Blass, Die atlisdie Beredsamkeil, I (3« édit.), p
Corax et Tisias avaient-ils publié chacun une technè distincte? Pour plusieurs raisons, cela est peu probable. Après avoir exposé dans le Phèdre le lieu commun du vraisemblable, Socrate, en effet, poursuit : « Quel habile homme, mon cher Phèdre, que l'inventeur d'un art si mystérieux, Tisias, ou tout autre, quels que soient son nom et son pays'! » Ces derniers mots ne peuvent être qu'une allusion à Corax , seul prédécesseur de Tisias. Autre indice : Platon et Aristote ont tous les deux résumé la théorie du vraisemblable, en l'éclairant du même exemple, évidemment emprunté à l'ouvrage original. Or, tandis que le premier rapporte cet exemple à Tisias, le second en fait honneur à Corax". Enfin Cicéron, faisant allusion à la XuvaYwvï; te/vûv d'Aristote, dit que l'auteur y avait « résumé tous les manuels de ses prédécesseurs, depuis Tisias, le père et l'inventeur du genre' » : preuve manifeste qu'Aristote ne connaissait pas une technè de Corax antérieure à celle de Tisias. Concluons donc que Corax s'était borné à un enseignement oral, ei que le premier éditeur de sa doctrine fut son élève Tisias ^ En la publiant, Tisias avait dû, d'ailleurs, l'enrichir de ses propres observations. De la sorte, le livre était lejjr œuvrejio'"'"' "'"'"*', et c'est ce qui explique qu'il
/ ait été cité indifféremment dans l'antiquité sous l'un ou
^l'autre nom.
f Voyons maintenant ce que contenait la technè de. Corax et de Tisias. On v trouvait d'abord une définition
1. Platon, Phèdre, 273 G ; ô Tt3(a:, ïj oÀXo; '6<s-.:ç Stjjtot'ûv viy/éuti,
2. Platon, Phèdre, 273 B; Aristote, Rhétorique, II, 24, p. 1402 A.
3. Cicéron, de Inventione, II, 6 : veteres scriptores artis usque a principe illo aique inventore Tisia.
4. C"est la solution qu'a proposée le premier ■Susemilil, Genei. Enlwickelung der Plalonisch. Philo&ophie, 1885, I, p. 485.
de leur art : « La rhétorique esLouvrière de periiuait sion '. » Par ce qu'elle tait, autant peut-être que par ce qu'elle dit, cette définition dénote une vue très sûre de ce qui fait l'essence de l'art de la parole. Remarquons que l'idée de moralité en est absente. C'étaient des avocats que Corax et Tisias, par suite des esprits trop nourris de pratique et d'expérience, pour ne pas savoir qu'éloquence et vertu, bien que conciliables. sont choses distinctes par nature. C'est là une distinction parfaitement légitime, scientifique, comme on dirait aujourd'hui. Et, en somme, Aristote ne dira pas autre chose en définissant la rhétorique « l'art d'extraire de tout sujet le degré de persuasion qu'il comporte^.
Il y avait également dans la technè de Corax un premier essai de division rationnelli* d" 'H'^^'"!"''^ Il semblerait de prime abord, d'après l'auteur des Prolégomènes à Hermogène, que Corax eût reconnu dans le discours ^inq parties : le xpss(iJ.'.ïv (exorde), la M,-'[r,<s:z inan-ation), l'àvtov (lutte, c'est-k-dirc argumentation}, la 7:apiy.6a3i; (littéralement digression), enfin \'irJ.\i'(zç {péroraison)^. A priori, il est déjà bien peu probable qu'on soit arrivé d'emblée à une dissection si précise et si complexe. Mais ce qui confirme ce doute, c'est qu'il y a une contradiction interne dans le passage des Prolégomènes que nous avons cité ; de l'analyse du prétendu discours de Corax ressort en effet l'idée d'un tout composé de trois parties seulement, non de cinq. De là nous pourrions dès maintenant induire que le texte des Prolégomènes est altéré. Et de fait nous trouvons le