‹ Essai sur la rhétorique grecque avant AristoteChapitre 143 sur 224 · Aristophane, Guêpes, v. ûôO · texte numérisé non relu

Aristophane, Guêpes, v. ûôO

raies, leur clémence, leur justice. La clémence du peuple athénien, c'est là un lieu commun favori des orateurs : « Il vous faut considérer ceci. Athéniens, qu'aujourd'hui vous passez pour les plus magnanimes et les plus sages des Grecs. » (Andocide, Mystères, 14OJ. « Vous qui jadis vous montriez si miséricordieux. » (Lysias, Pour l'Invalide, 71. « Vous êtes de tous les Grecs les plus miséricordieux et les plus doux... » (Isocrate, Antidose, 20). « Vous êtes si bons et si humains... » (Démosthène, C. Bœotos, II, 32). « Il y a, Athéniens, pour les coupables un grand secours et un grand avantage, c'est la douceur de votre caractère. » (Démosthène, C. Midias, 184). « Après cela, Athéniens, quel espoir reste encore à Aristogiton ? Une chose que les parties sont sûres de trouver en vous..., la pitié, la justice, l'humanité. » (Démosthène, C. Aristogiton, I, 80). Eloge mérité, au moins en partie : dans les relations sociales, comme en témoigne en particulier le traitement si humain des esclaves, aussi bien que dans les révolutions politiques, par exemple dans celle qui suivit l'expulsion des Trente, les Athéniens ont fait preuve d'une douceur qu'Aristote, cet observateur impartial, reconnaît à maintes reprises. — Mais sûrement il y a moins de vérité dans l'éloge, tant de fois répété, de l'équité des juges athéniens, de leur attachement à leurs devoirs et à leur serment'. En réalité rien de plus

1. Antiphon, Meurtre dCUérodès, 8 : « N'eussiez-vous prêté aucun serment, et n'y eiU-il pas de loi pour vous guider, je vous confierais le soin de décider de ma vie, tant j'ai confiance ... que vous prononcerez selon la justice ». Cfioreitle, 10 ; Je crois bien savoir voire pensée, et que vous ne prononcerez ni iicquitlement ni condamnation pour un motif autre que celui qui fait l'objet du procès. )> Ibidem, 51 : « Quel tribunal ne viendraient-ils pas tromper, quels serments craindraient-ils de violer, ces sacrilèges qui, vous

inique, à l'occasion, qu'un jury athénien : c'était une foule mobile, passionnée, partiale, qui jugeait au gré de sa pitié, de sa haine, de sa jalousie :. « Un père, en mourant, laisse-t-il à quelque citoyen sa fille avec l'héritage, nous envo\ons promener le testament et la coquille solennellement appliquée sur les cachets; et celui dont les prières ont su le mieux nous toucher, nous lui donnons l'héritière. » (Aristophane, Guêpes, 620). Vanter la justice des hcliastes, c'était donc, au fond, leur suggérer discrètement une qualité par où ils ne brillaient guère. — Mais, s'il sied de flatter le tribunal, à plus forte raison importe-t-it de ne pas l'oHenser. Avez-vous à vous plaindre de quelque verdict, rendu antérieurement? Excusez d'abord de cette erreur le tribunal qui l'a commise; car entre tous ceux qui portent le bâton et la tablette d'héliaste il y a une solidarité, et comme un esprit de corps. Rejetez toute la faute sur l'adversaire ou ses témoins qui ont trompé les juges, et sur vous-même qui n'avez pas su les instruire. Dites qu'ils sont bien pardonnables; qu'à leur place vous en eussiez probablement fait autant, et que qui juge par ignorance, et non par haine ou par faveur, n'est point

connaissant pour les pins pionx et les ]ilus justes des Grecs, sont pourtant venus pour vous tromper s'ils le peuvent... » Andocide, Mystères,^ : « ,Ie vous croi.s disposés à rendre une juste sentence..., car je vous vois, dans toutes les causes publiques ou privées, avoir surtout à cœur, quand vous allez prononcer un arrêt, de rester fidèles à votre serment. » Lysias, C. Simon, 2 : « Si je devais avoir d'autres juges que vous, je serais effrayé du danger que je cours ; mais, puisque c'est devant vous que je comparais, j'ai l'espoir d'obtenir justice. » Cf. Isocrate. Anlidosis, 1G9-70. Kscliine, Ambassade, 2'i : « Je vous dois, juges, une reconnaissance sans bornes pour la silencieuse et imi)urtialo attention que vous me priHez : s'il est quelque imputation dont je ne réussisse pas ù me justifier, c'est de moi seul et non de vous que j'aurai à me plaindre. » Etc.

