune de ces parties, comme ferait un mauvais écuyer tranchant. C'est ainsi que tout à l'heure nos deux discours ont commencé par donner une idée générale du délire; ensuite, de môme qu'un même corps se compose

naturellement de deux parties réunies sous le nom d'un même être, savoir la droite et la gauche, de même nos deux discours ont dégagé de cette définition générale du délire deux notions distinctes. L'un a distingué tout ce qui était à gauche, et n'est revenu sur ses pas, pour faire une nouvelle division, qu'après avoir rencontré un certain faux amour qu'il a accablé d'injures bien méritées. L'autre a pris vers la droite; et dans son chemin il a rencontré un autre amour qui porte le môme nom, mais dont le principe est divin; et le prenant pour sujet de ses éloges, il l'a vanté C(jmme la source des plus grands biens.

Phèdre. — Tu dis vrai.

SocRATE. — Pour moi, mon cher Phèdre, j'alfectionne singulièrement cette façon de diviser et de recomposer tour à tour les idées (twv o'.x'.pàoïwv y.al zx/i-'M-fC)-/} : c'est le moyen d'apprendre à parler et à penser. Et, quand je crois rencontrer un homme capable de saisir à la fois l'ensemble et les détails d'un objet, je marche avec respect sur ses traces, comme sur celles d'un dieu. Ceux qui ont ce talent, Dieu sait si j'ai tort ou raison de leur donner ce nom, mais enfin jusqu'ici je les appelle dialecticiens. »

Telles sont les idées neuves sur l'éloquence, et plus généralement sur l'art de penser et d'écrire, que Socrate semait autour de lui dajis des entretiejis familiers.Isocrate eut le mérite d'en c ornpjrendre toute la portée : il les recueillit, leur fit une place d'honneur dans son enseignement, et ainsi les vulgarisa.

L KNSKIGNEMENT D ISOCKATK.

^ I. — Conditions nécessaires pour former l'oraleiir : dons naturels, théorie, pratique.

Trois cunditions sont indispensables, selon Isocrate, pour formÊr...llarâteur jjes dispositions naturelles, la pratique, l'instruction théorique'.

Quelles sont les dispositicjns naturelles nécessaires à l'orateur? Ce sont: « l'inyAHlii^i) '^ facilité à apprendre, le goût du travail, la mémoirej une voix claire et déjà persuasive par sa seule harmonie, et enlin — qualité dont Isocrate faisait d'autant plus de cas qu'il en était dépourvu — l'assurance en public'. » « Si, ajoute le rhéteur, on me demandait laquelle des trois choses a le plus de puissance dans l'étude de l'éloquence, je répondrais que rien ne vaut l'aptitude naturelle, et que c'est là le point capital-'. »

Au secondj;ang Isocrate place la pratique. « C'est un fait d'expérience, dit-il, que souvent des esprits médiocrement favorisés de la nature se développent par l'exercice au point de s'élever non seulement au-dessus d'eux-mêmes, mais encore de surpasser d'autres esprits mieux doués qui se négligent '. » Qui réunit l'aptitude naturelle et la pratique sera ht)rs de pair.

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