‹ Essai sur la rhétorique grecque avant AristoteChapitre 144 sur 224 · Lysias, C. Eraloslhène · texte numérisé non relu

Lysias, C. Eraloslhène

4. Eschine, Ambassade , 150. Cf. Démostliène, Ambassade, 246 sq.

bouche d'un particulier obscur, ces déclarations soient plus sincères. Ce plaideur qui gémit sur son inexpérience, sur sa timidité, sur son embarras, ne craignez pas qu'il reste court; il a son manuscrit en poche, et ne fait que réciter une harangue rédigée à son usage par quelque rhéteur'. Que conclure, sinon que ces déclarations étaient, pour ainsi dire, obligatoires devant les tribunaux, tant était vive la défiance de la foule athénienne à l'égard de l'éloquence?

Cet état d'esprit datait de fort loin. C'est lui évidem- , ment qui avait dicté la loi, si incommode cependant, qui imposait aux parties l'obligation de plaider ellesmêmes ^ Et là aussi sans doute est l'origine de cet autre règlement très ancien, interdisant aux plaideurs, devant l'Aréopage, de s'écarter du sujet et d'émouvoir les passions^. Mais cette disposition instinctive s'aggrava encore au cinquième siècle, en raison des excès des rhéteurs et des sophistes. L'hostilité populaire dont ils étaient l'objet tenait à des causes très diverses. L'une des principales, c'est qu'ils battaient monnaie de leur science. Tout autres, comme on sait, avaient été jusqu'alors dans la société grecque les rapports de maître à disciple : les élèves étaient les amis personnels, les admirateurs du maître. En exigeant un salaire, les sophistes firent donc scandale. On connaît ce beau mot de Socrate, que « la science n'est pas chose vénale, mais se

1. Isocrate, Aniidosis, 14. Ojto; xjtô; gj^y^YpiSJ-lJ-^va Xéfojv sîp^ tûv

2. Quintilien, II, 15, 30. Cf. E. Egger ; Si les Athéniens ont connu la profession d'avocat, dans les Mémoires de lilléralure ancienne, p. 355.

3. Aristote, Rhétorique, 1, 1, p. 1354 A. Lycurgue, C. Léocratès, 12. Lucien, Anacharsis. c. 10. Quintilien, II. 16, 4. VI, 1, 7. X, 1, 107. XII, 10, 2C.

doit donner en présent, comme l'amour', * Fidèles également à l'ancienne opinion, Platon et Aristote ne réclament pour le maître d'autre salaire que la gratitude et la filiale alîection de ses auditeurs*. C'était là sans doute un préjugé, mais le préjugé fort honorable d'une élite. Le vulgaire aussi reprochait aux sophistes de s'enrichir, mais c'est à un autre sentiment, fort peu noble, qu'il obéissait : à la jalousie. Il leur on voulait de leurs gros honoraires, qu'il s'exagérait du reste à plaisir, gagnés sans fatigue physique et sans sueur. Dès ce temps la foule répugnait à reconnaître et à honorer d'autres formes de travail que la besogne manuelle; pas plus que de nos jours, elle ne soupçonnait que la pensée, elle aussi, a ses fatigues et ses souffrances. Isocrate, à ce propos, se fait dire par un de ses disciples : « Si on t'avait vu gagner par un travail pénible et grossier cette aisance, qui te permet de supporter les liturgies et les charges publiques, on en aurait pris aisément son parti ^. » Aux yeux des héliastes, la plupart artisans, et vivant péniblement et chichement de leur dur métier, les sophistes et les rhéteurs apparaissaient comme des fainéants et des parasites. Et naturellement cette aversion s'étendait des maîtres à leurs élèves. On enviait ceux-ci pour leur fortune et leurnaissance, mais aussi pour cette supériorité nouvelle que la richesse leur permettait d'ajouter à tant d'autres : la science. C'est que l'envie, ce fléau des démocraties, avait fait de rapides ravages dans la société athénienne. Isocrate, dans V Antidose, rappelle avec mélancolie le temps heureux de sa jeunesse, où la

1. Xénophon, Mémorables, I, 6, G. Cf. Platon, Apologie, 19 E.

2. Platon, Gorgias, 520 D. Aristote, Ethique à Nicomaque, IX, 1, 1164 A.

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