coupable. Ce n'est qu'après toutes ces précautions oratoires que vous pourrez attaquer le jugement. « Que si vous m'avez retiré l'impunité après me l'avoir accordée, sachez que jamais je ne m'en suis indigné. Puisque ces hommes (les Trente) ont pu vous déterminer à commettre envers vous-mêmes les plus grandes fautes..., pourquoi s'étonner que vous a3'ez pu être déterminés à vous tromper aussi à mon sujet?'' » (Andocide, Retour, 27). « Bien que nous apportions plus de raisons et de meilleures, nous fûmes injustement condamnés; non par la faute des juges, mais par celle de Mêlas, l'Egyptien, et de ses amis... Les juges furent trompés... » (Isée, Héritage de Dicœogénès, 8-9). « Condamné à l'épobélie, je me retirai le cœur plein de dépit et d'amertume... Mais, à la réflexion, j'estime bien excusables mes juges; je me demande si j'eusse fait autrement à leur place, sans connaissance des faits, et d'après les dires des témoins... » (Démosthène, C. Stéphanos I, 6-7). « En butte à tous ces pièges, les juges firent ce qui était bien naturel : ils se laissèrent tromper. » (Démosthène, C. Macarlatos, 10)'.

A l'un et à l'autre des plaideurs il sied également de se faire aussi humble et petit que possible. Le personnage qui plaît aux héliastes, c'est celui d'un simple particulier (t3i(i)TY;ç), ignorant comme eux. Etes-vous instruit, éloquent, expert en chicane, profitez de tous ces avantages, mais gardez-vous de les étaler. La réputation d'éloquence surtout est dangereuse. — Tels étaient les préceptes des rhéteurs". En conséquence il n'est guère

1. Cf. encore Lysias, P. Polystralos, 20 : a v.r iSlv ^vôaSs (jif, ta ipiata "ki^ufi naiÛEi ûfA=tç, où/ ii-iï"; lixz atTiot, iX).' ô l^anaitôv ûfià;. Démosthène, C. Timocrate, 7. C. Aristocrate, !i6-97.

2. Rhétorique à Alexandre, c. 36 (p. 73 Sp.) : aufirapaXrjrcÉov Si ■/.al tiç iXiTTii^Ei;, £? zou T(T)V âvTiîîziov y.oixaZtsixifWi ïyti r.fh; xô X(-^in rj

d'exordes dans toute la collection des plaidoyers attiques, où le plaideur ne déplore son inexpérience des tri-

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adversaire est un orateur habile et un routier de chicane. Ecoutez le client d'Antiphon, qu'on accuse du meurtre d'Hérodès : « Je voudrais bien, juf^es, que mon éloquence et mon expérience fussent au niveau de mon infortune... » (% i ), ou celui qui plaide contre sa bellemère : « Jeune et sans expérience des procès, je me trouve, juges, dans une situation bien difficile... » (§ i ). — Le même lieu commun se répète à chaque pape chez Lysias : « Moi, dit-il dans son discours Contre Kralos- Ihène, qui jusqu'à ce jour n'avais pris la parole ni pour moi-même, ni pour autrui, me voilà contraint par les circonstances d'accuser cet homme. Plus d'une fois je me suis senti découragé; j'ai craint, faute d'expérience, de rester au-dessous de ma tâche... » (| 3). Et ailleurs, faisant parler divers clients : « Ce procès, juges, me met dans un grand embarras, à l'idée que, si je ne parle pas avec assez d'habileté, nous serons déshonorés, mon père et moi, et que je me verrai dépouiller de tous mes biens. Il me faut donc, quoique la nature m'ait refusé ce talent, secourir mon père et moi-même du mieux que je pourrai. » {Biens d'Aristophane , i.i « Peut-être plus d'un parmi vous, juges, me vovant faire efiort pour va-

npdeTTSiv r, âXXo ti liiJv r.tfï tov i-^ônx. Denvs d'Halioarnassp, Lysian, 17 : TOtè SI TT)v dîOcvîiav ttjv fofav, za\ Tr^v rXtmt\lm triv toû ivTtSixou, xai -h |J.t) r.^\ Tôjv "awv àiAyoïipoi; û'ia: xm è.-^Mta à-ooa'/.vja'.. Cf. Idem. Isée, 10. Quintilieii, W, 1 : ita quaoïlani in liis quoque commendatio tacita, si nos inlirmos et impares a(;entiiim contra ingeniis dixerirnns... Kst enim naturalis favor pro laborantibus; et judex religiosus lilienlissinift patroniim audit quem justitia^ suiv minime tiniet. — [.a Rhélorique i) Alexandre, ihid., p. 8() Sp , donne en outre des recettes pour se disculiier du KOup<;on de débiter des discours (^M'its et de s'exercer ilaiis l'art de la parole.

loir quelque chose, se figure-t-il que j'ai plus de talent de parole qu'un autre. Mais je suis si peu en état de parler des affaires d'autrui que je crains bien de ne pouvoir m'exprimer convenablement môme sur les miennes. » {Biens confisqués, i. Cf. encore le fragment C. Archébiadès '.) — Isée aussi a maintes fois eu recours à ce moyen d'intéresser les juges : « C'est une rude tâche que de lutter contre des discours habilement préparés..., surtout quand on n'a soi-même aucune expérience des tribunaux. J'ai pourtant le ferme espoir... que je saurai assez bien parler pour faire au moins valoir mon droit... » [Héritage de Kiron , 5). « Nous sommes, lui et moi, dans une situation bien différente. Doué du talent de la parole et de l'intrigue, il a plaidé maintes fois, même pour d'autres, devant vous. Mais moi, loin d'avoir jamais parlé pour autrui, je n'ai jusqu'ici soutenu aucun procès, même en mon propre nom : de sorte que j'ai besoin de toute votre indulgence... » (Héritage d'Aristarclios, i)^. — Chez Démosthène même lieu commun, et parfois même formule que chez Isée^ : « S'il était besoin d'éloquence et d'habileté (pour confondre mon adversaire), j'hésiterais assurément, en raison de mon jeune âge... » (C. Aphobns, 111, i ). « J'ai bien peur qu'entre nous deux la lutte ne soit pas égale. Pour lui ce n'est rien, accoutumé qu'il est à paraître souvent devant vous. Mais moi, je crains fort que mon inexpérience ne

1. Le fragment C. Archébiadès est cité par Denys d'Halicarnasse, Isée, 10. — Cf. Lysias, C. Philon, 2. Denys d'Halicarnasse, Isée, G. Lysias, P. Mantithéos, 20.

2. Voir encore Isée, Héritage de Cléonymos, 1. Héritage d'Astyphilos, 35. Fragm. cités par Denys d'Halicarnasse, Isée, 8 et 10.

3. Le passage du plaidoyer d'Isée Contre Kiron, cité plus haut, est reproduit en effet à peu près textuellement chez Démosthène, C. Aphobos. L 2. et C. Onétor, I, 3.

me mette hors d'état de vous expliquer l'affaire... » (C. Spoudias, 2). « Ce n'est pas une tâche commode, juges, que de plaider contre un homme qui, avec du crédit et la pratique de la parole, ne craint pas de mentir... » (C. Callippos, i). « C'est parfois une nécessité, juges, même à ceux qui n'ont ni l'habitude, ni le talent de la parole, de se présenter devant un tribunal, quand ils sont en butte à l'injustice... » (C. Olympiodoros, i). « Ecoutez-moi tous, juges, et prêtez-moi votre attention, non pas que je sois capable de bien dire... » (C. Calliclès, 2)'. Inutile de multiplier davantage les exemples; le même argument se répète encore à satiété chez les autres orateurs ^

L'unanimité de ces protestations serait déjà quelque chose d'assez étonnant; mais ce qui l'est plus encore, ce sont les conditions d'invraisemblance dans lesquelles elles se produisent parfois. N'est-il pas étrange d'entendre un rhéteur de profession, comme Lysias, parler de son «. inexpérience » et de son « découragement^ »? N'y a-t-il pas de l'impudence de la part d'Eschine à traiter Démosthène de « logographe » et de « sophiste », comme si ces reproches ne se retournaient pas contre lui-même*^? Et il ne faut pas croire que, même dans la

1. Voir encore Démosthène, P. Phormion, 1. C. Léocharès. 1. (C. Lavritos, 40). C. Androtion, 4. C. Phormion, 1. C. Théocrinès, 3. — Je ne fais pas ici do distinction entre les plaidoyers authentiques de Démostiièno et ceux qui lui sont faussement attribués. Il me suflit — ce qui n'est pas sérieusement contesté par personne — que ces derniers aient été réellement prononcés et qu'ils datent du quatrième siècle av. J.-C.

2. Isocrate, Antidosis, 80. Lycurgue, C. Léocratès, 30. Eschine, Ambassade, lû(j. Platon, Apologie de Sacrale, 1. Etc.

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